I, BOULEVARD DES CAPUCINES, I
Q^uand j'ai coniiu CaniL-rc, il habitait la rue Ifégésippc-Moreau, à tlcux pas de cette avenue de Clichy où la vie coule à jdeins bords. On était prescjne sûr, quand on la remontait un peu avant la tombée de la nuit, de le rencontrer dans la foule, avec les siens et souvent un ou deux amis, descendant tous vers la place inondée de monde. 11 allait lentement, le dernier venu de ses enfants entre sa femme et lui, son fils ou l'ami à ses côtés, ses quatre grandes (illes bras à bras, le précédant ou le suivant, d'une belle marche rythmique, comme de grandes fleurs bercées.
C'était pour lui, eu dehors de ses heures de travail, le moment heureux de la journée, labaudon à la flânerie, la recherche de deux tables libres au hasard des terrasses débordantes, l.e café, il ra]^]udait " le dernier salon où l'on cause" et je crois bien que causer était pour lui la joie suprême. C'était le prolongement et le contrtMe de la rétlexion solitaire qu'exprimait sa peinture avec une si forte concision.
Il s'arrêtait à tout instant pour mieux jouir et faire jouir ceux qui l'accompagnaient du spectacle mouvant où il retrempait chaque jour sa force et sa joie, de l'énorme marée humaine, des marches hâtives, des enlacements, des fronts levés et des mains nouées, des épaules courbées de lassitude, des gestes de tendresse ou d'appel. Du bout de sa canne ou du geste arrondi de sa main, il désignait les petites voitures alignées le long des trottoirs, l'éclair visqueux des poissons, les beauxvolumes pleins desfruits, des racines, des légumes, les amoncellements de nourriture qui coulaient des boutiques pressées, pareils à des entrailles ruisselant de ventres ouverts. Il surveillait, au tournant de la place, la montée des omnibus, l'etfort des chevaux, leur tête hagarde, éclatante des caractères qu'il aimait à retrouver partout dans la nature, le frémissement des parties molles, le silence des plans osseux. Il accompagnait du regard les grandes traînées lumineuses partant des boutiques allumées pour aller insensiblement mourir dans l'ombre, y trouvait la preuve immédiate de la continuité universelle, le mystère visible de la vie ininterrompue. Son visage resplendissait de joie, toutes les formes amies l'entouraient, lui
faisaient comme un cortège approbateur, il marchait dans l'ivresse pure de Tintelligence et de l'amour. 11 était magnitique. Ses amis, ses enfants n'avaient ^\\\'h l'écouter, à le contempler, et à se taire. Il rain.issait d;ins son c<i'nr tont ce (.[u'ils ignoraient d'cnx-inéines cl leur en \eisail la 1 u miérc paisa j^arolc et son regard.
Q uand on le trouvait chez lui, on montait presque toujours droit à son urantl atelier tlu second étage. 11 était rarement seul. 1 1 y avait là presc|ue toujours sa garde habituelle d'orgueil ingénu, un ou plusieurs de ses enfants travaillant à ses côtés, un ami souvent, GefTroy ou Dolent, Charles Morice ou Séailles, Hamel ou Roger- Marx. Le vendredi,
l'atelier était plein de monde, les familiers de la maison et aussi des jeunes peintres, des littérateurs qu'on lui conduisait, des étrangers de passage à Paris. Il com-
l'ortrait d Auguste Kodiii.
mciisait. vers In fin do s;i vie. après Tolstoï, Ibsen, avec Rodin, à devenir nn de ces centres de communion humaine autour desquels, depuis quelque vingt ans, l'esprit européen cherche à se dclinir. Ces jours là, quand il y avait beaucoup de monde autour de lui, il causait moins. Il écoutait courtoisement, restant toujours un peu sur la défensive, et accueillait avec une politesse légèrement goguenarde les propos et les dithyrambes des écrivains et des gens du monde. Il se plaignait souvent de ne plus pouvoir travailler, depuis qu'il était un homme en vue et qu'on l'assaillait de visites, de lettres, de sollicitations de toute sorte, de demandes de souscriptions, de présidences honoraires ou effectives. Mais quand l'un de ses vrais amis entrait, il voyait tout de suite en lui un collaborateur, un homme capable de l'orienter, par un simple contact de sensibilité et d'affection, vers de nouvelles découvertes. Alors la causerie commençait, interminable, ou, plus souvent, le monologue. Carrière parlait. Ceux qui étaient capables de sentir la supériorité de son esprit ne se hasardaient guère à lui répondre que par des adverbes approbateui"s. Il exerçait sur eux une domination singulière. Plusieurs de ses plus chers amis m'ont avoué qu'ils le laissaient parler tout seul, parce qu'ils avaient un peu peur d'émettre devant lui une opinion irraisonnée ou maladroite. C'est un orgueil qui n'est pas à la portée de tout le monde.
Sa voix sourde, comme intérieure, son articulation dure, indistincte, sa phrase embarrassée, à tout moment coupée de "n'est-ce pas" qui paraissaient solliciter l'approbation,
Mélancolie
surprenaient au plus liant j'toinl ceux cjui l'entendaient pour la jucinière fois. D'abord, on ne le comprenait guère, A peineun mol qui éclatait parfois, au milieu d'un marmonnement confus. C'était comme une sorte de brouillard traversé de fulgurations. Quand on avait trouvé la clé de son langage, aussi obscur dans l'esjiiit c|ue dans la lettre, à force de concision, à toice de concentration, on en restait ébltnii et presque désemparé. Dès qu'il examinait une question, il en faisait tout de suite le tour, l'éclairait en quelques secondes. Alors, la jdirase qui résumait son jugement tombait avec la rigueur de la foutlre. L'esidence s'imposait, il fallait toujours se taire, et toujours écouter.
Quand jaillissait une de ces pbrases brèves, absolument définitives, ipii vous ouvrait l'esprit et vous fermait les lèvres, le visage de Carrière était admirable à voir, La tète un peti penchée à gauche, le solide menton levé, il vous regardait jusi|u'au foutl tlu cu'ur île ses deux yeux bleus plantes dans les vôtres, illumines d'intelligence, et dont les paupières prenantes ramassaient la flamme. Tout le visage en frémissait, de la bouche mobile et sensuelle et tendre dont la lèvre inférieure s'abaissait à gauche, au front bas, mais très large et rejoignant presque à angles droits les tempes. ''Par instant, il semblait que le visage tout entier fût une flamme. Elle se tordait aux boucles drues de la chevelure, elle éclatait dans les yeux... " ( 1 1,
Dans les dernières années surtout, cette figure s'était singulièrement purifiée. La soufl"rance voilée de pudeur,
(i) Charles Morice — Eugène Carrière.
rintelligciu-e toute puissante, la force morale qu'il reflétait, faisaient qu'on ne pouvait le regarder, ce pauvre visage marqué du 1er à la joue droite, vibrant, et comme labouré d'amour, sans un irrésistible élan d'attendrissement et d'orgueil. On avait envie d'v poser pieusement les lèvres, et comme il avait les bras ouverts pour ceux qui venaient lui dire leur misère, pourquoi ne pas avouer que des hommes qui se croyaient déjà desséchés par la vie, ont plus d'une fois répondu comme des enfants à l'appel de la poitrine oiTerte et du tendre regard ?
Toutes les peines de la vie avaient déposé l'une après l'autre leurs alhnions sur cette face ardente c[ui rappelait si étrangement par le masciuc large, le nez rond, les traits lourds, la barbe rare, celle de Rembrandt et qui eût été presque triviale, presque laide, sans l'irradiation continue qui l'embrasait. Mais une sorte de soudure s'était faite entre la surface mobile et les plans osseux arrêtés et sûrs sous la peau tendue, qui exprimait une certitude intérieure victorieuse delà douleur et révélait une source d'enthousiasme qu'aucun désastre extérieur n'eût été capable de tarir. Au fond. Carrière était gai. Il avait la joie divine, " la joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience, serein contre tous les périls et tous les maux du monde" (i). Il avait conquis l'ingénuité des hommes qui ont beaucoup appris, et rejoint, à travers la douleur, la nature vraie de l'enfance.
Dans un salon, parmi les sots, il se contractait, ne se livrait guère. Mais quand il lui arrivait de se trouver dans
(i) .Michelet.
un milieu Je >iinplcs, il .se incttail sans ctloil a leur niveau et se tirait bravement de ses obligations (.lliomme célèbre en faisant rire tout le nioiule. Cent fois, tmis les jours, je l'ai \u se donner des joies de gamin, se pi iiiler a\ec ses entants
hlude.
devant un jeu de miroirs courbes, s'esclaffer d'une physionomie comique ou d'un bizarre accoutrement. Artiste avant tout, c'étaient surtout les ridicules de la forme qui le frappaient. Au Jardin des Plantes, où il allait souvent, il s'amusait des allures humaines des échassiers, vieilles dames,
habits à qiicuc. iliplomates chauves. chanibcUans cliques. A Anvers, il m'a tenu deux heures devant une cage de singes, à rire des tapes prestes et des sauts sur les quatre pieds, à s'attendrir aussi des abandons, des petites figures vieillottes, des gestes d'humanité. Un jour que son fils avait entouré d'une serviette hi tète de son chien, il dessina, sur le linge qui pendait comme une trompe, deux traits à La pLace des veux. La pauvre bète. courant çà et là dans Latelier, ressemblait à un tapir inquiet. Ce lut un quart d'heure de joie folle.
Au cours des longues causeries, son rire lusait souvent, brusque, sourd, conhis comme sa parole, annonçant toujours ou suivant un de ces puissants sarcasmes qui caractérisaient en ijuatre mots de fer une situation, un événement, un homme. On lui en a voulu. 11 semble que ce soit à ceux '' qui font de l'héroïsme une vertu familière " qu'on passe le moins leurs paroles. 11 n'était pourtant pas méchant. Il avait le jugement si vivant, si spontané, si sûr, qu'il semblait que ce fût une fonction pour lui de le manifester, comme de peindre, ou pour d'autres d'écrire, ou pour tous d'extérioriser toute création et île réaliser tout désir. D'ailleurs, ces mots éclataient souvent au milieu des paroles les plus enthousiastes, des plus graves entretiens. Les arbres les plus généreux ne peuvent pas plus empêcher leurs épines de croître que leurs fleurs et leurs fruits. Et puis Carrière, dont l'indulgence inépuisable ne résistait à aucun appel, d'où qu'il vînt, réservait surtout ses manifestations actives pour ceux qui lui avaient révélé quelque chose de beau en lui. "Si tous les hommes étaient de fer, l'humanité serait une
grille". C'est par ce mot écrasant qu'un jour il ferma la bouche à un sot c|ui l'entretenait exclusivcmcnl des défauts tl'un grand artiste contemporain.
Chargé d'enfants, ayant connu a peu près toutes les tortures de la vie, et parvenu tanl a l'aisance et à la gloire, il était resté rapin au fond, et la ]dus haute raison et la tendresse la plus agissante, et tout le malheur et tout le succès, rien n'avait pu changer sa nature londauienlalc, distraite, indocile, insoucieuse de son extérieur, vagabonde et un peu bohème. Tous ses amis l'ont vu j^eindre ou essuyer ses pinceaux avec ses doigts, son mouchoir, un coin de sa cravate. Quimjiorte. Ses souliers avaient beau être éculés parfois, ses doigts et ses habits tachés de peinture, son haut-dc-forme brossé à rebrousse-poils, il a\ait l'air d'[in roi t|uan(.l il marchait dans la foule. Sa lemmc et ses lillcs ]^ou\'aienl wujuer à presque tous les travaux du ménage, son inleiieui" a\ait beau être iilus e|ue simple, (ju y sentait dès qu'on v jK'uétrail, et avant même d'avoir levé les yeux sur les murs encombrés d'études, on y sentait du ju'emier coup la trace in\i.sible et toute puissante d'une vie de héros. Au fond, Carrière n'a jamais fait que camper dans les divers appartements qu'il a habités, en vingt endroits, autour de la place Clichy, rue Lacharrière, à Montrouge, à Montparnasse, à Grenelle, rue Borromée, rue de l'Abbé-Groult, rue Dareau, avenue et impasse du Maine, rue Mayet, rue du Cherche-Midi, avenue de Ségur. Sa vraie maison, c'était la rue, c'étaient les champs, le bord des eaux, c'étaient toutes les chaises des cafés, tous les bancs des avenues, tous les talus de gazon, toutes les lisières des bois où il pouvait
s'asseoir avec les siens autour de lui, ouvrir les yeux, et meubler Je l'aftlux incessant des merveilles du monde, l'immense palais de son âme.
Quand il était pauvre, et jeune, il explorait les banlieues, filait jusqu'aux bois les plus proches, jusqu'aux collines, traînant derrière lui sa femme, deux ou trois petits trottinant, le dernier-né juché sur ses épaules. On faisait cinq, six, huit lieues dans la journée, on ramassait la poussière des routes, la boue des terres labourées, l'herbe et les Heurs des champs, la lumière du ciel. On mangeait au revers d'un lossé du pain, quckpies ronds de saucisson, on buvait de l'eau, on repartait plus loin encore, la mère passive et conliante, les petits geignant mais consolés d'un mot jo3-eux, et portés tour à tour, le père toujours gai, toujours libre et fort. Au retour, c'était le sommeil écrasé dans le logement sombre, et le lendemain la \ic pauvre qui reprenait.
L'aisance ne le changea pas. 11 aima toujours les longues courses avec les petits, les amis, les promenades interminables par les rues, les impériales d'omnibus, les bateauxmouches sur la Seine. Pourtant elle lui permit d'élargir le cercle de ses fugues. Il se dérobait parla fuite aux tracas, aux visites. Maintenant c'est le chemin de fer qu'on prenait. En une heure, un long voyage était décidé, on partait pour la côte ou les montagnes, pour l'étranger, tous ensemble ou à deux, ou à trois ou quatre, tantôt un enfant, tantôt l'autre, ceux qui n'étaient pas du voyage restant à la maison pour la soupe du tout petit. Parfois on s'arrêtait en route, pour visiter une cathédrale, on prolongeait le voyage pour traverser un musée, on faisait un crochet pour aller voir la
Maternité
mer. Il scnibhiit i|Uct.L' lui luii jouis a un besoin inipciicux iiuil obéissait i|uaiul il docanipait biiu iiucmciit a\cc les siens iMnii' Icui' révéler, dans les lormes noyées de Londres, l'éternité des marbres grecs, ou le tia\ail ]ialiei)t de la \ieille Allemagne, ou le lleurissenient aiieieii de l'Italie miraculeuse. Il sullisait paitois ciu'un ami \iiil lui tlire adieu avant un départ pour la Bretagne ou la Normandie ou au-delà îles liontières, jiour que Carrièie. le soir même partit avec lui. sa •'malle" sous le bras, une chemise, un mouchoir, deux ]->aircs de chaussettes roulées dans un papier. C'est ainsi c^i'il m'aecomjiagna en Belgique pour une course de quelques jours, me lit voir Mons, le pays noir, Bruxelles. l'eNeil puissant des fruits et des légumes sur le marché de la (jrand-Place. dans le mystère du matin allumant j^etit à jK'tit les vieux ors îles laçades gotliiques, la ]daine plantureuse. An\ers, Rubens, l'opale immense de ri'seaut. Tout le voyage, on se tenait dans le couloir du wagon, et il ne cessait pas de s'émerveiller au spectacle de l'ondulation des collines, de la force et de la paix des arbres, de l'inlini délilé des champs, des maisons, des routes, des êtres, du passage insensible pai" qui l'on sort d'une apparence }->our entrei' dans une autre apparence, des formes de\'inées dans l'assombrissement du joui-, du rougeoiment tragique des houillères au fond de la nuit commençante.
Au retour il vous disait : " Ce voyage a défini notre amitié. On se connaît mieux, à pénétrer ses différences". Pauvre cher grand Carrière ! S'il avait su qu'on eût voulu lui ressembler en tout, il se fût éloigné de vous, sans doute, par
alïeclion, parce qu'il savait bien que c'est en se séparant de la généralité des hommes cju'il avait rejoint l'essentiel de l'humanité. Et puis, comment lui ressembler? L'héroïsme n'est pas à la portée de tous, ni la simplicité conquise qui se cache sous la complexité de l'être extérieur. Les hommes de cette taille ne se peuvent pas définir. Il faut les accepter tels qu'ils sont et tâcher de nous rendre compte que leur œuvre traduit une unité logique que nous ne pouvons guère saisir que par fragments, à la lumière courte et brusque de nos intuitions les plus révélatrices. Bien que Carrière marchât d'un pas sûr vers un but lumineux pour lui, il était, pour ceux qui l'ctudiaicnt, mouvant et mystérieux comme la vie.
Bien qu'il en ;iit gardé l'accent toute son existence, Carrière n'est pas né en Alsace. Mais s'il a vu le jour à deux pas de Paris, à Gournay, un village de Seine-et- Marne (le 27 janvier 1849), c'est par hasard. Son père était directeur d'assurances, voyageait d'un bout à l'autre de l'année. 11 dcphii,ait facilement la nichée et vivait souvent
des mois loin d'elle. Mais il sortait li'unc lamille établie depuis plusieurs générations autour de Douai, de Cambrai, d'Armenlières, el avait épousé la lille d'un médecin des environs de Strasbourg! i). Carrière plongeait donc, par ses racines les plus proches, dans les terres du Nord. 11 avait même dans les veines du sang germain, comme le dénonçaient sa force sanguine et la structure de son squelette, et, bien qu'il se sentit — il l'affirmait souvent — très français, et qu'il le fût complètement d'éducation et de culture, on peut trouver dans son origine une première explication de son génie. Il v eut toujours en lui une association étroite entre l'esprit à la fois sentimental et réaliste du Germain et cet amour passionné des formes universelles qui fait du Celto-latin un généralisateur incomparable.
Eugène avait deux ans quand le père quitta Gournay pour aller installer toute la maisonnée à Strasbourg, dans la famille de sa femme, et c'est à Strasbourg qu'il passa toutes celles des jeunes années c|ui laissent une trace sensible dans la mémoire des petits. Il était à ce moment là l'avant-dernier de la famille qui comprenait sept cniants. quatre frères et trois sœurs et en a\ait compté huit. Un frère était mort du choléra, à Paris, l'année même de la naissance d'Eugène. II allait, jusqu'à la venue d'un autre frère, cinq ou six ans plus tard, rester le dernier des enfants, la plus
(i) J'exprime ma reconnaissance h ceux des témoins de la vie de Carrière qui m'ont parlé de sa jeunesse, notamment à MM. Ernest et Alfred Carrière, ses frères. J'ai puisé en outre des renseignements précieux dans l'Œuvre d'F.iigiiic dirrière et les études passionnées que lui a consacré Gustave GelTroy dans sa Vie Artistique, ainsi que dans la pénétrante monographie de Gabriel Séailles et le très beau livre de Charles Morice.
l'eune de ses sœurs, qui le suivait à deux ans de distance, ctaut morte en iSsi.
On L-onnaît la \ic ilu plus jx-tit, dans les familles nombreuses. 11 est cou lié pres(Hic toujours, dès c|u'il tient sur ses jaiubes, aux soins un iku sommaires, un peu brusi|nes des aîné^. Les plus i;i;nuls tra\'aillaient dé jà. les
sd'urs aidant la
' — ■ • ~ • niére, les frères en
apprentissage çà et là. Eugène sortait souvent avec son frère Alfretl, plus âgé que lui-même de trois ans. L'hiver, ils improvisaient des traincaux pour glisser dans la neige, sur le talus des remj^arts. Tété, on courail les prés et les routes. Voilà pour le besoin de dépense physique qui tourmente tous les enfants — et qui jamais ne cjuitta l'homme. 2^1ais l'enfant a d'autres besoins qui s'atrophient jiresque toujours chez l'homme et ne lircnt que se développer en celui-là. 11 n'était guère
Croi]uis.
heureux, malgré sa belle santé, parce qu'il était trop sensible. Le père, qu'on voyait rarement, était un homme droit, mais rude, comme presque tous ceux t|ui ont fait seuls leur vie. Orphelin à onze ans, il était resté de onze à vingt-et-un ans trompette dans un régiment de cavalerie. Plus tard, des V03'ages incessants, trop d'enfants, et pas de foyer, des deuils, la vie pénible. Ses lils avaient déjà à leur tour des enfants qu'il leur imposait encore silence cjuand une discussion s'élevait. Donc, de son côte, un accueil dur.
Les frères d'Eugène n'étaient pas là, ou trop âgés pour la plupart, parfois bourrus comme tous ceux qui sont entrés dans la seconde enfance ; quant à ses sœurs, elles étaient trop affairées pour s'occuper delui. D'indifférences en rebuffades il s'isolait, rêvassait, ou se réfugiait près de la mère, et comme il était le dernier, l'espoir vivant après deux morts cruelles, elle l'accueillait avec une douceur profonde. Un mois avant de mourir, Carrière me parlait encore d'elle en pleurant. 11 avait la pudeur charmante de se reprocher ces larmes: '"C'est affreux, disait-il, d'être aussi sensible... ", puis : " Qiiand je crois avoir perdu cette sensibilité, je m'en veux, je me crois fini..." Qu'elles étaient bonnes ces larmes ! Au travers d'elles, il revoyait, au seuil de sa vie douloureuse, une femme tendre et belle, triste, c[ui le menait par la main. Ensemble, ils allaient dans les banlieues, les cimetières, les églises. Il avait avec elle de ces ententes muettes, absolues entre mère et enfant, que le petit corps soit tout contre la poitrine tiède, la petite main toute dans la grande main, le petit pas se dépêchant pour rester au niveau du grand pas, la petite figure levée vers la grande figure déjà flétrie et plus i6
Premier Miroir
souvent ilouloureuso que gaie, mais t| n'attendrissent les questions multipliées auxquelles on rcpond d'un air distrait et doux. " jamais femme, a-t-il ccrit, ne lut plus généreuse, plus résignée.... I.a nature l'avait créée riche, et la société l'avait faite pauvre ; elle vécut toujours selon sa nature première. Vn enseignement si uiai;iiilit|ue fut ]^our moi le soutien de toute ma vie, et dans mes heuies d'incertitude je reviens à ce berceau et je lui demande la preuve de ce que je suis : j'y trouve toujours la réponse nécessaire. L'homme vit toute son existence sur son enfance. Quel malheur qu'on le sache si peu ! Que d'êtres écrasés au berceau ! " (i).
I.a pauvreté digne îles jiarents, l'elïacement que ctnnmandc à chacun, dans les grandes lamilles, la nécessité de laisser aux autres leur part pour pouvoir jouir de la sienne, le spectacle quotidien du mouvement et du traN'ail, tout ce qui l'entourait devait porter une petite âme déjà ardente et sensible de nature \ers la méditation et l'action. Sorti de la maison bien lavé, bien peigné, son tablier et ses souliers nets, et comme tout neufs, il y renliait en si piteux état que son père ne voulait pas le regarder. C'est le jMopre des enfants cjui aiment les jeux violents ou qui ne s'aperçoivent pas, quand ils regardent le va et vient des passants, les étalages, la rose de la cathédrale ou le vol de ses flèches, ou sur "le toit d'un bâtiment moyennàgeux... les pigeons et hirondelles" (2), qu'ils ont les pieds dans le ruisseau et que le camion qui passe les couvre d'éclaboussures. Il accompagnait sa mère — née protestante, mais qui avait voulu
(1) Eugène Carrière. — F.irits et Lettres choisies. (a) Eugène Carrière. — Loc. cit.
embrasser la religion de ses entants — au service divin, et les ''ombres mystérieuses, les statues, les beaux vitraux incompréhensibles comme sujet, mais si riches aux yeux, toute la pompe religieuse" (i) l'émerveillaient. 11 suivait les processions, où les petites filles sont habillées de blanc, portent des palmes, et marchent sur des jonchées de fleurs.
On le mit à l'école, chez les Frères. Il apprenait facilement, et bien qu'il ne fût pas très acharné au travail, ses maîtres se disaient contents de lui. Il aimait lire, et le soir, se disputait avec son frère les Bons Romans qui apportaient de Paris, tous les mercredis, la suite de Han iVIslandc ou des Trois Mousquetaires. Ces livraisons étaient illustrées, elles lui donnaient le goût des belles images qu'il s'appliquait à reproduire. Parfois même, il se risquait à composer. Il faisait des chiens, des cerfs, ou des scènes de la vie familiale, ou de petites aquarelles pour encadrer le compliment, le jour de la fête de sa mère. Il se '' livrait aussi à des essais littéraires, généralement philosophiques" (i). Il était un de ces enfants bien doués et remplis d'imagination, mais sans vocation très arrêtée. Vers douze ou treize ans, on voulut en faire un chapelier. 11 donnait étonnamment le coup de fer.
D'ailleurs, le père était bien déterminé, étant trop pauvre pour le pousser plus loin dans ses études, à lui mettre entre les mains, comme à tous ses frères, un métier manuel, l'arme rudimentaire, mais solide, et qui ne casse pas. Comme il dessinait facilement, on le mit d'abord chez un peintre décorateur. Mais le patron battait ses petits
(i) Eugène Carrière. — Loc. cit. l8
apprentis. On le mena à un lithographe. le soir, il siii\ait un cours de dessin à l'I-cole nuinic-ij-ialc Je la ville. Tout en faisant consciencieusement sa besogne et en écoutant avec docilité les conseils de ses professeurs, il continuait à dessiner pour son plaisir. 11 faisait luéme, pour illustrer les chansons en vogue, des vignettes qu'on lui payait i s ou 2ofr. Il acquit ainsi.
assez vite, dans le cercle de la famille, des relations, de l'Ecole où il remportait tous les y r i X . u ne jietitc réputation. En ()7, la numicipalité de Strasbourg envoyait à ri-!xposition de Paris un dessin de lui — d'après une lithographie de julien femme avec un caniche sur les genoux.
Le temps était venu d'essayer ses ailes. Tous les grands avaient quitté la maison où ne restaient guère que les sœurs et le dernier venu, qu'Eugène à son tour avait appris à promener et à distraire. Il trouva du travail à Saint-Qiientin,
Croquis.
(.[ui représentait une
Croquis.
chez un imprimeur lilhograplie. 11 y composail, pour les commerçants et les industriels de l'endroit, des cn-tètes de factures, des vignettes de réclames, toute une tâche d'entraînement machinal cjui ne devait pas coûter beaucoup à riiabiletc professionnelle qu'il s'était acquise. II vécut ainsi plus d'un an dans cette ville travailleuse, en honnête garçon ponctuel à l'ouvrage, sans soucis matériels et très probablement aussi sans grande inquiétude morale. Il gagnait à peu près sa vie, et pourvu qu'il pût économiser de quoi s'abonner à la bibliothèque populaire, il ne regardait guère au-delà de cet avenir, La
première fois qu'il se dirigea vers le petit
musée municipal, c'était probablement
pour passer sans ennui son après-midi
du dimanche. Et c'est pourtant cette visite
qui orienta sa vie.
11 eut la surprise de retrouver, sur
toutes les murailles, comme arrêtées dans
leur fuite éternelle par quelque magie
toute puissante, des images qui flottaient
en lui, furtives, et dont il ne savait pas
qu'elles étaient le lien qui rattachait au
monde extérieur la réalité de son âme.
Le dessin, jusqu'alors, c'était quelque
chose qui allait d'un objet à son oeil, de son oeil à ses
doigts, de ses doigts à une feuille blanche, mais où il ne
Cro
quis.
La Toilette
l It- ^'
Croquis.
se lût jamais tloulc iiu'il pût se reconnaître cl affirmer la totalité de son ètie aimant, souffrant, pensant, accueillant sans relâche les apparences de la vie pour leur donner la forme de l'émotion humaine. Il v eût, ilans cette rencontre entre Quentin de l.a 'l'oui' et (Carrière, (,|ULK|ue chose de nécessaire. 11 était bon que l'art lui fût révélé j-iar r<euvre la j^lus simple, la plus directe peut-être de toute l'Ecole française, et cjne son premier contact avec la nature réelle lui apparût sous cet aspect de vie surprise, que le grand pastelliste fixe y:\r les contours à peine indiqués, les ombres légères, la bouche ferme, la
tache profonde de l'ceil, l'ensemble hallucinant et sommaire du masque.
CarrièrL'. toutes les fois qu'il eut une heure libre revint, copia assidûment les pastels, les préparations, les dessins, puis, un beau jour, laissa là la lithographie et partit pour Paris. Il serait peintre.
C'était un coup de tête. Le père s'opposait presque violemment à ce c[u'il lâchât pour l'inconnu un métier qui nourrissait son homme.
La famille était au courant des choses de la peinture. Le grand-père paternel d'Eugène avait été professeur de dessin et d'écriture à Uouai et maniait la
Croquis.
brosse à ses moments perdus. A sa mort, il avait laissé son chevalet et ses leçons à l'aîné de ses fils, Alphonse Carrière, qui avait été l'élève de Thomas Couture et dont quelques œuvres figurent encore au Musée de la ville. Consulté par son frère, il déclara qu'il était bien Y>\ns difficile de peindre un tableau que ilc dessiner une vignette et que son neveu n'était point fait pour çà. 11 de\ail s'attendre, en courant après la gloire, à n'attraper que la misère.
Eugène ne vovait pas si loin. Il ne courait pas après la gloire. Il voulait peindre. Quant à la misère, on verrait bien. Comme il n'avait jamais eu faim et qu'il avait bon appétit, il ne tenait pas du tout à en tàter. Il voulait peindre, et. pour peindre, gagner son pain comme il le pourrait. Il n'avait que bien peu d'économies, et rien à attendre de chez lui, ni encouragements, ni subsides. Mais il avait entre les mains un métier qui devait lui permettre, avec un peu de chance, de travailler pour lui. Il n'était 'pas en somme en plus mauvaise posture que les quatre cinquièmes des jeunes gens de son âge. Il se lit bravement inscrire à l'atelier Cabanel et se lança dans la mêlée.
Ce ne fut pas tous les jours fête. Il eut de durs moments, les courses harassées, son carton sous le bras, de f'éditeur à l'imprimeur, du marchand d'estampes au marchand de chansons, du Journal de modes à l'Illustré hebdomadaire, cent fois le refus brutal ou distrait du dessin qui eijt assuré le souper du soir et le loyer de la semaine, la dernière porte fermée. Il s'était associé avec deux amis aussi pauvres que lui. Tous trois partageaient leurs gains de hasard, le découragement de leurs défaites, l'anxiété de leurs petites espé-
ranccs, la chaleur ilc Icuis t;iaiuls csjioirs. Ils eu ix- ut des jours passables, des jouis île joie, lies jours toul a lait uoirs, sans horizon, où l'houiuie ne \it que sur ses souvenirs, où le leiuleniain sullit a leiiuei- toute la j^erspcctive de la vie. Une fois, ils restèrent soixante HËjf3t*" ^ ^' \1 heures ^^H *■ - ., vS
pain. Carrière connût la misère ti u i lui avait été promise. Il en pailait plus taril sans a nie rt unie — la douleur s'use " mais jamais il n'en plaisantait. 11 dût dès ce moment là. bien qu'il eût déjà beaucoup de couraiic et encore peu de
philosophie, se douter qu'elle s'enteiul, aussi bien au moins que la richesse, à briser les ressorts de la volonté et de l'orgueil.
11 n'eût d'ailleurs pas le temps d'éprouver sa force contre elle. La guerre éclata, dispersant en tourbillons les
l-.tUcl^
hommes, les rêves, brovant, déviant, exhaussant tics destinées. Carrière part |nnn' Strasbourg où se rassemble la famille, comme pour se compter une dernière lois avant l'orage. Les premières défaites, l'investissement de la place le décident. Il s'engage pour la durée de la guérie, s'enferme dans Neuf-Brisach avec son régiuient, monte la garde sur les remparts et fait le coup de feu dans les sorties jusqu'à la capitulation.
Nous ignorons presque absolument dans quelle mesure les événements extérieurs déterminent notre vie future et quel est le mécanisme de leur action surl'éclosion lente et continue tle nos sentiments et de nos idées. A son insu, sans doute — il n'avait que vingt-et-un ans — le spectacle des hommes broj^és, îles maisons incendiées, des pauvres gens fuyant sur les routes, des convois pitoyables de prisonniers vers les forteresses allemandes, dut écarter de la tendresse de Carrière les sensibleries de littérature et de théâtre et l'attacher avec fermeté aux vraies sources de la douleur. 11 racontait quelquefois, presque à voix basse, et le front penché, qu'il croyait bien, au cours d'une sortie, avoirtueunhomme.il put, toute l'affreuse année, confronter sa misère qui persistait avec la misère des autres.
On l'interna à Dresde. 11 connut les barraques glacées, la soupe au millet, la brutalité des gardiens, le dur métier de terrassier, l'hiver, quand la terre gelée résiste à la pioche et au pic aux manches desquels saignent les doigts. Il eut la chance de tomber gravement malade, d'être porté aux ambulances, de revenir peu à peu à la vie dans une atmosphère tiède. Il put obtenir un crayon, du papier,
Panneau décoratik
Croquis.
dessiner ce qu'il voyait, ses voisins Je lit. les allées et venues des médecins, des aides, des visiteurs. 11 put fixer ses souvenirs des travaux forcés, des convois, du sièue. L'un des infirmiers de l'auiluilance qui se trouvait être, par une chance providentielle, conservateur au Musée, vit ces rv
dessins, s'intéressa au pau\re iliable. intervint \y ifV'' en sa faveur. Dès lors Carrière, qui parlait d'ail- \! leurs l'allemand, fut presque heureux, il eut un r;.
régime spécial, put sortir en civil, se promener dans la ville et autour de la ville, visiter son beau musée, travailler un peu même, lire, dessiner, peindre. Il eût pu s'évader. Mais c'eût été trahir et exposera des châtiments sévères ceux qui soulageaient son sort. Il resta à Dresde jusqu'à la paix.
Il rentra à Strasbourg anémié, misérable, couvert de vermine. Sa mère, dont un autre lils, Alfred, avait été grièvement blessé sous Metz, qui était restée jusqu'à la fin de la guerre sans nouvelles d'iîugènc et avait souffert de toutes les misères du siège, sa mère l'accueillit avec un bonheur silencieux. 11 resta plusieurs mois près d'elle, se refaisant, l'aidant à réparer les brèches, s'occupant de son petit frère Ernest pour qui il fabriquait avec une ingéniosité infatigable des jouets de carton, des forteresses, des soldats. La soupe chaude et le poèlc ronllant, l'intimité du cercle familial, malgré la gêne du logis, les sombres souvenirs, la cruauté de l'annexion, toute cette paix triste qui succédait à l'orage lui fut douce, sans doute, après les misères de Paris, la guerre,
la captivité. Mais il n'était pas homme à s'y enfoncer jusqu'au cœur. Il apprit rinsurrection de Paris contre une paix honteuse, la féroce entente tacite des politiciens pressés, des généraux hattus. de toutes les digestions troublées.
11 voulut partir. Il avait senti toute la misère des hommes se soulever en lui.
Contre son père, d'ailleurs franc-maçon, mais bonapartiste par tempérament, il avait toujours été républicain. Il avait lu, dans une fièvre, après les grands romans du siècle.
■ ' y Of V' )\.K-^'^^ Tean-Tacques Rousseau, Dide-
^iXy'-y
Carnet d'école.
rot, \'oltaire, Michelet. La
" religion du genre humain ",
j) "p") *'v ' j r exaspérée par le Ivrisme
\\.vv*'J^ y\L\^t)o, romantique, avait, depuis
vingt ans, refait les jeunes enthousiasmes. Il voulut aller prendre son rang dans l'armée de la pauvreté et de l'idée. Il fut retenu par les supplications de sa mère, qui avait vraiment trop souffert. Il resta. Il apprit avec douleur les incendies, les fusillades, l'écrasement de la Commune. Il avait exprimé sa foi à sa manière, et selon la mode du temps, en peignant d'après lui-même une tête de fédéré à foulard rouge, hurlant, qu'il vendit à Strasbourg.
Il revint à Paris en septembre 71. A peine arrivé, il tonil-'a iiial.ule. Sa uiere a>.ci)iiit, le si^iujne, reste auprès (.le lui jiiM|ti'à la venue île lous les siens i] ne lOpl ion po u r 1 a l' la n ee eontraint à un nouNel exode.
Désormais, il ne c|uittera i|ue par aeciclenls la ville tragique et passionnée, la \ille sainte ]iour tous ceux qui sont capables tl'éleNer leur enthousiasme à chaque torture de leur cœur.
Eugène reprit sa vie d'avant la guerre, mais comme il liabitait au milieu des siens, il allait avoir devant lui cinq ou six ans de tranquillité relative. Le père n'avait pas fait fortune, sans
^■^"^V^tUfTa
Croquis.
cloute, mais il gagnait son pain. D'ailleurs la gène, à cinq ou six, paraît moins dure. Chacun rajiporte à la maison le petit salaire de la journée ou bien l'aubaine de hasard, l'un gagne un peu tandis que l'autre chôme, et, au bout de l'année, tout le monde a vécu sans trop de peine, prenant un peu moins que sa ration normale sur la masse comiuune, les gros appétits vidant les fonds de plats, achevant les croûtes qui traînent, les habits rapiécés passant de l'un à l'autre et la tendresse qu'on se porte donnant confiance à tous.
La famille habitait boulevard Montparnasse. Eugène partageait son temps entre l'atelier Cabanel, où il avait repris sa place, et son métier de dessinateur de vignettes. De 72 à 73, il avait trouvé du travail chez un imprimeur lithographe qui devait devenir très célèbre comme peintre d'affiches, et qui s'appelait Jules Chéret. Il faisait aussi des petits tableaux qu'on vendait de droite et de gauche chez les voisins, les amis, les relations commerciales du père. A l'Ecole, il travaillait avec conscience, très attentif aux leçons du professeur. Très peu de traces en lui de cette indépendance intransigeante propre à la plupart des grands artistes de son siècle, de l'Ecole de Barbizon aux Impressionnistes en passant par Daumier, Courbet et Manet. C'était un garçon très fier, très droit, très noble, et d'une ardente volonté, ainsi qu'en témoigne le premier portrait de lui qui nous soit parvenu, mais très modeste, et même un peu candide. Peut-être n'aimait-il guère la manière de Cabanel — je n'en jurerais pas ! — Mais il était convaincu que cet homme considérable en savait bien plus long que lui, et quand il traversait le pont pour aller contrôler, chez
les vieux maîtres, les enseignements i|u'il en leeevait, il ne pouvait que eonstater ipTon lui a]i]trenait à eomposer eomme ils e(>m]">()saienl eiix-iiu" iiics. Il ne sa\ail pas encore que l.i '■ ciiiupiiMt II 111 n'est (.[U 11 11 iirilrc liiL;iq ul^ que notre e^p^it dnil ileeouNiir lui-mènie ilan^ le nidiule pour imposer plus sûrement aux autres hommes les conquêtes tie son émotion, et Lpie la llamiiie intérieure l'organise spontanément comme elle met ilans les lormes \ivaiites le geste adapté à sa tin. 11 devait bien commencer à s'aïK'rcevoir que, dépourvue de cette llamme, la composition d'école est un vêtement sur du vide, puisqu'il allait droit au jikis fort, au j^lus généreux, à celui dont les toiles paraissaient naître toutes seules duplus projond de la nature, entraînant dans un rvthmc sûr ses mouvements, ses lormes, ses couleurs, toutes ses voix qui se marient. " je regarde en bas comment le tableau commence, et en haut comment il finit : c'est à Rubens cpic je dois d'être peintre ". (i ).
(i) Jean Dolent — Maître Je sa joie.
l'ieniier poilniit d'Eugène Carrière.
C'est ;i J'aulrcs aussi sans i.K)ule. 1-n présence tl"iin grand artiste, l'artiste ne s'analyse guère. 11 en reçoit une impression totale, une sorte tle Hot obscur monte en lui, des sens au cteur. du eieur à l'àuie, il est eoninie un l->el animal enivré des odeurs mêlées, des murmures, de la traicheur des sources et des bois. Il faut l'éclosion de l'esprit pour qu'il perçoive, sur ce flot intérieur qui a nourii sa nature pendant toutes ses années de préparation et d'accueil, de larges fleurs épanouies, et pour qu'en remontant jusqu'à leur racine cachée il reconnaisse le sol où elles ont poussé. Successivement Rubens, puis Chardin, puis les Vénitiens, puis Vinci, Velazquez, Rembrandt sont venus mystérieusement éclore à ]a surface de Carrière, tantôt presque seuls, tantôt confondus, puis peu à peu voilés comme une source souterraine, reculant dans le souvenir pour laisser sa personnalité grandissante croître de plus en plus et les recouvrir de son ombre.
Si l'on s'en rapporte à ses plus anciennes esquisses d'atelier (i), petites toiles sombres, sujets et tons d'école, mais étrangement larges, aisés, comme aérés, guerriers nus, prophètes drapés, femmes suppliantes, on s'aperçoit que c'est Michel-Ange qui l'impressionna surtout à cette époque. Ce sont des attitudes nobles, un peu forcées, un peu dramatisées, des torses herculéens, des raccourcis puissants c|ui font saillir les muscles, des fonds, des ciels de tragédie. Ces toiles ne sont pas sans force. La couleur, bien qu'un peu sale est sobre, relevée ça et là de bleus, de gris, de roses qui font pressentir un vrai peintre, le modelé est volontaire, le dessin
(i) Collection Ernest Carrière.
Panneau décoratif
sûr et décidé. Son concours de Rome, peint en 76 — Pria m l'i'iiaiit rcchiniiT à Achilli' Ir corps J' Hrcf or {hù\as\) , s'il ne dépasse pas de beaucoup, au j^rcMiiicr aboril. la bonne moyenne des compositions de ce genre, est plus intéressant dès qu'on le regarde de près.
L'horizon est d'un île ces sombres bleus ilrainatiques t|uc Delacroix affectionnait, le groupe est d'un suréquilibre.
Priam prosterné est décrépit et touchant à souhait, Achille très dur. très beau, très lugubre, très fort, et, sur son pied c]ui repose à terre, le ruban qui noue la samlalc tait courir un gris tout à lait i"arc.
Cabanel, c|uanil il \it l'esquisse de Carrière s'écria :
" \'ous avez le prix! " Bien que classé premier pour l'esquisse, il ne l'eut pas. Ce fut un certain M. \\^encker qui l'obtint. Il y avait avec eux, É.ude cfateiie,.
en loge, MM. Bastien-Lepage,
Dagnan-Bouveret, Dantan, Courtois, Chartran, Debat- Ponsan, futures gloires de salons.
Il est curieux de comparer ces compositions d'école aux toiles ou aux esquisses du même temps ou des années
antérieures, qui n'étaient pas faites en vue de la préparation d'un concours. Carrière, bien qu'il ne pût pas toujours empêcher le germe de sa vraie nature d'apparaître furtivement de temps à autre, restait malgré tout un élève sage parmi les mieux doués dès que la toile devait passer sous les veux d'un professeur. Il fallait vivre, forcer les portes des expositions.tàcherdedécrocherquelque médaille, surtout justifier auprès des parents qui avaient jusque-là fait pour lui beaucoup plus qu'il n'avait fait pour eux. la décision qu'il avait prise d'être peintre. Le père était un homme positif, il n'eût sans doute pas compris qu'un succès durable et valable pût attendre son fils en dehors des sanctions officielles. Carrière, de son côté, hésitait d'autant moins à les solliciter qu'il n'avait pas encore choisi sa route et qu'il parvenait à 1 âge ou l'instinct juvénile, entamé par l'esprit d'analyse, chancelle et risque de sombrer. Mais Carrière aimait déjà, plus encore qu'il n'aimait la peinture, la rue, la campagne, le ciel. Il aimait déjà entraîner ses amis, son jeune frère vers les coteaux couverts de feuilles qui bordent la Seine et la Marne, et demander à la vraie nature vivante la raison des poèmes profonds qu elle inspira à tous les maîtres qu'il aimait. Les bois, les soirs, lui révélaient les peintres de 1830; les sommeils écrasés des hommes et des bêtes, la fuite des sillons sous le soleil, l'ombre que versaient les feuilles lui faisaient comprendre Courbet : et toute la douceur du monde, aux heures apaisées où la diffusion de la lumière fait entrer dans le corps des arbres la terre et l'air, l'eau suspendue entre l'air et la terre, toute la douceur du inonde répandait sur son âme ardente l'âme
Proict de couverture pour un Catalogue.
«iouce Ju vieux Corot. Dès i^y.j, si l'on en croit un Premier Miroir dont le sentiment a la 1 iniiiidite (.liine ombre de fleur sur une eau claire, il a\ait été touché par les vastes élégies peintes du granil ]">oète des nuées et des ciels de France. La Xviiiplu- lù/io, du Salon de iNSi, poite encore la trace visible de cette pure et beinlaisante action.
Ainsi Carrière, entre l'ateliei'. les champs. la\ ille. loin de disperser ses efforts, les concentrait. C'est un obscur travail qui nous débarrasse des plantes parasites et fait fleurir eu nous les plantes saines, et notre raison n'est cju une conquête incessante des trésors qui s'accumulent peu à peu dans notre inconscience. Ce tjui tait la certitmle des uns fait le doute et le tourment des autres. Parmi les matériaux contus que l'exemple des hommes et lexemjile des choses tont nécessairement entrer en nous, un instinct fort sait découN'rir sa nourriture, un instinct faible ou dévié ne sait trouver que des poisons. Carrière, à son insu d'abord, choisissait bien. Il n'est peut-être pas un peintre en ce siècle, qui ait su à ce point nouer en lui, pour l'incorporer à son être et le restituer dans son action, le triple enseignement des hommes du passé, des hommes du présent et de la nature éternelle.
Mais cet enseignement ne peut jeter de solides racines que dans nos émotions vivantes. Ce sont les événements de leur vie qui en révèlent le sens et la tlirection à ceux qui sont laits pour sentir en elle autre chose qu'un enchaînement tic circonstances extérieures. Carrière, après six années de travail paisible et de trancpiill ité niatériclle, allait de nouveau toucher au fond même de l'existence et y ramasser pour l'avenir, à plein c<t'ur, la force et le désir de l'exprimer. Fn 1S77, il rencontra une très belle jeune fille.
grande, avec un visage calme et brun, toute une puissante vie passive émanant dclle comme la tonction même de son être. 11 l'épousa. Elle était encore plus pauvre que lui. Il ne songea pas un instant à imposer au père et à la mère une charge déplus. II était homme de décision rapide. Il avait fondé une famille, il accepta de la nourrir. Les deux jeunes gens partirent pour Londres où Carrière espérait trouver du travail.
La mer, qu'il n'avait jamais vue. Le halancement d'une niasse profonde, faite d'un seul bloc continu, et qui n'a pas d'autres limites qu'un cercle tracé par l'inlini du ciel. L'effacement, l'apparition graduels, selon que le rivage s'éloigne ou se rapproche, d'une même ligne confuse qui est à la fois la terre, l'espace, l'eau. La sensation que l'univers n'est fait que de densités différentes et que, de l'une à l'autre forme, il n'y a rien d'interrompu. Une campagne baignée de vapeurs bleues, la rumeur d'un océan d'humanité, de grandes formes immobiles, lointaines et comme suspendues en l'air quand les clartés illuminantes venues on ne sait d'où traversent le brouillard fumeux, le silence des prairies au milieu des parcs, le fleuve où roulent le tumulte et la nuit sous le sang vaporisé des brumes. Il aimait. Il vivait cette heure de réceptivité sans limite où l'homme se sait réellement la sensibilité même et la conscience de l'univers. Il quittait les douces campagnes de France, leurs jolies lignes simples, Paris, la ville claire, ses ciels légers, tout une tendresse subtile répandue dans l'air et les choses. La mer, la grandeur des falaises, le drame des nuées, la poésie de l'Angleterre, tout cela dût entrer en lui avec une force
La Dohkmienne
singulicic. D'ailleurs, il devait visilcf, jiciulant ses heures de loisirs, le British Muséum, pour lequel il n'était j>eulôtre pas encore suffisamment préparé, et surtout la National (jdlhrw 1)11 1 iiiner l'ciichanta. 11 en rc\iiit, plus tard. Mais, tout iiiipiét:;né i.| u'il était alors tlu hiouillaii.1' lumineux de Londres, son d'il ne pouvait j^tas enc(jre aller chercher, derrière le voile changeant <\\.\"\\ eteiul sur les choses, les [^lans arrêtés qui nousdisent leur vraie nature, leur logique, et les rapports eju'ellcs ont a\'ec nous. Le magicien ne lui donna pas le temps de se reconnaître. Il Temporta sur son char de lumière, il l'entraîna dans son monde chatoyant et mobile, parmi
ses tourbillons d'atomes errant dans une étendue trouble où l'air entre dans l'eau, l'eau dans l'air, ou l'air et l'eau font trembler, dans l'opale du prisme, des rubis et des émeraudes. Peut-être même le conduisit-il, par le chemin de rayons qui traverse la brume et la poussière, jusqu'aux visions mystérieuses qu'eurent de la forme et du visage humain les deux héros de la Hollande et de l'Espagne?
Croquis.
Carrière n"aurail-il pas puise aux sources de la méditation anglaise, dont l'esprit de Velazquez et l'esprit de Rembrandt hantent toujours l'expression picturale, cet amour des silencieu.x passages et des volumes tout puissants apparus dans les demi-ténèbres, ipii va désormais pénétrer sa vision des choses ?
Tout se tient. Ce fut là sans doute un des éléments fondamentaux dont les combinaisons sans cesse mouvantes et modifiées façonnaient peu à peu sa personnalité. C'est probablement beaucoup plus tard que Carrière sut retrouver en lui l'empreinte delà nature anglaise. Pour le moment, il s'agissait de vivre. 11 chercha, dans l'indifférence de la foule où les sources sont aussi difficiles à trouver qu'au milieu du désert. Il recouimença ses courses d'avant la guerre, d'éditeur en éditeur, avec la circonstance aggravante cju'il ne savait pas un mot d'anglais et avait à nourrir un être cju'il n'aurait pu voir manquer de pain. " Ce qui ma sauvé, disait-il plus tard, c'est qu'il y avait chez moi, dans lua jeunesse, beaucoup d animalité, de force animale" (i). Heureusement. Il vécut là six mois terribles avec des ressources infîmes, dont la moyenne ne dépassa guère 20 fr. par semaine. Ce n'est pas c|u'il eût été éconduit de partout. 11 avait même trouvé du travail chez un éditeur connu, Marcus Ward, qui imprimait pour les écoles des dessins tirés de l'Hcriture. Ces dessins étaient payés 5 guinées, et, à un uiouTcnt donné, il en eut vingt à faire. Seulement, il n'avait rien pour acheter du papier, rien pour acheter des crayons. Tout le monde
(i) Gabriel Séailles. — Hugiiie dirrière.
était parlait j'idiii lui. nu le rcLCX'ait aN'cc celte CDiisidcratioii spéciale i.|ue les Ani;lais. naturel lenieiil lio.spital ieis, témnii^nciit aux artistes, .^lais il u axait lieu pour s'acheter un vêtement correct, rien pour mander un morceau, le matin, alln (.le ne p.is' detaillir a\ant le soupei' où on rin\"itait )->our le soir.
Tout de même, il lit face avec une sorte il héroïsme aux jMcNenances dont il était rohjet. Il connaissait la respectabilité anglaise, il savait qu'on n'a pas beaucoup de consitlération, dans le commerce bril.m ii ique et dans les autres pour ceux qui dépendent du travail (.pion \eut bien leur donner, et il jouait son personnage a\ ec un merveilleux aplomb, l.e soir, ]iarlois, on le retenait jusqu'à minuit, et quand on s'excusait de lui avoir lait manquer son dernier omnibus: "Je prendrai un cab à la station ", répondait-il. 11 en avait pour trois heures à rentrer au Cristal Palace, près duciuel il habitait, au travers des cjuartiers sinistres et du brouillard. 11 aimait ça, d'ailleurs, et jamais il ne lui arriva la moindre aventure
Kludc.
lâcheuse. A Paris, quelquelois, il passait la moitié de la nuit à faire le tour des fortifications....
Au coninienceinent ele 1878, Carrièi^e re\"eiiait en l'rance. 11 rapportait d'Angletene de belles visions dans son souvenir, une énergie malgré tout intacte, accrue peut-être, mais pas un sou. A Paris, le courant des commandes était interrompu, la maison tlu père trop étroite ]iour abriter le jeune couple, d'autant j^lus quun enfant s'annonçait. Que faire ? Carrière s'installa avec sa lemme dans un étroit lot>ement de la rue Borromée, au lond de Vaugirard, un quartier triste, un c[uartier de pauvres, lointain. De ci, de là, il essaya de rattraper queKpies commandes. C'était un de ces temps d'Exposition où tout double de prix, où la vie paraît plus pénible à agir au milieu du mouvement et de la joie des autres. Carrière ne sortit pas de sa demi-misère.
L'enfant vint, le premier enfant, la première des grandes joies, mais avec lui la première forte notion des responsabilités de la vie. C'était là un événement bien fait pour accroître sa résistance, sans doute, mais pour éveiller en même temps dans sa nature restée jusque-là assez insouciante, l'angoisse des lendemains. Cette année, si radieuse pour qui a les moyens de chover la mère, d'élever l'enfant dans un nid douillet, de guetter son premier sourire à la lumière et à l'espace, fut triste au fond du petit logement noir où l'air entrait à peine. 11 y a une étude de ce temps-là — la Nourrice — où l'on voit la femme en corset, les épaules et les bras nus, tendre le sein au petit être. Une chaise de bois, une cuvette à terre, un poêle pour tous les besoins du ménage, le chauffage, la soupe, l'eau tiède,
quelques loques au mur... Année triste, apprentissage dur de la vraie vie d'homme (.|ui s'ouvre. Ce nest pas assez. Sa vieille mère mcuit. cpuisée d'avoir tanl tra\aillé, d'avoir porté, nourri, ele\c tanl d'enfants, elle s'en va sans bruit, douce, résignée, comme elle fut toute sa vie, avec un grand beau visage triste dont C.arrieic a\ait \oiilu envoyer l'image à son iMcmicr salon, deux ans aiipara\ant. C'est en parlant de ce temps-là i[ue sa voix se brisait... Sa mère, sa pauvreté !... " C'est le souvenir de ma jeunesse qui m'a sauvé, me disait-il. Quand ma sensibilité faiblit, je reprends pied dans le souvenir de mes années misérables. C'est en pensant à elles que j'accueille ceux qui viennent me dire leurs peines... C'est j'iour cela que j'aime les pan\ rcs I->ongres ".
Ce premier en\oi, d'ailleurs, ainsi ipic les tienx cpii sui- \irent en 77 un 1101I lait tic pet ilc lil le, en 7S nn poitrait d'homme — était passe inaperçu. C'est seulement en 71) que Roger-Marx remarqua sa I riiiir-Mcrr. que (^anieie eut tl'ailleurs le bonheuide \cndre — 800 fr. - au .^1 usée d'Avignon. C'était la première somme raisonnable que lui rapportait sa peinture. Ce fut pour lui — pour ceux cpii l'aimaient —une grande joie. Le soir du succès, j'imagine que sa forte gaîté dût emplir de ses éclats le petit logement de Vaugirard, et que le lendemain il entraîna sa femme et son plus jeune frère, qui vivait la moitié du tem]is avec lui, dans l'une de cesénormes balades d'où tout le momie rentrait éreinté, mais avec huit jours de soleil tlans les yeux, d'aii' et de fraîcheur dans le sang. Vivre, vivre de son travail, cpie la lemme eût assez de pain pour lui faiie du lait, assez de repos pour pétrir les os et la chair du second enfant qui viendrait bientôt,
son ambition n'allait pas au-delà. Carrière à cette époque, était encore le bon ouvrier d'art, heureux de vivre, malgré la vie pénible, plus heureux encore de travailler, malgré le peu d'argent que lui rapportait son travail, mais très modeste, un peu timide, et qu'eût bien étonne celui tpH lût venu lui prédire ses succès futurs. Il faisait de la bonne peinture, appliquée, patiente, d'une pâte fcnue et suffisamment savoureuse, d'un dessin très serré, des tableaux en équilibre, adroitement composés, avec un soupçon de gravité et de tendresse où, quand on connaît leur auteur, on peut découvrir la toute première aurore de son génie. Mais ils ne renversaient rien, il était très naturel qu'au moment où il les signait il concourût au prix de Rome et que le salon l'accueillit. La forte éducation classic|ue qu'il s'était faite lui-même, par le Musée de S'-Qiientin, le Louvre, le Musée de Dresde, le National Gallery, le British Muséum, — plutôt qu'il ne l'avait reçue de l'Ecole, où on ne sait en donner que le vernis et la façade — sa forte éducation classique l'empêcha longtemps de découvrir en lui ce qu'il devait être plus tard, un révolutionnaire, — c'est-àdire un homme qui revient, à travers l'incompréhension du temps et la routine, à la vraie tradition humaine. Cela valut mieux pour lui, peut-être. Il ne brûla pas sa jeune torce à l'enthousiasme des littérateurs et des snobs toujours prêts à briser des ailes en imposant un succès trop rapide à ceux qu'ils découvrent ou croient découvrir dans la foule. Qriand il se révéla ce qu'il pouvait et voulait être, l'art officiel et le public eurent très peur. Mais il était trop tard ! Il était maître de la place, ses médailles empêchèrent les jaloux et
les sots de le jclcr^par clessiis lioiil. VA |iliis laiil, quaiul vint la vraie gloire, la vie l'axait trempé, il avait passé 1 âge des vanités débil itaiites. il put la legaidei" en laee el accepter sans laibl ii' la haute el rude t.'uhe luiniaine quel le i uipose à ses élus.
L'aubaine du premier tableau vendu avait iKiiu éeartei" un moment la malchance. Carrière, de 80 à 84, tout en continuant à exposer rétiulièrement, tra- N'ail la poui' un céramiste. 1 1 cou\ rait les plats et les tasses de jolis tons transparents. Irais et lluides — tètes de lemmes.
tètes d'enlants — où commençait à s'atlirmer 1 iniluence du
maître qui l'attirait suitout à cette époque là. Beaucoup plus, à vrai dire, par ses qualités de surface, (.[ue par ses apports essentiels. Velazquez ne semble avoir été à ce moment, pour Carrière — comme il l'est toujours resté pour la plupart de ceux qui se figurent le comprendre qu'un virtuose de la
L'enfant à la collerette.
couleur. Entre So et 8s, Carrière va siuner un i>rand nombre d'études ou de portraits d'enfants, figures de face, œil mystérieux, auréoles de cheveux blonds, fraises tuyautées autour du cou, symphonies aériennes de gris, de roses, rubans avant la fraîcheur des ju'tales, fonds de perle, traînées d'argent. Il déplovait dans ces fantaisies délicieuses, qui eussent pu lui rapporter gros s'il avait voulu — ou pu — continuer dans la même voie, une virtuosité étonnante. Il possédait son ///t'7/('/' à fond, et c'est l'habileté du grand Espagnol qui dût surtout séduire cet habile. Avec un mouchoir, un peu de crêpe ou de gaze, un bout de papier, n'importe quoi, il avait fabriqué la collerette de l'enfant. Comme il n'avait pas de dentelles, il en inventait une, et le ruban, le collier de corail, la tache rose ou rouge qu'il fallait sur la robe ou les cheveux, il l'y ajoutait après coup, de chic. Quel héroïsme il faut, quand on possède une adresse pareille, pour l'oublier, et pour reconquérir, à force d'amour pour la vie et de respect pour ses leçons, une seconde ingénuité ! En 82, — il habitait rue Lacharrière derrière l'Eglise Saint-Ambroise, et avait pris avec lui son père et son frère Ernest, — Carrière tout en peignant encore des porcelaines, travaillait pour un marchand de mcul^les Louis XV — sujets Watleau, Régence et Pompadour ! — et gagnait sa vie, assez bien. Un deuxième enfant était venu, déjà se constituait le noyau de cette grande famille à laquelle il allait bientôt demander exclusivement de lui révéler ce qu'il pressentait en lui-même. Il exposait toujours régulièrement au Salon, sans grand succès d'ailleurs, bien qu'après Roger-Marx d'autres critiques d'avant-garde, Frantz-
as w
Jourdain cntro autres, jniis .kaii l)i)lciit. ciissciil mcnlioiiiié ses envois. Il tallul atlcnUrc N.j pour i.|iravec son liiijaut ail ihirii, une dclieicuse liguix' Nclazquc/.icnnc. il obtint une jircuHL'ic mention.
Est-ce l'essor delinitif ? Pas eneoie.
Il ne vend lien, il ne t ra\'a i 11 e plus poui' le eeiaiii isle, n i pour le uiaieliand de meubles. Son père meurt, encore un uros ehagiin inir dessus les soucis d'ariïent. Tiois entants sont déjà là, un quatrième en route; la mère, malgré sa jouissance de résignaticjn, a des heures de découragement, elle ne peut venir à bout de son labeur. Carrière fait
son métier tlliomme pau\'re. bi"a\'emen1. niouche celui-ci, débarbouille celui-là, lait mitonner la soupe du troisième, essuie des yeux de la main droite, berce un petit lit de la gauche, passe des nuits de veille quand l'un d'eux a la
l£tuJe.
lièvre ou tousse. Ljuand la maladie visite l'un après l'autre les berceaux trop pressés. Promiscuité aspl\yxiante et qui risque J énerver les plus fortes âmes. Carrière, lui, v déeou- \rit les sources Je son héroïsme et toute sa raison d'agir.
Conquête lente. Jl ne faudrait pas s'imaginer que Carrière ait immédiatement compris, tlu jour où il vit sa jeune femme donner le sein à son enlant, que ce spectacle réputé comme le moins instructif et le plus hanal de tous les spectacles, pût le conduire à découvrir d'infinis horizons, le royaume profond des idée générales, et à réunir tous les hommes dans sa propre humanité. 11 était encore imbu de bien des préjugés d'école, le monde lui apparaissait surtout comme un décor extérieur c|u il s'agissait de restituer j'iour la joie des veux et la distraction des esprits, et non comme le trésor où nous puisons, de tous nos sens ouverts, à la fois la révélation (,1e nos réalités intérieures et les moyens de les traduire. 11 suflit, pour s'en rendre compte, détudier sa production à ce moment-là.
Toutes les lois qu'il laisait le jnntrait d un enlant, il éprouvait encore le besoin de le déguiser. Une collerette autour (.lu C(ju, un ]ietit chien sous le bras, un |ilateau à la main, un verre, un pot, un triiit. 1-t ce n'était pas le geste de l'enlant pour saisir l'objet qui conduisait Carrière à le faire entrer dans sa toile. Ils étaient seulement des accessoires harmoniques. L'enfant posait. 11 s'agissait d'en faire un portrait de façade, qui plût au public et cjui rendit fiers les parents. Quant au peintre, il trouvait sa joie dans une mise en toile équilibrée, un joli arrangement, une belle harmonie de tons.
Même quand il regardait autour de lui, i,|uand il voyait les petites formes nialatlroiles errer dans la pauvre lumière de son logement, c'est l'anecdote ipi il cherchait encore, et
Portrait d'enfant.
l'anecdote exceptionnelle. Sa toile de 8% V Enfant nmlcidc, est particulièrement significative à cet égard. Carrière a déjà le besoin de l'intimité, il n'en a pas encore le sens. Il
tant un événeiuent d'exception pour exalter son sentiment
et amorcer son intérêt. Il faut qu'un bébé souffre, que sa mère lui soit tout à fait nécessaire, que tout le petit monde qui vit autour de lui s'étonne, que quelque chose d'inattendu soit arrivé dans la maison, pour que l'artiste s'intéresse, après le père, et qu'il commence à apercevoir, grâce à sa propre inquiétude, le lien étroit cpii attache l'enfant à celle dont il est sorti. Ce n'est que peu à peu qu'il découvrira que ce lien existe, aussi fort, dans le simple allaitement, dans un simple baiser, un simple geste machinal, une simple présence distraite. A mesure que les scènes qui lui révéleront le rapport de la mère à l'enfant deviendront plus banales, plus quotidiennes, plus dépourvues de tout aspect exceptionnel, il le sentira et l'exprimera avec une intensité, une profondeur, une intériorité accrues. Pour le héros, toutes les minutes qui tombent enferment l'infini du monde, l'infini du sentiment.
A étudier cette grande toile de 8s, la première de lui qui ait conquis — rétrospectivement — la célébrité, on peut s'étonner du succès relatif qu'elle eut. Ses vraies qualités intérieures — les plus difficiles à voir — c'est la volonté qu'on y lit, la grande pureté de cœur. C'est par là, sans doute, qu'elle frappa les critiques d'alors. Le public 3' vit une anecdote d'un sentimentalisme suffisamment suggestif. Les professionnels furent frappés par les qualités de composition extérieure qu'elle révélait, qualités qu'ils apprécièrent d'autant mieux que rien dans la couleur, un peu terne, désunie, et sans parti-pris, n'était fait pour les effaroucher. Benjamin-Constant, alors à l'apogée de sa fausse gloire, eut pourtant le mérite d'y trouver autre chose que des
L'EmANT Al' ClIlEN
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dons I.L' pciiilic à succès. " l'as un de nous ii.-i, lauça-t-il à un jni\' J'autanl y\\\^ pcnclrc ilc sa valciii' i|u'il ctail plus
incoin j'ictcnt, j>as un ilc nous n'est I ilc ilcssincr une Ictc
comme ça", l'i il lui lit avoir une troisième médaille.
Succès plus appréciable encore.
1/état acheta le tableau 1 .î^oo Ir. 1 Hélas! le iiau\'re peintre n'en \ il pas le premier sou. l'n créancier " cruellement idiot ' lit tout saisir. " 1 1 me resta ma médaille, écrivait-il à Jean Dolent l'année suivante.
Total 260 fr., j'avais 300 de cadre à payer.
Heureusement le prix Bashkirtset'f me tomba des nues. Je pus payer mon
terme ! Cette année je n'ai rien, mais mon tableau me restera. Je pourrai meubler mon atelier! Tout ça, cher ami, pour dire que des personnages qui étaient prix de Rome à 25 ou 28 ans et décorés à 30 ou 35 ans, et qui parlent