‹ Eugène Carrière, peintre et lithographeChapitre 1 sur 6 · I, BOULEVARD DES CAPUCINES, I · texte numérisé non relu

I, BOULEVARD DES CAPUCINES, I

THE r T p r a r? ▼ BRIGHA s A *7

rKOvo, uTAH

Quand j'ai connu Carrière, il habitait la rue Hégésippe-Moreau, à deux pas de cette avenue de Clichy où la vie coule à pleins bords. On était presque sûr, quand on la remontait un peu avant la tombée de la nuit, de le rencontrer dans la foule, avec les siens et souvent un ou deux amis, descendant tous vers la place inondée de monde. Il allait lentement, le dernier venu de ses enfants entre sa femme et lui, son fils ou l'ami à ses côtés, ses quatre grandes filles bras à bras, le précédant ou le suivant, d'une belle marche rythmique, comme de grandes fleurs bercées.

C'était pour lui, en dehors de ses heures de travail, le moment heureux de la journée, l'abandon à la flânerie, la recherche de deux tables libres au hasard des terrasses débordantes. Le café, il l'appelait " le dernier salon où l'on cause" et je crois bien que causer était pour lui la joie suprême. C'était le prolongement et le contrôle de la réflexion solitaire qu'exprimait sa peinture avec une si forte concision.

Il s'arrêtait à tout instant pour mieux jouir et faire jouir ceux qui l'accompagnaient du spectacle mouvant où il retrempait chaque jour sa force et sa joie, de l'énorme marée humaine, des marches hâtives, des enlacements, des fronts levés et des mains nouées, des épaules courbées de lassitude, des gestes de tendresse ou d'appel. Du bout de sa canne ou du geste arrondi de sa main, il désignait les petites voitures alignées le long des trottoirs, l'éclair visqueux des poissons, les beaux volumes pleins des fruits, des racines, des légumes, les amoncellements de nourriture qui coulaient des boutiques pressées, pareils à des entrailles ruisselant de ventres ouverts. Il surveillait, au tournant de la place, la montée des omnibus, l'effort des chevaux, leur tête hagarde, éclatante des caractères qu'il aimait à retrouver partout dans la nature, le frémissement des parties molles, le silence des plans osseux. Il accompagnait du regard les grandes traînées lumineuses partant des boutiques allumées pour aller insensiblement mourir dans l'ombre, y trouvait la preuve immédiate de la continuité universelle, le mystère visible de la vie ininterrompue. Son visage resplendissait de joie, toutes les formes amies l'entouraient, lui

faisaient comme un cortège approbateur, il marchait dans l'ivresse pure de l'intelligence et de l'amour. 11 était magnifique. Ses amis, ses enfants n'avaient qu'à l'écouter, à le contempler, et à se taire. Il ramassait dans son cœur tout ce qu'ils ignoraient d'eux-mêmes et leur en versait la lumière par sa parole et son regard.

Qu and on le trouvait chez lui, on montait presque toujours droit à son grand atelier du second étage. Il était rarement seul. Il y avait là presque toujours sa garde habituelle d'orgueil ingénu, un ou plusieurs de ses enfants travaillant à ses côtés, un ami souvent, Geffroy ou Dolent, Charles Morice ou Séailles, Hamel ou Roger- Marx. Le vendredi,

l'atelier était plein de monde, les familiers de la maison et aussi des jeunes peintres, des littérateurs qu'on lui conduisait, des étrangers de passage à Paris. Il com-

Portrait d'Auguste Kodin.

mençait, vers la fin de sa vie, après Tolstoï, Ibsen, avec Rodin, à devenir un de ces centres de communion humaine autour desquels, depuis quelque vingt ans, l'esprit européen cherche à se définir. Ces jours là, quand il y avait beaucoup de monde autour de lui, il causait moins. Il écoutait courtoisement, restant toujours un peu sur la défensive, et accueillait avec une politesse légèrement goguenarde les propos et les dithyrambes des écrivains et des gens du monde. Il se plaignait souvent de ne plus pouvoir travailler, depuis qu'il était un homme en vue et qu'on l'assaillait de visites, de lettres, de sollicitations de toute sorte, de demandes de souscriptions, de présidences honoraires ou effectives. Mais quand l'un de ses vrais amis entrait, il voyait tout de suite en lui un collaborateur, un homme capable de l'orienter, par un simple contact de sensibilité et d'affection, vers de nouvelles découvertes. Alors la causerie commençait, interminable, ou, plus souvent, le monologue. Carrière parlait. Ceux qui étaient capables de sentir la supériorité de son esprit ne se hasardaient guère à lui répondre que par des adverbes approbateurs. Il exerçait sur eux une domination singulière. Plusieurs de ses plus chers amis m'ont avoué qu'ils le laissaient parler tout seul, parce qu'ils avaient un peu peur d'émettre devant lui une opinion irraisonnée ou maladroite. C'est un orgueil qui n'est pas à la portée de tout le monde.

Sa voix sourde, comme intérieure, son articulation dure, indistincte, sa phrase embarrassée, à tout moment coupée de "n'est-ce pas" qui paraissaient solliciter l'approbation,

Mélancolie

surprenaient au plus haut point ceux qui l'entendaient pour la première fois. D'abord, on ne le comprenait guère. A peine un mot qui éclatait parfois, au milieu d'un marmonnement confus. C'était comme une sorte de brouillard traversé de fulgurations. Quand on avait trouvé la clé de son langage, aussi obscur dans l'esprit que dans la lettre, à force de concision, à force de concentration, on en restait ébloui et presque désemparé. Dès qu'il examinait une question, il en faisait tout de suite le tour, l'éclairait en quelques secondes. Alors, la phrase qui résumait son jugement tombait avec la rigueur de la foudre. L'évidence s'imposait, il fallait toujours se taire, et toujours écouter.

Quand jaillissait une de ces phrases brèves, absolument définitives, qui vous ouvrait l'esprit et vous fermait les lèvres, le visage de Carrière était admirable à voir. La tête un peu penchée à gauche, le solide menton levé, il vous regardait jusqu'au fond du cœur de ses deux yeux bleus plantés dans les vôtres, illuminés d'intelligence, et dont les paupières prenantes ramassaient la flamme. Tout le visage en frémissait, de la bouche mobile et sensuelle et tendre dont la lèvre inférieure s'abaissait à gauche, au front bas, mais très large et rejoignant presque à angles droits les tempes. "Par instant, il semblait que le visage tout entier fût une flamme. Elle se tordait aux boucles drues de la chevelure, elle éclatait dans les yeux... " (i).

Dans les dernières années surtout, cette figure s'était singulièrement purifiée. La souffrance voilée de pudeur,

(i) Charles Morice — Eugène Carrière.

l'intelligence toute puissante, la force morale qu'il reflétait, faisaient qu'on ne pouvait le regarder, ce pauvre visage marqué du fer à la joue droite, vibrant, et comme labouré d'amour, sans un irrésistible élan d'attendrissement et d'orgueil. On avait envie d'y poser pieusement les lèvres, et comme il avait les bras ouverts pour ceux qui venaient lui dire leur misère, pourquoi ne pas avouer que des hommes qui se croyaient déjà desséchés par ]a vie, ont plus d'une fois répondu comme des enfants à l'appel de la poitrine offerte et du tendre regard ?

Toutes les peines de la vie avaient déposé l'une après l'autre leurs alluvions sur cette face ardente qui rappelait si étrangement par le masque large, le nez rond, les traits lourds, la barbe rare, celle de Rembrandt et qui eût été presque triviale, presque laide, sans l'irradiation continue qui l'embrasait. Mais une sorte de soudure s'était faite entre la surface mobile et les plans osseux arrêtés et sûrs sous la peau tendue, qui exprimait une certitude intérieure victorieuse de la douleur et révélait une source d'enthousiasme qu'aucun désastre extérieur n'eût été capable de tarir. Au fond, Carrière était gai. Il avait la joie divine, " la joie du vrai tort, du héros, ferme sur le roc de la conscience, serein contre tous les périls et tous les maux du monde" (i). Il avait conquis l'ingénuité des hommes qui ont beaucoup appris, et rejoint, à travers la douleur, la nature vraie de l'enfance.

Dans un salon, parmi les sots, il se contractait, ne se livrait guère. Mais quand il lui arrivait de se trouver dans

(i) Michelet.

un milieu de simples, il se mettait sans effort à leur niveau et se tirait bravement de ses obligations d'homme célèbre en faisant rire tout le monde. Cent fois, tous les jours, je l'ai vu se donner des joies de gamin, se planter avec ses enfants

lilude.

devant un jeu de miroirs courbes, s'esclaffer d'une physionomie comique ou d'un bizarre accoutrement. Artiste avant tout, c'étaient surtout les ridicules de la forme qui le frappaient. Au Jardin des Plantes, où il allait souvent, il s'amusait des allures humaines des échassiers, vieilles dames,

habits à queue, diplomates chauves, chambellans étiques. A Anvers, il m'a tenu deux heures devant une cage de singes, à rire des tapes prestes et des sauts sur les quatre pieds, à s'attendrir aussi des abandons, des petites figures vieillottes, des gestes d'humanité. Un jour que son fils avait entouré d'une serviette la tète de son chien, il dessina, sur le linge qui pendait comme une trompe, deux traits à la place des yeux. La pauvre bête, courant ça et là dans l'atelier, ressemblait à un tapir inquiet. Ce fut un quart d'heure de joie folle.

Au cours des longues causeries, son rire fusait souvent, brusque, sourd, confus comme sa parole, annonçant toujours ou suivant un de ces puissants sarcasmes qui caractérisaient en quatre mots de fer une situation, un événement, un homme. On lui en a voulu. 11 semble que ce soit à ceux k' qui font de l'héroïsme une vertu familière " qu'on passe le moins leurs paroles. 11 n'était pourtant pas méchant. Il avait le jugement si vivant, si spontané, si sûr, qu'il semblait que ce fût une fonction pour lui de le manifester, comme de peindre, ou pour d'autres d'écrire, ou pour tous d'extérioriser toute création et de réaliser tout désir. D'ailleurs, ces mots éclataient souvent au milieu des paroles les plus enthousiastes, des plus graves entretiens. Les arbres les plus généreux ne peuvent pas plus empêcher leurs épines de croître que leurs fleurs et leurs fruits. Et puis Carrière, dont l'indulgence inépuisable ne résistait à aucun appel, d'où qu'il vînt, réservait surtout ses manifestations actives pour ceux qui lui avaient révélé quelque chose de beau en lui. "Si tous les hommes étaient de fer, l'humanité serait une

grille". C'est par ce mot écrasant qu'un jour il ferma la bouche à un sot qui l'entretenait exclusivement des défauts d'un grand artiste contemporain.

Chargé d'enfants, ayant connu à peu près toutes les tortures de la vie, et parvenu tard à l'aisance et à la gloire, il était resté rapin au fond, et la plus haute raison et la tendresse la plus agissante, et tout le malheur et tout le succès, rien n'avait pu changer sa nature fondamentale, distraite, indocile, insoucieuse de son extérieur, vagabonde et un peu bohème. Tous ses amis l'ont vu peindre ou essuyer ses pinceaux avec ses doigts, son mouchoir, un coin de sa cravate. Qu'importe. Ses souliers avaient beau être éculés parfois, ses doigts et ses habits tachés de peinture, son haut-de-forme brossé à rebrousse-poils, il avait l'air d'un roi quand il marchait dans la foule. Sa femme et ses filles pouvaient vaquer à presque tous les travaux du ménage, son intérieur avait beau être plus que simple, on y sentait dès qu'on y pénétrait, et avant même d'avoir levé les yeux sur les murs encombrés d'études, on y sentait du premier coup la trace invisible et toute puissante d'une vie de héros. Au fond, Carrière n'a jamais fait que camper dans les divers appartements qu'il a habités, en vingt endroits, autour de la place Clichy, rue Lacharrière, à Montrouge, à Montparnasse, à Grenelle, rue Borromée, rue de l'Abbé-Groult, rue Dareau, avenue et impasse du Maine, rue Mayet, rue du Cherche-Midi, avenue de Ségur. Sa vraie maison, c'était la rue, c'étaient les champs, le bord des eaux, c'étaient toutes les chaises des cafés, tous les bancs des avenues, tous les tains de gazon, toutes les lisières des bois où il pouvait

s'asseoir avec les siens autour de lui, ouvrir les yeux, et meubler de l'afflux incessant des merveilles du monde, l'immense palais de son âme.

Quand il était pauvre, et jeune, il explorait les banlieues, filait jusqu'aux bois les plus proches, jusqu'aux collines, traînant derrière lui sa femme, deux ou trois petits trottinant, le dernier-né juché sur ses épaules. On faisait cinq, six, huit lieues dans la journée, on ramassait la poussière des routes, la boue des terres labourées, l'herbe et les fleurs des champs, la lumière du ciel. On mangeait au revers d'un fossé du pain, quelques ronds de saucisson, on buvait de l'eau, on repartait plus loin encore, la mère passive et confiante, les petits geignant mais consolés d'un mot joyeux, et portés tour à tour, le père toujours gai, toujours libre et fort. Au retour, c'était le sommeil écrasé dans le logement sombre, et le lendemain la vie pauvre qui reprenait.

L'aisance ne le changea pas. Il aima toujours les longues courses avec les petits, les amis, les promenades interminables par les rues, les impériales d'omnibus, les bateauxmouches sur la Seine. Pourtant elle lui permit d'élargir le cercle de ses fugues. Il se dérobait parla fuite aux tracas, aux visites. Maintenant c'est le chemin de fer qu'on prenait. En une heure, un long voyage était décidé, on partait pour la côte ou les montagnes, pour l'étranger, tous ensemble ou à deux, ou à trois ou quatre, tantôt un enfant, tantôt l'autre, ceux qui n'étaient pas du voyage restant à la maison pour la soupe du tout petit. Parfois on s'arrêtait en route, pour visiter une cathédrale, on prolongeait le voyage pour traverser un musée, on faisait un crochet pour aller voir la

Maternité

mer. 11 semblait que ce fût toujours à un besoin impérieux qu'il obéissait quand il décampait brusquement avec les siens pour leur révéler, dans les formes noyées de Londres, l'éternité des marbres grecs, ou le travail patient de la vieille Allemagne, ou le fleurissement ancien de l'Italie miraculeuse. Il suffisait parfois qu'un ami vînt lui dire adieu avant un départ pour la Bretagne ou la Normandie ou au-delà des frontières, pour que Carrière, le soir même partit avec lui, sa kl malle" sous le bras, une chemise, un mouchoir, deux paires de chaussettes roulées dans un papier. C'est ainsi qu'il m'accompagna en Belgique pour une course de quelques jours, me fit voir Mons, le pays noir, Bruxelles, l'éveil puissant des fruits et des légumes sur le marché de la Grand-Place, dans le mystère du matin allumant petit à petit les vieux ors des façades gothiques, la plaine plantureuse, Anvers, Rubens, l'opale immense de l'Escaut. Tout le voyage, on se tenait dans le couloir du wagon, et il ne cessait pas de s'émerveiller au spectacle de l'ondulation des collines, de la force et de la paix des arbres, de l'infini défilé des champs, des maisons, des routes, des êtres, du passage insensible par qui l'on sort d'une apparence pour entrer dans une autre apparence, des formes devinées dans l'assombrissement du jour, du rougeoiment tragique des houillères au fond de la nuit commençante.

Au retour il vous disait : " Ce voyage a défini notre amitié. On se connaît mieux, à pénétrer ses différences". Pauvre cher grand Carrière ! S'il avait su qu'on eût voulu lui ressembler en tout, il se fût éloigné de vous, sans doute, par

affection, parce qu'il savait bien que c'est en se séparant de la généralité des hommes qu'il avait rejoint l'essentiel de l'humanité. Et puis, comment lui ressembler ? L'héroïsme n'est pas à la portée de tous, ni la simplicité conquise qui se cache sous la complexité de l'être extérieur. Les hommes de cette taille ne se peuvent pas définir. Il faut les accepter tels qu'ils sont et tâcher de nous rendre compte que leur œuvre traduit une unité logique que nous ne pouvons guère saisir que par fragments, à la lumière courte et brusque de nos intuitions les plus révélatrices, bien que Carrière marchât d'un pas sûr vers un but lumineux pour lui, il était, pour ceux qui l'étudiaient, mouvant et mystérieux comme la vie.

Bien qu'il en ait gardé l'accent toute son existence, Carrière n'est pas né en Alsace. Mais s'il a vu le jour à deux pas de Paris, à Gournay, un village de Seine-et- Marne (le 27 janvier 1849), c'est par hasard. Son père était directeur d'assurances, voyageait d'un bout à l'autre de l'année, Il déplaçait facilement la nichée et vivait souvent

des mois loin d'elle. Mais il sortait d'une famille établie depuis plusieurs générations autour de Douai, de Cambrai, d'Armentières, et avait épousé la tille d'un médecin des environs de Strasbourg (i). Carrière plongeait donc, par ses racines les plus proches, dans les terres du Nord. Il avait même dans les veines du sang germain, comme le dénonçaient sa force sanguine et la structure de son squelette, et, bien qu'il se sentit — il l'affirmait souvent — très français, et qu'il le fût complètement d'éducation et de culture, on peut trouver dans son origine une première explication de son génie. Il y eut toujours en lui une association étroite entre l'esprit à la fois sentimental et réaliste du Germain et cet amour passionné des formes universelles qui fait du Celto-latin un généralisateur incomparable.

Eugène avait deux ans quand le père quitta Gournay pour aller installer toute la maisonnée à Strasbourg, dans la famille de sa femme, et c'est à Strasbourg qu'il passa toutes celles des jeunes années qui laissent une trace sensible dans la mémoire des petits. Il était à ce moment là F avant-dernier de la famille qui comprenait sept enfants, quatre frères et trois sœurs et en avait compté huit. Un frère était mort du choléra, à Paris, l'année même de la naissance d'Eugène. Il allait, jusqu'à la venue d'un autre frère, cinq ou six ans plus tard, rester le dernier des enfants, la plus

(i) J'exprime ma reconnaissance à ceux des témoins de la vie de Carrière qui m'ont parle1 de sa jeunesse, notamment a MM. Ernest et Alfred Carrière, ses frères. J'ai puisé en outre des renseignements précieux dans l'Œuvre d'Eugène Carrière et les études passionnées que lui a consacré Gustave Geiïroy dans sa Vie Artistique, ainsi que dans la pénétrante monographie de Gabriel Séailles et le très beau livre de Charles Morice.

jeune de ses sœurs, qui le suivait à deux ans de distance, étant morte en 1853.

On connaît la vie du plus petit, dans les familles nombreuses. Il est confié presque toujours, dès qu'il tient sur ses jambes, aux soins un peu sommaires, un peu brusques des aînés. Les plus grands travaillaient déjà, les

sœurs aidant la mère, les frères en apprentissage çà et là. Eugène sortait souvent avec son frère Alfred, plus âgé que lui-même de trois ans. L'hiver, ils improvisaient des traîneaux pour glisser dans la neige, sur le talus des remparts, l'été, on courait les prés et les routes. Voilà pour le besoin de dépense physique qui tourmente tous les enfants et qui

jamais ne quitta l'homme. Mais l'enfant a d'autres besoins qui s'atrophient presque toujours chez l'homme et ne firent que se développer en celui-là. Il n'était guère

Croquis.

heureux, malgré sa belle santé, parce qu'il était trop sensible. Le père, qu'on voyait rarement, était un homme droit, mais rude, comme presque tous ceux qui ont fait seuls leur vie. Orphelin à onze ans, il était resté de onze à vingt-et-un ans trompette dans un régiment de cavalerie. Plus tard, des voyages incessants, trop d'enfants, et pas de foyer, des deuils, la vie pénible. Ses fils avaient déjà à leur tour des enfants qu'il leur imposait encore silence quand une discussion s'élevait. Donc, de son côté, un accueil dur.

Les frères d'Eugène n'étaient pas là, ou trop âgés pour la plupart, parfois bourrus comme tous ceux qui sont entrés dans la seconde enfance ; quant à ses sœurs, elles étaient trop affairées pour s'occuper de lui. D'indifférences en rebuffades il s'isolait, rêvassait, ou se réfugiait près de la mère, et comme il était le dernier, l'espoir vivant après deux morts cruelles, elle l'accueillait avec une douceur profonde. Un mois avant de mourir, Carrière me parlait encore d'elle en pleurant. Il avait la pudeur charmante de se reprocher ces larmes : "C'est affreux, disait-il, d'être aussi sensible... ", puis : " Quand je crois avoir perdu cette sensibilité, je m'en veux, je me crois fini..." Qu'elles étaient bonnes ces larmes ! Au travers d'elles, il revoyait, au seuil de sa vie douloureuse, une femme tendre et belle, triste, qui le menait par la main. Ensemble, ils allaient dans les banlieues, les cimetières, les églises. Il avait avec elle de ces ententes muettes, absolues entre mère et enfant, que le petit corps soit tout contre la poitrine tiède, la petite main toute dans la grande main, le petit pas se dépêchant pour rester au niveau du grand pas, la petite figure levée vers la grande figure déjà flétrie et plus

Premier Miroir

souvent douloureuse que gaie, mais qu'attendrissent les questions multipliées auxquelles on répond d'un air distrait et doux. " Jamais femme, a-t-il écrit, ne fut plus généreuse,

plus résignée La nature l'avait créée riche, et la société

l'avait faite pauvre ; elle vécut toujours selon sa nature première. Un enseignement si magnifique fut pour moi le soutien de toute ma vie, et dans mes heures d'incertitude je reviens à ce berceau et je lui demande la preuve de ce que je suis : j'y trouve toujours la réponse nécessaire. L'homme vit toute son existence sur son enfance. Quel malheur qu'on le sache si peu ! Que d'êtres écrasés au berceau !" (i).

La pauvreté digne des parents, l'effacement que commande à chacun, dans les grandes familles, la nécessité de laisser aux autres leur part pour pouvoir jouir de la sienne, le spectacle quotidien du mouvement et du travail, tout ce qui l'entourait devait porter une petite âme déjà ardente et sensible de nature vers la méditation et l'action. Sorti de la maison bien lavé, bien peigné, son tablier et ses souliers nets, et comme tout neufs, il y rentrait en si piteux état que son père ne voulait pas le regarder. C'est le propre des enfants qui aiment les jeux violents ou qui ne s'aperçoivent pas, quand ils regardent le va et vient des passants, les étalages, la rose de la cathédrale ou le vol de ses flèches, ou sur "le toit d'un bâtiment moyennâgeux... les pigeons et hirondelles" (2), qu'ils ont les pieds dans le ruisseau et que le camion qui passe les couvre d'éclaboussures. Il accompagnait sa mère — née protestante, mais qui avait voulu

(1) Eugène Carrière. — Ecrits et Lettres choisies.

(2) Eugène Carrière. — Loc. cit.

embrasser la religion de ses enfants — au service divin, et les "ombres mystérieuses, les statues, les beaux vitraux incompréhensibles comme sujet, mais si riches aux yeux, toute la pompe religieuse" (i) l'émerveillaient. Il suivait les processions, où les petites filles sont habillées de blanc, portent des palmes, et marchent sur des jonchées de fleurs.

On le mit à l'école, chez les Frères. Il apprenait facilement, et bien qu'il ne fût pas très acharné au travail, ses maîtres se disaient contents de lui. Il aimait lire, et le soir, se disputait avec son frère les Bons Romans qui apportaient de Paris, tous les mercredis, la suite de Han d'Islande ou des Trois Mousquetaires. Ces livraisons étaient illustrées, elles lui donnaient le goût des belles images qu'il s'appliquait à reproduire. Parfois même, il se risquait à composer. 11 faisait des chiens, des cerfs, ou des scènes de la vie familiale, ou de petites aquarelles pour encadrer le compliment, le jour de la fête de sa mère. Il se" livrait aussi à des essais littéraires, généralement philosophiques" (i). 11 était un de ces enfants bien doués et remplis d'imagination, mais sans vocation très arrêtée. Vers douze ou treize ans, on voulut en faire un chapelier. Il donnait étonnamment le coup de fer.

D'ailleurs, le père était bien déterminé, étant trop pauvre pour le pousser plus loin dans ses études, à lui mettre entre les mains, comme à tous ses frères, un métier manuel, l'arme rudimentaire, mais solide, et qui ne casse pas. Comme il dessinait facilement, on le mit d'abord chez un peintre décorateur. Mais le patron battait ses petits

(i) Eugène Carrière. — Loc. cit.

apprentis. On le mena à un lithographe. Le soir, il suivait un cours de dessin à l'Ecole municipale de la ville. Tout en faisant consciencieusement sa besogne et en écoutant avec docilité les conseils de ses professeurs, il continuait à dessiner pour son plaisir. Il faisait même, pour illustrer les chansons envogue, des vignettes qu'on lui payait 15 ou 20 fr. Il acquit ainsi, assez vite, dans le cercle de la famille, des relations, de l'Ecole où il remportait tous les prix, une petite réputation. En 67, la municipalité de Strasbourg envoyait à l'Exposition de Paris un dessin de lui — d'après une lithographie de Julien - - qui représentait une femme avec un caniche sur les genoux.

Le temps était venu d'essayer ses ailes. Tous les grands avaient quitté la maison où ne restaient guère que les sœurs et le dernier venu, qu'Eugène à son tour avait appris à promener et à distraire. Il trouva du travail à Saint-Quentin,

Croquis.

Croquis.

chez un imprimeur lithographe. Il y composait, pour les commerçants et les industriels de l'endroit, des en-têtes de factures, des vignettes de réclames, toute une tâche d'entraînement machinal qui ne devait pas coûter beaucoup à l'habileté professionnelle qu'il s'était acquise. Il vécut ainsi plus d'un an dans cette ville travailleuse, en honnête garçon ponctuel à l'ouvrage, sans soucis matériels et très probablement aussi sans grande inquiétude morale. Il gagnait à peu près sa vie, et pourvu qu'il pût économiser de quoi s'abonner à la bibliothèque populaire, il ne regardait guère au-delà de cet avenir. La

première fois qu'il se dirigea vers le petit

musée municipal, c'était probablement

pour passer sans ennui son après-midi

du dimanche. Et c'est pourtant cette visite

qui orienta sa vie.

Il eut la surprise de retrouver, sur

toutes les murailles, comme arrêtées dans

leur fuite éternelle par quelque magie

toute puissante, des images qui flottaient

en lui, furtives, et dont il ne savait pas

qu'elles étaient le lien qui rattachait au

monde extérieur la réalité de son âme.

Le dessin, jusqu'alors, c'était quelque

chose qui allait d'un objet à son œil, de son œil à ses

doigts, de ses doigts à une feuille blanche, mais où il ne

Croquis.

La Toilette

se fût jamais douté qu'il pût se reconnaître et affirmer la totalité de son être aimant, souffrant, pensant, accueillant sans relâche les apparences de la vie pour leur donner la forme de l'émotion humaine. Il y eût, dans cette rencontre entre Quentin de La Tour et Carrière, quelque chose de nécessaire. Il était bon que l'art lui fût révélé par l'œuvre la plus simple, la plus directe peut-être de toute l'Ecole française, et que son premier contact avec la nature réelle lui apparût sous cet aspect de vie surprise, que le grand pastelliste fixe par les contours à peine indiqués, les ombres légères, la bouche ferme, la

tache profonde de l'œil, l'ensemble hallucinant et sommaire du masque.

Carrière, toutes les fois qu'il eut une heure libre revint, copia assidûment les pastels, les préparations, les dessins, puis, un beau jour, laissa là la lithographie et partit pour Paris. Il serait peintre.

C'était un coup de tête. Le père s'opposait presque violemment à ce qu'il lâchât pour l'inconnu un métier qui nourrissait son homme.

La famille était au courant des choses de la peinture. Le grand-père paternel d'Eugène avait été professeur de dessin et d'écriture à Douai et maniait la

Croquis.

brosse à ses moments perdus. A sa mort, il avait laissé son chevalet et ses leçons à l'aîné de ses fils, Alphonse Carrière, qui avait été l'élève de Thomas Couture et dont quelques œuvres figurent encore au Musée de la ville. Consulté par son frère, il déclara qu'il était bien plus difficile de peindre un tableau que de dessiner une vignette et que son neveu n'était point fait pour ça. 11 devait s'attendre, en courant après la gloire, à n'attraper que la misère.

Eugène ne voyait pas si loin. Il ne courait pas après la gloire. Il voulait peindre. Quant à la misère, on verrait bien. Comme il n'avait jamais eu faim et qu'il avait bon appétit, il ne tenait pas du tout à en tâter. Il voulait peindre, et, pour peindre, gagner son pain comme il le pourrait. Il n'avait que bien peu d'économies, et rien à attendre de chez lui, ni encouragements, ni subsides. Mais il avait entre les mains un métier qui devait lui permettre, avec un peu de chance, de travailler pour lui. Il n'était 'pas en somme en plus mauvaise posture que les quatre cinquièmes des jeunes gens de son âge. Il se fit bravement inscrire à l'atelier Cabanel et se lança dans la mêlée.

Ce ne fut pas tous les jours fête. Il eut de durs moments, les courses harassées, son carton sous le bras, de l'éditeur à l'imprimeur, du marchand d'estampes au marchand de chansons, du Journal de modes à l'Illustré hebdomadaire, cent fois le refus brutal ou distrait du dessin qui eût assuré le souper du soir et le loyer de la semaine, la dernière porte fermée. Il s'était associé avec deux amis aussi pauvres que lui. Tous trois partageaient leurs gains de hasard, le découragement de leurs défaites, l'anxiété de leurs petites espé-

Panneau décoratif

dessiner ce qu'il voyait, ses voisins de < A . t\

lit, les allées et venues des médecins, ^>i

des aides, des visiteurs. Il put fixer ses \V*J^Î

souvenirs des travaux forcés, des t-- t*^

convois, du siège. L'un des infirmiers de l'ambu- t

lance qui se trouvait être, par une chance

providentielle, conservateur au Musée, vit ces

dessins, s'intéressa au pauvre diable, intervint

en sa faveur. Dès lors Carrière, qui parlait d'ail- \j j

leurs l'allemand, fut presque heureux. Il eut un jK

régime spécial, put sortir en civil, se promener

dans la ville et autour de la ville, visiter son

, , , •-,, A t j Croquis.

beau musée, travailler un peu même, lire, dessiner, peindre. Il eût pu s'évader. Mais c'eût été trahir et exposera des châtiments sévères ceux qui soulageaient son sort. Il resta à Dresde jusqu'à la paix.

Il rentra à Strasbourg anémié, misérable, couvert de vermine. Sa mère, dont un autre fils, Alfred, avait été grièvement blessé sous Metz, qui était restée jusqu'à la fin de la guerre sans nouvelles d'Eugène et avait souffert de toutes les misères du siège, sa mère l'accueillit avec un bonheur silencieux. 11 resta plusieurs mois près d'elle, se refaisant, l'aidant à réparer les brèches, s'occupant de son petit frère Ernest pour qui il fabriquait avec une ingéniosité infatigable des jouets de carton, des forteresses, des soldats. La soupe chaude et le poêle ronflant, l'intimité du cercle familial, malgré la gêne du logis, les sombres souvenirs, la cruauté de l'annexion, toute cette paix triste qui succédait à l'orage lui fut douce, sans doute, après les misères de Paris, la guerre,

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la captivité. Mais il n'était pas homme à s'y enfoncer jusqu'au cœur. Il apprit l'insurrection de Paris contre une paix honteuse, la féroce entente tacite des politiciens pressés, des généraux battus, de toutes les digestions troublées.

Il voulut partir. Il avait senti toute la misère des hommes se soulever en lui.

Contre son père, d'ailleurs franc-maçon, mais bonapartiste par tempérament, il avait toujours été républicain. Il avait lu, dans une fièvre, après les grands romans du siècle, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, Voltaire, Michelet. La " religion du genre humain ", exaspérée par le lyrisme

Ï romantique, avait, depuis

M V vingt ans, refait les jeunes

enthousiasmes. Il voulut aller prendre son rang dans l'armée de la pauvreté et de l'idée. Il fut retenu par les supplications de sa mère, qui avait vraiment trop souffert. Il resta. Il apprit avec douleur les incendies, les fusillades, l'écrasement de la Commune. Il avait exprimé sa foi à sa manière, et selon la mode du temps, en peignant d'après lui-même une tête de fédéré à foulard rouge, hurlant, qu'il vendit à Strasbourg.

il t. <U(,rv^

Carnet d'é(

Croquis.

Il revint à Paris en septembre 71. A peine arrivé, il tomba malade. Sa mère accourt, le soigne, reste auprès de lui jusqu'à la venue de tous les siens que l'option pour la F r a n c e contraint à un nouvel exode.

Désormais, il ne quittera que par accidents la ville tragique et passionnée, la ville sainte pour tous ceux qui sont capables d'élever leur enthousiasme à chaque torture de leur cœur.

Eugène reprit sa vie d'avant la guerre, mais comme il habitait au milieu des siens, il allait avoir devant lui cinq ou six ans de tranquillité relative. Le père n'avait pas fait fortune, sans

doute, mais il gagnait son pain. D'ailleurs la gêne, à cinq ou six, paraît moins dure. Chacun rapporte à la maison le petit salaire de la journée ou bien l'aubaine de hasard, l'un gagne un peu tandis que l'autre chôme, et, au bout de l'année, tout le monde a vécu sans trop de peine, prenant un peu moins que sa ration normale sur la masse commune, les gros appétits vidant les fonds de plats, achevant les croûtes qui traînent, les habits rapiécés passant de l'un à l'autre et la tendresse qu'on se porte donnant confiance à tous.

La famille habitait boulevard Montparnasse. Eugène partageait son temps entre l'atelier Cabanel, où il avait repris sa place, et son métier de dessinateur de vignettes. De 72 à 73, il avait trouvé du travail chez un imprimeur lithographe qui devait devenir très célèbre comme peintre d'affiches, et qui s'appelait Jules Chéret. Il faisait aussi des petits tableaux qu'on vendait de droite et de gauche chez les voisins, les amis, les relations commerciales du père. A l'Ecole, il travaillait avec conscience, très attentif aux leçons du professeur. Très peu de traces en lui de cette indépendance intransigeante propre à la plupart des grands artistes de son siècle, de l'Ecole de Barbizon aux Impressionnistes en passant par Daumier, Courbet et Manet. C'était un garçon très fier, très droit, très noble, et d'une ardente volonté, ainsi qu'en témoigne le premier portrait de lui qui nous soit parvenu, mais très modeste, et même un peu candide. Peut-être n'aimait-il guère la manière de Cabanel - je n'en jurerais pas ! - - Mais il était convaincu que cet homme considérable en savait bien plus long que lui, et quand il traversait le pont pour aller contrôler, chez

les vieux maîtres, les enseignements qu'il en recevait, il ne pouvait que constater qu'on lui apprenait à composer comme ils composaient eux-mêmes. Il ne savait pas encore que la " composition n'est qu'un ordre logique que notre esprit doit découvrir lui-même dans le monde pour imposer plus sûrement aux autres hommes les conquêtes de son émotion, et que la flamme intérieure l'organise spontanément comme elle met dans les formes vivantes le geste adapté à sa fin. Il devait bien commencer à s'apercevoir que, dépourvue de cette flamme, la composition d'école est un vêtement sur du vide, puisqu'il allait droit au plus fort, au plus généreux, à celui dont les toiles paraissaient naître toutes seules du plus profond de la nature, entraînant dans un rythme sûr ses mouvements, ses formes, ses couleurs, toutes ses voix qui se marient. " Je regarde en bas comment le tableau commence, et en haut comment il finit : c'est à Rubens que je dois d'être peintre ". (i).

(i) Jean Dolent — Maître de sa joie.

Premier portrait d'Eugène Carrière.

C'est à d'autres aussi sans doute. En présence d'un grand artiste, l'artiste ne s'analyse guère. 11 en reçoit une impression totale, une sorte de flot obscur monte en lui, des sens au cœur, du cœur à l'âme, il est comme un bel animal enivré des odeurs mêlées, des murmures, de la fraîcheur des sources et des bois. Il faut l'éclosion de l'esprit pour qu'il perçoive, sur ce flot intérieur qui a nourri sa nature pendant toutes ses années de préparation et d'accueil, de larges fleurs épanouies, et pour qu'en remontant jusqu'à leur racine cachée il reconnaisse le sol où elles ont poussé. Successivement Rubens, puis Chardin, puis les Vénitiens, puis Vinci, Velazquez, Rembrandt sont venus mystérieusement éclore à la surface de Carrière, tantôt presque seuls, tantôt confondus, puis peu à peu voilés comme une source souterraine, reculant dans le souvenir pour laisser sa personnalité grandissante croître de plus en plus et les recouvrir de son ombre.

Si l'on s'en rapporte à ses plus anciennes esquisses d'atelier (i), petites toiles sombres, sujets et tons d'école, mais étrangement larges, aisés, comme aérés, guerriers nus, prophètes drapés, femmes suppliantes, on s'aperçoit que c'est Michel-Ange qui l'impressionna surtout à cette époque. Ce sont des attitudes nobles, un peu forcées, un peu dramatisées, des torses herculéens, des raccourcis puissants qui font saillir les muscles, des fonds,' des ciels de tragédie. Ces toiles ne sont pas sans force. La couleur, bien qu'un peu sale est sobre, relevée ça et là de bleus, de gris, de roses qui font pressentir un vrai peintre, le modelé est volontaire, le dessin

(i) Collection Ernest Carrière.

Panneau décoratif

sûr et décidé. Son concours de Rome, peint en 76 --Priam venant réclamer à Achille le corps d'Hector (hélas !) — , s'il ne dépasse pas de beaucoup, au premier abord, la bonne moyenne des compositions de ce genre, est plus intéressant dès qu'on le regarde de près.

L'horizon est d'un de ces sombres bleus dramatiques que Delacroix affectionnait, le groupe est d'un suréquilibre, Priam prosterné est décrépit et touchant à souhait, Achille très dur, très beau, très lugubre, très fort, et, sur son pied qui repose à terre, le ruban qui noue la sandale fait courir un gris tout à fait rare.

Cabanel, quand il vit l'esquisse de Carrière s'écria :

" Vous avez le prix! " Bien que classé premier pour l'esquisse, il ne l'eut pas. Ce fut un certain M. Wencker qui l'obtint. Il y avait avec eux, en loge, MM. Bastien-Lepage,

Dagnan-Bouveret, Dantan, Courtois, Chartran, Debat- Ponsan, futures gloires de salons.

Il est curieux de comparer ces compositions d'école aux toiles ou aux esquisses du même temps ou des années

Étude d'atelier.

antérieures, qui n'étaient pas faites en vue de la préparation d'un concours. Carrière, bien qu'il ne pût pas toujours empêcher le germe de sa vraie nature d'apparaître furtivement de temps à autre, restait malgré tout un élève sage parmi les mieux doués dès que la toile devait passer sous les yeux d'un professeur. Il fallait vivre, forcer les portes des expositions, tâcher de décrocher quelque médaille, surtout justifier auprès des parents qui avaient jusque-là fait pour lui beaucoup plus qu'il n'avait fait pour eux, la décision qu'il avait prise d'être peintre. Le père était un homme positif, il n'eût sans doute pas compris qu'un succès durable et valable pût attendre son fils en dehors des sanctions officielles. Carrière, de son côté, hésitait d'autant moins à les solliciter qu'il n'avait pas encore choisi sa route et qu'il parvenait à l'âge ou l'instinct juvénile, entamé par l'esprit d'analyse, chancelle et risque de sombrer. Mais Carrière aimait déjà, plus encore qu'il n'aimait la peinture, la rue, la campagne, le ciel. Il aimait déjà entraîner ses amis, son jeune frère vers les coteaux couverts de feuilles qui bordent la Seine et la Marne, et demander à la vraie nature vivante la raison des poèmes profonds qu'elle inspira à tous les maîtres qu'il aimait. Les bois, les soirs, lui révélaient les peintres de 1830; les sommeils écrasés des hommes et des bêtes, la fuite des sillons sous le soleil, l'ombre que versaient les feuilles lui faisaient comprendre Courbet; et toute la douceur du monde, aux heures apaisées où la diffusion de la lumière fait entrer dans le corps des arbres la terre et l'air, l'eau suspendue entre l'air et la terre, toute la douceur du monde répandait sur son âme ardente l'âme

Projet de couverture pour un Catalogue.

douce du vieux Corot. Dès 1874, si l'on en croit un Premier Miroir dont le sentiment a la limpidité d'une ombre de fleur sur une eau claire, il avait été touché par les vastes élégies peintes du grand poète des nuées et des ciels de France. La Nymphe Echo, du Salon de 1881, porte encore la trace visible de cette pure et beinfaisante action.

Ainsi Carrière, entre l'atelier, les champs, la ville, loin de disperser ses efforts, les concentrait. C'est un obscur travail qui nous débarrasse des plantes parasites et fait fleurir en nous les plantes saines, et notre raison n'est qu'une conquête incessante des trésors qui s'accumulent peu à peu dans notre inconscience. Ce qui fait la certitude des uns fait le doute et le tourment des autres. Parmi les matériaux confus que l'exemple des hommes et l'exemple des choses font nécessairement entrer en nous, un instinct fort sait découvrir sa nourriture, un instinct faible ou dévié ne sait trouver que des poisons. Carrière, à son insu d'abord, choisissait bien. Il n'est peut-être pas un peintre en ce siècle, qui ait su à ce point nouer en lui, pour l'incorporer à son être et le restituer dans son action, le triple enseignement des hommes du passé, des hommes du présent et de la nature éternelle.

Mais cet enseignement ne peut jeter de solides racines que dans nos émotions vivantes. Ce sont les événements de leur vie qui en révèlent le sens et la direction à ceux qui sont faits pour sentir en elle autre chose qu'un enchaînement de circonstances extérieures. Carrière, après six années de travail paisible et de tranquillité matérielle, allait de nouveau toucher au fond même de l'existence et y ramasser pour l'avenir, à plein cœur, la force et le désir de l'exprimer. En 1877, il rencontra une très belle jeune fille,

grande, avec un visage calme et brun, toute une puissante vie passive émanant d'elle comme la fonction même de son être. Il l'épousa. Elle était encore plus pauvre que lui. Il ne songea pas un instant â imposer au père et à la mère une charge déplus. Il était homme de décision rapide. Il avait fondé une famille, il accepta delà nourrir. Les deux jeunes gens partirent pour Londres où Carrière espérait trouver du travail.

La mer, qu'il n'avait jamais vue. Le balancement d'une masse profonde, faite d'un seul bloc continu, et qui n'a pas d'autres limites qu'un cercle tracé par l'infini du ciel. L'effacement, l'apparition graduels, selon que le rivage s'éloigne ou se rapproche, d'une même ligne confuse qui est à la fois la terre, l'espace, l'eau. La sensation que l'univers n'est fait que de densités différentes et que, de l'une à l'autre forme, il n'y a rien d'interrompu. Une campagne baignée de vapeurs bleues, la rumeur d'un océan d'humanité, de grandes formes immobiles, lointaines et comme suspendues en l'air quand les clartés illuminantes venues on ne sait d'où traversent le brouillard fumeux, le silence des prairies au milieu des parcs, le fleuve où roulent le tumulte et la nuit sous le sang vaporisé des brumes. Il aimait. Il vivait cette heure de réceptivité sans limite où l'homme se sait réellement la sensibilité même et la conscience de l'univers. Il quittait les douces campagnes de France, leurs jolies lignes simples, Paris, la ville claire, ses ciels légers, tout une tendresse subtile répandue dans l'air et les choses. La mer, la grandeur des falaises, le drame des nuées, la poésie de l'Angleterre, tout cela dût entrer en lui avec une force

R.y-JiA,

La Bohémienne

singulière. D'ailleurs, il devait visiter, pendant ses heures de loisirs, le British Muséum, pour lequel il n'était peutêtre pas encore suffisamment préparé, et surtout la National Gallery, où Turner l'enchanta. Il en revint, plus tard. Mais, tout imprégné qu'il était alors du brouillard lumineux de Londres, son œil ne pouvait pas encore aller chercher, derrière le voile changeant qu'il étend sur les choses, les plans arrêtés qui nous disent leur vraie nature, leur logique, et les rapports qu'elles ont avec nous. Le magicien ne lui donna pas le temps de se reconnaître. Il l'emporta sur son char de lumière, il l'entraîna dans son monde chatoyant et mobile, parmi

ses tourbillons d'atomes errant dans une étendue trouble où l'air entre dans l'eau, l'eau dans l'air, où l'air et l'eau font trembler, dans l'opale du prisme, des rubis et des émeraudes. Peut-être même le conduisit-il, par le chemin de rayons qui traverse la brume et la poussière, jusqu'aux visions mystérieuses qu'eurent de la forme et du visage humain les deux héros de la Hollande et de l'Espagne ?

Croquis.

Carrière n'aurait-il pas puisé aux sources de la méditation anglaise, dont l'esprit de Velazquez et l'esprit de Rembrandt hantent toujours l'expression picturale, cet amour des silencieux passages et des volumes tout puissants apparus dans les demi-ténèbres, qui va désormais pénétrer sa vision des choses ?

Tout se tient. Ce fut là sans doute un des éléments fondamentaux dont les combinaisons sans cesse mouvantes et modifiées façonnaient peu à peu sa personnalité. C'est probablement beaucoup plus tard que Carrière sut retrouver en lui l'empreinte de la nature anglaise. Pour le moment, il s'agissait de vivre. Il chercha, dans l'indifférence de la foule où les sources sont aussi difficiles à trouver qu'au milieu du désert. Il recommença ses courses d'avant la guerre, d'éditeur en éditeur, avec la circonstance aggravante qu'il ne savait pas un mot d'anglais et avait à nourrir un être qu'il n'aurait pu voir manquer de pain. " Ce qui m'a sauvé, disait-il plus tard, c'est qu'il y avait chez moi, dans ma jeunesse, beaucoup d'animalité, de force animale" (i). Heureusement. Il vécut ha six mois terribles avec des ressources infimes, dont la moyenne ne dépassa guère 20 fr. par semaine. Ce n'est pas qu'il eût été éconduit de partout. Il avait même trouvé du travail chez un éditeur connu, Marcus Ward, qui imprimait pour les écoles des dessins tirés de l'Ecriture. Ces dessins étaient payés 5 guinées, et, à un moment donné, il en eut vingt à faire. Seulement, il n'avait rien pour acheter du papier, rien pour acheter des crayons. Tout le monde

(1) Gabriel Séailles. — Eugène Carrière.

était parfait pour lui, ou le recevait avec cette considération spéciale que les Anglais, naturellement hospitaliers, témoignent aux artistes. Mais il n'avait rien pour s'acheter un vêtement correct, rien pour manger un morceau, le matin, afin de ne pas défaillir avant le souper où on l'invitait pour le soir.

Tout de même, il lit face avec une sorte d'héroïsme aux prévenances dont il était l'objet. 11 connaissait la respectabilité anglaise, il savait qu'on n'a pas beaucoup de considération, dans le commerce britannique et dans les autres — pour ceux qui dépendent du travail qu'on veut bien leur donner, et il jouait son personnage avec un merveilleux aplomb. Le soir, parfois, on le retenait jusqu'à minuit, et quand on s'excusait de lui avoir fait manquer son dernier omnibus: "Je prendrai un cab à la station ", répondait-il. Il en avait pour trois heures à rentrer au Cristal Palace, près duquel il habitait, au travers des quartiers sinistres et du brouillard. Il aimait ça, d'ailleurs, et jamais il ne lui arriva la moindre aventure

Étude.

fâcheuse. A Paris, quelquefois, il passait la moitié de la nuit à faire le tour des fortifications....

Au commencement de 1878, Carrière revenait en France. Il rapportait d'Angleterre de belles visions dans son souvenir, une énergie malgré tout intacte, accrue peut-être, mais pas un sou. A Paris, le courant des commandes était interrompu, la maison du père trop étroite pour abriter le jeune couple, d'autant plus qu'un enfant s'annonçait. Que faire ? Carrière s'installa avec sa femme dans un étroit logement de la rue Borromée, au fond de Vaugirard, un quartier triste, un quartier de pauvres, lointain. De ci, de là, il 'essaya de rattraper quelques commandes. C'était un de ces temps d'Exposition où tout double de prix, où la vie paraît plus pénible à agir au milieu du mouvement et de la joie des autres. Carrière ne sortit pas de sa demi-misère.

L'enfant vint, le premier enfant, la première des grandes joies, mais avec lui la première forte notion des responsabilités de la vie. C'était là un événement bien fait pour accroître sa résistance, sans doute, mais pour éveiller en même temps dans sa nature restée jusque-là assez insouciante, l'angoisse des lendemains. Cette année, si radieuse pour qui a les moyens de choyer la mère, d'élever l'enfant dans un nid douillet, de guetter son premier sourire à la lumière et à l'espace, fut triste au fond du petit logement noir où l'air entrait à peine. Il y a une étude de ce temps-là - - la Nourrice - où l'on voit la femme en corset, les épaules et les bras nus, tendre le sein au petit être. Une chaise de bois, une cuvette à terre, un poêle pour tous les besoins du ménage, le chauffage, la soupe, l'eau tiède,

quelques loques au mur... Année triste, apprentissage dur de la vraie vie d'homme qui s'ouvre. Ce n'est pas assez. Sa vieille mère meurt, épuisée d'avoir tant travaillé, d'avoir porté, nourri, élevé tant d'enfants, elle s'en va sans bruit, douce, résignée, comme elle fut toute sa vie, avec un grand beau visage triste dont Carrière avait voulu envoyer l'image à son premier salon, deux ans auparavant. C'est en parlant de ce temps-là que sa voix se brisait... Sa mère, sa pauvreté !... " C'est le souvenir de ma jeunesse qui m'a sauvé, me disait-il. Quand ma sensibilité faiblit, je reprends pied dans le souvenir de mes années misérables. C'est en pensant à elles que j'accueille ceux qui viennent me dire leurs peines... C'est pour cela que j'aime les pauvres bougres ".

Ce premier envoi, d'ailleurs, ainsi que les deux qui suivirent — en 77 un portrait de petite II 1 le, en 78 un portrait d'homme — était passé inaperçu. C'est seulement en 70 que Roger-Marx remarqua sa.Jeunc-Mèrc, que Carrière eut d'ailleurs le bonheur de vendre — 800 fr. au Musée d'Avignon. C'était la première somme raisonnable que lui rapportait sa peinture. Ce fut pour lui - - pour ceux qui l'aimaient - une grande joie. Le soir du succès, j'imagine que sa forte gaîté dût emplir de ses éclats le petit logement de Vaugirard, et que le lendemain il entraîna sa femme et son plus jeune frère, qui vivait la moitié du temps avec lui, dans l'une de ces énormes balades d'où tout le monde rentrait éreinté, mais avec huit jours de soleil dans les yeux, d'air et de fraîcheur dans le sang. Vivre, vivre de son travail, que la femme eût assez de pain pour lui faire du lait, assez de repos pour pétrir les os et la chair du second enfant qui viendrait bientôt,

son ambition n'allait pas au-delà. Carrière à cette époque, était encore le bon ouvrier d'art, heureux de vivre, malgré la vie pénible, plus heureux encore de travailler, malgré le peu d'argent que lui rapportait son travail, mais très modeste, un peu timide, et qu'eût bien étonné celui qui fût venu lui prédire ses succès futurs. Il faisait de la bonne peinture, appliquée, patiente, d'une pâte ferme et suffisamment savoureuse, d'un dessin très serré, des tableaux en équilibre, adroitement composés, avec un soupçon de gravité et de tendresse où, quand on connaît leur auteur, on peut découvrir la toute première aurore de son génie. Mais ils ne renversaient rien, il était très naturel qu'au moment où il les signait il concourût au prix de Rome et que le salon l'accueillit. La forte éducation classique qu'il s'était faite lui-même, par le Musée de S'-Quentin, le Louvre, le Musée de Dresde, le National Gallery, le British Muséum, --plutôt qu'il ne l'avait reçue de l'Ecole, où on ne sait en donner que le vernis et la façade — sa forte éducation classique l'empêcha longtemps de découvrir en lui ce qu'il devait être plus tard, un révolutionnaire, — c'est-àdire un homme qui revient, à travers l'incompréhension du temps et la routine, à la vraie tradition humaine. Cela valut mieux pour lui, peut-être. Il ne brûla pas sa jeune force à l'enthousiasme des littérateurs et des snobs toujours prêts à briser des ailes en imposant un succès trop rapide à ceux qu'ils découvrent ou croient découvrir dans la foule. Quand il se révéla ce qu'il pouvait et voulait être, l'art officiel et le public eurent très peur. Mais il était trop tard ! Il était maître de la place, ses médailles empêchèrent les jaloux et

les sots de le jeterTpar dessus bord. Et plus tard, quand vint la vraie gloire, la vie l'avait trempé, il avait passé l'âge des vanités débilitantes, il put la regarder en lace et accepter sans faiblir la haute et rude tâche humaine qu'elle impose à ses élus.

L'aubaine du premier tableau vendu avait paru écarter un moment la malchance. Carrière, de 80 à 84, tout en continuant à exposer régulièrement, travailla pour un céramiste. 11 couvrait les plats et les tasses de jolis tons transparents, Irais et fluides — têtes de femmes, têtes d'enfants — où commençait às'aiiirmer l'influence du

maître qui l'attirait surtout à cette époque là. Beaucoup plus, à vrai dire, par ses qualités de surface, que par ses apports essentiels. Velazquez ne semble avoir été à ce moment, pour Carrière — comme il l'est toujours resté pour la plupart de ceux qui se figurent le comprendre - - qu'un virtuose de la

L'enfant à la collerette.

couleur. Entre 80 et 85, Carrière va signer un grand nombre d'études ou de portraits d'enfants, figures de face, œil mystérieux, auréoles de cheveux blonds, fraises tuyautées autour du cou, symphonies aériennes de gris, de roses, rubans ayant la fraîcheur des pétales, fonds de perle, traînées d'argent. Il déployait dans ces fantaisies délicieuses, qui eussent pu lui rapporter gros s'il avait voulu — ou pu — continuer dans la môme voie, une virtuosité étonnante. Il possédait son métterkiond, et c'est l'habileté du grand Espagnol qui dût surtout séduire cet habile. Avec un mouchoir, un peu de crêpe ou degaze,unbout de papier, n'importe quoi, il avait fabriqué la collerette de l'enfant. Comme il n'avait pas de dentelles, il en inventait une, et le ruban, le collier de corail, la tache rose ou rouge qu'il fallait sur la robe ou les cheveux, il l'y ajoutait après coup, de chic. Quel héroïsme il faut, quand on possède une adresse pareille, pour l'oublier, et pour reconquérir, à force d'amour pour la vie et de respectpour ses leçons, une seconde ingénuité ! En 82, ■ il habitait rue Lacharrière derrière l'Eglise Saint-Ambroise, et avait pris avec lui son père et son frère Ernest, -- Carrière tout en peignant encore des porcelaines, travaillait pour un marchand de meubles Louis XV — sujets Watteau, Régence et Pompadour ! — et gagnait sa vie, assez bien. Un deuxième enfant était venu, déjà se constituait le noyau de cette grande famille à laquelle il allait bientôt demander exclusivement de lui révéler ce qu'il pressentait en lui-même. Il exposait toujours régulièrement au Salon, sans grand succès d'ailleurs, bien qu'après Roger-Marx d'autres critiques d'avant-garde, Frantz-

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S W es

Jourdain entre autres, puis Jean Dolent, eussent mentionné ses envois. Il fallut attendre 84 pour qu'avec son Enfant au chien, une délicieuse figure velazquezienne, il obtint une première mention.

Est-ce l'essor définitif ? Pas encore.

Il ne vend rien, il ne travaille plus pour le céramiste, ni pour le marchand de meubles. Son père meurt, encore un gros chagrin par dessus les soucis d'argent. Trois enfants sont déjà là, un quatrième en route; la mère, malgré sa puissance de résignation, a des heures de découragement, elle ne peut venir à bout de son Étude,

labeur. Carrière fait

son métier d'homme pauvre, bravement, mouche celui-ci, débarbouille celui-là, fait mitonner la soupe du troisième, essuie des yeux de la main droite, berce un petit lit de la gauche, passe des nuits de veille quand l'un d'eux a la

fièvre ou tousse, quand la maladie visite l'un après l'autre les berceaux trop pressés. Promiscuité asphyxiante et qui risque d'énerver les plus fortes âmes. Carrière, lui, y découvrit les sources de son héroïsme et toute sa raison d'agir.

Conquête lente. Il ne faudrait pas s'imaginer que Carrière ait immédiatement compris, du jour où il vit sa jeune femme donner le sein à son enfant, que ce spectacle réputé comme le moins instructif et le plus banal de tous les spectacles, pût le conduire à découvrir d'infinis horizons, le royaume profond des idée générales, et à réunir tous les hommes dans sa propre humanité. Il était encore imbu de bien des préjugés d'école, le monde lui apparaissait surtout comme un décor extérieur qu'il s'agissait de restituer pour la joie des yeux et la distraction des esprits, et non comme le trésor où nous puisons, de tous nos sens ouverts, à la fois la révélation de nos réalités intérieures et les moyens de les traduire. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'étudier sa production à ce moment-là.

Toutes les lois qu'il laisait le portrait d'un enfant, il éprouvait encore le besoin de le déguiser. Une collerette autour du cou, un petit chien sous le bras, un plateau à la main, un verre, un pot, un fruit. Et ce n'était pas le geste de l'enfant pour saisir l'objet qui conduisait Carrière à le laire entrer dans sa toile. Ils étaient seulement des accessoires harmoniques. L'enfant posait. 11 s'agissait d'en faire un portrait de façade, qui plût au public et qui rendit fiers les parents. Quant au peintre, il trouvait sa joie dans une mise en toile équilibrée, un joli arrangement, une belle harmonie de tons.

Même quand il regardait autour de lui, quand il voyait les petites formes maladroites errer dans la pauvre lumière de son logement, c'est l'anecdote qu'il cherchait encore, et

Portrait d'enfant.

l'anecdote exceptionnelle. Sa toile de 85, V Enfant malade, est particulièrement significative à cet égard. Carrière a déjà le besoin de l'intimité, il n'en a pas encore le sens. Il faut un événement d'exception pour exalter son sentiment

et amorcer son intérêt. Il faut qu'un bébé souffre, que sa mère lui soit tout à fait nécessaire, que tout le petit monde qui vit autour de lui s'étonne, que quelque chose d'inattendu soit arrivé dans la maison, pour que l'artiste s'intéresse, après le père, et qu'il commence à apercevoir, grâce à sa propre inquiétude, le lien étroit qui attache l'enfant à celle dont il est sorti. Ce n'est que peu à peu qu'il découvrira que ce lien existe, aussi fort, dans le simple allaitement, dans un simple baiser, un simple geste machinal, une simple présence distraite. A mesure que les scènes qui lui révéleront le rapport de la mère à l'enfant deviendront plus banales, plus quotidiennes, plus dépourvues de tout aspect exceptionnel, il le sentira et l'exprimera avec une intensité, une profondeur, une intériorité accrues. Pour le héros, toutes les minutes qui tombent enferment l'infini du monde, l'infini du sentiment.

A étudier cette grande toile de 85, la première de lui qui ait conquis - rétrospectivement — la célébrité, on peut s'étonner du succès relatif qu'elle eut. Ses vraies qualités intérieures — les plus difficiles à voir — c'est la volonté qu'on y lit, la grande pureté de cœur. C'est par là, sans doute, qu'elle frappa les critiques d'alors. Le public y vit une anecdote d'un sentimentalisme suffisamment suggestif. Les professionnels furent frappés par les qualités de composition extérieure qu'elle révélait, qualités qu'ils apprécièrent d'autant mieux que rien dans la couleur, un peu terne, désunie, et sans parti-pris, n'était fait pour les effaroucher. Benjamin-Constant, alors à l'apogée de sa fausse gloire, eut pourtant le mérite d'y trouver autre chose que des

L'Enfant au Chien

dons de peintre à succès. " Pas un de nous ici, lança-t-il à un jury d'autant plus pénétré de sa valeur qu'il était plus incompétent, pas un de nous n'est 1.... de dessiner une tête comme ça". Et il lui fît avoir une troisième médaille.

Succès plus appréciable encore.

L'état acheta le tableau — 1.800 fr. !

Hélas! le pauvre peintre nen vit pas le premier sou. Un créancier " cruellement idiot " fit tout saisir. "Il me resta ma médaille, écrivait-il à Jean Dolent l'année suivante.

Total 260 fr., j'avais 300 de cadre à payer.

Heureusement le prix Bashkirtseff me tomba des nues, le

Etude

pus payer mon

terme ! Cette année je n'ai rien, mais mon tableau me restera. Je pourrai meubler mon atelier ! Tout ça, cher ami, pour dire que des personnages qui étaient prix de Rome à 25 ou 28 ans et décorés à 30 ou 35 ans, et qui parlent

de leurs misères supportées pour l'amour de l'art, ont peutêtre tort de me trouver pressé à 37 ans de donner du pain à mes petits " (1).

Trente-sept ans ! 11 est peu d'artistes qui, à cet âge là, ne soient définitivement orientés. Carrière, lui, cherchait encore sa route. Rien en somme chez cet homme mûr, et de très grand talent, rien qui pût faire soupçonner un vrai, un exceptionnel génie. Ses lettres de la môme époque n'ont, elles aussi, qu'un intérêt anecdotique. Le puissant esprit que ses tableaux et ses écrits antérieurs révéleront, n'y paraît pas. A trente-sept ans, précisément, Raphaël et Watteau s'en allaient, à trente-sept ans Velazquez avait déjà signé ses grands portraits équestres et Rembrandt sa Ronde de Nuit, Titien, Rubens possédaient la force et la gloire. Le génie de Carrière fût bien plus lent à naître. Je ne pense pas qu'on puisse citer dans toute l'histoire de la peinture, un plus magnifique exemple de ce que peut faire la volonté. Il découvre lentement son instinct, un peu sourd et dissimulé à l'origine, et, parjui, arrive à conquérir pas à pas, rouage après rouage, dans un effort continu, infatigable, et pour lequel toutes les joies, tous les désastres, toutes les secondes bonnes ou mauvaises qui font la trame de la vie furent un encouragement, l'intelligence la plus maîtresse d'elle-même que le xix' siècle ait probablement connu. Ceux qui ont approché Carrière ne me démentiront pas.

Au mois de décembre de cette même année 85, six mois après son grand succès, le croup enlevait en quelques jours

(i) Eugène Carrière. — Loc. cit.

le second des enfants de Carrière, un petit garçon de six ans. Je pense que ce fut là l'événement de sa vie qui contribua le plus à orienter son évolution future. N'est-ce pas Hérodote qui fait dire, à un ho mine qu'on interroge sur sa vie : " Je n'ai pas le droit de prétendre que j'ai connu la douleur, n'ayant jamais perdu d'enfant ".

Il faut avoir vu cet espoirvivant qu'est l'enfant sombrer tout-à-coup, laissant un trou noir à sa place, il faut avoir senti la vie se retirer de votre vie, pour se douter des sources inconnues que la douleur peut Etude,

faire sourdre en

nous. Il n'est pas vrai de dire que la douleur féconde, elle laboure. Quand elle est passée sur elle, notre sensibilité en reste si profondément renouvelée qu'elle nous ouvre

tout entier aux appels des hommes et des choses. On sent comme des lames de fond, des vagues noires monter de soi, et dont le sommet s'illumine de compréhension et d'enthousiasme toutes les fois qu'ils sollicitent notre fraternité ou notre amour.

Carrière sonda jusqu'au fond sa blessure, il vit que tout le drame est près de nous, qu'il est en nous, que nous l'agissons toute la vie, que l'horizon ne se rapproche pas quand on marche toujours sur lui, et qu'il nous suffit le matin, au réveil, d'ouvrir les paupières pour trouver à portée de la main une forme capable de nous révéler toutes les formes. Puvis de Chavanes répondait, un jour, à quelqu'un qui lui décrivait un coucher de soleil sur l'Amazone : "J'ai vu le soleil se coucher sur la Loire. J'ai vu tous les couchers de soleil". Carrière s'aperçut qu'en regardant vivre ses enfants et sa femme, il comprendrait toute la vie de tous les hommes. N'écrivait-il pas, plus tard, sur elle et sur eux, et sur lui-même — ces lignes en qui toute son œuvre est concentrée : "Elle est présente avec eux dans toutes les œuvres de son mari, forte et résignée, confiante dans l'espoir enthousiaste, elle accompagne dans un silence actif les efforts renouvelés, déçus sans étonnement et continués avec les joies que donne un amour de la vie que le succès a laissé intact. La force, cette vertu de la nature qui donne et ne demande jamais, fut le spectacle de ce peintre qui se croyant dans la solitude avait trouvé toute la puissance de la vie résumée dans ce qui l'entourait. Il connut l'héroïsme qui s'ignore et dans le spectacle toujours nouveau et pareil de la vie qui se transforme, l'éloquence

L'Enfant malade.

des belles révélations, des gestes directs et des sentiments vrais.

Il dut y puiser le mépris des choses sans raison, riche d'un temps que personne n'estimait, il put en jouir. Quelle est la part de chacun dans cette vie? 11 est difficile de le dire, tout cela est si lié que rien ne peut en être distrait. Ainsi, la nature collabore avec nous, notre bonheur est d'y consentir ".

Sa femme, ses enfants, lui-même, plus tard quelques-uns de ses amis, la ville, la plaine, le ciel, et aussi tout ce qui relie le présent au passé par la chaîne du souvenir, tels allaient être désormais les modèles de Carrière. De plus en plus il devait fuir tout ce qui ne constituait pas la substance même de son existence, tout ce qui n'était pas pour lui l'occasion d'une joie, d'une souffrance, tout le décor artificiel du monde qui s'éloignait de ses regards sans même qu'il songeât à lui, par la seule action des certitudes qu'il puisait au cœur de la vie essentielle. Afin de s'exprimer, il allait vivre.

Le mystère s'ouvrait dès les frontières de son être. 11 regarda autour de lui, à côté de lui, à ses pieds. Il vit trois pièces étroites où errait une lumière sombre. Il vit une lemme dont la tête était inclinée, le bras replié pour soutenir un petit être, une joue contre une poitrine. Autour, d'autres petits êtres essayant leurs pas, essayant leurs gestes, sollicitant à tout moment l'attention, le secours de la mère, laissant un jouet pour un autre, très appliqués à leur besogne, lancés, de toute leur activité balbutiante, à la découverte du monde. Des coins noirs, où l'éclair d'un

cuivre, la lueur d'un verre révélaient des choses confuses, et la lumière sombre appuyée ça et là sur la rondeur d'un sein, deux mains nouées, un front luisant, une face levée dont les yeux ne se voyaient pas et qui pourtant regardait de toute son âme. Un mouvement obscur dans les demiténèbres, dont quelques saillies lumineuses révélaient le

Etude de mains.

sens. Il n'avait plus qu'à regarder, avec l'intensité d'une passion qui, loin de jamais s'épuiser, s'accrut jusqu'à la fin, et qu'à attendre, à toutes les minutes de sa contemplation, la vérité nouvelle qu'elle allait faire se lever dans le silence de son âme. C'est en suivant l'être humain du matin au soir de la journée, du matin au soir de la vie, qu'il allait découvrir les généralités les plus vastes dans les gestes les plus communs.

Il fallait, pour essayer de comprendre tout à fait Carrière,

avoir fouillé avec lui ces grands cartons qui traînaient dans tous les coins de l'atelier, remué la poussière de la table encombrée qui en occupait un angle, s'être imprégné de ces dix mille dessins envolés sur des feuilles blanches, du papier d'emballage, des factures, des lettres de faire-part, des marges de journaux, des prospectus, des cartes de visite ; il fallait avoir /// ces notes qu'il prenait à toute heure du jour, à toute occasion, pendant les poses ou dans l'intimité du cercle familial, ou en causant, ou à fable, à la promenade, ou sur les tables de café. Je l'ai vu, dans une minute de ferveur distraite, tremper son doigt dans un encrier pour confier une silhouette au papier qui traînait sur la table. Tous les gestes qu'il surprenait, toutes les attitudes qui lui révélaient une émotion nouvelle, toutes les coulées de lumière qui déterminaient un plan, il les arrêtait dans un dessin, fugitif, rythmé, mouvant, précis comme la vie. Son œuvre est là, des premiers pressentiments aux premières inquiétudes, des premières inquiétudes aux plus fortes affirmations. On la voit trembler au ras du sol comme une moisson qui se lève, pousser plus ferme, fleurir, fructifier, répandre ses grains autour d'elle. Têtes d'enfants, têtes de femmes, sinuosité ferme des bouches, taches des yeux, rondeur des crânes, lianes des bras enveloppants, mains, innombrables mains qui prennent, déposent, désignent, qui s'unissent ou se dénouent, s'étreignent, phalanges fermées, ouvertes, doigts écartés, doigts allongés, doigts au repos ou pressés les uns contre les autres, tendrement, comme des amis. Tout ce qui, dans les grands tableaux graves, dans les œuvres unes et sobres, fixera, en quelques plans sûrs, la

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L'Enfant au Verre

signification d'un groupe, d'un volume, tout est là en puissance, étudié, confronté, analysé, poursuivi jusque dans les élément les plus infimes de l'expression. Ces dessins

Croquis.

sont des confidences. Ils témoignent du respect avec lequel il attendait que la nature lui parlât, de l'attention qu'il apportait à suivre ses leçons les plus fugitives, de l'ardeur qui le soulevait quand, dans l'éclair de l'intuition, il saississait l'esprit des choses. Je pense qu'il n'existe pas, de

par le monde et dans aucune autre œuvre écrite ou dessinée, un trésor pareil de gestes, d'attitudes, d'expressions ramassées à même la vie, en pleine humanité agissante et non surveillée, vivant directement, sans autres intermédiaires que son corps, ses membres, son visage, entre les impulsions intérieures de ses instincts élémentaires et les mille objets qui les sollicitent. Pour Carrière s'ouvraient, à portée de la main, les sources de la vie. Tous les sentiments simples qui guident l'enfance, la faim, l'envie, le besoin de protection et de caresses, la curiosité, tout ce qui détermine les gestes des petits, tout ce qui fait se pencher sur eux les mères, tout est là, dispersé et n'attendant plus que la volonté et la prescience du génie pour s'organiser en symboles et confier aux hommes qui viendront la lui demander, la signification de l'existence.

L'esprit humain a passé, tout le long de l'histoire, par des alternatives d'ouverture et de fermeture, d'inquiétudes

qui se traduisent par des analyses poussées dans tous les sens de son activité, de certitudes que trahit un besoin de synthèse universel et victorieux de tout. Tout diverge aujourd'hui, demain tout convergera, et chaque période de divergence ou de convergence est une réaction que nécessite la période qui précéda.

Le xixc siècle a été caractérisé par une évolution si rapide qu'il offre, en raccourci, tout le rythme précipité des âges antérieurs. Synthèse mystique du romantisme, analyse expérimentale du scientisme, synthèse nouvelle où voudraient se confondre, dans l'unité de notre action,

Portrait d'Eugène Carrière.

le sentimentalisme du commencement du siècle et le rationnalisme de sa fin. A chaque époque le philosophe, le savant, l'artiste, venus des même sources, créés par les mêmes besoins, se cherchent les mains sur la route obscure, marchent les yeux levés vers la même lueur. Au spiritualisme vague de Cousin et deMichelet répondent l'animisme des vieux médecins, la croyance de Cuvier en la fixité des espèces, la lièvre sentimentale de Delacroix; au matérialisme de Taine, le mécanisme de Bùchner, le réalisme de Courbet et des naturalistes; au monisme actuel, la recherche de l'unité, de l'énergie et de la forme et l'équilibre esthétique où les hommes puiseront dans le monde extérieur les éléments de l'idéal et ramèneront sur la terre tous les dieux pressentis.

Carrière apparut dans la mêlée à l'heure où triomphait l'Impressionnisme. Sorti du mouvement matérialiste, il en avait tiré toutes les conséquences logiques en s'attachant à pousser jusqu'au bout l'analyse de la lumière et à décrire du matin au soir et d'un bout de l'année à l'autre les modifications imprimées à l'écorce du monde par les rayons qui nous l'éclairent. Tout en nettoyant notre esprit des vieux dogmes d'école, il nous restituait un univers étonnant de vérité superficielle, mais sans rythme, sans vie intérieure, sans lien avec les pressentiments d'une vérité générale à qui l'esprit humain doit sa continuité.

Deux mouvements, courts et partiels, allaient en sortir, l'un pour réagir contre lui, l'autre pour l'entraîner jusqu'à ses limites extrêmes. L'un s'appela le symbolisme. Il ne

voulut plus voir dans le monde des formes qu'un vague reflet de l'âme humaine où vivrait toute réalité. L'autre

Etude

s'appela le néo-impressionnisme. Il ne voulut plus admettre qu'un monde extérieur mécanique, dont tous les aspects

pouvaient se restituer par un procédé susceptible d'être scientifiquement formulé. L'un était la résurrection du mysticisme spiritualiste, l'autre l'éclosion du mysticisme matérialiste. L'un oubliait que le monde extérieur avait façonné l'âme humaine, l'autre que le monde extérieur n'avait de réalité pour nous qu'à la condition de passer au filtre de l'âme humaine. Ils oubliaient tous deux que l'âme humaine et le monde extérieur étaient faits de continuels échanges, d'incessants contrôles réciproques, d'aspiration vers l'unité.

C'est en même temps qu'eux qu'apparut Carrière, et c'est à lui qu'il devait appartenir, dans un effort puissant d'harmonie synthétique, de réunir le sentiment du romantisme à l'cbjectivisme matérialiste et de réaliser dans son œuvre l'accord mystérieux de la forme et de l'esprit.

Quel temps, et quel homme ! Tous les jours, des laboratoires, sortaient des faits nouveaux qui renversaient le dogme d'hier, les usines forgeaient du fer, la foudre portait la pensée, un immense va et vient de marchandises, de théories, de sang, unissaient tous les coins de la terre. L'évolution universelle passait du domaine de l'histoire dans le domaine de la vie, tout était en discussion, les lois du travail, les lois de l'échange, la nécessité de la paix, la nécessité de la guerre, une immense enquête confuse engagée sur tous les terrains à la fois divisait, égarait, dissociait les idées reçues, toutes les vieilles habitudes de la spéculation et de l'action. Un homme vint, qui regarda, dans une petite chambre obscure, une mère nourrir

Étude.

un enfant, et qui, dans l'éclair de cette vision, reconstruisit l'espoir et l'architecture du monde.

Par quoi cet homme était-il préparé à cette œuvre profonde ? Des deux côtés, il venait de petites familles bourgeoises, obscures, il n'avait reçu qu'une éducation élémentaire, assez désordonnée, il avait grandi dans un milieu qui s'intéressait peu aux idées générales, il avait même subi l'empreinte d'une école immobile et sans horizon. Mais ses parents, ses grands parents avaient travaillé pour vivre, d'un travail simple, mais non machinal, moyennement intellectuel. Ils avaient été tous mêlés aux luttes de leur siècle, ils avaient tous essayé, dans le long effort obscur des classes moyennes qui suivit la Révolution, de se dégager de la foule des pauvres gens, de conquérir pour leurs enfants un peu plus de valeur sociale. Professeurs, négociants, médecins de province, ils avaient à peu près tous appartenu aux groupes sociaux qui tentent de sortir un peu de l'automatisme général. Ils lui avaient transmis, par l'accumulation patiente et sans à coups de leurs humbles énergies, un bel équilibre nerveux, une force intellectuelle exercée, mais intacte pour n'avoir eu à résoudre, depuis des siècles, que des problèmes de médiocre difficulté. En outre, il avait eu la chance d'avoir un père positif.modeste, dépourvu de toute espèce de vanité bourgeoise et qui n'avait pas débilité par une instruction trop intensive, le cerveau de ses enfants. Tout jeune, Carrière avait lui-même partagé les destinées hasardeuses du siècle, il avait travaillé dur, d'un métier presque manuel, il avait connu l'extrême pauvreté, traîné vingt ans la gêne, il avait vu de près la guerre et avait

Etude de nu

accepté de bonne heure de lourdes responsabilités. Si, dans son ascendance et son éducation rien ne l'annonçait positivement, rien non plus ne s'opposait et tout concourait discrètement à ce qu'il devint un homme, peut-être même "un homme représentatif". 11 était né et avait grandi d'accord avec la moyenne du siècle.

L'Ecole des Beaux-Arts eût pu l'éteindre. Mais une flamme obscure et trop puissante l'animait. L'Ecole des Beaux- Arts le sauva. Il ne connût pas les théoriciens de café, les programmes fiévreux des jeunes gens à cheveux longs, l'aveugle intransigeance des groupes ennemis qui usent leur vitalité en querelles et n'ont pas le temps de regarder ce qui se passe en eux et autour d'eux. Il n'aima d'ailleurs jamais l'esprit de négation, qui se voue de lui-même à la stérilité. Il pensait que l'affirmation ^eule est féconde. " Quand je demande à quelqu'un mon chemin, me disait-il un jour, c'est pour qu'il me dise par où je dois passer, et non par où je ne dois pas passer". Il grandit seul, avec la foule autour de lui, il put recueillir dans le mouvement des rues et le calme des plaines les préparations silencieuses que ses ancêtres et son temps avaient accumulées en lui. Il écouta docilement ce qu'on lui dit à l'Ecole, mais sans en être entamé comme il l'eût été sans doute par des violences de pensée et de langage auxquelles ni son atavisme, ni ses visions, ni ses lectures, ni ses expériences personnelles ne l'avaient préparé. Son intelligence fut une lente, une patiente révélation. Parce qu'il acceptait les autres hommes, il fut lui-même. Il se borna à regarder, à travailler, à vivre, et il se trouva un beau jour qu'il

n'eut qu'à ouvrir la main pour que le fruit d'un siècle y vint tomber.

Il n'est pas douteux, nous l'avons vu, que la mort de l'enfant ait été pour Carrière l'occasion de sa première grande conquête sur lui-même. Héritier du Romantisme par la puissance pathétique du sentiment, il allait presque du jour au lendemain renoncer aux moyens d'expression chers à l'école pittoresque. Le drame exceptionnel survenu dans sa vie eût attiré plus encore vers l'exception un esprit faible, l'eût poussé à donner au monde le spectacle de sa détresse. C'est au contraire à dater de ce jour qu'il aborda le drame quotidien, ayant compris qu'il contient en virtualité tous les drames exceptionnels qui en sont les révélateurs. L Enfant malade est du Salon de 85, le fils du peintre meurt à la fin de cette même année, et la dernière toile nettement anecdotique qu'il ait signée - - le Premier voile — , est du Salon de 86. Elle était probablement aux trois quarts achevée quand l'enfant disparut. Elle est d'ailleurs fort belle, grave, avec un grand équilibre de masses, une lumière recueillie sur le groupe central. Mais elle fait encore appel à l'amour du conte moral, le seul qui frappe au cœur les foules en leur parlant de douleurs ou de joies attendues, très définies, entrées dans leurs habitudes, devant lesquelles elles savent d'avance qu'elles doivent répandre des pleurs. Après, ce sera bien fini. L'anecdote ne sera plus le but, mais le prétexte, le pathétique du sujet disparaîtra dans le pathétique éternel qu'un grand artiste obtient par l'accord des valeurs et des formes avec les grands sentiments simples dont ils sont la traduction. Carrière ne s'abaissera plus

vers la foule. La foule n'aura qu'à l'écouter, si elle veut monter vers lui.

La deuxième conquête que fit Carrière sur lui-même fut la suppression de l'accessoire. La troisième fut l'abandon progressif des harmonies superficielles.

Déjà, à cette époque, ont disparu des portraits d'enfants les petits chiens familiers, les jouets, les collerettes, et, presque complètement aussi les fruits, les fleurs autour des tempes, lerirede l'été associé au rire de l'enfance.

Plus il regarde ses enfants, plus il ne voit qu'eux-mêmes, plus il néglige ce

qu'on dispose sur eux ou autour d'eux pour qu'ils plaisent aux autres ou pour qu'ils se trouvent beaux quand ils se regardent dans la glace. Dans les portraits d'amis, — surtout dans les portraits de commande, parce qu'ils l'inté-

Etude.

ressent moins que ceux de ses enfants, parce qu'aussi le portrait de l'étranger exige de sa part une collaboration d'esprit difficile à obtenir — l'accessoire durera plus longtemps, le chien couché aux pieds du maître, le carton rempli d'estampes, le tableau pendu au mur et les beaux habits d'apparat, qu'on met quand on va poser chez un peintre. Il avait l'amour, il eut toujours l'amour des fleurs, des fruits, des belles formes circulaires, des belles matières chaleureuses à la caresse de l'œil et de la main, mais de plus en plus il aima toutes ces choses pour elles-mêmes, de moins en moins il consentit, quand un objet sollicitait son attention, à la disperser sur les objets voisins, Peu à peu, tout ce qui n'était pas la forme essentielle à évoquer s'évanouit à la façon du souvenir. On verra l'influence des grands peintres de la matière, très profonde au début, s'en aller lentement, se noyer comme une forme disparaissant sous l'eau. Les accessoires reculent au second plan, dans les coins noirs de la toile, une nature morte, panier de fruits, touffe de fleurs, un verre qui n'est plus même une tache, qui est un son dans la pénombre, cristallin, transparent... Dans la profondeur du tableau, c'est à peine si l'on verra trembler l'eau d'un miroir... Les vases, les assiettes, les bouquets, les livres, les bronzes qui çà et là remplissaient les vides dont il aimait à rendre la matière à grandes coulées savoureuses s'imprécisent, se perdent dans les fonds, ainsi qu'une fumée reprise par l'atmosphère. Des toiles de 85 aux toiles de 95 on peut suivre, année par année, leur effacement progressif, qui semble aussi nécessaire que la reprise d'une apparence par un élément éternel.

Pour juger du chemin parcouru, qu'on aille de son premier à son dernier portrait de M. Devillez, de 1887 à 1905. L'un est un sculpteur, avec le chien familier, la maquette du monument futur, le modèle qui se rhabille.

L'autre est un homme, poussant au premier plan sa vieille mère qui va bientôt le quitter et qui pose sa main sur la sienne pour lui dire sa confiance en lui. Dans le premier, où il y a tout, une dispersion d'ailleurs harmonieuse de formes, de couleurs, de sentiments. Dans le second, où il n'y a rien - - deux têtes, deux mains, — une concentration si forte qu'elle assure à ce groupe sévère la durée de l'esprit humain.

Un médecin a récemment accusé Carrière d'avoir un œil achromatique, c'est-à-dire impropre à percevoir les couleurs. Pour qui a suivi l'évolution de son génie, ce diagnostic

Etude.

ne laisse pas que d'être assez comique. Il est d'ailleurs la traduction pseudo-scientifique d'un préjugé très répandu, même parmi les peintres, et grâce auquel Carrière ne fut jamais accepté du grand public et fut toujours discuté par la plupart de ceux qui l'admiraient d'instinct ou allaient à lui pour suivre la mode. Ce préjugé consiste à croire qu'un peintre n'a pas le droit de voir une forme là où le spectateur ne voit qu'une couleur ou une association de couleurs.

C'est ce qu'on pourrait appeler le préjugé de la matière. 11 a permis de reprocher aux Grecs la sculpture chryséléphantine et la sculpture polychrome. On les accusait de colorier leurs formes. On accusa Carrière de ne pas colorier les siennes. Pourquoi ? Parce que les uns usaient d'une matière qu'on avait l'habitude de voir incolore et l'autre d'une matière généralement colorée. C'est dire qu'avec des caractères latins on ne peut écrire que du latin. Pourquoi ne permît-on pas à Carrière ce qu'on permet aux graveurs, aux dessinateurs, aux sculpteurs, la monochromie des gravures, des dessins, des statues ? C'est parce que jusqu'à Carrière on avait vu la peinture à l'huile servir d'instrument aux coloristes. Il fut victime des habitudes du public.

L'erreur est toujours la même. Le public, qui accepte la transposition gravée ou dessinée, et même, chose autrement audacieuse -- mais si ancienne ! — la transposition verbale, ignore encore que la peinture est un langage, comme la gravure, le dessin et le verbe lui-même, et qu'elle ne sert pas au peintre à représenter la nature telle qu'elle est, mais à dire sur la nature ce qu'il sent et ce qu'il pense d'elle.

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Carrière poursuivit sa route et confia au temps le soin de justifier son œuvre : " l'homme aime par habitude à vivre dans la confusion et passe sa vie à ruser avec la réalité. Dès qu'on lui parle d'une chose essentielle, il prend peur et

Croquis.

s'effarouche. Il se sent menacé dans son erreur qui est devenue sa seconde vie. Il lui faudrait tout recommencer, la force lui fait défaut... " (i ).

Carrière méritait d'autant moins qu'on l'accusât d'être atteint d'achromatisme, qu'il fut un moment en passe de devenir un très grand coloriste. Mais, pas plus qu'aucun

(i) Eugène Carrière. — Loc. cit.

d'entre les hommes, il n'eut la liberté de commander à son génie. Il faut suivre les pressentiments qui nous guident. Notre volonté n'est pas faite pour les contrarier, mais pour les seconder en écartant de la route qu'ils suivent tous les obstacles qui s'opposent à leur réalisation. Vingt ans plus tard, on eût couvert Carrière d'or, s'il eût consenti à refaire les délicieux portraits d'enfants qu'il signa de 1880 à 1890. L'eût-il voulu qu'il n'en eût pas été capable. Notre création, c'est notre vie. Aujourd'hui elle est différente de ce qu'elle fut hier, de ce qu'elle sera demain. Quand l'intervalle est de vingt ans, nous avons perdu la mémoire des passages qui nous ont conduit d'un échelon d'idée à un autre échelon d'idée. Nous sommes une unité vivante nouvelle qui se suffit à elle-même et qui parfois, bien qu'elle en soit sortie, éprouve comme une révolte vis-à-vis des anciennes unités vivantes qui l'ont précédée dans l'action.

L'évolution du génie de Carrière fut rigoureusement logique. Des toiles de 85 aux toiles de 1905, des harmonies de surface aux harmonies de forme, il y a tous les degrés intermédiaires. La couleur pâlit peu à peu, peu à peu la forme s'accuse. Du fond obscur de ses tableaux on voit monter la forme, on voit la couleur s'évanouir dans cette même obscurité. C'était le reflet fidèle de ce qui se passait dans son âme, que les masses et les volumes emplissaient d'images de plus en plus réalisées pour refouler dans le lointain du souvenir le chœur graduellement effacé des harmonies superficielles.

L'influence extérieure de Velasquez, à vrai dire, n'avait pas duré longtemps. Beaucoup plus tard, Carrière devait

se rencontrer encore avec le grand maître Espagnol, mais sur un tout autre terrain. Après 85 ou 86, il a définitivement renoncé aux virtuosités orchestrales. C'est toujours sur des formes de plus en plus profondément indiquées que les symphonies colorées vont jeter leur voile d'abord opaque, puis translucide, puis léger, aérien, subtil comme une pensée. A peine si la couleur survivra à la disparition des accessoires. Quelque temps encore on la verra nuancer les vêtements, agoniser sur les cheveux, les lèvres, après avoir abandonné les meubles, les cadres dans l'ombre^ les cuivres, les natures mortes, les fleurs atténuées.

Qu and le plan

sculptural apparaîtra, elle ne sera plus qu'un rapport entre les rayons et les ombres, elle ne. se manifestera plus, selon l'inspiration du jour, que par deux gammes monochromes, ou bien une nuée compacte pétrie de

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matière perlée et de cendre crépusculaire, ou bien un bloc d'or noir.

Il avait eu, entre 80 et 85, d'exquises mélodies colorées, des visages d'enfants saturés de lumière, auréolés de blonds, de roses et de gris, de rouges, d'ambres. Plus tard, le soir s'amassa sur ces visages éclatants. On eût dit qu'une onde intérieure brunissait d'or leur épidémie, déposait sur leurs lèvres un flot rouge, épaississait d'encre les yeux. Puis, à mesure que s'accentuait la construction profonde des figures, les mélodies s'anéantirent dans l'accompagnement des fonds.

Logis étroits où l'ombre rousse sature d'obscurité les frais visages, les fleurs, les fruits, les plus somptueuses étoffes, il orchestra vos sourdes harmonies, les hymnes presque silencieux qui murmurent dans vos ténèbres. Quand la lumière règne, les couleurs rayonnent autour d'elle, elles envahissent l'espace. Quand elle va mourir, les couleurs concentrent l'espace, les vagues de la nuit entrent en elles, en font des foyers presque noirs où dort toute la chaleur du soleil. Roses éteints, gris troubles, violets, rouges profonds, fleurs sombres. Les harmonies de Velasquez, les champs d'été trempés d'argent semblent s'être enfoncés sous une eau que son épaisseur rend obscure. Des sources de sang montent d'elle, troublent sa transparence, errent sous sa surface en nuages amoncelés. On ne sait pas, quand on se laisse pénétrer par ces harmonies mystérieuses, si celui qui les fit sortir de son cœur les avait recueillies avec ses yeux, autour de lui, ou s'il les avait entendues.

Etude

l'ierre lithographique originale

Quand on étudie la vision de Carrière, et que, parti du même point que lui, on marche à sa suite et jusqu'au bout dans la direction qu'il suivit, on s'aperçoit qu'il devint de plus en plus grand coloriste à mesure que sa peinture devenait moins polychrome. Carrière s'attacha à donner l'impression chromatique par la dégradation du ton dans la profondeur du tableau, la qualité et les rapports des noirs et des blancs dont les combinaisons allaient bientôt constituer toutes ses ressources orchestrales. Une teinte n'est rien par elle-même, elle emprunte toute sa valeur à la nature des teintes voisines et à la justesse des vibrations harmoniques qu'elle éveille sur notre rétine. Du noir au blanc, en passant par la gamme infinie des gris, on peut obtenir ces mêmes vibrations. L'accord entre deux teintes disparu, reste l'accord entre deux tons, le seul capable de modeler une figure dans l'espace, et c'est précisément là le but que poursuivait Carrière. Ce qu'il perdit en séduction, en abandonnant les couleurs, il le gagna en force, et tous les joyaux qui fleurissaient la surface de sa peinture, il les broya ensemble pour la sculpter en profondeur.

Un jour, dans son atelier, nous discutions sur le problème de la forme. Carrière avisa une de ses filles, vêtue d'un corsage voyant, et qui nous tournait le dos : « Voilà, dit-il, ce qui me frappe, quand je regarde là ». 11 appuya une main sur la tête inclinée, une autre main sur les épaules. Le corsage, la robe, la masse même des cheveux relevés, je vis tout disparaître, tout rentra dans l'ombre. Il n'y eut plus que deux plans lumineux, sûrs et larges,

et, au-dessus, une puissante rondeur pâle supportant la sphère du crâne.

La couleur n'est qu'un attribut de la forme. Elle amorce nos sens sur elle, elle nous permet de la suivre dans ses détours. Mais, quand nous pénétrons sous son écorce, nous tombons sur des plans arrêtés. Ce qui nous reste, c'est la forme. Elle s'installe dans notre souvenir avec l'indestructible puissance d'une réalité vraiment indépendante de nous-même. La couleur change avec la hauteur du soleil, les jeux de l'ombre, l'épaisseur de l'atmosphère ou de la vapeur d'eau, la disposition de notre œil. La forme reste. Elle est la vraie révélatrice de l'univers où nous vivons, et c'est guidé par son enseignement que nous parvenons à nous-mêmes.

La nature, elle, ne connaît ni la tache, ni la ligne, ni le volume. La tache, la ligne et le volume ne sont que les procédés de transcription par lesquels les peintres, les dessinateurs, les statuaires tentent de nous la révéler. Mais la tache n'est que la première impression colorée que nous procure la surface des volumes et qui nous attire vers eux. La ligne est pour nous un moyen d'arrêter les limites de cette tache, mais elle n'a qu'une valeur conventionnelle puisque l'atmosphère relie les taches les unes aux autres par des passages continus et que la tache,- pour constituer le volume, s'enfonce dans la profondeur par dégradations insensibles.

Au fond, ligne, tache et volume sont des mots inventés pour faciliter nos échanges d'idées et n'ont d'existence objective qu'à la condition de rester vis-à-vis les uns des 7o

Femme se peignant.

autres dans un état de solidarité constante et de dépendance réciproque. Ce qui reste, c'est une masse enveloppée d'air de toutes parts et dont la lumière et l'ombre nous révèlent, en saillies, en enfoncements, en vides, la vie qui l'anime et la sculpte par le dedans.

C'est parce que Carrière passait, par delà la notion de la couleur, par delà la notion de la ligne, à la notion essentielle de la masse, qu'il abandonna nécessairement la ligne et la couleur pour s'attacher à exprimer, par la lumière et l'ombre, la vie des formes dans l'espace. Ce qu'on lui reprochait, au fond, ce n'étaient pas les découvertes qu'il faisait, - - on ne les apercevait guère — c'est le langage dans lequel il transcrivait ces découvertes. Or, le fond des idées humaines est toujours le même, et, quelle que soit la voie suivie, les grands artistes aboutissent aux mêmes constatations. Ce qui les distingue, en dehors du choix qu'ils font dans le monde infini des formes qu'il s'agit d'exprimer, c'est précisément le langage qu'ils parlent. Il doit être aussi personnel, s'ils veulent pénétrer avec force au cœur de ceux qui les écoutent, que l'accent de leur voix, le regard de leurs yeux, la forme de leur front, puisque ce langage c'est leur vie même et son mode d'action sur la nôtre. Si Carrière a dit de grandes choses, son langage triomphera.

Quand on la regarde du dedans, l'évolution de cet esprit, si consciente et si parfaitement logique qu'on pourrait la suivre étape après étape, apparaît d'autant plus digne d'être admirée que rien, hors de la vie intime, ni le succès, ni les honneurs, ne semble avoir agi sur elle. Les conseils des littérateurs, la protection des mécènes, l'avidité des marchands, rien ne la fit dévier d'une ligne. Il sut toute sa vie, avec un tact silencieux, faire la part des contingences, consentir aux concessions de surface que nous

imposent les habitudes et les mesquineries d'une société dont nous faisons malgré tout partie et que nous devons bien accepter provisoirement sous peine d'être condamnés par elle à la solitude, et par conséquent à la mort. Son intelligence et sa foi le préservèrent du succès. Sa force morale le préserva de la fortune. Nourrir, armer les siens, son ambition n'alla pas au delà. La propriété, pensait-il, pousse l'homme à se mettre en état de défense, à se fermer aux autres hommes. Il ne voulut pas être riche.

Ses premiers succès, au reste, ne devaient pas marquer le terme de son éducation de pauvre. Trois ou quatre ans encore il connut les affres du terme, les misérables notes qui traînent, l'encadreur qui réclame et qu'il faut faire patienter. Son Premier Voile, que l'État lui acheta 1.200 fr. ne le tira pas d'affaire. C'est la caisse de secours qui lui versa cet argent, par acomptes trimestriels de 150 francs, qu'il allait chercher « avec de pauvres vieilles qui venaient toucher leur aumône » (1). Ce n'est qu'après l'Exposition de 89, à propos de laquelle il fut décoré, qu'il commença à vivre de son art. J'imagine qu'il reçut cette « distinction » avec reconnaissance, comme il avait reçu, deux ans auparavant, une médaille du Salon. Il y avait en Carrière un fond de candeur assez difficile à retrouver, derrière l'impressionnante lucidité avec laquelle il jugeait les hommes et les choses. Mais chaque fois qu'on parlait à son cœur, on le trouvait confiant et désarmé. Jamais pensée basse n'effleura son âme, c'est pour cela sans doute qu'il. crut longtemps à l'esprit de justice et à la vertu naturelle de la plupart de

(1) Gabriel Séailles. — Eugène Carrière.

Fleurs

ses semblables. A cette époque, une récompense officielle représentait encore pour lui une chose digne d'être honnêtement et sincèrement ambitionnée. Il ouvrit les yeux, plus tard. La nécessité de se défendre lui révéla la vraie nature de ceux qui s'agitent sur le devant de la scène sociale. La fréquentation des milieux dirigeants, que tout entier à son

Croquis.

travail il n'avait encore regardé que d'un œil distrait, le renseigna assez vite sur la valeur intellectuelle de leurs louanges et la valeur morale de leur protection. Mais, quand il sut à quoi s'en tenir, il était un peu tard pour repousser les honneurs qui s'avançaient au devant de lui. Il les reçut en homme libre, sans y attacher plus d'importance négative que d'importance positive. Décoré, médaillé, surdécoré, il resta Eugène Carrière.

D'ailleurs, il crut toute sa vie à la nécessité sociale des symboles. Dégagé petit à petit de toute espèce de croyance révélée, parvenu à cette sorte d'athéisme panthéistique qui est le refuge des poètes, il ne repoussait pas le baptême pour ses enfants, la première communion, le mariage à l'église. Ce n'était pas qu'il crût que les êtres de raison supérieure fussent seuls assez forts pour s'en passer. Il savait bien que les tuteurs faits pour soutenir les faibles deviennent trop souvent des armes pour les asservir. Mais il voyait dans toutes les cérémonies qui donnent aux enfants de la joie et sont pour les hommes une occasion de rapprochement, un instrument précieux de solidarité que nous n'avons pas le droit, quelle que soit son origine, de refuser de parti-pris. « Les hommes, disait-il, sont tous de pauvres bougres qui essaient de se tromper sur eux-mêmes » (i). Ce grand homme se savait lui-même un pauvre bougre, un peu mieux armé que les autres, sans doute, mais ayant besoin d'eux et trop heureux de les avoir, même infirmes et dégradés, pour faire la route avec lui.

Il avait, pour la masse anonyme des hommes, un immense amour instinctif, un immense mépris muet pour la plupart de ceux qu'il rencontrait. Le contraste était trop brutal entre la réalité et son désir. Mais il ne tomba jamais dans la misanthropie qui attend tant de cœurs chaleureux dépouillés de leurs illusions. Comme il arrive aux vrais poètes, la réalité ne faisait qu'exalter un désir toujours inassouvi. La conscience qu'il prenait peu à peu de son génie lui donnait l'orgueil de l'humanité et la foi en ses

(i) Lettre à M. Alfred Carrière.

Portrait d'Edmond de Goncourt

destinées. Il savait bien que la fleur n'a pas le droit de reprocher aux racines qui la nourrissent de n'avoir pas d'éclat. Malgré tout, il se sentait pétri du même limon que les hommes, solidaire de leurs erreurs et reconnaissant envers eux des enthousiasmes et des inquiétudes qu'ils déposaient en lui sans le savoir.

Parmi les admirateurs qui lui avaient valu ses premières grandes œuvres, il y avait bien, cependant, quelques hommes dignes de le comprendre, de devenir ses amis. A ceux de la première heure, d'autres étaient venus se joindre, Gabriel Séailles, Maurice Hamel, Gustave Geffroy, dont la nature passionnée, sous sa mystérieuse enveloppe de mélancolie et de pudeur, était si proche de la sienne, qu'il allait devenir son plus cher compagnon de route. Geffroy le conduisit chez Goncourt, où Carrière put rencontrer l'élite littéraire du temps, confronter avec celle de quelques écrivains célèbres sa vision des choses, et accroître très certainement la confiance qu'il prenait en lui. Je me l'imagine très intimidé à sa première entrée dans le concile, assez triste, mais très rassuré sur lui-même dès sa première sortie. Ses quarante ans de pauvreté, son effort silencieux, sa belle vie naturelle, tout ce qui lui avait fait une foi, subit à coup sûr un rude assaut le jour où il se trouva transporté sans préparation dans ce cercle médisant de littérateurs désabusés. Les enthousiasmes de paravent du " vieux gentilhomme de lettres » — qui, un jour, le compara à Gavarni ! durent paraître assez pénibles, fort minces et quelque peu truqués à cette profonde nature qui puisait dans l'amour direct de la vie universelle, les forces

toujours renouvelées, toujours jaillissantes de son cœur. Le « style artiste w n'avait rien qui pût séduire un homme qui s'exprima toujours avec le lyrisme intérieur que ses joies et ses douleurs d'homme avaient fait monter de luimême. Sans doute il consentit - le Journal de Goncourt en fait foi — à distraire la galerie par quelques-uns de ces mots terribles qui illuminaient une figure ou une idée d'un éclair aveuglant. Mais dès qu'il se retrouvait devant sa toile, le pinceau à la main, je crois qu'il respirait plus à son aise et reprenait sa tâche où il l'avait laissée avec ce même esprit de logique ardente qui caractérise les vrais peintres et les vrais sculpteurs et que ne connaissent pas souvent les écrivains, si prompts à s'égarer dans les subtilités et les artifices du verbe.

Dans tous les cas, aucune cassure n'apparaît, aucune tentative d'ordre littéraire, dans sa peinture de cette époque là. Il est juste de dire que Goncourt, si maniéré que fût son jugement, avait du moins un œil de peintre, qu'il aimait les harmonies rares et les belles matières. Tout au plus eût-il pu retenir l'artiste en des recherches de couleur et de triturations de pâte. Mais ce n'est pas auprès de lui, l'un des champions les plus têtus de l'objectivisme absolu en art et en littérature, que Carrière risquait de perdre son chemin. C'est peut-être même en ce milieu qu'il apprit à connaître l'art contemporain véritable, en dehors duquel il avait presque constamment vécu, n'étant guère allé, quand il voulait voir de la peinture, que de l'Ecole des Beaux-Arts au Louvre, du Louvre au Luxembourg et du Luxembourg au Salon. C'est probablement là qu'il prit

contact avec l'Impressionnisme, avec l'art des peintres dits naturalistes, là qu'il entendit, pour la première fois, prononcer le nom de Rodin.

Etude.

Il était trop loin des Impressionnistes pour risquer de subir leur influence positive. Mais je pense qu'ils contri-

buèrent puissamment à le débarrasser des derniers préjugés d'Ecole. Je l'ai connu, à leur endroit, dans une situation d'esprit fréquente chez les hommes libres. Dès qu'on exaltait l'Impressionnisme en sa présence, il n'avait guère, lui qu'attirait surtout la forme et la loi, que des critiques à adresser à sa préoccupation exclusive de la lumière et de l'accident. Dès qu'on le dénigrait, il défendait avec chaleur son action libératrice. « Quand j'entends nier Dieu, a dit Renan, je suis tenté d'y croire. Mais quand je l'entends affirmer, je suis pris d'un doute invincible ».

Carrière avait trop aimé les belles pâtes, la saveur des harmonies simples et des contrastes largement indiqués, il aimait toujours trop les Espagnols, les Hollandais, les Flamands, pour ne pas accepter Manet comme un maître, quand on le fit entrer dans l'intimité de son œuvre. Mais comme il se dégageait, à ce moment même, de la peinture pour la peinture, Manet ne put agir sur sa vivante volonté qu'en lui montrant que la vie matérielle du monde n'avait plus besoin d'un interprète à son époque. Whistler dut affiner son amour des symphonies atténuées, Il pénétra avec recueillement dans les intérieurs de Fantin, sur la tombe duquel, vingt ans plus tard, il devait prononcer de si fortes paroles. Je crois qu'il ignora longtemps Cézanne, — dont je l'ai entendu, pourtant, louer les natures mortes et les paysages - et que l'écart était trop grand entre eux, quand la gloire vint au peintre de Provence, pour qu'il pût admirer sans réserve le génie somptueux et rude de ce grand primitif.

Il est possible que Renoir ait été, de tous les vrais peintres du temps, celui qu'aima le moins Carrière. A première

Rieuse

vue, il y avait presque antagonisme entre eux. Carrière, de plus en plus, éteignait sa palette. Celle de Renoir devenait tous les jours plus riche, chargée de fruits, de sang, de matière céleste. Pourtant, ce sont peut-être les deux maîtres de la même époque qu'on pourrait rapprocher le plus logiquement. Qu'on regarde deux photographies de portraits d'enfants ou de nus, l'une de Renoir, l'autre de Carrière, l'une moins claire, l'autre moins sombre que la toile originale. Même compréhension des figures, larges, vibrantes, pulpeuses, des regards étonnés, même sens de la vie animale, même amour de la forme sinueuse et pleine, même modelé sensuel, bien que d'un sensualisme plus à fleur d'épiderme et plus instinctif chez Renoir, plus expressif et plus cérébral chez Carrière.

Quant à Rodin, plus âgé de près de dix ans, mais qui attendit le succès plus longtemps que Carrière encore, on connaît les liens d'admiration et d'amitié qui se nouèrent entre eux. Pas de manifestations artistiques où ils n'eussent la volonté d'être réunis, quand on faisait appel à l'un d'entre eux, et où leurs noms ne fussent acclamés dans la même espérance. Ils avaient des conversations admirables, dont quelques-unes ont été rapportées et où leur ardeur mêlée faisait jaillir, du choc de deux esprits qui s'abreuvaient aux mêmes sources, les intuitions révélatrices d'essentielles réalités. Le public allait bientôt s'habituer à les englober tous les deux dans la même réprobation, les artistes à les associer dans le même enthousiasme. A leurs yeux, ils représentèrent la même tendance, la recherche de la forme expressive, hors de tout sacrifice au pittoresque de

l'anecdote ou à la séduction de la couleur. Tous deux, pourtant, étaient le crépuscule du grand sentiment romantique, de par leur amour pareil des saillies significatives et leur lyrisme victorieux de la souffrance et de la joie. Tous deux fermaient un monde, en ouvraient un autre. Ils furent les deux génies plastiques les plus révélateurs du temps.

On a peut-être exagéré l'influence que l'art de Rodin exerça sur l'art de Carrière. On n'a certainement pas assez vu celle que l'art de Carrière exerça sur l'art de Rodin. Il y eut pénétration réciproque, inconsciente sans doute, et réponses très voisines aux interrogations d'un même temps, d'un même milieu, d'une même atmosphère morale. 11 y avait chez Rodin plus d'instinct de la vie directe, chez Carrière plus d'unité d'esprit. Rodin contribua probablement à révéler à Carrière la valeur du plan expressif. Carrière, avant Rodin peut-être, pénétra le sens des ensembles et sut suivre la route abstraite par laquelle une forme continue les formes voisines. Chez tous deux, dans un même temps d'analyse dissociante et d'anarchie morale nécessaire, il y eut un même amour delà force invincible qui soude l'homme à la femme et la femme à l'enfant pour recréer l'unité de la vie.

11 est rare qu'un grand artiste aime vraiment, de tout son être, une autre œuvre que la sienne dans l'art contemporain. 11 faut qu'elle soit si personnelle qu'elle constitue quelque chose d'irrésistible et de fatal. Carrière possédait une culture artistique trop affinée pour ne pas apercevoir les qualités des autres, mais aussi une trop forte nature pour ne pas leur préférer les siennes. Deux hommes seule-

ment, je le crois bien, lui donnèrent à son époque la sensation d'exprimer quelques vérités essentielles, Rodin et Puvis de Chavannes; ce dernier, lui aussi, d'une âme trop haute pour qu'il ne reconnût pas en lui une puissance inaccessible et nécessaire auprès de quisaproprepuissance pût croître et s'affirmer, comme un élément naturel à côté d'un autre. En dehors de ses propres œuvres, il n'avait dans sa maison qu'un bronze et un marbre de Rodin et quelques dessins de Puvis.

Il avait aussi un Watteau, un admirable petit Watteau de la série des toiles militaires, gris, rose et bleu, acheté et payé sou à sou à un ancien camarade qui «n'aimait pas la

vieille peinture ». Il racontait même que le jour où il alla, assez mal vêtu et très intimidé, à la Bibliothèque nationale, pour tâcher d'authentiquer sa trouvaille d'après les estampes du temps, le fonctionnaire qui veillait sur elles le toisa et lui dit, avec une certaine pitié : « Cela ne vous intéresserait pas >>.

« Cela » l'intéressait. Il éprouva toujours pour Watteau, pour sa passion mélancolique, pour cette humanité qui tressaille et brûle sous le masque, une fraternité profonde.

Etude

Il venait, comme lui, des Flandres françaises, il avait eu comme lui de durs commencements, comme lui il aimait trop les hommes pour aimer le monde, il avait, comme lui, l'âme trop somptueuse pour ne pas dédaigner le luxe. Presque tous les très grands artistes ont au moins ceci de commun. Les images qui les habitent sont trop belles pour qu'ils éprouvent le besoin de s'entourer d'autres images. On connaît la fin de vie de Rembrandt, oubliant la fortune enfuie pour regarder au fond de lui-même, seul dans une pauvre chambre, des formes s'illuminer. Claude Lorrain, qui s'en fut à pied à Rome, avait dans l'âme un trop éblouissant soleil pour voir si les parquets, les glaces et les lustres brillaient autour de lui. Beethoven et Michel-Ange vivaient comme des pauvres, et c'est dans un cachot que Cervantes écrivit Don Quichotte.

Carrière, par goût et par principe resta, quand vint le succès, dans la logique de sa vie. Son œuvre, aussi, resta logique. Elle continua de l'exprimer. Quand il eut de quoi vivre, il ne mentit pas plus que quand il était misérable. Sa maison s'agrandit à mesure que s'agrandissait sa famille, mais elle garda son aspect primitif, très simple, et môme assez bohème, rien que les meubles essentiels un peu à la débandade, et les grandes études couvrant les murs, mystérieuses dans la sombre lumière. Ce n'était pas seulement lui, c'étaient ses enfants dont le nombre s'accroissait, qu'il avait la volonté de préserver du luxe. En 90, il avait déjà cinq enfants vivants qui devaient, à mesure qu'ils grandiraient, se mêler de plus en plus à sa vie, participer de plus en plus à son œuvre et recueillir l'enseignement de sa

Lithographie.

pensée, de son action. Plus augmentait son amour pour eux, plus s'affermissait leur confiance en lui. Il leur retournait cette confiance. « J'ai eu une grande joie, l'ai-je entendu dire, le jour où je me suis aperçu que mon père n'était pas mort. Mon père est tout en moi. C'est moi ». Il se sentait non seulement accru, mais immortel en ses enfants. Il savait que la loi du monde exige, pour qu'il se maintienne, que le générateur passe à ceux qui sortent de lui un rajeunissement et un élan plus fort de sa puissance d'action. Il savait que cette loi souffre à tout instant des exceptions, mais il avait en l'esprit humain une foi trop robuste pour ne pas marcher vers son magnifique horizon la tête haute et sans se soucier des pierres et des ronces qui déchiraient ses pieds. Qu'importe, au fond, que l'avenir réponde ou ne réponde pas à notre espérance ? L'essentiel est de croire en lui, et, par l'effet seul de cette croyance, de le créer.

« Les enfants sont presque toujours beaux et les hommes presque toujours déchus. Pourquoi ? Je pense qu'on n'a pas permis aux enfants de regarder en eux ». S'il travaillait avec eux, s'il pensait tout haut quand ils étaient là, s'il les emmenait dans ses courses et ses voyages, il ne tenta jamais d'agir sur eux autrement que pour les aider à découvrir le chemin de leur vraie nature. La plupart d'entre eux devaient s'initier, à côté de lui, au langage muet des formes, prendre dans leurs petits doigts malhabiles le pinceau, le fusain, la terre à modeler, avant l'âge même où les autres enfants ouvrent un alphabet et tachent leurs mains d'encre. Plus tard, il devait les envoyer à l'école, y laisser ceux qui vou- 9 a

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laient y rester, reprendre ceux qui préféraient travailler près de lui. Il exigea même qu'ils se fissent inscrire aux Beaux-Arts pour leur prouver qu'il ne leur avait pas menti en leur dénonçant la stérilité de l'enseignement officiel. Ils n'y restèrent pas trois jours.

Quand il eut l'occasion d'enseigner son art, — à partir de 90 il devait avoir un nombre assez considérable et toujours croissant d'élèves, — j'imagine qu'il surprit fort ceux qui sortaient des ateliers d'État ou des Académies officieuses. On ne les avait pas habitués à cette humilité devant la nature. On ne leur avait jamais demandé d'attendre avec respect qu'elle consentit à parler. On ne leur avait jamais dit que quand une femme se mettait nue, il était choquant de ricaner, ou même de causer bruyamment et d'affecter l'indifférence, qu'on devait lever les yeux sur elle avec une tendresse anxieuse, dans l'attente des révélations que son corps pouvait vous faire. On leur avait appris à placer « le modèle ••, à l'éclairer, à le dessiner d'après des règles invariables. Il leur disait son horreur du mot et de l'état d'esprit qu'il dénotait. Il leur montrait que « le modèle » était une femme ou un homme. Il leur disait qu'il fallait saisir la seconde où la forme éclairée éveillait en eux un émoi et le désir vivant de le traduire. Il leur démontrait qu'on ne dessine pas « bien » ou « mal », mais « autrement », que le dessin n'est qu'une façon d'exprimer la qualité de nos rapports avec l'objet qui nous intéresse, et qu'il s'agissait de comprendre avant de parler. « Ingres sait tout, me disait-il dans une de ces conversations écrites qu'il eut dans les quelques mois qui précédèrent sa mort,

Ingres sait tout, Raphaël sent tout ». Toute son esthétique est là-dedans.

Que la route est longue, entre ce Carrière-là et le concurrent au prix de Rome et aux récompenses de Salon ! N'a-t-il pas pris le soin de nous le dire lui-même, dans les très belles pages qu'il écrivit sur le prix de Rome (i) ? Jamais homme, peut-être, ne donna l'exemple d'un élargissement d'esprit plus lentement, plus régulièrement progressif, plus appuyé sur le fond même de tous les actes de sa vie. Lorsque, deux ans avant sa mort, il posait sa candidature de professeur à l'Ecole des Beaux-Arts (en remplacement de M.Gérôme!), il connaissait bien le sort qui l'attendait. C'était un acte de protestation morale qui nefut certainement pas compris. Le groupe de professeurs et de fonctionnaires qui examina les candidatures, dut s'amuser beaucoup de sa prétention (il eut une voix). A ce moment-là, il était président du Salon cï Automne, et les jeunes peintres le suivaient, parce qu'au lieu de leur parler peinture, il leur parlait action et foi.

En 1890 déjà, il avait été des premiers, avec Puvis de Chavannes et Rodin, à se détacher du vieux groupement d'intérêts qui prétendait représenter officiellement depuis un siècle l'art français — alors que l'art français, depuis un siècle, avait agi entièrement hors de lui — pour fonder la Société Nationale des Beaux-Arts. Il ne la quitta jamais tout à fait, mais continua de vivre tandis qu'elle s'ossiiiait dans les formules issues des tendances qui Lavaient rendue nécessaire. C'est le besoin même d'entretenir en lui cette

(1) Eugène Carrière. — Ecrits et lettres choisies.

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Lithographie.

vie par un effort toujours renouvelé - il disait qu'il est « plus difficile de conserver que d'acquérir » — qui le poussa plus tard à étudier sans parti-pris les manifestations des Indépendants, dont les principaux exposants évoluaient pourtant en dehors de son influence, et à consacrer les réalisations qu'ils avaient apportées en prêtant au Salon d'Automne l'appui de son nom.

En cette année 90, il sortait tout à fait de l'ombre et dépassait le cercle des amateurs et des critiques pour entrer dans le bruit des acclamations et des controverses. A l'inauguration de la Société Nationale, il exposait une toile aujourd'hui illustre, le Sommeil, et, l'année qui suivit, les trois portraits célèbres à' Alphonse Daudet, de Paul Verlaine, de Gustave Geffroy. En 1892, c'était la Maternité du Luxembourg; en 93, les portraits de Gabriel Séailles, de M"w Ménard-Dorian , de Charles Moriee; en 94, une préparation pour le Théâtre de Belleville, qui fut exposé l'année suivante; 61196, le portrait lithographique d'Edmond de Goncourt ; en 97, le Christ en croix. C'est la période la plus heureuse et la plus féconde de sa carrière, celle où il s'empare résolument du moyen d'expression qui fixera dans l'histoire des hommes sa personnalité définitive, celle où il prend l'élan qui le conduira aux plus hautes réalisations de la fin de sa vie trop tôt terminée et qui, jusqu'à la dernière minute, fut une ascension sûre dans la lumière de l'esprit.

Deux fois, au cours de cette période de conquête, Carrière jugea nécessaire d'exposer un ensemble d'œuvres suffisant pour qu'on pût suivre le cours de son évolution. La première fois, ce fut en 1891, chez Valadon, où Geffroy

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le présenta au public dans' une préface émouvante. La seconde fois, en 96, au Salon de l'Art nouveau, où il tint à dire lui-même d'où il venait et où il allait. Cette page est devenue célèbre :

« Dans le court espace qui sépare la naissance de la mort, l'homme peut à peine faire son choix sur la route à parcourir, et à peine a-t-il pris conscience de lui-même que la menace finale apparaît.

« Dans ce temps si limité, nous avons nos joies, nos douleurs; que du moins elles nous appartiennent; que nos manifestations en soient les témoignages et ne ressemblent qu'à nous-mêmes.

« C'est dans ce désir que je présente mes œuvres à ceux dont la pensée est proche de la mienne. Je leur dois compte de mes efforts et je les leur soumets.

« Je vois les autres hommes en moi et je me retrouve en eux; ce qui me passionne leur est cher.

« L'amour des formes extérieures de la nature est le moyen de compréhension que la nature m'impose.

« Je ne sais pas si la réalité se soustrait à l'esprit, un geste étant une volonté visible ! je les ai toujours sentis unis.

« L'émouvante surprise de la nature aux yeux qui s'ouvrent sous l'empire d'une pensée enfin voyante, l'instant et le passé confondus dans nos souvenirs et notre présence... tout cela est ma joie et mon inquiétude.

« Sa mystérieuse logique s'impose à mon esprit, une sensation résume tant de forces concentrées !

« Les formes qui ne sont pas par elles-mêmes, mais par

" Le Christ "

Eau-forte de Lequeux, d'après Eugène Carrière

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leurs multiples rapports, tout, dans un lointain recul, nous rejoint par de subtils passages; tout est une confidence qui répond à mes aveux, et mon travail est de foi et d'admiration.

« Que les œuvres ici présentées un peu témoignent de ce que j'aime tant » (i).

D'où vient la beauté mystérieuse de cette page? Cela est obscur, d'une langue confuse, parfois même incorrecte, sans liens apparents d'une idée à l'autre. Mais une clarté sourde l'illumine par le dedans, ses liens sont souterrains comme des racines. Elle se concentre en profondeur pour laisser entrevoir sous le flottement et l'ondulation de la surface, comme un bloc plein d'où rayonne en sensualité, en amour, en intelligence, une âme toute puissante et une. Quand ils lurent ces lignes, ceux qui ne connaissaient encore que le grand peintre purent pressentir le grand homme.

L'unité d'une vie en fait la force. Quand l'homme qui sent, l'homme qui pense, l'homme qui agit ne font qu'un, il exerce sur les autres un invincible pouvoir. Carrière peintre, ce fut Carrière époux, père, homme social. L'artiste qui s'enferme dans une tour d'ivoire disperse sa vie, puisqu'il cesse d'être, dans sa tour, ce qu'il est hors de sa tour. La dispersion apparente de l'artiste qui, dans son art comme hors de son art vit en homme, aime les hommes, parle aux enfants, fait action morale et sociale dans l'association humaine, dévoile au contraire une concentration d'esprit dont tous ses gestes extérieurs sont l'image

(i) Eugène Carrière. Ecrits et lettres choisies.

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vivante. Quand, en 1897, éclata l'affaire Dreyfus, on reprocha aux « intellectuels >• de se mêler de ce qui ne les regardait pas, comme si la spécialisation professionnelle rétrécissait à sa mesure nos facultés de jugement, comme s'il était interdit à l'homme d'écouter l'homme et de lui répondre quand il n'est pas vêtu ou ne parle pas de la même façon que lui. Carrière fut de ceux qui entrèrent dans la lutte sans une hésitation, simplement pour se conformer à la logique de sa nature. Il savait que chacune de nos minutes prépare la minute suivante et que la conscience de cet enchaînement est tout l'héroïsme humain. Il eût menti à toute sa vie antérieure s'il n'avait entendu ni le cri de la souffrance, ni la voix de la raison. Et s'il n'avait pas respecté le sens même de son être, toute son œuvre future était frappée de mort.

Il eut d'ailleurs le réconfort de retrouver à ses côtés presque tous ses amis. Cela dut accroître sa force de combat et de création, de voir qu'il ne s'était pas plus trompé sur eux qu'ils ne s'étaient trompés sur lui. Comme à la plupart de ceux qui s'y mêlèrent activement, sans arrière-pensée politique, « l'Affaire >/ lui fit du bien. Elle l'obligea à descendre en des régions de lui-même qu'il n'avait jamais explorées, à définir des sympathies et des antipathies d'instinct qu'il n'avait jamais analysées, à mettre à leur plan les choses de conscience, à rattacher au même centre toutes les directions de l'âme humaine. 11 y gagna un élargissement immense de son esprit critique, qui, loin de nuire à son esprit créateur, le débarrassa d'une foule de tares d'éducation et d'idées préconçues qui lui paralysaient les ailes.

Après le Bain.

Quand la tourmente s'apaisa, il s'était libéré de bien des préjugés moraux, il n'avait pas acquis un seul préjugé politique. Il resta maître de lui-même, hors de tout groupe, de tout parti, libre d'agir à l'heure de son choix. Il garda cette pudeur supérieure qui fuit les triomphes bruyants et répugne aux popularités vulgaires. On essaya souvent de l'entraîner dans toutes les manifestations déchaînées par la crise d'humanitarisme un peu agaçante qui suivit la lutte. Il ne se livra que quand il le voulut bien, et chaque fois qu'il se livra, il tint à définir par la plume ou la parole le sens qu'il entendait donner à son action.

C'est en pleine « Affaire » que Carrière avait fui définitivement les déserts de la rive gauche pour venir habiter aux environs de la place Clichy. Tous les actes de sa vie commençaient à devenir si étroitement solidaires les uns des autres qu'il est impossible de ne pas voir dans ce changement d'habitudes une sorte d'acte de foi. Il est remarquable que la plupart des conteurs d'anecdotes s'enferment dans la solitude et que les généralisateurs aillent vers le tumulte. C'est que les uns ne perçoivent dans l'univers que quelques rapports superficiels, toujours les mêmes, entre lesquels ils ne savent d'ailleurs pas choisir et qu'ils n'ont pas besoin de rafraîchir et de renouveler. Les autres s'en-, foncent tous les jours plus avant dans les forêts inconnues, l'univers leur apparaît tous les jours plus complexe, les rapports se multiplient et s'enchevêtrent, tandis que la force de l'intuition fixe invinciblement leur choix. On dirait que les uns fuient la nature, fuient la foule pour ne pas noyer dans un nouvel afflux de formes et de faits les

mille petites images isolées sous lesquelles ils se les représentent. On dirait que les autres cherchent la foule et la nature pour justifier tous les jours davantage, au contact

Dessin

de formes et de faits nouveaux, la grande image synthétique qu'ils s'en font.

Carrière, à cinquante ans, se déployait en tous sens, comme un arbre. Ses pieds tenaient ferme à la terre, tous les souffles, toutes les rumeurs de la vie l'environnaient. Père

de six enfants, il les voyait grandir autour de lui, échanger leur vie avec la sienne, puiser dans son cerveau les vérités qu'ils faisaient entrer en son cœur. Il les menait au travers du monde, se plongeait avec eux dans le flot des rues, dans la paix des paysages, cherchait toute la volupté de vivre dans le contact toujours plus passionnément désiré des grandes forces élémentaires dont notre esprit est le reflet. Au seuil de ses réalisations les plus élevées, comme s'il avait pressenti que sa vie ne durerait plus guère, il était pris d'une ivresse puissante qu'il communiquait dans l'ardeur de son regard et l'entraînante beauté de ses actes, à tous ceux qui l'approchaient. Il travaillait avec fièvre — « comme on fait la noce » a-t-il dit, — puis, brusquement jetait le pinceau, gagnait la rue, prenait un bain de vie ou s'en allait confronter l'image qu'il se faisait des formes humaines avec les formes de la terre. Il passait des semaines au bord de la Marne, en Bretagne, à Bruxelles, à Mons, dans les Pyrénées. C'est surtout à cette époque, comme s'il se fût aperçu qu'il entrevoyait quelques vérités éternelles, qu'il sentait la nécessité de demander aux héros de son art, dans les pays qui les avaient formés, le réconfort de leur approbation. Il allait voir Rubens en Flandre, Rembrandt en Hollande, Durer en Allemagne, Holbein en Suisse, Giotto, Masaccio, Michel-Ange, Raphaël en Italie, Velasquez en Espagne, pour reprendre, la minute après son retour, sa toile où il l'avait laissée, dans un enthousiasme multiplié et prêt à répandre sur elle toutes les fleurs poussées sur les grands souvenirs. A son action de père, à son action d'artiste, son action d'homme se mêlait. Au Louvre, au Muséum, sa parole

ce

confuse et sûre traduisait le langage des formes à des auditeurs passionnés. Il rêvait d'une sorte d'Institut libre où l'on eût appris aux jeunes artistes, non plus à s'exprimer

litude de mains.

sur un univers qu'ils n'avaient pas encore regardé, mais à connaître la matière même de cet univers, ses éléments premiers, sa structure, son histoire à travers les temps. Il

écrivait les idées générales que l'amour du monde des formes avait fait lever dans son esprit. Il parlait contre la guerre, contre la dispersion et pour la réunion des êtres. Il ramenait aux sources de la vie ceux qui s'en écartaient. Son action morale prenait une force d'entraînement qui soulevait autour de lui l'enthousiasme reconnaissant des hommes. Il devenait un de ces rois de passion et d'intelligence qui versent l'idéal vivant à ceux qui ne croient plus aux dieux.

C'est parle brouillard qui voile la surface de ses tableaux que la plupart des admirateurs et tous les détracteurs de Carrière ont défini sa personnalité. Les premiers n'ont pas toujours vu, les seconds n'ont jamais compris que cette brume d'or qui flotte n'était là que pour faire valoir les formes qui transparaissaient au travers d'elle, comme les sommets et les flancs des montagnes entre les déchirures des nuages. Nous ne percevons guère dans le monde que l'accident et le détail. C'est comme une photographie que

nous regardons une toile, et c'est précisément alors qu'on ne nous montre que des choses essentielles que nous refusons de les voir. On vit le voile de Carrière, on ne vit pas les plans qu'il contribuait à révéler.

Libéré tout à fait de l'anecdote, dégagé de la couleur pour la couleur, sans autre intermédiaire entre la forme vivante et l'image qu'il s'en faisait que sa seule émotion humaine, Carrière allait être conduit à ne plus voir devant lui qu'une masse dont l'ombre et la lumière accusaient les saillies et les creux. Né peintre, il arrivait à comprendre en sculpteur.

Alors que la couleur fuyait sa maison, fuyait son âme, la lumière, toute la lumière, du soleil à l'obscurité, y pénétrait pour devenir sa plus fidèle amie. Elle s'insinuait entre les formes qu'il adorait, elle les accompagnait, les sculptait, elle les animait ou les dissimulait, comme si elle était la propre pensée du poète. Rembrandt enfonçait un rayon jusqu'au cœur des ténèbres. Carrière prenait les ténèbres et les faisait tomber sur des blocs lumineux pour en cacher tout ce qui pouvait nuire à leur force expressive et laisser voir tout ce qui l'accroissait. Il s'apercevait que la vie d'un objet nous est révélée par les plans qui le déterminent dans l'espace, et qu'à la condition d'indiquer fortement ces plans, on pouvait rejeter tout le reste dans l'ombre. Désormais, la tache claire arrêterait les yeux sur les saillies significatives, un voile flottant et translucide emplirait les fonds, noierait les détails inutiles, tous les tons intermédiaires du blanc au noir uniraient par dégradations insensibles les volumes superficiels aux volumes

La Madone

profonds, et les cimes de l'expression apparaîtraient seules, éclatantes, obsédantes, éternelles pour celui qui les saurait voir.

Dans ses dix dernières années, Carrière commence à dominer sa forme d'expression. Réaliste passionné, ayant toujours repoussé « la littérature », décidé à ne jamais perdre le contact du monde objectif envers qui il ne cessa pas de proclamer sa reconnaissance, ce n'est que progressivement et par étapes invisibles, qu'il parvint à dégager de la forme quelques lois essentielles dont il devait désormais se servir pour exprimer ce qui était en lui. L'univers extérieur, l'univers intérieur fusionnèrent.

C'est dans l'objet qu'il trouva ses idées générales; jamais il ne les lui imposa, et si son langage, à la fin de sa vie, était devenu subjectif et profondément symbolique, c'est que l'étude fervente et jamais abandonnée des formes lui apprenait que le poète est celui qui sait réaliser, dans son expression, l'indissoluble accord de la nature et de l'esprit. « L'amour des formes extérieures de la nature, a-t-il écrit dans une de ces phrases fermées, circulaires pourrait-on dire, qui caractérisent son style, l'amour des formes extérieures de la nature est le moyen de compréhension que la nature m'impose •/.

L'admirable, c'est qu'il forgea ce langage symbolique avec les formes les plus proches de lui, avec les attitudes et les événements les plus ordinaires et ceux qui d'habitude prêtent précisément le plus à l'anecdote. Jamais le geste humain n'avait été épié pour lui-même avec cette sollicitude, ni décrit avec cette ferveur. Jamais lois plus univer-

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selles n'avaient été trouvées dans épisodes plus communs. Jamais un coup d'aile pareil n'avait emporté dans les hauteurs de leur esprit l'action quotidienne des hommes.

Jusque à lui presque tous les poètes, dans presque toutes leurs créations, avaient appelé à leur aide une aventure historique ou sensationnelle pour faire entrer les sentiments les plus humains dans le cœur de ceux qui les écoutaient. Jamais encore aucun n'avait osé prendre exclusivement pour prétexte de son lyrisme la banale histoire de tous les jours. Rembrandt lui-même, qui fait si bien frémir la vie profonde, Rembrandt a presque toujours besoin d'un grand événement, d'une anecdote pittoresque pour manifester sa passion. Carrière trouve que le plus humble des actes de la vie est un immense événement. Il est par là le vrai peintre d'histoire puisqu'il raconte aux hommes ce qu'ils n'aperçoivent jamais, la trame môme et l'essentiel de leur aventure éternelle.

Dans l'âme du poète, tous les sentiments naturels s'organisent en passions, dont le rôle, s'il veut bâtir œuvre qui dure, est d'appeler tout ce qu'il a de volonté à les utiliser pour l'accroissement et le soutien de sa puissance créatrice. La passion de Carrière, ce fut la famille et l'enfant.

Phénomène assez peu fréquent chez l'artiste qu'attire en général l'amour tyrannique et désintéressé de la vie universelle et qui ne voit ses propres enfants qu'à travers elle. Carrière, lui, la vit à travers ses enfants. Sa pauvreté, ses luttes, ses souffrances, toutes ses heures employées à travailler pour eux, à les soigner, à partager avec leur mère le lardeau, tout cela fit que peu à peu, au lieu de le

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