‹ Eugène Boudin, sa vie & son œuvreChapitre 17 sur 18 · MONUMENT EUGÈNE BOUDIN A RONFLEUR · texte numérisé non relu

MONUMENT EUGÈNE BOUDIN A RONFLEUR

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hommage rendu au maître; car j'y vois un hommage à Honfleur, ma ville natale.

On l'a très justement remarqué, M. le délégué; notre race de marins honfleurais, après avoir si longtemps cherché son idéal dans la poursuite d'aventures lointaines, traduit, depuis bientôt cent ans, ses rêves en peinture.

Le nombre de nos bons peintres fait beaucoup d'honneur à une petite ville comme la nôtre. Il n'y sont pas nés, ils ne s'y formèrent pas par simple hasard.

Le magnifique décor naturel de nos campagnes et de notre mer, confondus en un seul paysage, nous donne l'éternelle leçon des choses. Et, depuis le siècle dernier, l'ancienne prospérité commerciale de la cité a groupé dans le patrimoine des familles, de riches collections d'objets dont les belles formes, chaque jour, à notre insu, font notre éducation d'art.

De tous nos peintres honfleurais, Eugène Boudin a été le maître. Il résume, il incarne le milieu d'où nous sommes tous sortis. Son talent formule, dans une variété vivante, ce qui est notre tradition populaire : l'amour de la mer.

Boudin, fils de marin, a surtout peint nos gens de mer. Sans doute, il a noté d'un pinceau spirituel les épisodes mondains sur les plages élégantes; il a peint la Bretagne, il a peint la Hollande, il a peint Venise. Mais, c'est sur-

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tout la foule de notre peuple marin, c'est la foule en vareuse de nos quais, les bordées de pêcheurs dans nos barques, tous les coins de notre port, toutes les roches de notre côte qu'il a répétés, cinquante ans, avec émotion, avec passion; sous les ciels changeants de notre horizon, Eugène Boudin fut le bon peintre de la vie de notre peuple.

En lui élevant ce marbre, les amis de l'Art Français, les admirateurs du maître rendent un hommage à nos marins.

Monsieur le Maire,

Au nom du comité Boudin, non sans fierté, j 'ai l'honneur de remettre ce buste du peintre Eugène Boudin à la ville de Ronfleur.

Une des dernières préoccupations du maître était de former un petit musée, montrant l'enchaînement de la tradition chez les peintres honfleurais.

Grâce à votre municipalité, notre Comité a eu la joie de commencer à réaliser cette pensée favorite du maître.

Dans notre salle des artistes honfleurais où Boudin a sa place au premier rang, l'enseignement d'art pour la foule se maintiendra, se perpétuera, par des modèles offerts à ceux qui voudront être les continuateurs de la tradition des peintres de chez nous.

Ainsi, le talent du maître Boudin n'aura pas été seule-

ment un honneur ; il restera un bienfait et une utile fondation d'art pour sa ville natale.

« M. Noël du Tilly, maire, s'exprime en ces termes : Messieurs,

Je remercie sincèrement tous ceux qui ont contribué à l'érection de ce monument, et qui ont tenu ainsi à rendre hommage au talent du grand peintre de marine que notre cité a vu naître.

Ils ont eu raison de vouloir perpétuer parmi nous le souvenir de notre glorieux compatriote qui est aussi notre bienfaiteur, et ils ont été bien inspirés en plaçant son image sur ce rivage qui, tant de fois, a servi de thème à ses tableaux.

Messieurs,

Au nom de la municipalité de Honfleur, je reçois avec des sentiments de profonde gratitude le buste que les amis du peintre honfleurais ont élevé à sa mémoire et que le Comité Eugène Boudin vient de remettre à la ville de Honfleur.

Je remercie tous ceux qui par leur présence ont bien voulu rehausser l'éclat de cette cérémonie, et en particulier M. Roger Marx, délégué du ministre des Beaux-Arts,

ainsi que MM. les Sénateur et Député et M. le Sous-Préfet.

« M. Roger Marx a pris ensuite la parole au nom du ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, et a prononcé le discours suivant, digne en tous points du critique d'art qui avait déjà si ardemment défendu la cause d'Eugène Boudin :

Monsieur le Maire,

Mesdames,

Messieurs,

Il faut louer la pensée qui a fait choisir, pour inaugurer ce monument, une date qui avoisine de très près celle de la naissance d'Eugène Boudin (i). La solennité y gagne la vertu d'une commémoration anniversaire; elle revêt du même coup une signification plus intime et plus touchante. Ainsi, de toute évidence, rien n'a été livré au hasard dans l'hommage que la ville de Honfleur rend aujourd'hui à son grand peintre, et notre premier soin est d'applaudir à la vigilance d'une admiration demeurée, en dépit des années, ardente et fidèle.

Nul ne mérite mieux qu'Eugène Boudin cette dévotion du souvenir. Chez lui le culte du clocher, l'amour de la

(i) Le 12 Juillet.

petite patrie dans la grande, sont au plus haut point caractéristiques ; on les voit s'attester de mille façons, à toutes les périodes de la carrière, aussi bien à l'heure obscure du début qu'à l'instant de la vieillesse où, célèbre et occupé de l'au-delà, Boudin léguait au musée natal les ouvrages de son atelier qui lui tenaient le plus au cœur.

Les esprits enclins à la philosophie se complaisent aux retours sur le passé. Votre concitoyen puisa dans ces regards en soi-même la conscience très lucide et très nette des origines de son talent. En ce qui le concerne, la théorie de Taine se vérifie à merveille et l'action du milieu apparaît indéniable. L'oeuvre est le résultat du tempérament, et le tempérament n'est autre que le vôtre, Messieurs, ou plus généralement celui des gens de mer. L'amour profond de la rêverie y prédomine, entretenu par la contemplation de l'horizon. J'insiste sur ce trait distinctif parce qu'il découvre et explique ce qui fut l'ambition d'Eugène Boudin et ce qui fit sa gloire : la reproduction des états du ciel, dans leur diversité infinie, et la fixation des jeux de l'ambiance, si ténus qu'ils semblent défier toute transcription matérielle.

Pour dégager l'originalité de l'artiste et le différencier entre les maîtres du plein air, laissons-nous guider par l'ordre des recherches, par la qualité particulière de l'enveloppe, par la discrétion voulue des tonalités argentines. Au

milieu du dix-neuvième siècle, il n'est que Corot, puis Lépine, pour tendre parallèlement vers les harmonies cendrées, vers la peinture grise, alors si peu goûtée. Boudin en fait le triste aveu dans quelqu'une de ses lettres. Or, d'où lui sont venues et cette sensibilité optique et cette prédilection pour les spectacles à demi voilés, si ce n'est de raffinement progressif d'une vision accoutumée, dès l'enfance, à percer la vapeur des brouillards, à distinguer la réalité à travers l'embrun de la mer, du fleuve et du port. Le lent travail de l'atavisme aboutit, chez Boudin, à l'exacte analyse des variations atmosphériques et de leurs effets sur la nature soumise à son regard. Vous savez quelle fut cette nature. Messieurs, et comment le peintre honfleurais s'illustra à définir les côtes françaises de Normandie et de Bretagne, de l'Ouest et du Midi; il lui advint même de planter son chevalet sur les bords de l'Escaut, à Anvers, puis de s'aventurer en Hollande, en Italie, et de prouver, par de victorieux exemples, les analogies de pittoresque qui font ressembler Amsterdam à Venise.

Pourtant, ce serait méconnaître une partie de l'effort et ignorer une partie du résultat que confiner Eugène Boudin dans la pratique exclusive du paysage de terre ou de mer, que négliger en lui l'animalier et surtout le notateur de mœurs, le peintre des marchés et des lavoirs, des foires et

des pardons, des ports et des plages. Dans ses tableaux, pastels ou dessins animés d'une figuration humaine, l'attrait d'art se double d'une valeur documentaire essentielle, et l'on admire l'artiste qui s'est intéressé pareillement au labeur et à la destinée des oisifs, et qui a pu consigner tour à tour, avec la même autorité, l'activité fiévreuse d'un port et l'élégance du beau monde paradant et coquetant sous la tente des casinos, au temps du second Empire.

Certes, sur Boudin comme sur Jongkind, l'exemple d'Isabey ne laissa pas d'agir et d'engager à ne point isoler le cadre de l'action, le décor des personnages; une tradition heureuse s'est trouvée de la sorte continuée; mais Eugène Boudin peut se prévaloir, en plus, d'avoir exercé une influence décisive; et, si ses tableaux ne garantissaient pas son nom contre l'oubli, il suffirait à sa gloire d'avoir dessillé les yeux de toute une génération et d'avoir initié à l'art Claude Monet, le maître glorieux de notre école contemporaine de paysage.

Voilà pourquoi, Messieurs, la ville de Ronfleur s'est honorée en consacrant une belle mémoire, et pourquoi le Ministère des Beaux-Arts désirait s'associer à un aussi légitime hommage. Le buste expressif qui reproduit les traits d'Eugène Boudin a été érigé, avec une parfaite logique, sur ce terre-plein, en regard de la mer que votre concitoyen a

aimée, qu'il a chantée en poète, en peintre et en marin. Pour ceux qui l'ont connu, ce sera une douce émotion, au cours de leurs promenades, de retrouver son effigie, non loin du port et de l'Océan, ses modèles d'élection. Plus tard, en embrassant dans un même coup d'œil l'image de l'homme et les thèmes inspirateurs de l'oeuvre, les passants évoqueront les affres du peintre jaloux de rendre les vibrations de l'air, de la lumière, la fuite du flot mouvant, et dans leur esprit viendra s'opposer à la puissance des éléments, au renouvellement fatal, inconscient de la nature, la beauté immanente de l'art, le rayonnement créateur du genre humain.

Carnets d'Eugène Boudin

Eugène Boudin notait ses réflexions sur des carnets dont nous extrayons les passages suivants :

C'est pour soi qu'il faut peindre. Chercher à se satisfaire soimême. Se laisser emporter à son inspiration.

Tout ce qui est peint directement et sur place a toujours une force, une puissance, une vivacité de touche qu'on ne retrouve plus dans l'atelier.

Nous peignons trop à sec. 11 faut de toute nécessité frotter les dessous et dégrader sa peinture dans les tons plus chauds. Je crois que c'est là tout ce qui manque pour lui donner un aspect chaud et agréable.

Conducteur de moutons à Plougastel.

Etudier cette belle figure d'homme appuyé sur son bâton (se souvenir du Millet, le Berger) mais étudier le beau fond limpide et plein d'air et donner à cela un caractère saisissant.

Les femmes de Berck. Aussi en préparer les dessins de caractère. Étudier types.

Mariyies. La même recherche. Ne les peindre qu'après avoir trouvé leur côté saisissant et leur accent vrai.

Vanneuses également, bien déterminer l'accent des figures et essayer cela en esquisses, en dessins terminés, au pastel ou à l'aquarelle, tenter, tenter, mais établir cela, dans la chaude atmosphère comme Millet.

Troyon est bien délicat. Le modelé de cette petite vache est bien souple. Touchée dans le sens du poil avec des agréments de couleur. Mais le mufle, les sabots, tout cela est si délicat, si fini. (Vente Beurnonville, 29 avril 1880.)

Ciels. De beaux et grands ciels tout tourmentés de nuages, chiffonnés de couleurs, profonds, entraînants. Rien dessous s'il n'y a rien.

Plus d'enveloppe, enfin plus de moelleux. Touche trop dure à voir.

Même dans un petit tableau, il ne faut pas de traces du pinceau.

Peindre, peindre toujours, vigoureusement, avec fermeté et sans hésitation. Que le morceau soit toujours coloré et fermement établi.

L'essentiel est que tout s'arrange comme couleur et comme harmonie.

Pousser ses études, pousser ! Pousser ! Sur nature ou sous l'impression.

Pourquoi ne peint-on pas plus souvent pour soi, pour se satisfaire.

Plages. Les pousser sur nature aussi loin que possible.

On peut compter comme peintures directes les choses faîtes sur le lieu ou sur l'impression toute fraîche.

Mais que d'occasions on néglige de faire de belles esquisses, des esquisses vivantes sur les quais, sur les plages et dans les rues.

Marchés au poisson.

Il y a là une mine à exploiter. Combien en ai-je ébauché? En m'appli-

quant, je dois en sortir un certain nombre avec des figures d'un pied environ. Trouviiie, Rotterdam aussi, a. méditer.

Sur les quais. Arrivée du poisson. Combien encore à méditer sur place, soit que je les esquisse, ou que j'en fasse la composition directement.

Figures ! Figures ! 1 Marchés directs à Trouviiie ou ailleurs.

Marins, des pêcheurs de crevettes, des femmes de pêcheurs, des matelots. 11 faut aller à Sainte-Adresse revoir le galet et chercher à retrouver l'esprit, le sentiment triste de ces vieux que j'ai si bien trouvé jadis.

'^'^'^•^^ Des femmes, des mousses dans leur milieu. Que de motifs abandonnés bêtement dans l'oubli des cartons.

Buveurs de cidre. En esquisser un certain nombre sur mes dessins. Tons vifs. Compositions importantes à méditer.

Montrer un entêtement extrême à rester dans l'impression primitive, qui est la bonne.

La nature est encore le grand livre à déchiffrer.

Ne pas redouter les grands effets dans le ciel et sur la mer, les aborder dans leur variété et leur puissance sans s'inquiéter du convenu.

Peindre aussi sous l'impression et sans apprêt tout ce qui n'aura pu se faire sur le lieu même.

Trois coups de pinceau d'après nature valent mieux que deux jours de travail au chevalet.

11 faut que la couleur, le dessin, la forme concourent à exprimer une idée. L'art est le moyen d'exprimer ce que le peintre a senti. Peindre pour peindre, triste résultat !

Cortège de tourments qui nous suit. Parents malheureux. Nous mêmes privés de bien des choses nécessaires, ne voyant pas l'issue de tant de traverses. J'ai la tête gonflée de préoccupations et ne fais rien qui vaille. Métier bien difficile.

Conversation avec Trayon, 7 avril i863.

« 11 faut vous roidir, vous crisper à force de volonté. De la volonté, de la volonté! Vous avez tout effleuré, mais rien approfondi; vous êtes artiste; vous avez la vivacité d'impression, la chaleur de conception, mais il faut

plus. Qye ne faites-vous une jolie peinture bien naïve, ferme, bien écrite, simplement composée avec ces petits riens qu'on trouve sur les plages, une peinture sincère, variée, qui ressuscite le sentiment des hollandais, avec de jolies figures bien nettes d'ombres et de lumière. Vos premiers essais étaient ravissants. Vous vous êtes relâché. Vous avez cherché des choses étrangères à votre voie. Vous avez perdu du temps. Mais il est temps de vous y remettre. >

En effet, tout cela est vrai. Ma peinture est devenue louche, parce que les figures sont molles et baveuses pour chercher le mouvement. Il faut revenir à cette prime manière qui avait plus de dureté, mais aussi plus de recherche dans la forme, se donner Van de Velde pour modèle et accentuer les ciels avec une grande énergie.

Un noir fort, effet dessous.

Un blanc vif ou argenté, mais tout cela profond, grand, net de touche, net de ligne, et, là-dessous, un petit sujet bien établi, subordonné lorsque le ciel sera grand, et toujours de la puissance, de la netteté. Si je pouvais retrouver cette impression heureuse, comme je la vois aujourd'hui, je ne rapporterais pas une peinture faible. Parfois une énergie du diable dans les effets vifs et du profond, du vague dans les infinis blonds.

« Vous avez rapporté de Bretagne des merveilles de composition. Prenezen une, et jetez-la sur la toile avec ardeur et ce caractère tranché du pays. Enfin faites bien tout ce que vous ferez! >

3 juin. Notre pauvre père a rendu son âme à Dieu ce matin, à deux heures.

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