‹ Eugène Boudin, sa vie & son œuvreChapitre 5 sur 18 · C. MONET · texte numérisé non relu

C. MONET

Entre temps, Eugène Boudin faisait la connaissance de Courbet.

La manière dont cette liaison commença a été racontée

par Schaunard — le Schaunard de la Vie de Bohême, —

dans les mémoires qu'il a publiés :

« On ne se serait jamais douté que Courbet et moi nous dussions faire partie d'une caravane de botanistes en tour-

née au Havre ?... C'est pourtant ce qui arriva un jour d'été

« Nous voilà au Havre dans la rue de Paris. . . Courbet découvre à la vitrine d'un papetier de petites marines consciencieusement faites sur galets, et il demanda aussitôt l'adresse de l'artiste, voulant le féliciter. On nous envoie chez M. Boudin, alors tout jeune et qui depuis n'a pas démenti les espérances que donnaient ses premiers essais.

« M. Boudin nous reçut comme vous pouvez le penser, et se mit à notre disposition pour nous piloter dans le pays. Dès le lendemain, il nous emmena à Honfleur et nous installa dans une auberge rustique, à mi-côte de la falaise. Pour le dire en passant, Courbet peignit là deux tableaux : Un coucher de soleil sur la Manche et Une vue de V embouchure de la Seine avec des pommiers au premier plan.

« Mais un matin que nous flânions sur le port, nous eûmes la surprise de rencontrer le poète Baudelaire, quand nous le croyions occupé à cultiver ses Fleurs du Mal dans un hôtel de la rue Mazarine.

« Tous les " oh " et tous les " ah " cités dans la grammaire au chapitre des interjections sortirent à la fois de nos trois poitrines.

< Baudelaire nous expliqua qu'il était en villégiature forcée chez sa mère, la générale Aupick, qui possédait une maison de campagne aux environs de la ville, et il ajouta :

< Je vous emmène dîner et je vous présente à elle. »

« Nous étions fort embarrassés, car nous n'avions pas apporté de toilette ; nos vareuses de voyage étaient même dans un état pittoresque peut-être, en tous cas déplorable. Mais notre ami insista sur un ton presque impérieux; aussi nous fut-il impossible de lui résister.

< Je vois encore mon Courbet plié en deux pour offrir le bras à la maîtresse de la maison qui était de petite taille, et suivi comme aide de camp de ma non moins grotesque personne ! Le dîner, très luxueusement servi, fut charmant de tout point.

« Quel dessert plein d'aménité et comme nous aurions été gais si les convenances ne nous avaient forcés à mettre des gants à notre conversation pour remplacer ceux qui nous manquaient aux mains. Nous prîmes le café sous une véranda remplie de plantes rares, de laquelle on pouvait voir tous les astres se lever ou se coucher dans les flots.

« Vers neuf heures, nous quittâmes pourtant ce lieu enchanteur, mais c'était pour retourner à Paris de nuit. Baudelaire nous accompagna jusqu'au bateau ; il fit mieux, il s'embarqua, puis, de plus fort en plus fort, il prit le train avec nous au Havre !

« Que signifiait cet empressement exagéré à reconduire ses hôtes? En nous suivant, notre ami un peu fantasque

profitait de l'occasion qui se présentait à lui de s'évader de chez sa mère.

— «C'est que, nous dit-il dans le wagon, la campagne m'est odieuse, surtout par le beau temps. La persistance du soleil m'accable ; je me crois encore dans l'Inde où la continuité monotone de son rayonnement jette dans la torpeur plus de cent millions d'êtres humains, en comptant les Anglais... Pardon, je ne les compte pas, car, au fait, je sais leur langue, ce qui m'oblige à une certaine politesse envers eux. Je traduis même en ce moment Edgar Poë... Ah ! parlez-moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent et sans que jamais leurs alternances de chaleur et d'humidité puissent profiter à de stupides céréales. Je froisserai plutôt vos convictions de paysagistes, mais je vous dirai aussi que l'eau en liberté m'est insupportable; je la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d'un quai. — Ma promenade préférée est la berge du canal de l'Ourcq.

« Quand je me baigne, c'est dans une baignoire ; j'aime mieux une boîte à musique qu'un rossignol, et, pour moi, l'état parfait des fruits d'un jardin ne commence qu'au compotier ! Enfin l'homme soumis à la nature m'a toujours semblé avoir refait un pas vers la sauvagerie originelle !

« De paradoxes en paradoxes et de stations en stations,

nous étions arrivés à la gare Saint-Lazare. Mais quelle drôle de manière d'aller herboriser en Normandie !

« Il était peut-être huit heures du matin, Courbet nous quitta; mais il fut décidé entre Baudelaire et moi que nous déjeunerions ensemble. Baudelaire qui avait quitté la maison maternelle comme il vient d'être dit, n'avait que trois francs. Je fouillai dans ma poche et je n'y trouvai que l'espoir de vendre quelques gravures au " Père Médicis ". »

Plus tard Courbet revint et rejoignit Eugène Boudin. Ce dernier le décida à faire de la marine. " Du paysage de mer ", comme disait Courbet.

U n jour qu'ils travaillaient ensemble sur le bord de la mer, Courbet, quittant sa toile, se pencha silencieusement vers Boudin qui ébauchait le même sujet, — mer et ciel.

« C'est prodigieux, s'écria Courbet en levant ses robustes épaules. En vérité, mon cher, vous êtes un séraphin ; il n'y a que vous qui connaissiez le ciel ! »

«L'hyperbole n'était pas un mensonge, a dit M. Raymond Bouyer dans la Galette des Beaux-Arts du i" Février 1899. L'air qui manquait trop souvent aux précisions néerlandaises comme aux fiertés romanesques, l'air est sa plus belle conquête.»

Et à propos des ciels de Boudin, Baudelaire, moins paradoxal que tout à l'heure, a écrit la page suivante dans son Salon de 1856 :

« Oui, l'imagination fait le paysage. Je comprends qu'un esprit appliqué à prendre des notes ne puisse pas s'abandonner aux prodigieuses rêveries contenues dans les spectacles de la nature présente ; mais, pourquoi l'imagination fuit-elle l'atelier du paysagiste? Peut-être les artistes qui cultivent ce genre se défient-ils beaucoup trop de leur mémoire qui s'accomode parfaitement à la paresse de leur esprit.

« S'ils avaient vu, comme j'ai vu récemment chez M. Boudin qui, soit dit en passant, expose un fort beau et fort sage tableau (Le Pardon de Saint-Anne de Palud), plusieurs centaines d'études au pastel , improvisées en face de la mer et du ciel, ils comprendraient ce qu'ils n'ont pas l'air de comprendre, c'est-à-dire la différence qui sépare une étude d'un tableau. Mais M. Boudin qui pourrait s'enorgueillir de son dévouement à son art, montre très modes-

tement sa curieuse collection. Il sait bien qu'il faut que tout cela devienne tableau par le moyen de l'impression poétique rappelée à volonté, et il n'a pas la prétention de donner ses notes pour des tableaux. Plus tard, sans aucun doute, il nous étalera dans des peintures achevées les prodigieuses magies de l'air et de l'eau.

« Ses études si rapidement et si fidèlement croquées d'après ce qu'il y a de plus inconstant, de plus insaisissable dans la forme et dans la couleur, d'après des vagues et des nuages, portent toujours, écrits en marge, la date, l'heure et le vent; ainsi, par exemple : 8 octobre, midi, vent du nord-ouest.

« Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pourrez vérifier par mémoire l'exactitude des observations de M. Boudin; la légende cachée avec la main, vous devinerez la saison, l'heure et le vent. Je n'exagère rien, j'ai vu. A la fin, tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises béantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé et déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse.

* Chose assez curieuse, il ne m'arriva pas une seule fois, devant ces magies liquides ou aériennes, de me plaindre de l'absence de l'homme; mais je me garde bien de tirer de la plénitude de ma jouissance un conseil pour qui que ce soit, non plus que pour M. Boudin. Le conseil serait trop dangereux.

* Qu'il se rappelle que l'homme, comme dit Robespierre qui avait soigneusement fait ses humanités, ne voit jamais l'homme sans plaisir, et, s'il veut gagner un peu de popularité, qu'il se garde bien de croire que le public soit arrivé à un égal enthousiasme pour la solitude. ^

Alexandre Dumas fils appréciait également les ciels de Boudin.

Voici une lettre qu'il lui écrivait à ce sujet :

Cher Monsieur,

Voulez-vous me permettre de vous adresser une demoiselle Foivard qui voudrait faire de la peinture, et, par suite d'une certaine disposition des yeux, voudrait faire surtout des ciels.

Vous, qui êtes l'homme des ciels par excellence, lui permettezvous de voir vos cartons de pastels que vous m'avez si obligeamment ouverts?

Vous m'avez promis aussi un grand ciel, une petite ligne de mer

et une voile au milieu de tout cela, mais vous n'y avez plus pensé. Moi j'y pense toujours.

Mille compliments de votre tout dévoué,

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