‹ Eugène Boudin, sa vie & son œuvreChapitre 15 sur 18 · PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

PUVIS DE CHAVANNES

Vers la même époque, il avait reçu de Claude Monet une lettre touchante, où leurs vieux souvenirs revivaient embellis par l'éloignement :

Giverny, par 'Vernon (Eure), 22 août i8g2.

Mon cher Boudin,

Excusez-moi de n'avoir pas répondu plus vite à votre si aimable lettre; ce n'est qu'au retour de mon voyage que j'ai eu connaissance de votre lettre qui, vous le pensez, m'a été très agréable. J'ai été surtout très touché en même temps que très flatté de votre demande. Je ne puis vous annoncer aujourd'hui l'envoi de ce souvenir. Je n'ai pas travaillé cette année et je tiens à vous donner quelque chose qui soit digne de vous ; mais vous n'aurez pas besoin de me rafraîchir la mémoire.

Vous savez l'afïection que j'ai toujours eue pour vous, et aussi la reconnaissance. Je n'ai pas oublié que c'est vous qui, le premier, m'avez appris à voir et à comprendre.

Comme vous, bien des fois, j'ai pensé à ces débuts, à ces délicieuses courses en compagnie de Jongkind, de Courbet. Aussi ai-je été bien heureux de voir que vous en avez conservé le souvenir.

J'espère bien cet hiver venir vous serrer la main et causer de ce

bon temps.

Votre vieil ami,

CLAUDE MONET

Eugène Boudin avait alors soixante-huit ans.

Ses habitudes de travail n'avaient pas changé.

Dès le mois de mars, il quittait Paris et commençait ses pérégrinations.

Dans les dernières années, il dut les diriger vers le Midi pour se garantir contre les douleurs rhumatismales qu'il avait contractées en peignant au grand air par tous les temps.

Mais au mois de juin, il revenait régulièrement à Deauville, et là, il achevait les tableaux qu'il avait faits au cours de ses voyages. Il restait sur les bords de la mer jusqu'à la fin de la saison, et il ne rentrait dans son atelier de Paris que vers la fin du mois de novembre.

Dans l'année qui précéda celle de sa mort, en 1897, il peignait encore au mois de novembre dans les rues de Honfleur, et il écrivait à un de ses amis :

Le pauvre artiste a bien froid aux doigts.

Une fois ramené à Paris par l'hiver, il restait enfermé dans son atelier et travaillait sans interruption, ne sortant pour ainsi dire jamais.

De là une production incessante dont certains amateurs s'inquiétaient. Un d'entre eux, un ami de la première heure, aurait voulu le voir modérer son ardeur et limiter le nombre des œuvres qu'il entreprenait. Il lui avait écrit pour lui faire des recommandations dans ce sens.

Boudin lui répondit :

Je pourrais convenir avec vous que j'ai quelquefois « galvaudé » mon talent. Mais est-il bien certain qu'avec plus d'économie dans la production, je fusse arrivé à un autre résultat? C'est fort douteux. Certains amateurs m'en font un crime. Mais lorsque je leur dirai : C'est doublé, à prendre ou à laisser! Croyez-vous qu'ils ne regimberont pas contre ma prétention ? . .

Du reste, je viens de passer un hiver qui est un avertissement. Je vieillis, ce n'est pas douteux. Je m'arrêterai forcément un de ces jours. Déjà je sens une grande fatigue. Ma main s'alourdit, mon œil se brouille. Il n'y a plus que la volonté qui survit et cette habitude prise de labourer journellement mon sillon. Mais croyez que j'aurais quelque volupté à me reposer, n'était le devoir qui me pousse au travail.

Ce n'est pas lorsqu'on touche à son quinzième lustre qu'on doit

se figurer qu'on ira plus loin. Il faudra bien lâcher quelque jour le pinceau qui me semble déjà lourd.

Mais s'il m'est donné de peindre encore quelque temps, vous aurez satisfaction, car j'ai pris la résolution de ne plus mettre tant d'enfants dehors. Je vais serrer cette mécanique résolument.

Et puis, je suis bientôt fini. Il n'y a pas moins de soixante-quatre ans que je laboure. Les mauvais jours comptent double dans la vie, et Dieu sait si j'en ai eu de ces jours de désespérance et de privations de toute sorte ! Je ne me fais pas d'illusion sur ce qui m'attend. Pour moi, je suis sans ambition. Je serais bien difficile si je n'étais pas satisfait de mon sort. J'en vois qui me valent et qui végètent à côté de moi.

Du reste, ne croyez pas que c'est un grand désir de lucre qui m'a poussé jusqu'à présent. Le papa Corot lui-même, qui a pas mal « galvaudé » son talent (puisque c'est le mot consacré), a eu la faiblesse, lui aussi, de se laisser circonvenir et fatiguer jusqu'à son dernier jour et sans profit, comme je le fais souvent.

Et dans l'intimité, Boudin disait : « Certes, je pourrais travailler moins; mais alors que ferais-je dans l'intervalle? Je m'ennuierais. Mon seul plaisir est de peindre. »

Il aurait pu ajouter que souvent des marchands avaient voulu s'assurer sa production d'une manière exclusive, mais qu'il s'y était toujours refusé, malgré les avantages pécuniaires qu'il aurait certainement tirés d'un semblable

arrangement fréquemment accepté. Par suite, plusieurs d'entre eux le boudaient. Mais il disait à ce sujet : « J'ai été plus de quinze ans à travailler sans rien vendre ; aujourd'hui quand un amateur vient frapper à ma porte, j'éprouve un trop grand plaisir pour ne pas le satisfaire et je suis trop flatté de sa démarche pour pouvoir l'éconduire. »

Il s'efforçait donc de contenter tout le monde. Et comment n'y eût-il pas réussi ? Ses prétentions étaient si modestes! M, Vollon raconte qu'un jour il amena dans l'atelier de Boudin un riche amateur de Marseille. Il prit Eugène Boudin à part et lui dit :

— « Je t'avertis que mon client a l'habitude de payer des prix élevés. Ne vas pas demander des prix ridicules ! »

— « Sois tranquille », lui répond Boudin, pendant que l'amateur parcourt l'atelier.

A un moment donné, le visiteur s'arrête plus longuement devant une toile qui parait fixer son choix. Boudin s'approche alors de Vollon et lui dit tout bas :

— « Tu sais, je t'avertis; si c'est ce tableau là qu'il prend, il me sera absolument impossible de le lui laisser à moins de trois cent cinquante francs ! »....

— « C'est fort bien, dit Vollon, fais comme tu l'entends ; mais moi je ne reviendrai plus jamais chez toi avec un amateur. »

Comme Boudin, M. Vollon avait eu des débuts très modestes. Son premier ouvrage eut cependant tout de suite une grande publicité. Il passa du premier coup sous les yeux de milliers de spectateurs. Il peignit, en effet, les numéros sur fonte émaillée des maisons de la ville de Lyon, sa ville natale. Employé dans une fonderie, il débuta par cette belle couche bleue sur laquelle se détachent les numéros des maisons. Puis il fit de la bijouterie, ensuite de la gravure, afin de gagner sa vie. Enfin, en 1857, il exposa à Lyon des Pierrots et, en 1859, il vint à Paris.

Eugène Boudin, en 1896, fut obligé par l'état de sa santé de retourner passer l'hiver dans le Midi. Il résolut d'aller à Venise. Il s'y installa, en effet, et revint avec ses études à Deauville où, à peine débarqué, il fut interwievé par un rédacteur de VEcho de Paris qui donna le compte-rendu de sa visite :

« Venise n'existe plus : il y a des bateaux à vapeur ! « Par cette boutade qu'il laissait l'autre jour échapper devant moi, le peintre Ziem, ce toujours fidèle courtisan de

la « reine de l'Adriatique » prononçait — inconsciemment peut-être — l'oraison funèbre de l'art romantique.

« La cité de perles, de roses et de lapis que Ziem a peinte pour la joie de plusieurs générations d'amateurs, aurait-elle fait place à un port de mer quelconque, souillé de la fumée des steamers ?

«Que deviennent, hélas! l'élégance archaïque, la majesté pittoresque des vieux palais se mirant dans la lagune, si les quais de marbre s'encombrent de caisses et de ballots, si le grincement des grues à vapeur, la plainte stridente des sirènes couvrent de leurs bruits le murmure soyeux des gondoles glissant sur les canaux déserts, et si l'on n'entend plus au passage les soupirs poussés par les belles filles derrière les jalousies baissées ?

« Seul, un artiste pouvait apprécier le dommage causé par l'inévitable civilisation à la beauté de l'éternel refuge des poètes et des amoureux. Cet artiste, c'est le peintre Boudin, que j'ai eu la bonne fortune de rencontrer l'autre jour à Trouville, retour de Venise.

« Rassurez-vous, me dit-il, Venise est toujours belle ; j'y ai passé quelques semaines inoubliables.

« Mais Ziem a raison de clamer un De profundis. La Venise qu'il a peinte n'existe plus guère. C'est celle des siècles écoulés, qu'avec de savantes études et grâce à la

puissance de son imagination de poète, il a pu reconstituer merveilleusement. Mais il y a une autre Venise, celle que j'ai vue, non moins belle et d'une beauté éternelle. Les misérables efforts des hommes, voyez- vous, n'empêcheront jamais le ciel d'être bleu, les nuages de courir en troupeaux rapides ou en flocons légers sur son immense tapis de velours, et la mer de refléter les rriirages du ciel.

— « Cela veut dire, mon cher maître, que, fidèle à votre propre tempérament, c'est le ciel et l'èau que vous avez peints à Venise, comme vous les avez si souvent peints au Havre ?

— « Justement, dit-il en s'animant. Ah ! Monsieur ! quels ciels merveilleux, quelles aurores, quels couchants ! Et la mer ! Combien difl^érente de notre Manche 1 A de certaines heures, c'est comme delà crème... Et encore, cette atmosphère unique au monde, ces horizons aux tons perlés ! . . . J'ai surpris des gris incomparables de finesse et de légèreté. Ah ! ce fut pour moi une inoubliable volupté de l'œil que ce voyage ! >

« Une conviction ardente, un enthousiasme juvénile illuminaient la figure hâlée du vieux peintre dont toute l'existence n'a été qu'une patiente étude de l'horizon mouvant des flots, qu'une contemplation passionnée des ciels marins aux grandes nues chevauchantes.

« Sa face énergique, aux poils rudes et blancs, ses yeux vifs, purs, d'un bleu de faïence, son sourire naïf et large, le font prendre invariablement pour quelque loup de mer par qui le voit pour la première fois.

« Et comme la conversation a tourné et que nous parlons maintenant de lui :

— « Non, répondit-il à une de mes questions, je n'eus point de maître à proprement parler; j'ai cherché tout seul sans être d'aucune coterie, d'aucune école, et les discussions sur la peinture m'ont toujours semblé un peu oiseuses. Pour moi, j'ai lutté longtemps avant d'être compris; aujourd'hui, heureusement, la récompense arrive; j'ai quelques amateurs qui me sont depuis longtemps fidèles, dont le nombre augmente sans cesse. Mon ambition se borne à les satisfaire.

— « Et vous y arrivez?. . .

— « Pas toujours ! dit en riant M. Boudin ; ceux qui sont mes amis me traitent de fainéant, et les autres me harcèlent. . .

— « Cela ne m'étonne pas, mon cher maître, et je vais leur annoncer que, de Venise, vous leur rapportez des merveilles. . .

— « Ah! non, dites que j'ai vu des merveilles. Dites que Venise est toujours la plus belle des cités maritimes, le

joyau unique, le décor propice aux rêveries; rassurez les poètes, mais ne parlez pas de ma peinture. » (eugène tardieu).

En effet, dans l'entourage d'Eugène Boudin, plusieurs lui reprochèrent doucement, non pas d'avoir été à Venise, mais d'y avoir fait des tableaux. Pour eux, Boudin avait commis une sorte de sacrilège en abordant un sujet qui appartenait exclusivement à Ziem. 11 avait beau se défendre d'avoir voulu toucher à la convention que Ziem avait créée, on le blâmait néanmoins d'avoir pénétré sur un domaine qui n'était pas le sien et qu'il aurait dû considérer comme fermé pour lui.

Boudin ne tint pas le moindre compte de ces critiques, et se borna à répéter qu'il avait fait à Venise ce qu'il avait vu, et qu'il avait fidèlement reproduit la réalité, d'ailleurs très belle, sans penser à la Venise telle que Ziem la rêvait et se plaisait à l'imaginer.

Le souci que Boudin avait eu de demeurer exact était poussé si loin, que dans un de ses plus importants tableaux, on voyait, au premier plan, des chalands chargés de paille, défilant sur un canal, et, au fond, une magnifique suite de palais et de monuments ; et comme la vue de ce fourrage paraissait choquer l'amateur en offrant un contraste fâcheux avec ce fonds de somptueuse architecture. Boudin prit soin

d'expliquer qu'à Venise il n'y avait pas de rues, mais seulement des canaux, et que tous les services se faisaient par eau; que, par suite, le jour où il avait fait ce tableau un convoi de bateaux chargés de paille avait défilé devant lui, que cela n'avait rien que de normal là-bas, et qu'il avait reproduit ce qui se voyait habituellement et ce qu'il avait vu précisément ce jour-là.

L'amateur cependant ne se laissa pas convaincre, et il pria Boudin de faire disparaître la tache jaune que formait cet amas de paille. Boudin, très accommodant, n'insista pas, et, content de son explication, céda au désir de l'acheteur, qui préférait voir l'église Saint-Marc sans le convoi de fourrage.

Venise fut sa dernière étape.

Au mois de février 1898, il se sentit malade.

A cette époque, il écrivait la lettre suivante à un de ses amis :

Paris, le 1 8 février i8g8.

Cher Monsieur,

Vous excuserez un malade qui aurait dû depuis plusieurs semaines aller prendre de vos nouvelles et vous souhaiter le bonjour ; mais voilà près de six semaines que je suis atteint de l'influenza avec une fièvre qui m'a cloué au lit assez longtemps.

Mon plus grand supplice, à part la maladie, c'est que je n'ai pu, jusqu'à présent, me livrer à aucun travail et je ne sais vraiment quand je serai en état de reprendre la palette, quoique je puisse déjà visiter l'atelier en curieux.

Croyez, cher Monsieur, à mes meilleurs sentiments et agréez mes cordiales salutations.

Boudin se tenait dans son atelier, assis tout près du poêle. Il avait froid jusqu'aux os, disait-il, et ne parvenait pas à se réchauffer. Il n'avait plus de forces et ses jambes le soutenaient à peine.

Il voulut aller au soleil et se rendit à Beaulieu-sur-Mer.

De là, il écrivait à la date du 25 avril 1898 :

Cher Monsieur,

Votre lettre me parvient à Beaulieu où je suis depuis trois semaines déjà sans que j'en aie ressenti un grand bien-être.

Il est vrai que je suis parti beaucoup plus malade que je ne croyais l'être, car, arrivé à Nice, je ne pouvais plus me traîner et j'ai cru un moment que j'allais être obligé de me faire conduire à l'hôpital. Mes jambes m'abandonnaient, je ne pouvais faire vingt pas sans succomber. Enfin, j'ai gagné Beaulieu où j'ai trouvé un gîte, mais, hélas ! pas la santé. Car je suis depuis trois semaines dans le plus triste état, pouvant à peine me traîner et ne mangeant plus.

J'avais tout d'abord éprouvé un petit mieux, mais il ne s'est pas maintenu. J'ai consulté un médecin qui m'a mis au lait pour toute nourriture et j'en suis arrivé à un état de faiblesse très inquiétant, car je peux à peine me traîner à quelques centaines de pas du logis.

Pour comble, la semaine a été et continue d'être mauvaise. Le soleil est absent, et le temps maussade et froid ajoute à ma détresse de malade. Je ne sais vraiment si je pourrai me remettre sur pied et reprendre quelques forces. C'est douteux.

Vous voulez bien me consulter relativement à quelques toiles que vous désirez exposer (à l'Exposition des Beaux-Arts de Périgueux). Je vous en prie, faites tout ce qu'il vous plaira à cet égard et ce sera pour le mieux.

Je suis si peu à la peinture, réduit comme je le suis parla maladie, que je ne prends même pas la peine de regarder autour de moi. Pourtant dans les rares moments où le ciel est clément, c'est assez beau pour tenter le peintre, mais je n'y songe même pas, tellement la maladie m'a abattu.

Toutefois le pittoresque a disparu. Il y a de beaux jardins remplis d'orangers, de citronniers, d'arbres exotiques, mais tout est accaparé pour faire des jardins.

Voilà que va s'ouvrir la lutte entre les deux Salons. On pourra comparer et ce sera, je crois, une étude assez curieuse dont je me désintéresse.

Agréez, cher Monsieur, mes plus cordiales salutations.

A la même époque, il écrivait à un ami de Honfleur. M. D. Louveau :

Beaulieu-sur-Mer , i5 mai i8g8.

Mon cher monsieur Louveau,

C'est de Beaulieu, où je suis depuis deux mois, que je réponds à la lettre que vous m'avez adressée à Paris. Vous ignorez que depuis cinq mois tout à l'heure je traîne une existence maladive, à la suite d'une violente attaque d'influenza ; que, ne pouvant me remettre à Paris, j'ai dû changer de climat et essayer d'un pays plus favorisé du soleil

Hélas! je suis loin d'y avoir retrouvé une santé perdue... Dans quelques jours, nous allons quitter cette côte bénie des uns, mais où je n'ai pu ni réchauffer mes pauvres vieux os, ni retrouver la vigueur; je vais revenir vers notre Normandie, très affaibli par un régime de lait qui m'est imposé, car j'ai absolument perdu la faculté de digérer tout aliment solide ou fortifiant...

Retrouverai-je, au pays natal, mes forces perdues? J'en doute, car je suis arrivé à un degré d'épuisement absolu., pouvant à peine mar-

cher cent pas., et n'ayant plus la force de tenir le pinceau, ce qui est une de mes douleurs les plus vives.

J'ai vu souvent à Paris notre ami Marais... il est venu me rendre visite la veille de mon départ pour le midi, mais là, je me croyais encore assez fort pour me risquer à un voyage lointain sur lequel je comptais pour m'apporter la santé. Je m'étais trompé et je me suis trouvé ici sur le point de succomber dix fois.

J'espère pourtant revoir encore notre vieille cage normande et chercher la convalescence peut-être possible encore. Mais je pars bien affaibli et bien découragé, je vous assure...

Nous comptons, si nous arrivons à bon port, vous voir dans les premiers jours de juin à Deauville... On m'y envoie respirer l'air natal de préférence à celui du Midi... Cela me réussira-t-il ? Le fait est que je ne voudrais par mourir ici, je suis trop loin de tous les amis et connaissances, et surtout des miens.

Je veux croire que votre santé, ainsi que celle de Madame Louveau est bonne, malgré les temps rigoureux qu'on signale, et je souhaite de pouvoir vous donner la main bientôt.

Bien affectueusement à vous.

Il revint à Paris de plus en plus faible, et, un matin, au moment où il préparait sa palette pour tâcher de se remettre au travail, il tomba de son escabeau sur le plancher. Ce fut la fin. Il ne put désormais aller dans son atelier. Il vécut sur une chaise longue dans sa salle à manger, relisant Les Maîtres d'autrefois, de Fromentin, ces maîtres flamands et

hollandais qu'il avait étudiés avec tant d'ardeur quand, en 1846, il était venu à Paris grâce aux subsides de la ville du Havre. C'était un retour à des débuts éloignés de plus de cinquante ans.

Mais bientôt, se sentant définitivement perdu, il fit ses dernières recommandations au sujet de ses études et de ses croquis précieusement conservés et soigneusement classés pendant un demi-siècle de travail, et il décida d'aller mourir à Deauville, dans son chalet, près de sa ville natale, en face de la mer. A Paris, il étouffait, disait-il. A tout prix, au risque de ne pas arriver vivant, il voulait s'en aller là-bas.

Sa volonté fut accomplie grâce à un suprême effort d'énergie de sa part.

En s'éloignant de Paris, il se rendait bien compte de sa situation et il sentait qu'il ne reverrait plus son atelier. A ce moment il n'avait qu'un seul souci. Il laissait un grand nombre d'études peintes et de toiles ébauchées. Il laissait surtout une quarantaine de cartons contenant un ensemble innombrable de croquis d'après nature, le tout classé et annoté. Il ne voulait pas que ce long travail d'un demisiècle fût livré au public et tombât dans la circulation.

Transporté à Deauville au mois de juin 1898, il se soutint jusqu'au huit août suivant.

A la nouvelle de sa mort, M. Roger-Miles publia un article qui rappelle bien les derniers jours de la vie du peintre :

« La dernière fois que je le vis dans son atelier de la place Vintimille — il y a de cela des mois — il était en veine de causerie et il parla de sa longue carrière, sans amertume, en homme qui ne regrette rien, qui a la conscience pure de

N' ;J7. — Boudin Louis-Eugène {8 août i8ç8). — Du Registre des décès de la Commune de Deauville, pour l'année mil huit cent quatre-vingt-dix-huit, est extrait :

Aujourd'hui : huitième jour du mois d'Août de l'année mil huit cent quatrevingt-dix-huit, à dix heures du matin, en la maison commune, devant nous Hunebelle Edouard-Adolphe, Maire, officier de la Légion d'Honneur, faisant les fonctions d'officier de l'Etat Civil de la Commune de Deauville, Canton de Trouville, Département du Calvados, ont comparu: Adam Jules-Arsène, âgé de trente-six ans, journalier, domicilié rue de la Banque, à Deauville, et Ponchy Eugène, âgé de soixantetrois ans, secrétaire de mairie, officier d'Académie, aussi domicilié à Deauville, à l'Hôtel de Ville, tous deux voisins et non parents du défunt, lesquels nous ont déclaré que cejourd'hui à six heures du matin. Boudin Louis-Eugène, âgé de soixantequatorze ans, artiste peintre, Chevalier de la Légion d'Honneur, domicilié rue Oliffe, à Deauville, veuf de feue Guedès MarierAnne, fils de feu Boudin Léonard-Sébastien et de feue Buffet Marie-Félicité, née à Honfleur, est décédé en la maison dans cette commune. Ce dont nous nous sommes assuré, et qui nous est de plus affirmé par certificat du docteur Leneveu, domicilié à Trouville : c'est pourquoi nous avons rédigé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous après lecture.

Ont signé : J. Adam ; E. Ponchy ; Ed. Hunebelle.

toute défaillance; en vaillant qui ne doit qu'à lui, à son effort, à son talent, l'estime où le tiennent les seuls gens capables de l'apprécier et de l'aimer; en travailleur qui n'a jamais rien demandé et à qui l'on n'a rien donné.

« Il s'était assis devant le petit bahut où, dans des chemises, ses croquis et ses dessins étaient classés avec ordre, et, les tirant une à une, il les ouvrit et les feuilleta. C'était toute sa vie qui lui passait sous les yeux; c'était son labeur de cinquante années qui apparaissait avec sa palpitation spéciale; c'était l'étude continue d'un observateur fin et avisé, spirituel quand il croquait en une synthèse expressive les gens des villes égarés sur les plages, plein d'émotion quand il consacrait ses menus papiers aux gens de la mer et aux bateaux, ces coquilles qui ont une âme et ces voiles qui sont des ailes !

« Il y avait là tout ce qui avait été la passion de cet homme formé à l'école des maîtres de l'école de 1830; des pêcheurs et des sloops de pêche, des coups de vent et des accalmies, le grouillement des baigneurs sur le sable fin ou la rudesse des galets; la coquetterie humaine ballotée par la mode capricieuse, et marquant chaque année d'une déchéance et d'une invention nouvelle, en face de l'immuable splendeur de la mer, sur le miroir de laquelle le soleil

incessament fait jouer sa féerie de lumière dans le décor fugitif des nuages.

« Et chaque feuillet rappelait au vieux peintre un incident, un tableau depuis longtemps daté et oublié dans son œuvre; il évoquait sans lassitude et sans fatuité son passé tout frémissant de souvenirs. Sa mémoire, présente et claire, se répandait comme une source dont rien n'a souillé le flot intarissable; et c'était une joie attendrie vraiment que de l'entendre parler, lui qui est certainement un des plus distingués petits-maîtres de notre école française, petit-maître ayant ici le sens qu'on donne à ce mot pour désigner les délicieux Flamands du dix-septième siècle qui sont l'orgueil des collections particulières et des musées.

« Je me le rappelle me disant avec une larme dans son œil bleu profond : « A Paris, je suis comme un exilé ! » La ville ne convenait ni à son tempérament, ni à son art; il lui fallait les grands horizons, les grands tumultes de la nature et les grands recueillements.

« Elevé au bord de la mer, dans la brutale harmonie des vagues, au spectacle toujours renouvelé des bateaux qui vont et viennent, des marins et des pêcheurs, des ciels agités, calmes, assombris, étincelants, prodigieusement élevés ou lourdement abaissés, suivant qu'il est dans le caprice des vents de les forcer à telle ou telle forme, Eugène Bou-

din réalise l'idée qu'on doit se faire du peintre de marine.

« Chaque morceau qu'il a signé marque un aspect dans le temps; rien n'y est laissé au hasard; on devine que tous ces effets ont été vus, et on constate qu'il ont été notés et interprétés avec une incroyable virtuosité de pinceau ou de crayon; je n'en veux citer pour exemple que ses soleils couchants, de mignonnes études qui prennent des proportions de chefs-d'oeuvre avec leurs accents vigoureux, leur étrange vérité de pittoresque et l'admirable poésie qui s'en dégage : le soleil jette autour de son orbe la prodigalité de sa pourpre éclatante : tout est calme pourtant ; le vent même a suspendu son vol et les êtres comme les choses, comme les éléments, restent immobilisés dans leur admiration, devant cette souriante apothéose d'un beau jour où tout est harmonie, caresse, passion, lumière !

« C'est avec un pareil spectacle sous les yeux, spectacle qu'il avait si souvent traduit, sans qu'on puisse jamais lui reprocher d'être monotone, que Boudin a voulu mourir. Il y a une quinzaine à peine, se sentant plus mal, il comprit que son heure était proche. Par un dernier effort de volonté, il exigea qu'on le ramenât, de Paris, à cette mer dont l'air le grisait.

« Le voyage, on le devine, fut cruel au malade; mais il y avait, au bout de cette épreuve, un coin de ciel aimé, à

regarder, et des barques dont le balancement, dans le clapotis de l'eau, saurait bercer sa douleur.

« C'en était trop cependant; Boudin arriva là-bas épuisé, et comme si son mal lui avait consenti un crédit assez long et une faveur assez grande en lui ménageant la suprême ivresse de s'emplir encore une fois les poumons d'air salin, il acheva de mourir. »

Ses obsèques eurent lieu le vendredi 12 août 1898, à l'église de la Trinité, et il fut enseveli au cimetière Saint- Vincent, à Montmartre, dans la tombe où reposaient déjà les restes de sa femme.

Voici comment le journal le Temps rendit compte de cette cérémonie :

« On a célébré aujourd'hui, à midi, en l'église de la Trinité, le service funèbre du peintre Eugène Boudin.

« Ramené, dans la journée d'hier, de Deauville, le corps avait été exposé, en attendant la cérémonie, dans un des caveaux de l'église. Il a été transporté, après le service, au cimetière Saint- Vincent de Montmartre, dans un caveau de famille.

« Peu de Parisiens connaissent aujourd'hui ce cimetière qui est l'ancien cimetière paroissial de Montmartre. Assis au sommet de la butte, sur le versant qui regarde le nord, il ne reçoit plus que de loin en loin la dépouille de quelque membre d'une des vieilles familles montmartroises en possession depuis longtemps d'un caveau.

« De la rue Saint- Vincent à la rue Caulaincourt, en

pente raide, ses allées ombreuses dégringolent, accessibles seulement aux piétons. Le calme profond qui règne n'est troublé que parles cris joyeux des oiseaux, et les cercueils, à l'ancienne mode provinciale, j pénètrent sur les épaules de robustes porteurs.

« Et, par une radieuse journée comme celle-ci, sous le clair soleil qu'on voit dans le lointain poudroyer jusqu'à laplaine Saint-Denis, sur les toits éparpillés de la banlieue, le vieux champ de repos, perdu sous les feuilles, n'a plus rien de plus funèbre. On ne saurait rêver une cité des morts plus discrète et moins imprégnée de tristesse .

« Arrivé devant la tombe, le cortège a fait halte. Sur un tréteau, dans l'allée, on a déposé le cercueil, on a entassé les couronnes et, devant ce reposoir improvisé, paré de couleurs éclatantes, qui eût été un modèle exquis pour un peintre, deux discours sans pompe, mais émus, ont été prononcés.

« M. Kaempfen, directeur des musées nationaux, représentant le ministre des Beaux-Arts, a retracé en termes touchants la carrière du maître. M. Louveau, conseiller municipal de Honfleur, a surtout insisté sur l'étroite affection qui unissait Boudin à sa ville natale.

« Il en a donné dans son testament une dernière preuve en lui léguant un choix important de très belles toiles. >

Voici le texte du discours que M. Kaempfen, directeur des musées nationaux, chargé de représenter M. Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts, prononça devant la tombe :

« Le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts a voulu qu'une parole d'adieu fût dite en son nom sur la tombe de l'homme simple, discret et modeste, du travailleur infatigable, du bon et loyal peintre qui vient de nous être enlevé.

« Eugène Boudin était né à Honfleur. Fils de pilote, son enfance fut bercée sur la vague, au souffle du vent, sous le ciel vaste, aux changeants aspects, et le ciel et la mer furent ses premières amours, auxquelles il demeura toujours fidèle.

« Le ciel et la mer, voilà ce qu'il essayait de peindre quand il pouvait s'échapper de la petite boutique de marchand de couleurs qu'il avait ouverte pour gagner sa vie ; et plus tard, encouragé et conseillé par un grand artiste qu'un hasard heureux avait mis sur son chemin, lorsqu'il se fut décidé de laisser là le commerce, voilà ce qu'il peignit

sans cesse avec passion et le coeur plein de joie et ainsi

jusqu'à la fin.

« Avec quelle conscience et quelle patiente ardeur il

cherchait la vérité ; tous ceux qui l'ont connu le diront.

« Il avait le don de la vie. On la sent dans les ciels aux nuages d'un gris sombre auxquels il se plaisait, dans ses flotilles de bateaux de pêche, dans les groupes de gens de mer ou de gens du monde en villégiature, dont il peuplait ses plages. Son pinceau avait des finesses de coloration exquises.

« Et ce talent exact et sincère, poétique aussi, était si bien marqué d'une empreinte personnelle, que devant une toile d'Eugène Boudin il n'était guère possible de mettre un autre nom que le sien.

« L'artiste que nous regrettons aura sa place parmi ceux à qui ne manquera jamais le suffrage des délicats.

« Il laisse de belles œuvres ; il laisse aussi un bel exemple ; il aima l'art non pour la célébrité ou pour le profit, mais pour l'art lui même. »

Le 9 janvier 1899, s'ouvrit à l'école des Beaux-Arts l'Exposition des œuvres d'Eugène Boudin.

Là se trouvait réuni un ensemble de 364 tableaux et de 93 pastels et aquarelles envoyés de tous les points de la

France et même venus de l'étranger. Les musées et les amateurs s'étaient empressés de répondre à l'appel d'un comité qui comptait parmi ses membres M. Léon Bourgeois, ancien président du Conseil, M. Roujon, directeur des Beaux- Arts, M. Albert Sorel, de l'Académie Française, M.VoUon, M. Paul Dubois, M. Cormon, de l'Institut, M. Kaempfen, directeur des Musées Nationaux, M. Bénédite, conservateur du musée du Luxembourg, M. de Fourcaud, professeur

à l'école des Beaux-Arts , M. Marais, maire du Havre, M. Butel, maire de Honfleur, des peintres comme MM. Carolus-Duran, Blanche, Carrière, Cazin, Damoye, Fantin-Latour, Gervex, Guignard, Guillemet, Harpignies, Helleu, Lebourg, Lhermitte, Claude Monet, Quost, Raffaelli, Tissot, le sculpteur Guilbert, des critiques d'art comme MM. Arsène Alexandre, Gustave Geffroy, Roger Marx, André Michel, Roger Miles, Armand Silvestre, Thiébault- Sisson, des amateurs comme MM. le docteur Abadie, Eugène Adam, Charles de Bériot, Bourges (de Bordeaux), le docteur Brocq, C. Coquelin, Georges Feydeau, Louveau (de Honfleur), Georges Lutz, de Meur, de Saint- Albin, Tavernier, Georges Viau.

Artistes et amateurs eurent à cœur de participer à l'hommage rendu à la mémoire du peintre. M. Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, acheta un des plus importants et des plus beaux tableaux de l'Exposition : " Le Port de Bordeaux (1874) ",

Dès la fermeture de l'exposition, cette toile remarquable fut placée au Musée du Luxembourg,

Eugène Boudin, nous l'avons dit, avait laissé un nombre considérable d'études peintes, de croquis au crayon, au pastel et à l'aquarelle.

Les études peintes furent offertes par la famille de l'artiste à la ville du Havre, pour le musée et les écoles de la ville.

Les croquis au crayon, au pastel et à l'aquarelle furent donnés à l'Etat et remis au Louvre pour être répartis entre le musée du Luxembourg et les musées de province.

D'autre part, les amis du peintre firent entre eux une souscription, et, avec le concours de l'État, de la Société du Vieux Honfleur, de la ville de Honfleur, des parents d'Eugène Boudin, ils firent exécuter, par le distingué sculpteur Ernest Guilbert, un buste en marbre qui fut offert à la ville natale de l'artiste.

Le dimanche, 13 août 1899, avait lieu à Honfleur l'inauguration du musée Saint-Étienne.

A cette occasion, une exposition des beaux-arts avait été organisée. Dans cette exposition, une salle avait été réservée à Eugène Boudin.

Devant un vaste panneau recouvert de tableaux choisis dans son œuvre, se dressait le buste sculpté par Ernest

Guilbert et offert à la ville de Honfleur par les parents et les amis de l'artiste.

Devant ce buste, M. Albert Sorel, de l'Académie française, prononça un discours d'une éloquence émouvante, religieusement écouté et fréquemment applaudi par une foule nombreuse. Voici le texte de cette magistrale allocution:

« Il est naturel qu'Eugène Boudin ait une place d'honneur dans les fêtes données par une Société qui s'intitule " Société Normande d'Art et de Traditions populaires" Eugène Boudin, l'excellent artiste, est un enfant de ce vieux Honfleur dont nous avons pris le nom ; il y est né en 1824, d'une famille de simples marins. Il a été, dans son temps, le représentant le plus distingué d'une des traditions dont notre ville est le plus justement fière, celle qui nous a donné Hamelin, Dubourg, Renouf, et formé notre colonie de peintres honfleurais.

« Je sais bien que si Eugène Boudin est né à Honfleur il a été élevé au Havre. On l'y a vu successivement matelot à bord du bateau de son père, commis, puis papetier-encadreur. C'est ainsi qu'il tendait des papiers à pastel pour Troyon. Entre temps il s'exerçait à dessiner comme il pouvait, le long des quais, le long des falaises. Vers 1846, un jeune homme appelé à faire la gloire de la Normandie

artiste et à devenir l'un des grands peintres français de tous les temps, le délicieux auteur de '^ï'Angc-lus", Millet, s'échoua au Havre, cherchant à vivre de portraits d'après nature, depuis trente francs par tête, à l'huile et au pastel. Fils de paysans de la Hague, Millet s'intéressa au fils des marins de Honfleur, qui, lui aussi, voulait être peintre. C'est de Millet qu'Eugène Boudin reçut le baptême de l'art, les premiers conseils et les premiers encouragements.

« C'est encore au Havre qu'il rencontra Alphonse Karr, Isabey, Couture. Ils se joignirent à Troyon et à Couveley, alors conservateur du Musée, pour obtenir de la ville une pension qui permît à Eugène Boudin d'aller étudier à Paris. Il y fréquenta les ateliers où il connut les maîtres vivants, le Louvre, où il connut les maîtres morts, et ses vrais inspirateurs peut-être, les Hollandais, dont il devait renouveler, en les appliquant à nos paysages de France, le naturel, la hardiesse et le coloris.

« Je sais cela, et ce ne serait pas ici le lieu de l'oublier. Mais je sais aussi que Boudin, revenu de Paris, perplexe sur son art et plus perplexe encore sur sa vie, se réfugia à Honfleur. En ces jours " peu argentés " où l'espérance, disait-il, " tenait lieu de sac ", il fut le premier pensionnaire de la mère Toutain, à Saint-Siméon. Il y travailla; il y retrouva les amis qui l'avaient aidé au Havre; il s'en fit d'autres :

Français, Diaz, Courbet, qui, passant au Havre avec Schaunard — l'original de la Vie de Bohême — remarqua de petits galets enluminés, reconnut un artiste, le chercha et se lia avec lui. Boudin quitta Saint-Siméon pour le perchoir des trente-six marches où il " régalait Baudelaire de la vue de ses ciels au pastel ", et Courbet de généreux bols de "flip".

« Ainsi se forma le vieil artiste barbu et grisonnant que nous avons tous aperçu sur nos quais; ainsi il attendit le succès, qui vint si tard. Son premier Salon est de 1859, et ce fut Baudelaire qui le proclama paysagiste français. Depuis lors, Eugène Boudin voyagea beaucoup, s'arrêtant de préférence à Deauville où il revint mourir. Mais, de souvenir, de cœur, il resta toujours attaché à sa patrie d'origine, " notre pauvre vieille cité honfleuraise, envasée ". Il désirait la voir se ranimer, se dégager, reprendre son essor.

« Il y rêvait une exposition de peinture où il aurait eu sa place, à côté d'Hamelin, oublié, méconnu, " le premier de nous tous ", disait-il, qui " a laissé des petites merveilles de peinture, des portraits surtout ", et des dessins *' comparables à ceux d'Ingres, son maître ".

« Ce vœu s'est réalisé et l'on ne s'étonnera point, si, saluant aujourd'hui devant ce choix exquis des œuvres d'Eugène Boudin, le monument que ses amis lui ont élevé,

si parlant de lui, en simple amateur et en vieux honfleurais, je le tire un peu à nous, et si je cherche à fixer ici le souvenir de l'artiste qui est parti de chez nous.

« C'est qu'il est bien à nous, ou plutôt à notre nature maritime, adoucie et comme attendrie par le courant du grand fleuve qui baigne de ses brumes les prairies salines, et contourne les coteaux où les grands hêtres tourmentés se tordent sous le vent d'ouest.

« Elle parle à tous les yeux, cette nature colorée, mouvante, contrastée. Elle apparaît tour à tour riante, épanouie, mélancolique, douloureuse à l'automne, hérissée en hiver, et peuplée de fantômes. Elle enchante, elle berce, elle endort, elle trouble, elle épouvante. Nous autres qui en recevons l'impression avec le premier souffle de la vie, elle nous prend tout enfants, et ne nous lâche plus. Ceux qui ne restent pas reviennent toujours.

« C'est la merveilleuse diversité de cette nature qui attire, qui pique au jeu tant d'artistes et suscite tant de vocations inattendues. L'immortelle sirène, à demi sortant des eaux, leur tend les bras à tous, jeunes et vieux, et les provoque du même énigmatique sourire. Dessiner les contours qui s'évanouissent dans l'air noyé de brume transparente, saisir au passage ces formes ondoyantes, ces nuances qui se dégradent à l'infini et dans la vibration incessante

de ce qu'il y a de plus mobile au inonde, la lumière, fixer ces choses exquises et insaisissables, le nuage qui vole, se déroule et se transfigure, le frémissement de la feuille, l'ondulation du brin d'herbe, le frôlement de la brise sur la vague, du rayon sur l'écume, c'est la tentation qui fait le peintre, la lutte qui fait l'artiste.

« Eugène Boudin a connu l'une et l'autre. Il a prodigieusement travaillé et prodigieusement produit. Il a fait, c'est son mot, " tout ce qui concerne son état "; il a fait tout ce qui apprend son art. Ce travail de toute sa vie, il l'a mené avec une ardeur, " une joie à la besogne " que rien n'a jamais déconcertée. Ni son art ne s'est gâté à cette production incessante, ni sa main ne s'y est alourdie, ni sa vision ne s'y est ternie ou offusquée.

« Il est demeuré un peintre jeune, le trait alerte, la couleur gaie.

« Il a peint sur toutes les côtes, de la mer du Nord et de la Manche à l'Adriatique, de la Méditerranée à l'Océan; il a peint la Hollande, où il a reconnu une seconde patrie de ses yeux, la Belgique, la Provence, Venise aux palais roses, Bordeaux aux quais fourmillants et comme embroussaillés de mâts et de cordages; les processions de Bretagne, et les marchés grouillants d'hommes et de bêtes; les petits bateaux surtout, les barques filant sous la brise, avec le clapotement

du vent dans la voile et de la vague sous la quille; les laveuses aux fichus bariolés qui battent le linge dans le courant de la Touques, le soir, et sur la plage, plate et jaune, les robes claires, les manteaux rouges, les chapeaux aux bords relevés, aux voilettes enroulées ou flottantes, les ombrelles bleues et brunes des Parisiennes, chatoyantes au soleil.

« Partout il a su donner la note significative qui fait qu'on reconnait le pays et qu'on se dit : C'est là, en cette saison, à cette heure du jour; partout aussi il a imprimé sa note personnelle qui fait qu'on l'identifie au premier coup d'oeil et qu'on dit : C'est un Eugène Boudin !

« Ajoutez qu'il ne s'est jamais fourvoyé entre les écoles. Plus il a cherché sa voie, plus il s'est trouvé lui-même. Ce besoin toujours grandissant chez lui de voir plus vrai, de saisir plus vite, de rendre avec plus de sincérité, l'a tenu en haleine ; il a suivi, de son pas naturel et posé, la marche de son temps, et, vieillissant, il s'est trouvé de plain-pied avec les jeunes : la critique s'est plu à saluer en lui, rétrospectivement, un promoteur du plein air et un précurseur de l'impressionnisme. Mais il ne s'est pas jeté dans ces nouveautés par école buissonnière ; il y est venu par l'étude. " Cet exquis notateur des nuances lumineuses " n'a jamais, comme on l'a très bien dit, pris ses notations pour des

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œuvres et ses impressions pour des tableaux. C'est à force d'attention qu'il est arrivé à son extrême délicatesse de touche, c'est à force d'exercice qu'il a acquis sa virtuosité. Ses dessins, carnets, pastels, croquis, avec des indications de couleurs, qui sont des chefs-d'œuvre de précision, dans la traduction verbale des choses vues, forment un véritable trésor qui sera peut-être son principal titre de gloire dans l'avenir. Ils remplissent des dossiers classés avec méthode, car cet ami de Schaunard et de Courbet, ce contempteur des bourgeois, avait gardé quelque chose de son métier de commis et de sa profession de papetier : il apportait à la conservation de ses notes un ordre parfait. Et il y pouvait fouiller indéfiniment ; c'était mieux qu'un herbier, c'était l'étoffe merveilleuse du conte de fées, l'étoffe couleur du temps, toujours fraîche et toujours vraie. Témoin cet étonnant " pardon en Bretagne " que vous avez sous les yeux, où, de près, on n'aperçoit que des coulées incohérentes de couleurs épaisses, et qui, vu à distance, révèle sa gracieuse rangée de jeunes femmes aux coiffes blanches, aux robes enluminées, " comme diaprées de taches de soleil ".

< Il avait sa façon de voir bien à lui, j'ajouterai, bien de notre pays. Ceux qui l'ont connu ont signalé sur sa figure de vieux loup de mer " ces yeux vifs, purs, d'un bleu de faïence ". Cet œil n'avait ni la fixité dure, ni l'éclat métal-

lique de l'œil construit pour affronter le soleil implacable et sans ombre, le mirage du désert immobile, le miroir aveuglant des mers du Midi. Il faut à nos paysagistes un œil comme celui des mouettes, humide, flexible, subtil, habitué à cligner sous le vent âpre et les morsures du grain qui cingle, à se garder contre les surprises du soleil qui perce la nuée, et contre l'éblouissement subit de la traînée étincelante qui frémit sur les vagues.

« Cet œil fait pour refléter notre ciel en a projeté partout le reflet. " Je suis, disait Eugène Boudin, un isolé, un rêvasseur, qui s'est trop complu.... à regarderie ciel ".

< Il l'a vu gris, et il s'est plu à le voir ainsi partout, même à Venise. Il a été le coloriste du gris, mais quelles merveilles de couleur il y a découvertes et il a su exprimer ! Depuis le gris de nos printemps, tendre et léger comme un vol d'hirondelle, jusqu'au gris somptueux et velouté des nuées sous lesquelles s'allume, en été, l'incendie du couchant.

« C'est là sa principale ouverture sur le grand art. Il a été peintre de ciels, le " roi des ciels ", disait Corot; chasseur infatigable de nuages, il a poursuivi sans relâche les animaux monstrueux et protéïques qu'enfante et engloutit incessamment la nue. Il a exploré ces grèves dentelées que le soleil fait émerger en s'enfonçant dans les eaux et qui

semblent, au ciel, révéler les continents d'un autre monde.

« Dans ses tableaux, il aime les groupes, il représente la foule, dense et remuante, plus volontiers que l'individu. La personne humaine, comme la plante, n'est pour lui qu'un élément du paysage. Mais, ses petits bonhommes un peu flous, qui fourmillent sur ses quais, ses marchés,^ ses plages, il les a minutieusement détaillés sur nature. C'est, ce sera pour nous autres normands, pour nous autres honfleurais, l'attrait inépuisable de ses cartons. Nous y retrouverons les types que nous avons connus, les épisodes de la vie maritime du pays, ces originaux que Leprince a si bien saisis, tels qu'il les vit en son temps, le temps de la naissance de Boudin, et qu'il les a mis en scène dans son charmant tableau " Le départ du Passager ", qui a valu au Vieux Honfleur les honneurs du Louvre.

« Boudin les a fréquentés, ces bonhommes, il les a pris au passage, en causant avec eux, et sous maint aspect : pilotes en manches de chemise, larges bretelles tricotées et chapeau haut de forme, hiver comme été, quelque temps qu'il fasse, soleil, grêle ou tempête; matelots penchés sur leur barque tirée à terre et interrogeant l'horizon ; matelots débarqués, affalés sur l'herbe, et regardant la marée qui baisse ; femmes de marins, les jours de gros temps, se faisant une visière de leurs mains, tâchant de percer de l'œil

la pluie qui les fouette au visage, bousculées par le vent qui s'engouffre dans leurs jupes, haletantes de l'ouragan, haletantes d'anxiété, réclamant à la mer qui gronde, leur barque, leur enfant, leur homme.

« Il y a là un Eugène Boudin inconnu, non moins artiste que l'autre, mais, pour nous, à coup sûr, plus significatif et plus familier. C'est l'Eugène Boudin populaire, témoin affectionné de notre petite vie maritime, ressentie par lui au temps où, comme il disait joliment, " on était encore du peuple des marins ".

« En lui décernant notre hommage, pensons que ce peintre est de ceux qui traduisent en aventures et trouvailles de couleur le génie curieux, vagabond, laborieux et conquérant de la race. Dans cette élite, Eugène Boudin a sa place, moins modeste que ne l'était sa personne, plus brillante que ne l'a été, de son vivant, sa gloire. Si je rêvais quelque tombe selon les convenances de son génie fait de naturel et de sincérité, je l'imaginerais dans le cimetière qui entourait autrefois l'église, à l'ombre de laquelle il est né.

« Des charpentiers de navires la construisirent de la même main, du même marteau, de la même hache que les lourds bateaux qui atterrirent les premiers au Brésil, que les vaisseaux, déjà mieux découplés, qui portèrent Cham-

plain au Canada. Pour élever leur temple à leur Dieu, ces architectes naïfs et croyants ne trouvèrent pas de combinaison plus digne ni plus juste que de renverser la nef de leurs navires et de la planter hardiment sur les arbres équarris, dont ils faisaient ailleurs des mâts pour cueillir le vent et maîtriser les mers. Cette sainte Catherine longtemps défigurée par des plâtras ignominieux, est déjà, en partie, rendue à elle-même. Son chevet est le bijou de notre Exposition d'art populaire normand, et, bien qu'il n'y ait qu'une relation très lointaine entre ces artisans du XV"' siècle et le peintre du XIX"", lorsque je replace le honfleurais Eugène Boudin dans la lignée de ces vieux Honfleurais, rudes et touchants, nés comme lui de la mer, il me semble que je le ramène dans sa famille et que je lui trouve ses titres de noblesse. »

A cette cérémonie assistaient le sous-préfet, le maire de Honfleur, M. Noël du Tilly et le Conseil municipal, le capitaine de vaisseau Hamelin, les lieutenants de vaisseau Le Bihan et Carré avec un détachement de marins appartenant à deux torpilleurs envoyés de Cherbourg; M. le colonel Lachèvre et les membres du comité du Vieux Honfleur, le corps des sapeurs-pompiers, la brigade des douanes et les diverses Sociétés de la ville.

Dans sa séance du 9 septembre 1899, le Conseil municipal de la ville de Ronfleur, sur le rapport de M. Renoult, au nom de la Commission des travaux publics, décida que le buste d'Eugène Boudin serait placé sur la petite pelouse à l'entrée du Boulevard Carnot, près du terre-plein de la jetée de l'Ouest, en face de cette mer que le grand peintre aimait tant et qui lui a inspiré les magnifiques toiles que l'on admirait à l'Exposition de l'école des Beaux-Arts.

Son buste, les yeux tournés vers la mer, verra les barques filer sous le vent, gagnant le large ou rentrant dans le port de sa ville natale.

Eugène Boudin appartient à l'histoire générale de la peinture parce qu'il est du petit nombre de ceux qui ont mis quelque chose de personnel et d'original dans leurs œuvres.

« Boudin a dit quelque chose »

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