‹ Eugène DelacroixChapitre 5 sur 15 · WOUNDED KNIGHT · texte numérisé non relu

WOUNDED KNIGHT

préfet des Bouches-du-Rhône et de la Gironde, mourut en 1805. Un frère d’Eugène, Charles Henri, fut nommé maréchal de camp en 1815, à trente-six ans, et baron de l’Empire, après avoir fait toutes les campagnes républicaines et impériales. Un autre, Henri, fut tué à vingttrois ans à Friedland. La soeur d’Eugène, Henriette, épousa M. de Verninac qui fut préfet des Bouches-du-Rhône. Delacroix était allée aux Riesener, aux Oeben, qui furent des maîtres dans l’art du meuble, aux Berryer, aux Lavalette. Sa famille était donc de l’aristocratie impériale et en même temps imbue de républicanisme.

Quelques visites à l’atelier de Guérin, et surtout ses promenades assidues au Louvre décidèrent de sa vocation. Il fut tout de suite frappé par Véronèse, Titien et Rubens, qu’il copia. C’est un trait bien frappant que cette attirance vers Rubens. Le XVIII ème siècle avait adoré le grand Flamand.

Watteau, Boucher, Greuze l’avaient copié avec passion, et on peut dire qu’il avait orienté tout ce siècle en le détournant de l’école italienne dégénérée dont l’influence avait été si nuisible au XVII ème siècle. Le XVIIIème était oublié, mais Delacroix revenait au maître qui l’avait dirigé, et un jour il lui était réservé de revenir à Watteau lui-même, et à Chardin, en reprenant pour son compte leur découverte de la peinture par juxtaposition des tons complémentaires; et ainsi Delacroix était destiné à être le trait d’union entre le XVIII ème siècle et l’impressionisme, qui a poussé cette découverte à ses extrêmes conséquences. Au moment où Delacroix s’adressait à Rubens, Ingres s’adressait à Raphaël.

Delacroix se forma tout seul. Il fît quelques croquis, des esquisses de compositions, des portraits, des caricatures, en compagnie de son camarade Géricault. Mais le „Dante et Virgile" fut un coup de foudre. On était encore, à cette époque, sous l’impression d’un temps extraordinaire où la célébrité s’accordait à un inconnu de la veille, où les réputations éclataient comme des bombes et le jeune homme fit avec son tableau la sensation qu’on avait eue avec la „Méduse“. Mais la „Méduse“ avait concentré dans son mélange de réalisme et de dramatisme toute l’horreur et toute la pitié d’un public encore ému par le sinistre naufrage. Le „Dante et Virgile“ était le commentaire d’un poème et ne s’adressait qu’à l’intellectualité des spectateurs.

Il s’y adressait cependant avec une telle violence par la magie du coloris et la frénésie du mouvement qu’il déterminait une émotion physique. C’est un de plus beaux tableaux de début par lesquels un homme de génie se soit jamais révélé. Non-seulement il posait nettement une grave question esthétique en mettant la peinture au service d’une oeuvre d’imagination poétique et mystique, étrangère à l’antiquité, mais encore il posait une question technique en affirmant la résolution de dessiner par les plans colorés, d’échapper à la tyrannie de la ligne, de situer toutes choses dans une atmosphère réagissant sur la couleur de chacune d’elles, d’inféoder la beauté conventionelle à l’intensité du caractère expressif. Cela n’avait pas été osé depuis Rubens et Rembrandt. C’était une hérésie pour l’école de David et pour son successeur Ingres: et cela n’avait été supporté chez Gros et Géricault qu’à cause de leurs sujets, qui les dispensaient des lois de l’esthétique académique et les rangeaient dans une catégorie spéciale, considérée en dehors du „grand art“. Delacroix touchait à des figures comme Dante et Virgile et osait les peindre de façon vivante, directe et non stylisée. Tout concourait à le faire considérer comme un barbare et un chercheur de scandale par les classiques, et, du même coup, comme un novateur et un maître par la jeunesse romantique. En fait, Delacroix est tout entier dans ce tableau. Ses défauts et les éclairs de son génie y sont contenus. Il a été plus savant, plus sûr de sa volonté, mais „Dante et Virgile“, quand on revoit cette toile après avoir vu toute son oeuvre postérieure, nous donne l’image essentielle de sa conscience de poète et d’artiste.

Ce fut un succès. Thiers, s’inspirant des opinions de Gérard, loua hautement le jeune homme. Le ministère acheta la toile deux mille francs. Delacroix s’en alla à la campagne. Deux ans après, le Salon montrait au public, en même temps que de „Voeu de Louis XIII“ d’Ingres, le chef-d’oeuvre poignant qui s’appelle „Episode des Massacres de Scio“, et où le sentiment tragique le plus sincère est servi par une technique éblouissante. L’oeuvre allait droit au coeur d’une foule que les atrocités turques venaient de révolter. Géricault venait de mourir prématurément d’une chute de cheval: on pleurait sa perte, on acclama l’homme qui allait le continuer et le surpassait déjà. L’oeuvre fut encore achetée, au

DANTE ET VIRGILE TRAVERSANT LE LAC DE LA VILLE INFERNALE DE DITE Collection C. Neurdein, Paris

DANTE UND VIRGILS ÜBERFAHRT ÜBER DEN SEE DER UNTERWELT ° a a o □ □

DANTE AND VIRGIL CROSSING THE LAKE OF THE INFERNAL CITY □ e □ □ □ □

prix de six mille francs. Mais l’opinion fut très-partagée: Gros luimême, qui eût voulu voir Delacroix concourir pour le prix de Rome, et regrettait avec dépit la direction prise par le jeune indépendant, déclara qu’il „courait sur les toits“. La pensée de Rubens hantait toujours Delacroix. Mais cette fois la nature même du sujet l’avait amené à ces coloris sourds, à ces lueurs argentées et tristes qui allaient être une de ses caractéristiques principales. Il arrivait à ce tragique concentré, à cette mélancolie dans la richesse, à cette somptuosité crépusculaire qui l’a rendu inimitable et que Rubens n’a pas connue. C’est elle qui fait de Delacroix, disciple et continuateur de Véronèse et de Rubens, un moderne, un peintre de la vie intérieure, un confident de lame contemporaine. Techniquement il avait été aussi influencé par Constable, dont il venait d’admirer les paysages un peu avant l’ouverture du Salon de 1824. Jusqu’alors la politique avait empêché toute oeuvre anglaise de pénétrer en France. Au Salon Lawrence, Bonington, Fielding, Constable figurèrent, et Delacroix fut si frappé par Constable qu’il retoucha son ciel, que son ami l’aquarelliste Fielding avait d’ailleurs ébauché. Il est hors de doute, que l’influence de Constable se retrouve dans tous les ciels orageux qui sont une des beautés des oeuvres de Delacroix. Cette exposition anglaise le détermina d’ailleurs à aller à Londres en 1825, et il y revit Bonington, qu’il avait connu au Louvre, et dont la phtisie devait briser si vite l’dme exquise, si proche de celle du phtisique Watteau.

Dès lors se succédèrent les envois aux Salons. En 1827 Delacroix envoyait la „Mort de Sardanapale“, „la Mort de Marino Faliero“, „Faust dans son cabinet“, „Milton et ses filles“, „le Combat du Giaour et du pacha“, „un Jeune turc caressant son cheval“, „un Pâtre romain blessé", „des chevaux", une nature morte; et le public pouvait voir au Conseil d’Etat (alors sis au Louvre) le , Justinien composant les Institutes", commandé par l’Etat. A vingt-neuf ans Delacroix était en possession complète de toutes ses idées d’art et affirmait tous ses goûts. Il s’inspirait nettement des grands sujets poétiques de tous pays; antiquité assyrienne, Venise, Allemagne, Angleterre, tout lui parlait. Il était orientaliste avec passion. Il faisait oeuvre de peintre, aussi, en peignant

des animaux et des natures-mortes, que l’école classique ne tolérait qu’à titre d’accessoires. En un mot, il considérait comme absolument nulle toute l’esthétique de David, qui était venue se jeter en travers de l’évolution française. Il considérait, à plus forte raison, comme nulle l’esthétique de Le Brun qui, sous l’influence romaine, avait interrompu l’évolution naturelle de la Renaissance française. Il se référait à Rubens et aux grands Italiens, à Titien, à Véronése. Il considérait la couleur comme l'élément capital de l’expression des sentiments. Il choisissait ses sujets dans le romantisme étranger et l’histoire. Tout cela constituait un démenti formel l’académisme d’une part, et à Ingres de l’autre, lequel n’était guère aimé par les académiques à cause de son réalisme et de ses tendances raphaélesques, mais n’était pas plus aimé par les partisans du romantisme, qu’il redoutait et qui choquaient son désir d’harmonie par leur truculence. Il arriva donc que l’académisme se résigna à s’unir à Ingres, à revendiquer ce fier isolé, pour mieux combattre Delacroix, et dès ce moment on s’onstina à opposer ces deux maîtres, qui, en réalité, étaient faits pour réaliser chacun sa belle oeuvre au-dessus des médiocres, sans aimer ni l’académisme, ni les fadeurs ou les violences difformes des disciples qui les incoquaient.

Le résultat de cette campagne fut que Delacroix fut exclu désormais des faveurs de l’Etat et ne parvint pas à vendre les dix-sept lithographies qu’il venait de composer sur „Faust“. Goethe en vit deux qu’il aima. Des eaux-fortes des dessins, des portraits (dont le sien) occupèrent Delacroix malgré la gêne où; après avoir été élevé dans l’aisance, il se trouvait. On finit par lui commander la „Mort de Charles le Téméraire à Nancy“, qu’il esquissa en 1828 et n’acheva qu’en 1834.

La révolution survint, et le passionna. Sa production devint aussi féconde que celle de son dieu, Rubens. De ce moment date l’esquisse admirable du „Boissy d’Anglas à la Convention". Au Salon de 1831 il envoyait neuf toiles, „Richelieu au Palais royal" (détruit en 1848), un „Indien armé", „Cromwell regardant le portrait de Charles I", un „Tigre“, deux aquarelles, une sépia, le «Meurtre de l’évêqge de Liège", et la «Liberté guidant le peuple sur les barricades". Ce dernier tableau

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