LES MUSICIENS
DIE MUSIKANTEN
THE MUSICIANS
tinuait à être favorisée par Napoléon comme elle lavait été par le général jacobin Bonaparte, si cet art allégorique glacé continuait de régir les oeuvres consacrées à la vie civique, si ses fades représentants, dont le plus aimable était Girodet, continuaient d’obtenir à l’Institut la consécration d’un talent habile et docile au goût né de la crise romaine, du moins auprès de ces hommes s’en plaçaient d’autres qui, par la voie de la peinture militaire, revenaient à la tradition de la vie, du coloris, de l’émotion directement issue des idées et des visions du jour. Le „Radeau de la Méduse" était, à ce point de vue, une oeuvre extrêmement audacieuse, parce que pour la première fois on accordait des proportions énormes à la représentation d’un fait de la vie privée, d’un évènement qui ne pouvait être classé au rang des actes de la vie officielle comme les victoires de l’Empire, d'un drame qui avait ému l’opinion et n’avait rien du „ style" voulu par l’Ecole. En même temps débutait et s’imposait lentement un autre jeune homme, un Montalbanais, appelé Jean Dominique Ingres, qui cherchait tout autre chose que David, Gros, Prudhon ou Géricault. Celui-là, réaliste par ses portraits, minutieux, pénétrant et vrai comme Holbein, concevait une esthétique classique remontant non pas aux Romains mais à leurs maîtres les Grecs. Il se séparait de David en cherchant à reconstituer une antiquité plus vraie, plus intime, sans boursouflure. En même temps il était hanté du Moyen-Age, des Primitifs italiens alors absolument inconnus, et même de certaines simplifications byzantines. Il allait bientôt être préoccupé de Raphaël au point de rêver de donner à son tour une nouvelle version de l’art grec à travers l’interprétation du Sanzio en la pondérant par le réalisme naturel à la race française. Son Œdipe plein de vérité avait déjà scandalisé les élèves de David par son coloris, sa liberté d’expression. Son , Jupiter accueillant Thétis" qu’on peut considérer comme le premier symptôme de l’art de Gustave Moreau et des préraphaélites anglais, avait quelque chose de grec et de Primitif tout ensemble, une stylisation étrange et une morbidesse toute alexandrine. Sa „Françoise de Rimini" était pleine de réminiscences des quattrocentistes toscans. Son „Voeu de Louis XIII", au salon de 1824, allait affirmer ses sympathies ardentes pour Raphaël,
Ainsi, de tous côtés et dans des sens différents, la tyrannie de David était démentie, le passé renaissait, on rejetait la tradition romaine pour reprendre les idées de la Renaissance ou aller directement aux Grecs. D’autre part on voulait prendre les thèmes d’une peinture nouvelle dans la vie moderne, et l’expédition d’Egypte avait donné le goût de l’Orient. Le réalisme s’élevait au lyrisme et à la beauté décorative parce que l’héroïsme militaire faisait de la réalité quotidienne une épopée et promenait la vision des artistes dans un monde nouveau. Entre ceux qui se référaient au passé, comme Ingres, et ceux qui, comme Gros et Géricault, attendaient tout de l’avenir, une même émulation, une même soif de formes neuves se révélaient. L’Art du XVIII ème siècle était oublié, honni par tous. Mais on remontait aux Renaissants, et si les uns songeaient à Raphaël, les autres songeaient à Titien, à Véronèse. Toutes ces idées se mêlaient dans les jeunes consciences troublées par le conflit de la couleur et de la ligne, du style et de la vie. L’héroïsme ambiant, l’incessante émotion civique de ces trente années ou chaque jour avait apporté son drame, son triomphe ou son angoisse, tout faisait pressentir et désirer la révélation décisive de cette nouvelle forme de la sensibilité qu’on appelait confusément le romantisme, qui se pressentait dans Gros, qui s’affirmait dans Géricault.
C’est à ce moment qu’éclata, au Salon de 1822, deux années avant que le Voeu de Louis XIII consacrât la réputation classique d’Ingres, le succès du „Dante et Virgile aux enfers". Le romantisme pictural avait trouvé son maître en même temps que le classicisme néo-grec reconnaissait le sien: et l’injustice des enthousiasmes, incapables du jugement critique que seul fortifie le recul des années, allait opposer l’un à l’autre pendant trop longtemps deux grands hommes qui allaient pourtant, en ruinant l’erreur de David, donner au XIX ème siècle ses deux grands modes d’expression, et rendre possible l’éclosion future de l’impressionisme.
Eugène Delacroix était né le 26 avril 1798. Son père, membre de la Convention et régicide, ambassadeur près de la République batave,