FACSIMILE D'UNE PAGE DES CARNETS D'EUGÈNE BOUDIN
5 juin. Hier, nous avons rendu les derniers devoirs à son pauvre corps au milieu de toutes sortes d'angoisses. En rentrant, le soir, nous avons trouvé ce pauvre lit veuf de son hôte. Son image est toujours là, et ces mains, qui nous ont gagné avec tant de peine le pain quotidien, sont maintenant croisées sur son corps dans le repos. Prenons soin de cette pauvre mère, et cherchons à lui rendre douces les dernières années de son existence. Du courage, en souvenir de celui que tu as toujours eu, vénéré père !
11 faut se remettre avec ardeur à la besogne.
Le découragement est un mauvais hôte, et par malheur, je le loge si souvent qu'il m'arrête court. 11 y en a pourtant qui, tout aussi malheureux que moi, finissent par se tirer d'affaire. Ces gens-là n'ont pas plus que moi.
Résolution. Ne pas perdre une minute. Entreprendre, autant pour mon instruction que pour un certain profit, des copies dont je ferai en sorte de garder un double pour moi, pour placer dans mon salon futur.
11 y a des moments durs à surmonter, c'est incontestable. Ainsi lorsqu'on voit de tous côtés l'impossibilité de décrocher un peu d'argent et que partout autour de soi surgissent les besoins. C'est une pauvre vieille mère qui réclame, c'est un loyer à payer, c'est un besoin de hardes, de couleurs même et mille riens dont il faut se passer. Cette mesquine
économie vous tue lentement avec les appréhensions qui s'y mêlent et qui tirent sur le cerveau comme une idée attristante. Dans ces moments de crise toute espèce de courage disparaît, et je me sens dans un anéantissement général qui m'a trop souvent paralysé, puisque je me vois, avec des facultés égales à celles de bien des gens et une attention continue, dans l'impossibilité de faire ce qu'ils font. Vantez encore les agréments de l'art. L'art, il est vrai, n'y est pour rien, et nous nous devons, malgré tant de découragements, de travailler selon notre cœur et de faire ce qui nous plaît. Toi aussi, pauvre jongkind, tu tires le diable par la queue et tu cherches, en te débattant dans les mailles d'un filet, comme un pauvre oiseau pris.
11 faut se borner à faire de ces petits riens que personne ne fait. Nous demandons si peu au public que nous devons enfin l'obtenir avec du courage et un petit rien de talent.
Vu J. à Villerville ce jour, i3 Septembre. Pour arriver à mettre ensemble les deux bouts, c'est un grand esprit d'ordre qu'il faut. Travail soutenu. Faire des eaux-fortes dans les moments de lassitude. Songer aux expositions de Caen, du Havre, de Bordeaux et autres, etc.
^^'^-•'^^^^ 16 Septembre. Visite à Cordier.
Je suis dans un moment où J'ai besoin de déployer un grand courage. Oser, oser!
Paris, Février. — Depuis un mois tout à l'heure que nous
voilà de retour à Paris, j'ai passé par bien des impressions. Courageux un jour, découragé l'autre et souvent perdant tout espoir. Ces jours-ci j'allais écrire au Havre pour me recommander à M. G. et insister pour qu'il me demande la place de professeur. La lettre est faite. 11 faudra l'envoyer quand même, car le petit encouragement qui vient de m'arriver n'est pas la fortune.
Visite de Ribot.
11 trouve des choses excellentes dans mes études. Mais je sens, moi, la perfection que j'ai à atteindre. Une couleur plus forte, et quelque chose de plus nerveux et de plus souple dans l'exécution.
'^^^^^^■^'^ Exposition de 1864.
Première visite. Observé que les fonds sont chauds de ton et moins durs que je ne vois. Daubigny enveloppe son ensemble d'un air splendide.
^^^^-.^^^^ Meissoiiier. Peint large malgré sa petite dimension. Couleur faible. Enlève et repeint d'un seul coup jusqu'à la perfection.
--^■'^'^^^-^ Dia:{, vente 4 Mai. — Paysages pleins de soleil. Pâte un peu lourde par endroits, mais quelle puissance d'effet!
^^^^■^^^^^ Ne jamais ternir la couleur. C'est une fleur. Si l'on y passe et repasse le doigt, il n'y a plus de velouté, plus de charme, plus de coquetterie. Et puis ces tons ternes et plombés, il faut les bannir à tout jamais!
On vient de donner des médailles. Est-ce chose si difficile à conquérir? N'y a-t-il donc rien à faire pour moi ? Une ou deux larges peintures abordées avec franchise. Un fort marché au poisson abondant avec des figures en arrière-plan. — Une plage dans les dimensions du Daubigny. — Quelques belles et copieuses figures tournées grandement. Méditer aussi pour les Expositions du boulevard et autres, de jolies choses, poussées loin comme composition et lumière, pas trop, mais bon! (5 Mai 1864.)
Meissonier. — Napoléon. Peinture fine et en même temps spirituelle. L'esprit n'est pas absent de cette œuvre au moins, quoique l'exécution en soit précise.
Essayer de mettre plus de chaleur, plus d'éclat et plus de force dans ma peinture. Chercher les oppositions les plus vives dans les costumes. — Dessiner surtout. — Essayer aussi les superbes effets de ciel avec un petit rien sur la mer ou sur la plage. Bien observer l'ensemble et l'aborder avec feu dans toutes les proportions. Chercher à faire plat de modelé, mais vif de ton. Exagérer un point pour le ressort de l'ensemble. Faire études spéciales de bateaux et accessoires. Frais et vif sans salissures.
i865, 8 Mai. — Sorti de l'Exposition. Trop bleu, trop bleu. Plus d'air dans les groupes, figures moins grandes. Plus d'équilibre. Réfléchir son tableau d'avance et le bien pondérer. Essayer des effets gris mais plus chauds d'aspect.
Sortant du Louvre. Habileté prodigieuse des Guardi. Légèreté de leur exécution. Esprit de la touche jusque dans les moindres détails. Accent vigoureux du faire chez tous ces maîtres qui vont au but si résolument — Vernet : Les admirables figures si nettes et si justes avec leur caractère si bien étudié. Fermeté des fonds, des eaux, etc. Chercher dorénavant à faire de plus grands cadres et aussi plus de soin dans les figures accessoires. Etoffer résolument mes marines. Surtout ne pas hésiter pour les vigueurs qu'il faut atteindre partout.
' ^^-^^. Sujets à préparer. Grandes plages avec de nombreuses figures
éparses sans chercher un sujet, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Vigoureux et bien assis. Le souvenir du Guardi avec un accent plus nature.
Marchés au poisson. Méditer cela de diverses façons, soit en faisant dominer les figures, soit en mettant tout l'intérêt dans les poissons. 11 faudra préparer cela là-bas afin d'avoir les types et les accessoires bien justes.
Un grand marché avec les types pris par leur côté saisissant. II faudra pour celui là réunir tous matériaux sur place.
Une grande beuverie sous les pommiers. Types, mouvement, costumes ; des choses à la Steen. Faire poser. Réunir tout ce que je pourrai.
Entreprendre quelques sujets avec des pêcheurs, y joindre à l'occasion quelques figures d'élégantes. Pour les marines, essayer cela dans les grandes vigueurs de l'effet et ne pas craindre la violence.
Se servir aussi souvent que possible de la nature pour tout.
.^^^^^^^^ 1866. Retour de Trouville. — Passé là une saison assez peu fructueuse. Courbet a fait là quelques belles marines. Effet des miennes assez bon. Recherche depuis peu d'un faire encore supérieur, plus fin si possible. Visite à Daubigny. Grande finesse. Des choses légères et bien faites. Supériorité des Courbet.
^^.^^.'^^-^^ 22 lyécembre. — Beaucoup de découragement. Ma peinture trop faible de gamme, petiote, étriquée. Pas de puissance, ni de hardiesse, pas de magie. C'est une allure plus hardie à prendre. Il faut fouetter sa crème.
Si la simple et naïve copie de la nature pouvait suffire, appliquée sur le petit bout de toile, ce serait bon, mais il faut aller au delà.
-'^^^-^--^ Vente Kalil Bej. En entrant le Courbet, la baigneuse. Peinture fine, nacrée, solide de ton et de modelé, d'un ton particulier, ni violet ni rouge, ni gris.
Au dessous des Fromentin, beaucoup de finesse dans les tons, des gris chauds et doux, une finesse nacrée, de la solidité dans l'ensemble. Cavaliers d'une grande élégance, très soignés. Ensemble doux et fin. Peu d'opposition et rien de brusque. Decamps lourds et forcés quoique d'une grande lumière dans certains morceaux. Rousseau atteint à la plus haute perfection. Petits paysages bien établis, chauds, dorés, même dans un gris blond. Ciels bien étayés, solides, profonds.
Delacroix. Solidité d'une couleur sublime. Des accents puissants. Son tableau est toujours si bien enveloppé. L'évêque de Liège est plein de choses superbes, des têtes, des mouvements. Cependant ce tableau est un peu ancien de faire pour lui et ne possède pas toutes les qualités qu'il a atteintes depuis.
Délicieux Téniers, le cabinet de tableaux avec portrait du peintre. Un joli Boucher, mais un peu négligé et ne pouvant pas se placer à côté de ces maîtres solides.
Ici c'est Delacroix et Rousseau qui marchent en première ligne.
Résumé. Chercher dans des tableaux très fins ces délicatesses des ciels, des plages. Essayer ces choses perlées ou les eaux bien humides, fonds vaporeux, les figures délicates. Mais que tout cela demande de temps et que nous en avons peu à donner à chaque chose, nous autres pauvres nécessiteux qui sommes poussés en avant beaucoup trop vite.
Ce n'est pas un morceau qui doit frapper dans un tableau, mais bien l'ensemble ; un morceau est insuffisant pour faire passer le tout défectueux.
CIie:{ Latouche — Hervier.
Gros homme avec une tête singulière et une petite voix — mal fichu comme vêtements — des gestes timides et singuliers d'un homme qui a ses petites idées arrêtées sur tout cela. Ses adorations curieuses pour Dupré et Rousseau, ses dieux.
« On fait gris aujourd'hui, c'est triste et ça tombe dans les salons où ça ne peut pas supporter le voisinage des meubles, des tentures. Millet et les autres emploient des tons qui tombent et qui donneront des tableaux effacés pour l'avenir.
Parlez-moi de Dupré quand il a fait de ces beaux tableaux ragoûtants où le principe de la couleur une fois trouvé, il a enveloppé ça partout d'une
belle pâte brillante et forte. Et puis aujourd'hui on ne fait pas de couleurs solides, pas de peinture durable. »
Le reflet seul met les distances d'un plan à un autre.
A mesure que vous augmentez votre cadre, augmentez l'intensité des tons.
Un ton n'est vrai que relativement à un ton voisin. La pureté absolue du ton
n'existe pas.
Le côté décoratif de la peinture est curieux à étudier chez Corot, chez
Dupré, chez Daubigny. L'on sacrifie complètement la terre au ciel.
77 novembre 18^4. Retour de 'Bordeaux. — Une prospérité relative est venue, mais aussi les maladies, les morts, et aussi les afflictions de toute sorte. Pourtant les temps sont changés. Un peu d'économies, une aisance à peu près assurée. Eh quoi, tout cela n'a pas le pouvoir d'étouffer je ne sais quel germe d'inquiétude et de tristesse ! Plus on avance dans cet avenir obscur, et plus on cherche à porter la main sur les fleurs qui bordent le précipice dans lequel nous entrons. Folie de condamnés ! A l'intérieur, un détachement curieux de mes affections, et je ne sais quoi d'attractif au dehors, l'inconnu ! Une sorte de fatalité roule en moi et m'effraie. Le travail est nerveux, machinal, mais n'amène plus le calme et cette sérénité si nécessaire. Tout ce qu'il y avait en moi de sympathique, de bon, s'éteint. Je me surprends des instincts mauvais, des duretés de cœur qui m'effraient. C'est un dégoût, une indifférence des choses de la vie que je n'avais pas jadis. Je voudrais je ne sais quoi, me laisser glisser tranquillement sur cette pente qui est vertigineuse. 11 y a des résistances qui m'en empêchent.
Sous les pommiers.
Grandes figures. Chercher de l'expression dans les physionomies comme l'ont fait les maîtres, notamment Cuyp dans son Mangeur de moules.
i8Sj. Peu et bien. Ne plus gâcher son temps comme par le passé.
Bien observer et tirer de la nature tout ce qu'il est possible d'en tirer.
La lumière surtout! Chercher son rayonnement, la fulguration, la condenser, la poursuivre dans sa chaleur.
Toute peinture qui ne donne pas une sensation est non avenue. Il faut la négliger ou la supprimer.
La solidité est une condition de la bonne qualité. Modeler solidemen avec la lumière toujours, et fortement, afin que la peinture ne samincisse point.
Chercher à faire coloré, sans tomber dans le sombre. Essayer un morceau dans l'ombre. Faire que ce soit toujours une gamme de tons coquets, sinon très puissants.
Faire que le petit morceau soit fin de ton et forme une plaquette agréable .
Plus de verve, plus de fougue et d'emportement. Plaquer la couleur avec tout son éclat, par tas. Oh la molesse, quel défaut à éviter !
aS mars. Visite aux aquarellistes. Beaucoup de verve dans plusieurs. Moyen excellent de traiter ce qu'on ne peut peindre. Pourquoi pas des marines (C..., faible; D..., également) des plages, des figures, des pêcheurs d'équilles, tous ces petits sujets qui sont à traitera l'eau. Vigou-
reux surtout et sans-façon dans la façon de faire. Cela force à dessiner ferme.
Pousser dans le frais. Bien écrire sa peinture. La fermeté toujours et dans tout. Faire poser figures et animaux. Se remettre au dessin. En faire de poussés au fusain, de bien troussés.
Couleur, intensité de ton.
Partir d'une plus grande puissance dans les eaux surtout, et arriver aux ciels avec une coloration plus montée.
25 avril.
Notre pauvre ami Donnay est mort. Quelle angoisse! On sent qu'on vieillit, et que ce bon soutien va vous manquer! Le goût s'en va. On ne tient plus à rien. Plus de courage. On se sent abandonné de tout le monde.
^'^^•'^--v Salon S-j, /er mai.
Chercher les côtés colorés dans la nature, les effets puissants, et faire plus de ciels unis.
Peindre pour soi.
C'est la mer qu'il faut aborder, et aborder vigoureusement.
Revenir aux ciels simples, simples, unis, et pas d'empâtements exagérés.
Des taches, des taches, moins de modelé!
Du fini partout; rien de négligé.
Les ombres bien enveloppées.
-^^^'^ j88j,fin mai. Encore à Paris. Pentecôte. Pas travaillé tous ces temps derniers.
— IçS —
Subi un énervement incroyable par suite de découragement qui vous vient. On ne sait plus si l'on est encore capable de faire quoi que ce soit. Sans doute je suis trop gris, trop matérialiste. C'est assez bon comme matière picturale, malgré des défauts ; mais, poussé par l'exemple des Millet et les autres, je voudrais élever cela d'un cran. Il y a bien de l'air, même de la lumière par ci par là, mais il faut plus.
Devant la nature, c'est à méditer qu'il faut s'exercer.
De grands ciels puissants, profonds, vaporeux, légers, et, là-dessous, un morceau de la terre ou des bateaux, mais que ce soit grand, idéalisé, comme je l'entrevois dans ce moment de lueur qui me vient.
Y penserai-je en peignant? 11 le faudra. Condenser la nature, comme je l'ai déjà essayé souvent. Faire impression sur le spectateur par la tournure du tableau.
Je m'entends en ce quart-d'heure. Mais que de fois il faut se le répéter. Condenser, arriver à la grandeur, même dans les plus petits cadres.
Puis chercher la fraîcheur du ton. Que ça réjouisse le cœur par sa lumière, comme le beau temps nous la fait éprouver, cette sensation.
Au fond, je ne suis pas gai. C'est peut-être à cause de cela que je sens si bien.
Quel abandon! Faut-il en avoir en réserve pour se soutenir au milieu de ce délaissement.
Visite de M. A Il me promet une justice de l'autre
monde. C'est consolant !
Exposition des intransigeants.
lis ont raison tout de même. Exagération dans le bleu violacé. 11 y a de ce côté du progrès à faire.
Les cadres à la façon de Whistler. Faire force ciels sur papier et les encadrer de cette façon.
Comme Cazin est tranquille !
Achevé d'imprimer
le 25 Octobre 1900
par