LKlKS
ses semblables. A cette époque, une récompense ollicielle représentait encore pour lui une chose cligne d'être honnêtement et sincèrement amliitionnéc. Il ouvrit les yeux, plus tard, l.a nécessité de se défendre lui révéla la vraie nature 1.1e ceux qui s'agitent sur le devant de la scène sociale. La fréquentation des milieu.x dirigeants, que tout entier à son
Croquis.
travail il n'avait encore regardé que d'un ct'il distrait, le renseigna assez vite sur la valeur intellectuelle de leurs louanges et la valeur morale de leur protection. Mais, quand il sut à quoi s'en tenir, il était un peu tard pour repousser les honneurs qui s'avançaient au devant de lui. 11 les reçut en homme libre, sans y attacher j^lus d'importance négative que d'importance positive. Décoré, médaillé, surdécoré, il resta Eugène Carrière.
D'ailleurs, il crut (ouïe sa vie à la nécessité sociale des symboles. Dégagé petit à petit de toute espèce de croyance révélée, parvenu à cette sorte d'athéisme pantliéistique qui est le refuge des poètes, il ne repoussait pas le baptême pour ses entants, la première communion, le mariage à l'église. Ce n'était pas qu'il crût que les êtres de raison supérieure fussent seuls assez forts pour s'en passer. Il savait bien que les tuteurs faits pour soutenir les faibles deviennent trop souvent des armes pour les asservir. Mais il voyait dans toutes les cérémonies qui donnent aux enfants de la joie et sont pour les hommes une occasion de rapprochement, un instrument précieux de solidarité que nous n'avons pas le droit, quelle que soit son origine, de refuser de parti-pris. « Les hommes, disait-il, sont tous de pauvres bougres qui essaient de se tromper sur eux-mêmes w ii). Ce grand homme se savait lui-même un pauvre bougre, un peu mieux armé que les autres, sans doute, mais ayant besoin d'eux et trop heureux de les avoir, même infirmes et dégradés, pour faire la route avec lui.
Il avait, pour la masse anon3'me des hommes, un immense amour instinctif, un immense mépris muet pour la plupart de ceux qu'il rencontrait. Le contraste était trop brutal entre la réalité et son désir. Mais il ne tomba jamais dans la misanthropie qui attend tant de cœurs chaleureux dépouillés de leurs illusions. Comme il arrive aux vrais poètes, la réalité ne faisait qu'exalter un désir toujours inassouvi. La conscience qu'il prenait peu à peu de son génie lui donnait l'orgueil de l'humanité et la foi en ses
(i) Lettre à M. Alfred Carrière.
Portrait d'Edmond de Concourt
destinées. Il savait bien que la Heur n'a pas le droit de reprocher aux racines qui la nourrissent de n'avoir pas d'éclat. Malgré tout, il se sentait pétri du nièniL' limon que les hommes, solidaire de leurs erreurs et reconnaissant envers eux des enthousiasmes et des inquiétudes (]u'ils déposaient en lui sans le savoii-.
Parmi les admirateurs qui lui avaient \alu ses premières grandes <vuvres, il y avait bien, cependant, quelques hommes dignes de le comprendre, de devenir ses amis. A ceux de la jueniicre heure, d'autres étaient venus se joindre, Gabriel Séailles, Maurice Hamel, Gustave Geffroy, dont la nature jxissionnée, sous sa mystérieuse enveloppe de mélancolie et de pudeur, était si proche de la sienne, qu'il allait devenir son plus cher compagnon de route. Geflroy le conduisit chez Goncourt, où Carrière put rencontrer l'élite littéraire du temps, confronter avec celle de quelques écrivains célèbres sa vision des choses, et accroître très certainement la confiance qu'il prenait en lui. Je me l'imagine très intimidé à sa première entrée dans le concile, assez triste, mais très rassuré sur lui-même dès sa première sortie. Ses quarante ans de pauvreté, son effort silencieux, sa belle vie naturelle, tout ce qui lui avait fait xine foi, subit à coup sûr un rude assaut le jour où il se trouva transporté sans préparation dans ce cercle médisant de littérateurs désabusés. Les enthousiasmes de paravent du " vieux gentilhomme de lettres » — qui, un jour, le compara à Gavarni ! — durent paraître assez pénibles, fort minces et quelque peu truqués à cette profonde nature qui puisait dans l'amour direct de la vie universelle, les forces
toujours renouvelées, toujours jaillissantes de son cœur. Le -r style artiste >/ n'avait rien qui pût séduire un homme qui s'exprima toujours avec le lyrisme intérieur que ses joies et ses douleurs d'homme avaient lait monter de luimême. Sans doute il consentit — le Journal de Goiuourf en fait toi — à distraire la galerie par quelques-uns de ces mots terribles qui illuminaient une ligure ou une idée d'un éclair aveuglant. Mais dès qu'il se retrouvait devant sa toile, le pinceau à la main, je crois qu'il respirait plus à son aise et reprenait sa tâche où il l'avait laissée avec ce même esprit de logique ardente qui caractérise les vrais peintres et les vrais sculpteurs et que ne connaissent pas souvent les écrivains, si prompts à s'égarer dans les subtilités et les artifices du verbe.
Dans tous les cas, aucune cassure n'apparaît, aucune tentative d'ordre littéraire, dans sa peinture de cette époque là. Il est juste de dire que Concourt, si maniéré que fût son jugement, avait du moins un œil de peintre, qu'il aimait les harmonies rares et les belles matières. Tout au plus eût-il pu retenir l'artiste en des recherches de couleur et de triturations de pâte. Mais ce n'est pas auprès de lui, l'un des champions les plus têtus de l'objectivisme absolu en art et en littérature, que Carrière risqiuiit de perdre son chemin. C'est peut-être même en ce milieu Cju'il apprit à connaître l'art contemporain véritable, en dehors duquel il avait presque constamment vécu, n'étant guère allé, quand il voulait voir de la peinture, que de l'Ecole des Beaux-Arts au Louvre, du Louvre au Luxembourg et du Luxembourg au Salon. C'est probablement là qu'il prit
cont.ict avec l'I inpicssioiinismc, avec l'art des peintres dits naturalistes, là (.[u'il entendit, ponr la première fois, j^rononcerlenom de Rodin.
Elude.
Il était trop loin des impressionnistes pour risquer de subir leur influence positive. Mais je pense qu'ils contri-
buèrent puissamment à le débarrasser des derniers préjugés d'Ecole. Je l'ai connu, à leur endroit, dans une situation d'esprit fréquente chez les hommes libres. Dès qu'on exaltait l'Impressionnisme en sa présence, il n'avait guère, lui qu'attirait surtout la forme et la loi, (.|ue des critiques à adresser à sa préoccupation exclusive de la lumière et de l'accident. Dès qu'on le dénigrait, il défendait avec chaleur son action libératrice. " Quand j'entends nier Dieu, a dit Renan, je suis tenté d'y croire. Mais quand je l'entends affirmer, je suis pris d'un doute invincible ».
Carrière avait trop aimé les belles pâtes, la saveur des harmonies simples et des contrastes largement indiqués, il aimait toujours trop les Espagnols, les Hollandais, les Flamands, pour ne pas accepter Manet comme un maître, quand on le fit entrer dans l'intimité de son œuvre. Mais comme il se dégageait, à ce moment même, de la pieinture pour la peinture, Manet ne put agir sur sa vivante volonté qu'en lui montrant que la vie matérielle du monde n'avait plus besoin d'un interprète à son époque. Whistler dut affiner son amour des symphonies atténuées, Il pénétra avec recueillement dans les intérieurs de Pantin, sur la tombe duquel, vingt ans plus tard, il devait prononcer de si fortes paroles. Je crois qu'il ignora longtemps Cézanne, — dont je l'ai entendu, pourtant, louer les natures mortes et les paysages — et que l'écart était trop grand entre eux, quand la gloire vint au peintre de Provence, pour qu'il pût admirer sans réserve le génie somptueux et rude de ce grand primitif.
Il est possible que Renoir ait été, de tous les vrais peintres du temps, celui qu'aima le moins Carrière. A première
Rieuse
vue, il y avait presque antagouisuie entre eux. Carrière, de plus en plus, éteignait sa palette. Celle de Renoir devenait tous les jours )->lus riche, chargée de fruits, de sang, de matière céleste. Pourtant, ce sont peut-être les deux maîtres de la même épocjuc tiiTmi pourrait rapprocher le plus logiquement. Q^u'on regarde deux ]->hotographies de portraits d'enfants ou de nus, l'une de Renoir, l'autre de Carrière, l'une moins claire, l'autre moins sombre que la toile originale. Même compréhension des figures, larges, vibrantes, pulpeuses, des regards étonnés, même sens de la vie animale, même amour de la forme sinueuse et pleine, même modelé sensuel, bien que d'un sensualisme plus à Heur d'épiderme et i->lus instinctif chez Renoir, i->lus expressif et plus cérébral chez Carrière.
Quant à Rodin, ]ilus âgé de pics de dix ans, mais qui attendit le succès plus longtemps ciuc Carrière encore, on connaît les liens d'admiration et d'amitié qui se nouèrent entre eux. Pas de manifestations artistiques où ils n'eussent la volonté d'être réunis, quand on faisait appel à l'un d'entre eux, et où leurs noms ne fussent acclamés dans la même espérance. Ils avaient des conversations admirables, dont quelques-unes ont été rapportées et où leur ardeur mêlée faisait jaillir, du choc de deux esprits qui s'abreuvaient aux mêmes sources, les intuitions révélatrices d'essentielles réalités. Le ]niblic allait bientôt s'habituer à les englober tous les deux dans la même réprobation, les artistes à les associer dans le même enthousiasme. A leurs yeux, ils représentèrent la même tendance, la recherche de la forme expressive, hors de tout sacrifice au pittoresque de
l'anecdote ou à la séduction de la couleur. Tous deux, pourtant, étaient le crépuscule du grand sentiment romantique, de par leur amour pareil des saillies significatives et leur lyrisme victorieux de la soulhance et de la joie. Tous deux fermaient un monde, en ouvraient un autie. Ils furent lesdcux génies plastiques les plus révélateurs du temps.
On a peut-être exagéré l'influence que l'art de Rodin exerça sur l'art de Carrière. On n'a certainement pas assez vu celle que l'art de Carrière exerça sur l'art de Rodin. Il y eut pénétration réciproque, inconsciente sans doute, et réponses très voisines aux interrogations d'un même temps, d'un même milieu, d'une même atmosphère uiorale. Il y avait chez Rodin plus d'instinct de la vie directe, chez Carrière plus d'unité d'esprit. Rodin contribua probablement à révéler à Carrière la valeur du plan expressif. Carrière, avant Rodin peut-être, pénétra le sens des ensembles et sut suivre la route abstraite par laquelle une forme continue les formes voisines. Chez tous deux, dans un même temps d'analyse dissociante et d'anarchie morale nécessaire, il y eut un même amour delà force invincible qui soude l'homme à la femme et la femme à l'enfant pour recréer l'unité de la vie.
Il est rare qu'un grand artiste aime vraiment, de tout son être, une autre œuvre que la sienne dans l'art contemporain. 11 faut qu'elle soit si personnelle qu'elle constitue quelque chose d'irrésistible et de fatal. Carrière possédait une culture artistique trop affinée pour ne pas apercevoir les qualités des autres, mais aussi une trop forte nature pour ne pas leur préférer les siennes. Deux hommes seule-
ment, je le crois bien, lui donnèrent à son époque la sensation tlexprimer i|ucli|ues vérités essentielles, Rodin et Puvis de Chavannes; ce dernier, lui aussi, d'une ânic trop haute ]"iour qu'il ne reconnût pas en lui une puissance inaccessible et nécessaire auprèsde cjui sa proprepuissance pût croître et s'atlirnier, comme un élément naturel à càic d'un autre. En dehors de ses propres œuvres, il n'avait dans sa maison c|u'un bron/e et un marbre de Rodin et (.[uelques dessins de Puvis.
Il avait aussi un Watteau, un admirable petit W^atteau de la série des toiles militaires, gris, rose et bleu, acheté et payé sou à sou à un ancien camaradequi -•'n'ainiait j-ias la
vieille peinture //. 11 racontait même que le jour où il alla, assez mal vêtu et très intimidé, à la Bibliothèque nationale, pour tâcher d'authentiquer sa trouvaille d'après les estampes du temps, le fonctionnaire qui veillait sur elles le toisa et lui dit, avec une certaine pitié : '' Cela ne vous intéresserait pas //.
" Cela » l'intéressait. Il éprouva toujours pour Watteau, pour sa passion mélancolique, pour cette humanité qui tressaille et brûle sous le masque, une fraternité profonde.
j-tud
Il venait, comme lui, des Flandres françaises, il avait eu comme lui de durs commencements, comme lui il aimait trop les licuiimes pour aimer le monde, il avait, comme lui, l'âme trop somptueuse pour ne pas dédaigner le luxe. Presque tous les très grands artistes ont au moins ceci de commun. Les images qui les habitent sont trop belles pour qu'ils éprouvent le besoin de s'entourer d'autres images. On connaît la tin de vie de Rembrandt, oubliant la fortune enfuie pour regarder au fond de lui-même, seul dans une pauvre chambre, des formes s'illuminer. Claude Lorrain, qui s'en fut à pied à Rome, avait dans l'âme un trop éblouissant soleil pour voir si les parquets, les glaces et les lustres brillaient autour de lui. Beethoven et Michel-Ange vivaient comme des pauvres, et c'est dans un cachot que Cervantes écrivit Don Oiiichoite.
Carrière, par goût et par principe resta, quand vint le succès, dans la logique de sa vie. Son œuvre, aussi, resta logique. Elle continua de l'exprimer. Quand il eut de quoi vivre, il ne mentit pas plus que quand il était misérable. Sa maison s'agrandit à mesure que s'agrandissait sa famille, mais elle garda son aspect primitif, très simple, et même assez bohème, rien que les meubles essentiels un peu à la débandade, et les grandes études couvrant les murs, mystérieuses dans la sombre lumière. Ce n'était pas seulement lui, c'étaient ses enfants dont le nombre s'accroissait, qu'il avait la volonté de préserver du luxe. En 90, il avait déjà cinq enfants vivants qui devaient, à mesure qu'ils grandiraient, se mêler de plus en plus à sa vie, participer de plus en plus à son œuvre et recueillir l'enseignement de sa 90 \
Lilhographie.
pensée, de son action. Plus augmentait son amour pour eux, plus s'afïermissait leur conliance en lui. 11 leur retournait cette conliance. " j'ai eu une grande joie, l'ai-je entendu dire, le jour où je me suis aperçu que nu^n père n'était pas mort. Mon père est tout en moi. C'est moi „. Il se sentait non seulement accru, mais immortel en ses enfants. 11 savait cjuc la loi du monde exige, pour qu'il se maintienne, que le générateur passe à ceux qui sortent de lui un rajeunissement et un élan plus fort de sa puissance d'action. Il savait que cette loi souffre à tout instant des exceptions, mais il avait en l'esprit humain une foi trop robuste pour ne pas marcher vers son magnifique horizon la tête haute et sans se soucier des pierres et des ronces qui déchiraient ses pieds. Qu'importe, au fond, que l'avenir réponde ou ne réponde pas à notre espérance ? L'essentiel est de croire en lui, et, par l'effet seul de cette croyance, de le créer.
« Les enfants sont presque toujours beaux et les hommes presque toujours déchus. Pourquoi ? Je pense qu'on n'a pas permis aux enfants de regarder en eux >/. S'il travaillait avec eux, s'il pensait tout haut quand ils étaient là, s'il les emmenait dans ses courses et ses voyages, il ne tenta jamais d'agir sur eux autrement que pour les aider à découvrir le chemin de leur vraie nature. La plupart d'entre eux devaient s'initier, à côté de lui, au langage muet des formes, prendre dans leurs petits doigts malhabiles le pinceau, le fusain, la terre à modeler, avant l'âge même où les autres enfants ouvrent un alphabet et tachent leurs mains d'encre. Plus tard, il devait les envoyer à l'école, y laisser ceux qui vou-
livienl V rester, repreiulic eeiix i|ui prélérnient travailler près tic lui. 11 exigea même i[irils se lissent inscrire aux Beaux-Arts pour leur jirouvcr i.|u'il ne leur a\ait pas menti en leur dénonçant la stérilité de l'enseignement (^lliciel. Ils n'y restèrent pas trois jours.
Qiiand il eut l'occasion d'enseigner son art, — à j-iartir de c)o il devait avoir un nombre assez considérable et toujours croissant d'élèves, -j'imagine qu'il surprit fort ceux qui sortaient des ateliers d'État ou des Académies otlicieuses. On ne les avait pas habitués à cette humilité devant la nature. On ne leur avait jamais demandé il'attendre avec respect qu'elle consentit à parlei-. On ne leur avait jamais dit que quand une femme se mettait luic, il était choquant de ricaner, ou même de causer bruyamment et d'alïecter l'indilTérence, qu'on devait lever les yeux sur elle avec une tendresse anxieuse, dans l'attente des révélations eiue son corps pouvait vous laire. On leur avait appris à placer " le modèle //. à l'éclairer, à le dessiner d'après des règles invariables. Il leur disait son horreur du mot et de l'état d'esprit qu'il dénotait. Il leur montrait que " le modèle // était une femme uu un homme. Il leur disait «.[u'il lallail saisir la seconde où la [(jrme éclairée éveillait en eux un éuKji cl le désir vivant de le traduire. 11 leur démontrait qu'on ne dessine pas « bien » ou " mal >/, mais '< autrement », que le dessin n'est qu'une façon d'exprimer la qualité de nos rapports avec l'objet qui nous intéresse, et qu'il s'agissait de comprendre avant de parler. '< Ingres sait tout, me disait-il dans une de ces conversations écrites cju'il eut dans les quelques mois qui précédèrent sa mort,
Ingres sait tout, Raphacl sent tout w. Toute son esthétique est là-dedans.
Q ue la route est longue, entre ce Carrière-là et le concurrent au prix de Rome et aux récompenses de Salon! N'a-t-il pas pris le soin de nous le dire lui-même, dans les très belles pages qu'il écrivit sur le prix de Rome (ii ? Jamais homme, peut-être, ne donna l'exemple d'un élargissement d'esprit plus lentement, plus régulièrement progressif, plus appuyé sur le fond même de tous les actes de sa vie. Lorsque, deux ans avant sa mort, il posait sa candidature de professeur à l'Ecole des Beaux-Arts (en remplacement de M. Gérôme !), il connaissait bien le sort qui l'attendait. C'était un acte de protestation morale qui ne fut certainement pas compris. Le groupe de professeurs et de fonctionnaires qui examina les candidatures, dut s'amuser beaucoup de sa prétention (il eut une voix). A ce moment-là, il était président du Sa /on J' Au font ne, et les jeunes peintres le suivaient, parce qu'au lieu de leur parler peinture, il leur parlait action et foi.
En 1890 déjà, il avait été des premiers, avec Puvis de Chavannes et Rodin, à se détacher du vieux groupement d'intérêts qui prétendait représenter officiellement depuis un siècle l'art français — alors que l'art français, depuis un siècle, avait agi entièrement hors de lui — pour fonder la Société Nationale des Beaux-Arts. Il ne la quitta jamais tout à fait, mais continua de vivre tandis qu'elle s'ossifiait dans les formules issues des tendances qui l'avaient rendue nécessaire. C'est le besoin même d'entretenir en lui cette
(i) Eugène Carrière. — Eirits ci lettres choisies.
Lithographie.
vie par un efTort toujours renouvelé — il disait qu'il est « plus difficile de conserver que d'acquérir » qui le
poussa plus tard à étudier sans parti-pris les manifestations des Indépendants, dont les principaux exposants évoluaient pourtant en dehors de son influence, et à consacrer les réalisations qu'ils avaient apportées en prêtant au Salon d'An/oin/ir l'appui de son nom.
En cette année 90, il sortait tout à fait de l'ombre et dépassait le cercle des amateurs et des critiques pour entrer dans le bruit des acclamations et des controverses. A l'inauguration de la Socicfé Nationale, il exposait une toile aujourd'hui illustre, /<■ Soniiihil, et, l'année qui suivit, les trois portraits célèbres d'Alp/ionsr Daudet, de Paul Verlaine, de Gustave Geffroy. En i8()2, c'était la Maternité du Luxembourg; en qi, les portraits de Gabriel Séailles, de M""" Ménard-Dorian , de Charles Moriee: en 04, une préparation pour le Théâtre de Bellevill<\ qui fut exposé l'année suivante; en 96, le portrait lithographique à' Edmond de Goncoiirt; en 97, le Christ en eroix. C'est la période la plus heureuse et la plus féconde de sa carrière, celle où il s'empare résolument du moyen d'expression qui fixera dans l'histoire des hommes sa personnalité définitive, celle où il prend l'élan qui le conduira aux plus hautes réalisations de la fin de sa vie trop tôt terminée et qui, jusqu'à la dernière minute, fut une ascension sûre dans la lumière de l'esprit.
Deux fois, au cours de cette période de conquête. Carrière jugea nécessaire d'exposer un ensemble d'oeuvres suffisant pour qu'on pût suivre le cours de son évolution. La première fois, ce fut en 1891, chez 'Valadon, où Geffroy
le présenta au publie clans une prélaec éinouvanle. La seconde fois, en q6, au Salon de l'Art nouveau, où il tint à dire lui-même d"où il venait et où il allait. Cette page est devenue célèbre :
« Dans le court espace qui sépare la naissance de la mort, l'homme j^eut à peine faire son choix sur la route à parcourir, et à peine a-t-il pris conscience de lui-même que la menace finale apparaît.
« Dans ce temps si limité, nous avons nos joies, nos douleurs: que du moins elles nous appartiennent; que nos manifestations en soient les témoignages et ne ressemblent qu'à nous-mêmes.
'< C'est dans ce désir que je présente mes oeuvres à ceux dont la pensée est proche de la mienne. Je leur dois compte de mes efforts et je les leur soumets.
« Je vois les autres hommes en moi et je me letrouve en eux; ce qui me passionne leur est cher.
« L'amour des formes extérieures de la nature est le moyen de compréhension que la nature m'impose.
« Je ne sais pas si la réalité se soustrait à l'esprit, un geste étant une volonté visible! je les ai toujours sentis unis.
« L'émouvante surprise de la nature aux yeux qui s'ouvrent sous l'empire d'une pensée enfin voyante, l'instant et le passé confondus dans nos souvenirs et notre présence... tout cela est ma joie et mon inquiétude.
« Sa mystérieuse logique s'impose à mon esprit, une sensation résume tant de forces concentrées !
'< Les formes qui ne sont pas par elles-mêmes, mais par
leurs multiples rapports, tout,tlans un lointain recul, nous rejoint par de subtils passages; luut est une eonlidence qui répond à mes aveux, et mon travail est de loi et d'admiration.
f Que les œuvres ici présentées un peu témoignent de ce que j'aime tant // (i).
D'où vient la beauté mystérieuse de cette page? Cela est obscur, d'une langue confuse, parfois même incorrecte, sans liens apparents d'une idée à l'autre. Mais une clarté sourde l'illumine par le dedans, ses liens sont souterrains comme des racines. Elle se concentre en profondeur pour laisser entrevoir sous le flottement et l'ondulation de la surface, comme un bloc plein d'où rayonne en sensualité, en amour, en intelligence, une âme toute puissante et une. Quand ils lurent ces lignes, ceux c|ui ne connaissaient encore c|ue le grand ]ieintre purent pressentir le grand homme.
L'unité d'une vie en fait la force. Quand l'homme qui sent, l'homme qui pense, l'homme qui agit ne font qu'un, il exerce sur les autres un invincible pouvoir. Carrière peintre, ce fut Carrière époux, père, homme social. L'artiste qui s'enferme dans une tour d'ivoire disperse sa vie, puiseju'il cesse d'être, dans sa tour, ce iiu'il est hors de sa tour. La dispersion apparente de l'artiste cjui. dans son art comme hors de son art vit en homme, aime les hommes, parle aux enfants, fait action morale et sociale dans l'association humaine, dévoile au contraire une concentration d'esprit dont tous ses gestes extérieurs sont l'image
(i) Eugène Carrière. hcrits et lettres choisies.
vivante. Quaiul, en 1897, i^*-'l'i^'^ ralTaire Dreyfus, on reprocha aux « intellectuels >/ de se mêler de ce qui ne les regardait pas, comme si la spécialisation professionnelle rétrécissait à sa mesure nos facultés de jugement, comme s'il était interdit à l'homme d'écouter l'homme et de lui répondre quand il n'est pas vêtu ou ne parle pas de la même façon que lui. Carrière fut de ceux qui entrèrent dans la lutte sans une hésitation, simplement pour se conformer à la logique de sa nature. Il savait que chacune de nos minutes prépare la minute suivante et que la conscience de cet enchaînement est tout l'héroïsme humain. 11 eût menti à toute sa vie antérieure s'il n'avait entendu ni le cri de la souffrance, ni la voix de la raison. ¥.{ s'il n'avait pas respecté le sens même de son être, toute son œuvre future était frappée de mort.
Il eut d'ailleurs le réconfort de retrouver à ses côtés presque tous ses amis. Cela dut accroître sa force de combat et de création, de voir qu'il ne s'était pas plus trompé sur eux qu'ils ne s'étaient trompés sur lui. Comme à la plupart de ceux qui s'y mêlèrent activement, sans arrière-p)ensée politique, " l'Aifaire // lui lit du bien. Elle l'obligea à descendre en des régions de lui-même qu'il n'avait jamais explorées, à définir des sympathies et des antipathies d'instinct qu'il n'avait jamais analysées, à mettre à leur plan les choses de conscience, à rattacher au même centre toutes les directions de l'âme humaine. Il y gagna un élargissement immense de son esprit critique, qui, loin de nuire à son esprit créateur, le débarrassa d'une foule de tares d'éducation et d'idées préconçues qui lui paralysaient les ailes.
Après le Bain.
Quand la tourmente s'apaisa, il s'était libéré de bien des préjugés moraux, il n'avait }xis acquis un seul préjugé politique. 11 resta maître de lui-même, hors de tout groupe, de tout parti, libre d'agir à l'heure de son choix. Il garda cette pudeur supérieure qui fuit les triomphes bruyants et répugne aux popularités vulgaires. On essaya souvent de l'entraîner dans toutes les manifestations déchaînées par la crise d'humanitarisme un peu agaçante qui suivit la lutte. Il ne se livra que quand il le voulut bien, et chaque fois qu'il se livra, il tint à définir par la plume ou la parole le sens qu'il entendait donner à son action.
C'est en pleine « Affaire // que Carrière avait fui définitivement les déserts de la rive gauche pour venir habiter aux environs de la place Clichy. Tous les actes de sa vie commençaient à devenir si étroitement solidaires les uns des autres qu'il est impossible de ne pas voir dans ce changement d'habitudes une sorte d'acte de foi. Il est remarquable c[ue la plupart des conteurs d'anecdotes s'enferment dans la solitude et que les généralisateurs aillent vers le tumulte. C'est que les uns ne perçoivent dans l'univers que quelques rapports superficiels, toujours les mêmes, entre lesquels ils ne savent d'ailleurs pas choisir et qu'ils n'ont pas besoin de rafraîchir et de renouveler. Les autres s'enfoncent tous les jours plus avant dans les forets inconnues, l'univers leur apparaît tous les jours plus complexe, les rapports se multiplient et s'enchevêtrent, tandis que la force de l'intuition fixe invinciblement leur choix. On dirait que les uns fuient la nature, fuient la foule pour ne pas noyer dans un nouvel afflux de. formes et de faits les
mille petites images isolées sous lesquelles ils se les représenlcnl. On (.lirait que les autres chereliL'ut la joule et la nature j-><)ur just i liei- tmis les jours ihn'aulage, au contact
Dessin.
de formes et Je faits nouveaux, la grande image svnthétique qu'ils s'en font.
Carrière, à cinquante ans, se déployait en tous sens, comme un arbre. Ses pieds tenaient ferme à la terre, tous les souffles, toutes les rumeurs de la vie l'environnaient. Père
de six enfants, il les vovail grandir autour de lui, échanuer leur vie avec la sienne, puiser dans son cerveau les vérités qu'ils faisaient entrer en son cœur. Il les menait au travers du monde, se plongeait avec eux dans le flot des rues, dans la paix des paysages, cherchait toute la volupté de vivre dans le contact toujours plus passionnément désiré des grandes forces élémentaires dont notre esprit est le reflet. Au seuil de ses réalisations les plus élevées, comme s'il avait pressenti que sa vie ne durerait plus guère, il était pris d'une ivresse puissante qu'il communiquait dans l'ardeur de son regard et l'entraînante beauté de ses actes, à tous ceux qui l'approchaient. 11 travaillait avec tièvre — « comme on fait la noce » a-t-il dit, — puis, brusquement jetait le pinceau,, gagnait la rue, prenait un bain dévie ou s'en allait confronter l'image qu'il se faisait des formes humaines avec les formes de la terre. Il passait des semaines au bord de la Marne, en Bretagne, à Bruxelles, à Mons, dans les Pyrénées. C'est surtout à cette époque, comme s'il se fût aperçu qu'il entrevoyait quelques vérités éternelles, qu'il sentait la nécessité de demander aux héros de son art, dans les pays c|ui les avaient formés, le réconfort de leur approbation. Il allait voir Rubens en Flandre, Rembrandt en Hollande, Durer en Allemagne, Holbein en Suisse, Giotto, Masaccio, Michel-Ange, Raphaël en Italie, Velasquez en Espagne, pour reprendre, la minute après son retour, sa toile où il l'avait laissée, dans un enthousiasme multiplié et prêt à répandre sur elle toutes les fleurs poussées sur les grands souvenirs. A son action de père, à son action d'artiste, son action d'homme se mêlait. Au Louvre, au Muséum, sa parole
confuse et sùrc traduisait le langage des formes à des auditeurs passionnés. Il rêvait d'une sorte d'Institut libre où l'iu! eût apjuis aux jeunes artistes, non plus à s'exprimer
Etude de mains.
sur un univers eju'ils n'avaient pas encore regardé, mais à connaitre la matière même de cet univers, ses éléments premiers, sa structure, son histoire à travers les temps. Il
écrivait les idées générales que l'amour du monde des formes avait fait lever dans son esprit. 11 i^irlait contre la guerre, contre la dispersion et pour la réunion des êtres. Tl ramenait aux sources de la vie ceux qui s'en écartaient. Son action morale prenait une force d'entraînement qui soulevait autour de lui l'enthousiasme reconnaissant des hommes. Il devenait un de ces rois de passion et d'intelligence qui versent l'idéal vivant à ceux qui ne croient plus aux dieux.
io6
C'est parle brouillard qui voile la surlace de ses tableaux i.[uc la plupart des admirateurs et tous les détracteurs de Carrière out dédui sa personnalité. Les premiers n'ont pas toujours vu, les seconds n'ont jamais compris que cette brume d'or qui flotte n'était là que pour faire valoir les formes qui transparaissaient au travers d'elle, comme les sommets et les lianes des montagnes entre les déchirures des nuages. Nous ne percevons guère dans le monde que l'accident et le détail. C'est comme une photographie que
nous regardons une loilc, et c'est précisément ahus (.ju'on ne nous montre que des choses essentielles que nous retusons de les voir. On vit le voile de Carrière, on ne vit pas les plans qu'il contribuait à révéler.
Libère tout à fait de l'anecdote, dégagé de la couleur pour la couleur, sans autre intermédiaire entre la forme vivante et l'image qu'il s'en faisait que sa seule émotion humaine, Carrière allait être conduit à ne plus voir devant lui qu'une masse dont l'ombre et la lumière accusaient les saillies et les creux. Né peintre, il arrivait à comprendre en sculpteur.
Alors que la couleur fuyait sa maison, fuyait son âme, la lumière, toute la lumière, du soleil à l'obscurité, y pénétrait pour devenir sa plus fidèle amie. Elle s'insinuait entre les formes qu'il adorait, elle les accompagnait, les sculptait, elle les animait ou les dissimulait, comme si elle était la propre pensée du poète. Rembrandt enfonçait un rayon jusqu'au cœur des ténèbres. Carrière prenait les ténèbres et les faisait tomber sur des blocs lumineux pour en cacher tout ce ciui pouvait nuire à leur force expressive et laisser voir tout ce qui l'accroissait. Il s'apercevait que la vie d'un objet nous est révélée par les plans qui le déterminent dans l'espace, et qu'à la condition d'indiquer fortement ces plans, on pouvait rejeter tout le reste dans l'ombre. Désormais, la tache claire arrêterait les yeux sur les saillies significatives, un voile flottant et translucide emplirait les fonds, noierait les détails inutiles, tous les tons intermédiaires du blanc au noir uniraient par dégradations insensibles les volumes superficiels aux volumes io8
La Madone
profonds, et les cimes de l'expression apiiaiailiaient seules, éclatantes, obsédantes, éternelles pour celui c|ui les saurait voir.
Dans ses dix dernières années, (^arriére coninience à dominer sa forme ilexpression. Réaliste passionné, avant toujours repoussé " la littérature *, décidé à ne jamais ]">erdre le contact du mouile objcctil envers qui il ne cessa pas de proclamer sa reconnaissance, ce n'est ipie progressivement et par étapes invisibles, ipi'il parvint à dégager de la forme quelques lois essentielles dont il tle\ait désormais se servir pour exprimer ce qui était en lui. L'univers extérieur, l'univers intérieur fusionnèrent.
C'est dans l'objet qu'il trouva ses idées générales; jamais il ne les lui imposa, et si son langage, à la fin de sa vie, était devenu subjectif et profondément symbolic|ue, c'est que l'étude fervente et jamais abandonnée des formes lui api^irenait t|ue le poète est celui qui sait réaliser, dans son expression, l'indissoluble accord de la nature et de l'esprit. » L'amour des formes extérieures de la nature, a-t-il écrit dans une de ces phrases fermées, circulaires pourrait-on dire, qui caractérisent son stvle, l'amour des formes extérieures de la nature est le moyen de conipréhension que la nature m'impose //.
1. admirable, c'est qu'il forgea ce langage svmbolique avec les formes les plus proches de lui, avec les attitudes et les événements les plus ordinaires et ceux qui d'habitude prêtent précisément le plus à l'anecdote, jamais le geste humain n'avait été épié pour lui-même avec cette sollicitude, ni décrit avec cette ferveur. Jamais lois plus univer-
selles n'avaient été trouvées dans épisodes plus eomniuns. Jamais un coup d'aile pareil n'avait emporté dans les hauteurs de leur esprit l'action quotidienne des hommes.
Jusque à lui presque tous les poètes, dans presque toutes leurs créations, avaient appelé à leur aide une aventure historique ou sensationnelle pour faire entrer les sentiments les plus humains dans le cœur de ceux qui les écoutaient. Jamais encore aucun n'avait osé prendre exclusivement pour prétexte de son Ij'risme la banale histoire de tous les jours. Rembrandt lui-même, qui fait si bien frémir la vie profonde, Rembrandt a presque toujours besoin d'un grand événement, d'une anecdote pittoresque pour manifester sa passion. Carrière trouve que le plus humble des actes de la vie est un immense événement. Il est par là le vrai peintre d'histoire puisqu'il raconte aux hommes ce qu'ils n'aperçoivent jamais, la trame même et l'essentiel de leur aventure éternelle.
Dans l'âme du poète, tous les sentiments naturels s'organisent en passions, dont le rôle, s'il veut bâtir œuvre qui dure, est d'appeler tout ce qu'il a de volonté à les utiliser pour l'accroissement et le soutien de sa puissance créatrice. La passion de Carrière, ce fut la famille et l'enfant.
Phénomène assez peu fréquent chez l'artiste qu'attire en général l'amour tyrannique et désintéressé de la vie universelle et qui ne voit ses propres enfants qu'à travers elle. Carrière, lui, la vit à travers ses enfants. Sa pauvreté, ses luttes, ses souffrances, toutes ses heures employées à travailler pour eux, à les soigner, à partager avec leur mère le fardeau, tout cela fit que peu à peu, au lieu de le
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Temme me
disperser dans la nature extérieure, il concentra sur sa fauiillc tout son in^liiKt généralisatcur. De là toute son œuvre, qui lut sa vie.
Tout s'y trouve. On la ilirail loi;ii|uement ordonnée, déployée comme un monde, de la Icmmc jeune et nue qui maintient l'espèce et la concentre, à la fii^ure du savant, du poète qui orientent et élargissent son action, au j-'aysage terrestre où cette action s'accomplit, l.a mère cpii nourrit l'enfant, l'enfant lui-même, ses premiers pas, sa croissance, sa marche vers l'intelligence attachent, par tous les chaînons intermédiaires, les flancs de l'amoureuse au front du créateur.
C'est peut-être c|uand il s'agit de " peindre un nu // qu'on sent le plus peser sur l'artiste contemporain la tyrannie du modèle. Nous ne savons plus vf)ir l'héroïsme delà forme sans voiles. A'enise morte, on dirait (.[ue toute la noblesse des peintres s'est employée à révéler la ligure humaine ou le pavsage. Quand ils regardaient une femme, ils n'en avaient qu'une vision directe, sans amour, brutale, souvent basse, ou d'un idéalisme de commande, mou et sucré. Qiielcjues grands isolés à part, Poussin, Watteau, Prud'hou, il a fallu l'hu inanité ardente du xix" siècle, sa générosité, sa fiévreuse recherche, pour qu'il aperçut, vers sa fin, alors qu'un peu las et douleureux il regardait la route parcourue, la grande forme toujours intacte qui assure la continuité de notre labeur, la source pure, la femme. Puvis de Chavannes en peupla ses bois d'oliviers, de lauriers et de chênes, Carpeaux se laissa pénétrer de sa tiédeur, Renoir la lit onduler avec les roseaux et les fleuves,