OF OXFORD
A M. H. LE JOSNE
Mon cher ami,
Prenez ceci pour une carte de visite, puisque Vous aimez les Beaux-Arts comme moi, avec plus de passion encore que de sagesse.
J'ai fait en une semaine ce qui exigeait un an de travail et de soins. Plus lard , si nous vivons, je pourrai Vous offrir une gerbe plus forte et mieux liée des épis glanés dans le champ d'Eugène Delacroix.
Au moment où son œuvre posthume allait être dispersé aux enchères , je me suis hâté d'ajouter quelque chose au chapitre que je publiais, il y a dix ans, sur le génie du peintre et le caractère de l'homme dans Y Histoire des Artistes vivants.
Vous trouverez ici, d'abord l'expression d'idées et de sentiments que vous partagez; ensuite deux séries de documents originaux, désormais acquis à la tradition de l'Art français. J'ai tiré la première des Agenda de Delacroix vivant et la seconde des Souvenirs manuscrits de M. de Planet, son élève.
J'avais surtout à cœur de raconter les derniers jours du grand artiste, mort avec le oakne stoïque d'un ancien, loin du monde et des amitiés banales, au milieu de Paris,
vn
Établie à temps^ la vérité demeure incontestable : la fantaisie et le meDsonge littéraires se trouvent devancés.
Eugène Delacroix est enfin sacré premier peintre de son époque par la foi tardive des connaisseurs. Réjouissons-nous, enthousiastes de Tavant-garde I
Paris, lundi, 15 février 1864.
Verrons-nous jamais cette triste égalité où « il n*y aura plus ni héros ni grands hommes î » Le fait est que l'amour du beau et de l'héroïque baisse de jour en jour, et que notre indifférence frise déjà Tabêtissement. Une mascarade fera jaser la presse entière; la promenade du bœuf gras et la mort d'un marchand de crayons agitent tout Paris ; mais si une gloire nationale s'éteint comme un soleil, nous voilà tous plus surpris et plus muets qu'un troupeau de moutons dans une éclipse. Après quelques jours de réflexion, nous n'avons pas même su faire à Eugène Delacroix les obsèques royales qu'Anvers, la ville des marchands, fit à Rubens. Un piquet
de gardes nationaux est planté autour du cercueil ; quelques pédagogues palmés éternuent sur la tombe un éloge irritant ; les cœurs chauds sont réduits au silence... et voilà les funérailles de Patrocle sans Achille, faites à Delacroix, quia frappé quarante ans Tintelligence et le cœur de son pays.
Tout ce qu'il restait de l'œuvre où brûlent les dernières ardeurs de TArt français, sera crié aprèsdemain aux enchères de l'hôtel Drouot. Pendant deux semaines encore l'on vendra, chaque aprèsmidi, les innombrables dessins et griifonnements du plus vaillant et du plus noble des artistes.
Ainsi seront dispersées commodes feuilles mortes tant de pages si vivantes; et ceux qui les sentaient le mieux , n'étant pas assez riches pour les acquérir, ne les verront plus.
Heureux Tumer, qui comptait assez sur la noblesse et l'enthousiasme de ses compatriotes pour léguer son œuvre à l'Angleterre !
L'exposition des ouvrages d'Eugène Delacroix, — nous le disons avec un profond regret, — devait être beaucoup mieux combinée qu'elle ne l'est pour sa gloire : ni le gros du public ni les connaisseurs ne peuvent étudier suffisamment en trois journées
de rhôtel des Ventes, c'est-à-dire en douze heures, ces huit cent cinquante-huit articles inscrits au catalogue, et comprenant ensemble plusieurs milliers d'images peintes ou dessinées I
Beaucoup de ces sujets n'étant que le premier bouillonnement plus ou moins arrêté de l'impression, il fallait donner au spectateur le temps de les examiner. Que d'utiles conversations auraient eu lieu sur place 1 La renommée de l'auteur se serait encore élevée avec le chiffre des enchères, puisque nous estimons entre tout ce qui nous coûte le plus d'argent.
Le temple des vendeurs sera donc purifié pour quelques jours par les reliques d'un grand maître. La curiosité y fera foule; mais quel malheur de ne revoir ces inventions si fiëres qu'à travers le dos des brocanteurs et par dessus l'épaule des Philistins !
Il y avait hier exposition particulière des tableaux et des esquisses. On n'y entrait que sur lettre d'invitation. Ces trois petites salles ont été tout de suite pleines de visiteurs en quatre catégories : les amis de l'artiste, ses ennemis, les fanatiques et les gens du monde. Le caractère tranché de ces ouvrages ne permettant pas l'indifférence, les visiteurs étaient
fort animés. Les Prudhommes n'ont pas fait là long séjour; mais les mondains, qui, dans les musées, les concerts et les réunions littéraires , signalent ordinairement leur ferveur, y sont restés assez longtemps à gesticuler et à s'exclamer, en se creusant la tête par pléonasme.
Il est certain qu'il faut être assez avancé dans ^initiation artiste pour sentir et comprendre les beautés ou, si Ton veut, les beautés en germe, dans ces toiles inachevées. Un air de grandeur les enveloppe, un frisson de sensibilité les agite ; des éclairs d'enthousiasme illuminent les morceaux les plus élémentaires ; et Ton peut y saisir au passage le vol enflammé du génie. La nature extérieure, réfléchie ou plutôt transfigurée par l'imagination, rayonne ou s'assombrit dans ces paysages ; la lumière et la couleur s'y associent ou s'y opposent au caractère des passions humaines : un ciel chargé de neige, obscur comme un crêpe et sillonné de lueurs sanglantes, enveloppe ]sl Bataille de Nancy; la mêlée paraît d'autant plus furieuse que les pennons des deux armées tournoient et volent ainsi que des vautours dans de vifs courants d'air.
Dans la Bataille de Poitiers, un ciel d'azur vibrant et joyeux répercute comnt^ à plaisir de col-
Une en colline les estocades, les chocs et les ébranlements du combat. C'est un jour de gloire pour ce vaillant roi Jean, qui s'est fait de son cheval mort une barricade ou plutôt une marche de trône.
La fauve lueur des apothéoses guerrières éclaire Taïllehourg où Taudace, la confusion et le désordre sont le comble de Vart, même après le sublime Thermodon de Rubens. Eugène Delacroix pousse à bout cette violence du cœur et de la main, qui fut la devise du Tasse. Saint Louis est ici, par sa témérité et son acharnement, Timage étonnante de cette chevalerie française, qui dit plus tard par la bouche d'un Guise ce que Delacroix a pu dire à son tour : « Elevons notre renommée sur les ruines de notre propre corps 1 •»
Voyez ces hommes d armes frappant comme des cyclopes ; ces chevaux effrénés, aux crins sifflants, aux naseaux écarlates, aux yeux de braise, aux jarrets d'acier I Vertigineusement lancés sur cette tassée de combattants plus impénétrable qu'un mur, ils tombent pêle-mêle avec un désespoir épique du haut des parapets dans la rivière où d'autres ennemis se massacrent encore en se noyant.
La valeur moderne est aussi énergiquement sentie et rendue que la vieille valeur française dans Le
Soir c^une bataille, peint à l'instar de Géricault. Un cuirassier blessé se soulève au milieu des chevaux morts sous la canonnade, et dont les flancs sont déchirés par les boulets. La nuit profonde, mais transparente, laisse voir autour des pauvres bétes et du malheureux soldat, jusque dans le lointain, toute la funèbre jonchée que les oiseaux et les chacals dévoreront.
Ce noir Montfaucon, étudié d'après nature et ennobli par un grand esprit, restera Tun des épisodes les plus navrants de la peinture militaire.
L'ébauche de YÉvéqtie de Liège est une de ces fournaises où l'artiste forgeait du premier coup ses inventions ; mais la SybUle, par contraste, a été parachevée dans tout le repos et toute la frîdcheur de l'intelligence. C'est un idéal de femme àla Delacroix; c'est-à-dire la beauté physique contestable, primée par le caractère plus noble et plus frappant de l'expression. La vie de la Sybille est l'opposé de celle des statues : son calme et son immobilité ne sont qu'apparents ; le travail intérieur de la pensée la tourmente ; ses yeux fiers, doux et meurtris ont un regard à la fois humain et surnaturel, qui excite l'amour, la mélancolie et la passion de la gloire. Elle indique à l'entrée de ce lucus mystérieux « le rameau d'or, conquête des grands cœurs. » Delacroix
Ta eu ce fatal rameau ; mais on ne sait guère au prix de quels tourments et de quelle constance 1
Sur les deux heures deTaprès-midi, cette exposition particulière était autrement pleine que les expositions publiques. On étouffidt ; on n'y voyait plus ; à peine si M. Beiset, qui détestait tant Delacroix, pouvait ouvrir passage à une illustre Princesse. Madame et Mademoiselle Pierret, MM. Millet, Chenavard, Gambetta, Victor Rhodes, Jeanne Silvestre, Alfred Stevens et une multitude de personnes distinguées avaient grand peine à se mouvoir.
Le sentiment le plus humble mérite tous les éloges, quand il est vif et sincère : Julie Colin, excellente femme, restée dix ans au service de Delacroix, s est mêlée comme à la dérobée à cette brillante foule ; et, à la vue des tableaux de son illustre maître, elle s'est vite réfugiée dans un coin sans pouvoir étouffer ses sanglots. . • elle a disparu comme elle était entrée,
M. Berryer, l'ami et le parent de l'artiste, allait de bonne heure, le catalogue à la main, d'une toile à l'autre, murmurant des paroles sympathiques : « Quel esprit, quelle vivacité, disait-il ; admirable Delacroix ! Presque tous les ans, il venait me donner une quinzaine de ses journées à la
campagne : moments délicieux I il me charmait de mille manières, surtout par sa conversation sur la littérature; et il ne s'occupait presque pas de luimême. »
M. Thiers n'était pas là. Ovation manquée.
Nous Tavons rencontré vers les cinq heures du soir, en guêtres grises, à la colonne Vendôme.
Mardi, 16 février.
La foule s'est ruée à l'Exposition. L'on n'a vu les tableaux que furtivement, en allongeant le cou entre des bras, des reins, des chapeaux et des hampes de parapluies. Une atmosphère d'étuve, chargée de rhumes et de fluxions de poitrine, n'a effrayé ni hommes ni femmes. Les faces pâles et les visages apoplectiques contrastaient violemment; la couleur générale des physionomies était intense, sinon har* monieuse. En quatre heures, pas une âme n'est sortie ; impossible, d'ailleurs : les salles adjacentes et les corridors latéraux étaient combles ; on s'y aplatissait comme dans le Martyre de Saint^Symphorien, mais beaucoup mieux.
Mercredi^ 17 février.
Aujourd'hui, premier jour des enchères , nouvelle cohue, frappant une heure trop tôt aux portes de l'Exposition, au quart remplie d'avance d'amateurs connus et de privilégiés. Deux heures son« nent : entrée frénétique. Un troupeau poursuivi par des loups ne se jette pas plus haletant au bercail. Piétinements, bondissements de banc en banc. . . et pas de côtes rompues, pas de jambes cassées 1
M. Berryer souriait, le binocle appendu à sa chaîne d'or. On remarquait Mesdames Pierret, MM. Rivet, Carrier, Eiesener, Paul Huet, Andrieu,le marquis Maison, Reiset, Henri Delaborde, Etienne Arago, Paul Meurice, Vacquerie, Eugène Piot, Henri de La Madelène, Alfred Sensier, Paul Tesse, Barroilhet, Daumier, Bonnet, Joseph Fioupou, de Planet, de Valeme, Busquet, Prouha, Bauchet et une infinité d'artistes, de marchands et de personnes commissionnées, de Paris, de la province et de l'étranger. MM. Lacaze, Delage, Dauzats, Saint-Marcel, Jadin, Champfleury, Mène, Dieterle, Lehmann, Thoré, le critique démocrate, et HarOy le marchand de couleurs, étaient là, le crayon
10 BUGBNE DELACROIX
frais taillé pour marquer le prix de chaque objet à cette vente mémorable. Tout le monde sentait qu'il avait affaire à un msdtre dont le nom et l'œuvre resteront. Si Eugène Delacroix vivant avait jamais eu pareil triomphe, il en serait tombé malade de plaisir.
Et nous voilà, Français légers, envieux et brouillons I Le génie dans toute sa puissance est méconnu, puis insulté au profit des intrigants et des cuistres. A peine trouve-t*il sur la voie douloureuse quelque épaule amie pour appuyer sa marche et quelque main pieuse pour essuyer son front. Il meurt : les moucherons du corbillard bourdoiment sa gloire, et, six mois après, on le déifie sans le comprendre davantage. Que Delacroix avait raison de nous rappeler si souvent ce mot de Molière : « Je te pardonne, mais à la charge que tu mourras! n
Jeudi, 18 février.
Nous ne serons suspect à personne en disant que les ouvrages du grand artiste , sauf certains morceaux inestimables et pour ainsi dire peints de
son sang et de sa moelle, ont été payés des sommes excessives. Un artiste exécutant trouvera de précieuses leçons dans maint sujet à peine ébauché ; il a même d'excellents motifs pour couvrir de son dernier billet de banque une toile à peine préparée et frottée ; mais comment expliquer que des gens, qui s'enfuyaient à la vue de ses meilleurs ouvrages, se soient donné Tétrange fantaisie de pousser à des sommes fabuleuses des embryons de figures à peine jetées dans des limbes de couleur I Le peintre eût-il jamais exhibé des choses aussi vagues sans en avoir au moins accusé les parties importantes par quelques touches décisives?
N'insistons pas sur certains sujets composés par Delacroix, calqués et peints par des élèves ( Décora-lions de V Hôtelrde^ViUe], retouchés par le maître, et donnés enfin au public béant comme originaux par le catalogographe, M. Burty.
Delacroix ne l'entendait pas ainsi. A l'ordre et à l'économie domestiques il ajoutait le désintéressement et la fierté. Avec quel amour et quel soin il faisait un tableau du double de la somme payée à quiconque savait le comprendre I S'il pouvait un moment reparaître au milieu de nous, le zële aveugle de ces posthumes adorateurs le ferait rougir.
Nature extrêmement subtile et pénétrante, il verrait avec effroi Timminente réaction préparée contre lui dans les galeries et les salons par certains morceaux inavouables que Ton s'est arrachés à prix d'or. Qui pourra , dans la maison de tel bancocrate, se faire une juste idée des hémicycles grandioses de la Bibliothèque des Députés et de la splendide coupole du Luxembourg, en examinant ces petites ébauches à peine zig-zaguées, marouflées dans des hémisphères de bois ou de carton, qui ressemblent à des éclats de marmite 1
N'ayons pas, pour acquérir des objets d'art, qui remuent le cœur et enflamment le cerveau, cette prudence du maquignon achetant un cheval ou un chien ; mais ne tombons pas non plus dans les violences, surtout dans les niaiseries du fanatisme!
Une Pietà pathétique, un Démosthène pensif et tourmenté, mais moins éloquent que les vagues qui meurent à ses pieds ; quelques Lions imparfaits et superbes ; certains sujets de la Chambre des Députés, frappants par la conception et le caractère, entre autres Y Éducation ^ Achille^ Cicéron^ — qui a fait reculer M. Berryer, — et les Bergers chai-déenSf vessoMvemràeL' Enfant Prodigtie, d'Albert
Durer ; deux ou trois groupes de Chevaux tout frémissants de vie ; La Sybille indiquavi le rameau êUor; une admirable Marine de Dieppe, enlevée par M. Duchâtel au milieu des applaudissements ; Samson chez Dalila; l'éclatante ébauche à peine commencée de la Chasse aux Lions; Le Martyre de saint Etienne; plusieurs sujets poétiques de rOrient et du Nord; la Barque de Don Juan; VÉvêque de Liège ^ esquisse qui malheureusement va tomber en écailles; quelques portraits parlants; quatre merveilleuses pages militaires, Le Soir d*une bataille^ Le Moi Jean à Poitiers, Le Téméraire à Nancy, et surtout Saint Louis au pont de Taillebourg • voilà, à peu de chose près, les seuls morceaux qui méritaient Tadmiration et des sacrifices.
N'oublions pas quatre grands tableaux de Fruits et de Fleurs. Deux nous paraissent un peu trop sombres; les* deux autres sont d'un éclat, d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une harmonie incomparables.
Tout le reste de cette première adjudication, sauf
des bouts d'étude et Je ravissants paysages, n'était
que marchandise râleuse. M. Haro n'aurait-il pas
pourchassé certains fragments tout à fait informes,
pour quelqu'un qui serait heureux de les léguer
au Louvre, afin de rabaisser la gloire dun rival! Mais Delacroix a laissé partout la trace d'un ongle souverain ; et, dans son œuvre, comme dans celui de Barye, on voit heureusement le lion écraser le serpent.
Certes, on peut dire que Ton ne s'est pas contenté de vider l'atelier d'Eugène Delacroix et de jeter au public toutes les raclures de sa palette ; on est allé jusqu'à mettre en vente, à CINQ FRANCS! des tatouages encadrés.
La seule chose qui pourrait excuser de pareilles misères, serait la pensée de laisser à quelques pauvres enthousiastes une relique du grand homme.
Ce qui nous console aussi d'avoir vu disperser à l'aventure tant d'ouvrages à peine indiqués, dont le seul aspect horripile les ignorants, c'est l'espérance qu'ils seront tombés dans les mains d'artistes qui n'auront pas l'effronterie de les finir et de les signer Delacroix. Boizaris surprenant le camp des Turcs serait devenu, en deux semaines de travail, un tableau magnifique. Les Quaire Saisons^ machines purement décoratives et fort lâchées, mais d'une harmonie limpide et vibrante, seront quelque jour copiées en tapisserie, sans que le peintre soit déshonoré. Nous trouvions en les ragardant un
grand rapport, à certains égards, entre la dernière manière de Delacroix, rose claire, argentine et délicieuse dans le gris, et les dernières ébauches de Tumer.
Il n*y a pas là pourtant la moindre imitation du maître anglais par le maître français; notons seulement chez ces deux grands peintres au déclin de la vie, des aspirations de couleur à peu près analogues. Ils s'élèvent de plus en plus dans la lumière, et, la nature perdant pour eux de jour en jour sa réalité, devient une féerie. Tumer, qui avait sérieusement commencé par les genres flamand et hollandais, et non pas, comme on le prétend, par des pastiches de Claude, arrivait sur la fin de sa carlière aux décorations factices et aveuglantes du théâtre.
Il s'était mis en tête, à tort ou à raison, que les artistes les plus illustres de toutes les écoles, sans excepter les Vénitiens, étaient restés bien au-dessous de l'éclat pur et joyeux de la nature, d'un coté en assombrissant les ombres par convention, et d*un autre côté, en n'osant pas attaquer franchement toutes les lumières que leur montrait la création dans sa vii^inité. Aussi essaya-t-il les colon)tions les plus brillantes et les plus étranges. Il
a peint dans cet état d'imagination ses deux ta* bleaux : la Couleur avant le Déluge, la Couleur après le Déluge.
Delacroix , homme plus ardent encore et plus positif que Tumer, n'a pas poussé si loin l'aventure; mais, comme l'artiste anglais, il est insensiblement monté d'une harmonie grave comme les sons du violoncelle à une harmonie claire comme les accents du hautbois.
Il était arrivé d'expérience en expérience à un système absolu de couleur que nous allons essayer en abrégé de faire comprendre. Au lieu de simplifier en les généralisant les colorations locales, il multipliait les tons à l'infini et les opposait l'un à l'autre, pour donner à chacun d'eux une double intensité. Titien lui semblait monotone, et il ne se décida même que fort tard à reconnaître tout ce que le maître vénitien a de grandiose. L'effet pittoresque résulte donc chez Delacroix des complications contrastées. Là même où la couleur de Rubens rayonne comme un lac tranquille, celle de Delacroix étincelle comme un fleuve criblé par une giboulée.
Exemple des assortiments de ton chez Delacroix :
Si, dans une figure, le vert domine du côté de
Tombre, le rouge dominera du côté lumineux ; si la partie claire de la figure est jaune, la partie de Tombre est violette ; si elle est bleue , l'orangé lui est opposé, et codera dans toutes les parties du tableau.
Pour Tapplication de ce système, Delacroix s'était fait une espèce de cadran en carton que Ton pourrait appeler son chromomètre. A chacun des degrés, était disposé, comme autour d'une palette, un petit tas de couleur, qui avait ses voisinages immédiats et ses oppositions diamétrales. Pour vous rendre absolument compte de cette combinaison, regardez le cadran de votre pendule, et supposez ceci : midi représente le rouge; six heures, le vert; une heure, l'orangé; sept heures, le bleu; deux heures, le jaune; huit heures, le violet. Lestons intermédiaires étaient subdivisés de proche en proche, comme les demi-heure, les quarts d'heure, les minutes, etc.
Avec sa subtilité, sa persévérance, et malgré l'étude continuelle de la nature et des maîtres, Delacroix était resté plus longtemps qu'on ne le pense sans principes certains , suppléant de son mieux le savoir par le sentiment. En plein âge mûr, il disait encore : « Je vois chaque jour que je ne sais pas mon métier. » Pas d affectation dans cet aveu : il
sentait réellement que sa première éducation de peintre fut insuffisante, sinon mauvaise. Dans leffervescence romantique, tous les artistes qui ont marqué se laissaient aller à la diable. Leurs c(»iversations instinctives étaient plutôt poétiques que professionnelles. Plus d'enseignement public. David, tout despote borné qu'il fut, avait au moins appris quelque chose à ses contemporains. Après lui, que resta- t-ilî Des scboliastes méticuleux et têtus, capables de faire, non pas un tableau, mais des fragments de tableau. Gros, seul, par quelques ouvrages d'un ensemble grandiose et dont les détails sont palpitants, rattachait encore l'Art français à la tradition magistrale. Géricault, admirable dans certains morceaux, n'avait pas assez bien fondu ses études pour arriver à cette imposante unité.
Les choses en étaient là quand M. Ingres nous apporta ses principes léthifères. Il ne vit dans l'art qu'un bizarre mélange de la statuaire antique et du modèle qui pose à la journée. Ce mariage entre la vie et la mort est un rébus d'hypogée. Et M. Ingres, heureux et fier sur sa colonne, attend, en Siméon Stylite, que les anges viennent lui porter à manger I
Chenavard attribue cette décadence de la pein-
ture moderne à un développement des facultés musicales au préjudice des facultés plastiques. Suivant lui, la forme humaine échappait aux peintres d'histoire à mesure que les paysagistes parvenaient à mieux rendre Taspect de la nature ; la couleur aurait gagné en richesse et en harmonie ce que le dessin a perdu de précision et de grandeur.
Delacroix a vu, au contraire^ dans l'intimité de l'homme et de la nature, un redoublement d'expression à produire par analogie et surtout par contraste. Tantôt, en effet, le paysage semble le miroir des joies de la vie par son éclat, sa fraîcheur, son abondance et sa pureté ; tantôt, il fait cruellement ressortir par son calme et sa sérénité mêmes nos orages intérieurs; aujourd'hui, les grandes voix de la solitude et de l'immensité élèvent et consolent notre âme; demain, elles se mêleront peut-être à nos gémissements.
Vendredi, 19 février.
On a fait des sottises en payant deux, quatre, huit mille francs des copies d'Eugène Delacroix d'après les vieux maîtres. Il y en a de magnifiques, notamment Les Miracles de Saint Benoît, de Ru-
bens; quelques têtes tirées des Noces de Cana^ de Paul Véronèse; d'autres copîes ne sont que des tours de patience et de subtilité, comme le JeuTie homme à la toque et TEnfant de La Belle Jardi" nière. Il en est enfin qui sont l'altération abusive des originaux ou de pures fantaisies comme, des gravures coloriées. Mais Delacroix n'est guère luimême dans ces peintures-là. Il serait ridicule de se quereller pour en avoir. Ces sortes d'exercices furent tout simplement les pensums volontaires de sa jeunesse.
Il faisait au Louvre beaucoup de ces copies sous l'influence de Géricault, qui en fit lui-même d'admirables, quoiqu'un peu noires et lourdes, comme nous en avons ici les preuves par Le Martyre de Saint Pierre et Le Sommeil des Apôtres^ d'après Titien ; Les Enfants de Philippe /F, d'après Velasquez; La Bénédiction de Jacob , d'après Rembrandt, et par plusieurs têtes de divers maîtres, réunies en une seule toile, etc. La Descente de croix d'Anvers est d'une pesanteur et d'une opacité détestables. La Descente de croix, d'après Bourdon, attribuée à Géricaultpar lecatalogographe, M. Burty, est d'Eugène Delacroix. Erreur ne fait pas compte.
Delacroix a gardé toute sa vie le goût de copier les maîtres sans pouvoir le satisfaire à son gré. On l'aurait vu souvent travailler au Louvre, même dans ces derniers temps, si une nuée de rapins et de peintresses ne rendait le Musée détestable pour tout le monde ; mais il était heureux qu'on lui prêtât quelque tableau à copier. Une Madeleine de Murillo Tavait enchanté et retenu dans la galerie du maréchal Soult. La délicatesse et la fraîcheur virginales de ce tableau l'extasiaient.
H avait pris avec Bonington Thabitude de l'aquarelle, qui lui rendait plus prompte et plus facile l'expression des sentiments dont il était animé. Comme Bonington, Delacroix avait montré fort jeune ses facultés pittoresques : « Quand on n'a pas du talent tout de suite, disait-il, on n'en aura jamais. » J'ai vu la petite copie à la plume d'une Kermesse de Téniers, faite à l'âge de treize ans par M. Ingres, qui s'y révéla déjà tout ce qu'il devait être : un admirable calligraphe,un excellent copiste au trait. Je connais aussi une esquisse juvénile de Delacroix» laquelle eut, au concours de l'Ecole des Beaux -Arts (professeur Le Thière), le numéro 38 : Les Femmes romaines offrant leurs bijoux à la pairie. On y voit percer la personnalité de l'auteur de Sardanapale et du Massacre de Scio à certains airs de tête,
à la souplesse des chairs, à Tinflexion des bras et des mains. L'intelligence de Télëve échappe aux canons de l'Ecole.
Une personne toujours bien renseignée me raconte ce fait, qui suffirait à faire condamner l'enseignement de l'Institut :
Apres avoir peint Daide et Virgile, — tableau que bien des personnes, les Académiciens en tête, regardent encore conmie son meilleur ouvrage, — Eugène Delacroix eut de nouveau l'imprudence de concourir. ••
Il obtint la dernière place, le numéro 60 1
Samedi, 20 féyrier.
Nous venons de toucher en passant à la jeunesse du peintre. Essayons de distraire un moment le lecteur en groupant autour d'Eugène Delacroix quelques compagnons d'atelier, Champmartin, Ary Scheffer, Géricault, et trois artistes qu'il aimait beaucoup : Charlet, Bonington et surtout Poterlet.
Champmartin, honmie spirituel, grand faiseur de charges, était le plus terrible et le plus gai loustic de la bande.
Ary Scheffer, qui tâchait de tirer parti de tout, même de son accent étranger, faisait des théories à défaut de science ; se posait en caractère de fer, en indomptable originalité, trahissant néanmoins à chaque coup de pinceau les faiblesses, les oscilla* tions de l'imitateur qu'il a gardées toute sa vie. Jaloux de fixer Tun après l'autre dans ses ouvrages les moyens employés par ses confrères en vogue, il changea de manière comme on change de paletot.
Sa première manière : La Veuve du soldat ; Le Soldat laboureur ; — pastiches d'Horace Vernet.
Sa seconde manière : Les Femmes Soulioies ; — pastiche du Massacre de Scio, de Delacroix.
Sa troisième manière ; Le Larmoyeur^ dont la couleur paraît rôtie, et Le Roi de Thulé; — pastiches de Rembrandt.
Sa quatrième manière : Le Christ consolateur, — pastiche d'Overbeck.
On voit ensuite Ary Scheffer tantôt pencher vers M, Ingres ( Madeleines) , tantôt tomber sur Cornélius (Scènes de Faust) ; puis s'arrêter à une sorte d'éclectisme [Françoise de Riminî] ; revenir encore à M, Ingres ; le quitter de nouveau pour traduire des poëtes à la mode, tels que Byron ; re-
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prendre ses allemanderies ; se perdre enfin dans des rêves grisâtres où le mysticisme [Saint Augustin et Sainte Monique] et la volupté (Les dejix Mi-gnon] luttent en s'effaçant. Le trait invariable de ce maniériste si mobile, c'est une sentimentalité pleurarde. Les larmiëres d'Ary Scheffer sont inépuisables. M. Guizot Ta sumonmié « le peintre des âmes, » ce qui n'étant pas clair pourrait sembler ironique. Mais M. Guizot ne plaisante pas.
Géricault séduisait Delacroix par son talent, sa politesse et son élégance. La fortune lui permettait le luxe , les chevaux et toutes les jouissances du dandysme. Delacroix aimait lui-même les plaisirs ; mais il savait s'en passer sans trop regretter un patrimoine perdu par des revers de famille. « Si Géricault , disait-il par la suite, n'avait pas eu de fortune , il vivrait encore, et il aurait produit autant que son génie le promettait. C'est quelquefois un bien, quand on est jeune, d'avoir pour travailler à surmonter des moments de gêne. »
Géricault peignait de temps en temps chez Guérin des morceaux qu'il donnait facilement à ses admirateurs, car il était fort sensible aux louanges. Il avait aussi un atelier dans le quartier des Martyrs, sur le même palier qu'Horace Vernet, sa bête
noire. Toutes les fois qu'un visiteur se trompait en demandant Vemet chez Géricault, Géricault répondait : « C'est la boutique à côté. » Cela n'empêchait pas Horace d'aller fumer des cigarettes chez son voisin et d'emprunter de lui des études de chevaux et de paysages pour les accommoder en son propre compte au goût du public. Le fond d'une des meilleures batailles de Vemet, — Monimirail^ je crois, — est la copie d'un effet de matin, pris à Versailles par Géricault, d'une fenêtre ouverte. La Course de chevŒux à Rome^ autre plagiat de Vemet. Voyez les études de Géricault, reproduites au trait par Colin et Feillet , et vous reconnaîtrez tout de suite que Vernet s'est contenté de rapetisser, de grimer les hommes et de caparaçonner les bêtes : l'hercule qui, chez Géricault, retient un étalon par la queue, reparaît dans le tableau d'Horace en clown épilant une rosse rétive.
Au lieu d'avoir, comme Delacroix, l'insatiable passion du travail, Géricault ne se mettait à la besogne que par violentes boutades. Il fit pourtant d'innombrables essais pour son grand tableau : On lui avait construit au Havre un radeau sur lequel il étudiait la mer et les marins avec tout l'acharnement d'un peintre réaliste ; et, pour l'exécution définitive
de l'œuvre, il voulut qu'on Im rasât la tète, afin de n'être plus tenté de sortir. Géricault n'a3rant pas de facilité au travail , ce qui arrive aux artistes et aux écrivains les plus solides, prenait la stérilité momentanée de ses efforts pour de l'impuissance , et rugissait de colère. Charlet parvenait seul à le calmer et à relever son courage. Connaissant la nature humaine, particulièrement le cœur de son ami, il voulut l'accompagner à Londres, « pour y remettre à flot, disait-il, le Radeau de la Méduse n qui avait échoué à Paris. Les deux amis passèrent par Bruxelles pour visiter David, le prophète exilé de la Peinture. David demanda brusquement aux pèlerins : « Que me voulez-vous î Avezvous vos papiers î » On exhiba son passe-port et l'on partit.
A Londres, Géricault, affreusement triste d'avoir été méconnu à Paris, écrivait un jour son testament. Charlet, ayant surpris cette préface du suicide, fit longuement ressortir aux yeux de son camarade les avantages de ce sinistre projet et ne lui demanda pour sursis que le temps d'un bon dîner, tête à tête. Le dîner fut très-gai, et l'on s'en alla bras dessus, bras dessous faire un tour sur les bords de la Tamise. Là, Géricault, repris par ses idées noires, mais
s'efïorçant de les dissimuler, eut des allures équivoques. Charlet crut reconnaître que son ami voulait Tentraîner avec lui dans la rivière pour ne plus le quitter. Et prudemment il reprit le large en terre ferme.
Charlet vivait à la façon des maîtres flamands et hollandais, au milieu des sujets de son choix : tavernes, marchés et corps-de -garde. Il affectait un peu les mœurs et le langage du ruisseau. Géricault, qui l'avait vu pour la première fois à Saint-Cloud peignant une enseigne de cabaret pour solder sa dépense, tira ce Français si jovial de l'administration des Pompes-Funèbres où il avait grand'peine à gagner sa vie.
Charlet est le Béranger de la lithographie, c'està-dire un de ces harpistes qui mettent pour cordes à leur instrument toutes les fibres populaires. Gros, si vivement empourpré de gloire nationale, avait déteint sur Charlet, qui fit en prose la poésie de son maître. Mais ce qui relevait tous ses sentiments populaciers, c'étaient une expansion de cœur, une verve, une ironie incomparables. Il y avait en lui de THoraère pour peindre la constance et la crânerie guerrières, le rire dans les larmes des piliers de bouchon, l'espièglerie des faubouriens et le patriotisme des bousingots. Avec lui, les grognards pleuraient
sur leur moustache et les Invalides sentaient la chair de poule jusque dans leur jambe de bois.
Géricault, affolé du genre colossal, donna la velléité des grandes machines à Charlet, qui s'y exerçait en peignant des enseignes. On se souvient de celle-ci qu'il fit au faubourg Saint-Antoine :
Des commères furieuses font dégringoler le peintre de son échelle, en lui criant : « A bon vin pas d'enseigne l »
Tourmenté dans les dix dernières années de sa vie du bizarre désir d'être de l'Institut, il entreprit en petites proportions le tableau que Ton voit au Musée de Lyon : La retraite de Russie, Cette toile le mettait chaque jour au supplice; il voulait la crever, la déchirer en mille pièces, et se brûler la cervelle.
L'artiste s'était marié avec la fille de son marchand de vins. Il a beaucoup travaillé, chauffé son four, comme il disait lui-même, sans jamais sortir d'une gêne qui devint de la pauvreté.
Charlet est l'observateur le plus fin et le plus sûr; le dessinateur le plus saillant et le plus ferme. Il connaît peut-être mieux que personne en ce siècle, exceptés Delacroix et Daumier, la grande loi du plein et du vide, qui donne aux figures l'aspect, le
mouvement, le relief de la vie ; et il a montré dans ses moindres croquis une ardeur de geste vraiment parlante. Géricault surnomma Charlet - le crayon français » et Delacroix l'appelait « un homme de génie. »
Richard Bonington, qui avait un talent si précoce et qui mourut si jeune de la poitrine avec toutes les apparences de la fr^cheur et de la santé, cachait son enthousiasme sous des airs tranquilles, et frappait l'auteur du Massacre de Scio par cette grande qualité pittoresque : le vif sentiment de l'espace et de la fluidité de latmosphère.
Mais un artiste que Delacroix chérissait entre tous c'était Hippolyte Poterlet, doué ou plutôt affligé de la sensibilité la plus nerveuse et de la délicatesse la plus raffinée du coloriste. Sitôt que Delacroix avait esquissé un tableau important, Sardanapale ou L£ Christ au Jardin des Oliviers^ il courait avec un croquis de son œuvre et une toile blanche chez son ami, qui, en deux heures, lui avait donné son avis en lui faisant une esquisse à sa manière. Delacroix tenait infiniment à voir comment, à sa place, Poterlet eût peint le tableau.
Charlet, Delacroix, Chenavard, Commairas, Lelièvre passaient ensemble quelques soirées chez
Poterlet pour dessiner et causer. M. Hippolyte Flandrin, qui se sentait fait alors pour la peinture militaire, rôdait autour de ce cénacle et envoyait des dessins à Charlet, afin d'avoir son assentiment. Ces réunions cessèrent. Poterlet, poussé par ses nerfs et par des chagrins imaginaires, prit une forte dose d*opium après avoir écrit au crayon et envoyé ce billet :
« Je laisse à mon ami Ghenavard lout mon alelier comme gravures irarlisle et esquisses faites en pays étranger; mais je le prie de permettre que mon porc prenne ce qui lui conviendra en souvenir de son pauvre Gis qui l^aime.
a H. POTERLKT.
« Le 6 décembre 1829. »
Le malheureux artiste ne succomba pas sur-lechamp ; il ne mourut que lentement des suites de ce coup désespéré. Depuis longtemps Charlet, au lieu de le contenir, semblait Texciter à surmener sa frêle santé. Delacroix, qui ne se ménageait pas alors lui-même, le sermonnait inutilement.
Dimanche, 21 février.
En matière d'art, quiconque ne sent pas profondément la vie , le mouvement et le caractère de la Nature, sera toujours im aveugle-né, eût-il, comme M. X., par exemple, sa maison pleine de belles choses et ime réputation européenne de connaisseur. Fatalement il tombera dans tous les contre* sens de M. X. , et nous le verrons , à son exemple, faire mouler pour ses salons bourgeois les portes du baptistère de Florence ; demander au même artiste des copies de Raphaël et de Yéronèse ; emmener avec lui un professeur de chinois dans les ventes de chinoiseries ; louer enfin à la même pageDroUing, Dubufe, Destouche et Delacroix.
On aperçoit à TExposition des aquarelles et des dessins, ouverte aujourd'hui, pas mal d'amateurs de cette force-là, qui se battent les flancs pour admirer des choses inaccessibles à leur entendement. Les traits de Delacroix flamboient pour eux sur les murailles comme autant de Manè-lhécel^Phares incompréhensibles et menaçants.
Les artistes et les amateurs intelligents et passionnés sont faciles à reconnaître ici à leur physio-
nomie et àleurs gestes. A chaque sujet, leurs idées et leurs sentiments vont à Tunisson des sentiments et des idées de l'auteur ; ils admirent naïvement et violemment, comme des enfants qui, une fois entrés dans im magasin de joujoux ,*ne savent que choisir et veulent tout emporter.
Cette collection d'aquarelles et de dessins est une véritable encyclopédie figurée d'impressions: charme ou terreur physique, naïveté du cœur, aspirations ou tortures de l'âme : c'est la vie prise sur le fait par l'observateur, et rendue plus intense par le poëte.
Si habile et si audacieux exécutant qu'il fût devenu, Delacroix nous frappe surtout par la magie qu'il répandait sur les choses. Qu'il représente la vaillance surprise de WeissUngen ou l'ardeur presque humaine du cheval qui veut le défendre ; qu'il allume la vengeance dans le regard d'Hamlet ou la férocité dans l'œil du tigre ; qu'il déchaîne les éléments dans Le Simoun ou fasse descendre la paix et l'ombre des grands chênes sur la Lutte de Jacob avec VAnge ; qu'il enveloppe de soleil les Soldats marocains endormis dans un corpsde-garde ou fasse expirer la lumière du jour sur les fleurs : Delacroix est toujours Delacroix.
Cette supériorité poétique efface» comme un mirage, ses défauts plastiques les plus frappants, n a des aperçus d'expression , d'attitude , de composition et d'effet qui parlent encore plus à notre imagination qu'à nos yeux ; l'arabesque linéaire de ses dessins, aussi bien que l'harmonie de sa couleur, révèle, même à distance, le caractère du sujet, et rend pour ainsi dire les onomatopées naturelles : les lignes sifflent dans le groupe des cavaliers barbares lancés sur les pas d'Attila, et l'arc d'Achille fait ce bruit comparé par Homère au cri de l'hirondelle ; on entend aussi crier les os dans la gueule des lions ; et ces chats, faits en quelques coups de crayon sur un chiffon de papier, ont dans les yeux des secrets indéfinissables :
Ils prennent en songeant les nobles attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes Et semblent s'endormir dans des rêves sans fin. Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques. Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Êtoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
« Voyez, — me disait Charles Baudelaire, l'auteur de ces vers, — ce Lion regardant marcher une Tortue : il hésite à poser la patte sur elle; la curiosité le dévore; il ne sait pas trop ce que c*est;
mais il le saura, la tentation Ta pris. Delacroix met de Tesprit dans la moindre chose, il en avait tant! D autres ont pu faire des chefs-d'œuvre bêtes; lui, jamais I »
Nous ne partageons pas Tengouement général pour la plupart des dessins qui ont servi aux pendentifs de la Bibliothèque des Députés, sauf trois ou quatre et Tadmirable Éducation cT Achille, où l'idéal du mouvement et Tidéal de la forme sont réunis avec un bonheur inoui. Ordinairement les sujets grecs et romains et les figures immobiles n^étaient pas le fort de Delacroix. Mais Hérodote consultant les Mages est un chef-d'œuvre. On devine à la physionomie de ces types étranges les secrets merveilleux des temps primordiaux. Il fallait la plus belle imagination du monde pour les évoquer ainsi.
Voici, à notre goût, les autres dessins particulièrement enviables :
Héliodore citasse du Temple; Pietà; un fragment du Martyre de Saint-Éiienne ; Desdemona maudite par son père; Mort de Lara; Cavalier Arabe au combat; Chef Maure à Méquinez; Passage d'un gué; Combat d'un homme et dune lionne; Tigre prêt à bondir; Tigre blessé se désaltérant; Vues de
côtes en Normandie; Vîtes prises à Champrosay; Étvdes de fleurs; Étvdes de ciels.
La série des Hainlet donne la mesure du génie dramatique de Delacroix . On y retrouve ses violences , sa noblesse et sa mélancolie. Il est là tout entier avec ses attitudes sauvages et raffinées ; ses expressions caressantes et terribles ; ses gestes éperdus et calculés, qui ajoutent tant de puissance et de prestige à la pensée, à la parole, au caractère de l'homme, triomphent souvent par Tétrangeté même, et rappellent presque toujours le roi du théâtre moderne : Frederick Lemaître.
Lundi^ 22 février.
On a beaucoup et vainement déblatéré tous ces jours-ci sur le dessin d'Eugène Delacroix.
Delacroix dessine ainsi par tendance naturelle et par système, bien qu'il se laisse quelquefois emporter par des élans nerveux et qu'il ait des mouvements d'entrain et de furie comme un étalon de race. Il avait dix fois plus d'intelligence et de réflexion qu'il n'en faut pour suivre et même pour surpasser, s'il l'eût voulu, toutes les combinaisons académiques du
monde. L'homme qui, sans être parfait, pouvait pourtant copier ainsi Raphaël à vingt-cinq ans et Rubens à quarante, avait, outre son originalité , une souplesse merveilleuse. De cette fougue qui flambe et fume dans ses ouvrages n'aUez donc pas conclure qu'il n'ait à son service que des facultés instinctives et tout primesautiëres. On retrouve un parti extrêmement logique et opiniâtre d'un bout à l'autre de son œuvre. Cette question du relâchement des contours, autrement dit de la pureté du dessin, rebattue depuis trente ans, devrait être vidée une bonne fois pour toutes.
Il n'y a pas, il ne saurait y avoir de purs dessinateurs et de purs coloristes. La supériorité du dessin n'exclut pas plus Texcellence de la couleur que l'excellence de la couleur n'exclut la supériorité du dessin.
Dans notre pays, organisé d'une façon tout opposée au véritable sentiment des arts , on prend pour beauté du dessin l'exactitude et la propreté graphiques. Mais Michel- Ange et Raphaël eux-mêmes ne seraient que des académiciens, à peu près aussi tristes que les nôtres, si à leur profonde connaissance de la nature humaine et de ses proportions ils n'ajoutaient la noblesse idéale et Tallure héroïque que
la nature entière prenait dans leur esprit comme dans un miroir magique. Le vulgaire appelle pureté du dessin les figures nettement enlevées à Temportepiëce sur une feuille de papier blanc avec une fine pointe de crayon et des boulettes de mie de pain.
A ce point de vue puéril, Delacroix eût dessiné aussi bien que le premier linéiste du monde ; cela n*est pas plus difficile à faire que tourner une toupie de buis; la justesse de Tœil, et, à défaut de cette justesse, un compas, la propreté des mains, la sobriété et la patience de l'âne suffiraient amplement.
Pourquoi trouve-t-on dans Tœuvre de Raphaël tant de détails contre Tanatomie mesurée à TÉcole de Médecine ï Le voici : ce qui préoccupe d'abord Raphaël, c'est la nécessité de tirer de Tensemble de ses lignes une arabesque générale, noble et harmonieuse ; mais il lui est bien arrivé de casser un bras, et, qui pis est, de tordre le cou à tel personnage, pour le seul but d'incliner une ligne dans un sens plutôt que dans un autre, sacrifiant ainsi des détails à l'exigence de l'ensemble, et appliquant dans l'Art cette raison d'Etat qui fait couper la tête à un assassin pour protéger le corps social tout entier. Delacroix,
il est vrai, semble désarticuler à Toccasion certains personnages , en vue de développer par des exagérations volontaires TefFet général d'une action dramatique. Dans le Saint Etienne, du musée d'Arras, par exemple, les mains pendantes du martyr sont pesantes et inégales; le corps est extrêmement long, les bras de la jeune fille qui trempe son mouchoir dans le sang ont un développement quasi fantastique, etc. Mais, sans cette exagération volontaire, l'action des personnages serait-elle aussi expressive! La pureté du contour, la roide netteté de cette silhouette dans laquelle M. Ingres ne manque pas d'enserrer ses personnages, comme pour les empêcher de se mouvoir, les rend à peu près semblables aux figures en fil de fer, ^disposées pour l'illumination des fêtes publiques.
« Le dessin original de Delacroix, — disions-nous en 4854, — est très-libre et beaucoup moins détaillé que ne le sont toutes ces imitations attentives (les copies d'après les maîtres). Gomme il voit les choses promptement et d'ensemble, c'est-à-dire à l'état de croquis, il ne peut manquer de les simplifier; chacun de ses coups de crayon devient caractéristique, généralisateur, et détermine avant tout le volume, la saillie des corps et la direction de leurs mouvements.
(K Un exemple est nécessaire. Supposons une statue,
liorizoDlalement couchée et à demi plongée dans Teau : la partie qui surnage et saule à l'œil n'est pas un appareil de contours, de lignes détachées ; c'est un ensemble de saillies. Comment déterminer alors Timportance propre delà ligne, qui n'est qu'une pure hypothèse?
a La plus grande préoccupation d'Eugène Delacroix c'est donc l'élude du volume des corps, l'analyse des épaisseurs. Aussi construit-il ses figures par noyaux, par masses proportionnelles, qui, réunies, forment le modelé. Ainsi procédait Gros, lorsqu'il n'était pas détourné de ses tendances naturelles par un respect obséquieux pour les principes de David. Gros, par exemple, représentait sommairement les principaux plans de la charpente d'un che- \al par quelques oves juxtaposés. Géricault a trouvé son énergique relief de la même manière. Il faut dire aussi que si le peintre établit ses saillies avec justesse, il ne franchira pas, par ce seul fait, celte limite imaginaire appelée ligne ou contour, qui n'est autre chose que le /lnissemerU des objets.
« Comprendriez-vous un sculpteur, qui, ayant à faire un médaillon, une tête en profil, dessinerait préalablement ce proûi au trait sur sa planche de travail, pour remplir ensuite de morceaux de terre glaise l'espace qu'il vient de circonscrire? Il ne pourrait manquer d'étrangler ainsi de son réseau linéaire les saillies de la figure. Il lui serait surtout impossible de faire une statue complète par le même moyen.
a Les procédés matériels de 'Delacroix ont du reste beaucoup de rapports avec quelques moyens de la sculpture : ses larges touches rappellent ces fortes balafres
faites par Th. Géricault dans Le Aad^au ds la Méduse elles coups de pouce imprimés sur la terre molle par le statuaire. Delacroix marque d'abord du ton le plus lumineux le point culminant des saillies et entoure leur Tolume du ton le plus sombre; voilà déjà l'indication des creux et des pleins, quelque chose comme la topographie de la figure indiquée par la lumière et les ombres, etc. »
Aux aveugles de la critique, aux paralytiques de TAcadémie, qui n ont trouvé que débauche et folie dans ces admirables qualités du dessin de Delacroix, le mouvement, le geste et l'expression, nous répondions :
« Ce qu'il veut, ce sont des courants d'action qui entraînent le spectateur. Si vous prenez isolément chacun des personnages, tous serez frappé du développement exagéré, quelquefois monstrueux de ses formes agissantes, développement que le peintre a jugé nécessaire à Ténergie du mouTcment, à Tintensité de Texpression. Si ce désordre ne se produit pas toujours dans la nature, il n'en existe pas moins pour cela dans notre imagination, et c'est surtout à notre imagination que Tartiste veut parler. II dit que la Peinture est Vart de produire Villusion dans V esprit du spectateur en passant par ses yeux.
« Voilà pourquoi ses héros se disloquent en frappant d'estoc et de taille dans l'ardente mêlée; les chevaux, poussés en avant par le vertige du combat, viennent mourir, s'effondrer^ s'abattre pour ainsi Hjro sur le spectateur,
saDglanis et fumanls; les yeux de rbomme en fureur sortent de leurs orbites; lesyaincus, les victimes, suppliants, renversés, tendent les bras avec une exagération sans mesure comme leur désespoir. La main qui excite à la révolte, commande le supplice ou lance la malédiction, grandit encore sous les touches du pinceau , poussées à fond comme des coups d'épée. Le but n'est pas seulement atteint; il est traversé.
« C'est que la nature se livre parfois elle-même à ces débordements, emportée par ses propres lois. Examinez la foule au moment où un chariot vient d'écraser en passant, dans les rues encombrées, un enfant, une femme : on sent dans l'air un frisson tragique : Teffroi, la pitié, la colère allument les yeux, tordeut les bouches, écarquillent les mains et font avancer les têtes sur les cols allongés. L'équilibre anatomique a reçu une irrésistible secousse. Qu'est devenue la régularité ordinaire des proportions dans les physionomies^ dans les mouvements; qu'est devenue surtout celte délimitation froide et dure appelée ligne ou contour ? La liberté sans frein des émotions naturelles a tout bouleversé.
« Encore si la plupart des artistes n'affectaient pas de rendre ce contour là où il est le plus nuisible à la saillie des corps et ne le considéraient comme un moyen commode, quoique brutal, de détacher les Ogures! Le contour doit être fait délicatement et selon les lois naturelles. Le peintre ne saurait rendre^ par un trait linéaire coupant, la forme des objets, qui vient s'émousser dans les dégradations de la lumière et se noyer dans l'air ambiant. Au lieu d'écrire sèchement le contour, Delacroix le fait sen-
tir d^ume touche ODdoyante, afin de lui laisser sa prestigieuse mobilité et pour abonder dans le sens de la nature dont Télasticité est infinie.
a Le premier venu s'écrie en présence d'un tableau de Delacroix :H ne sait pas dessiner! Dites plutôt qu'il ne dessine pas comme les autres !..
a II est savant, très-sairant dans son art, et, ce qui vaut mieux encore, doué de ce génie divinateur qui trouve souvent les choses du premier coup... Ne lui pardonnez rien ; il sait à merveille tout ce qu'il fait (1). »
Enfin le dessin de Delacroix est à celui de M. Ingres ce que le feu est à la glace. M. Ingres est tellement préoccupé du contour des objets qu'il tremble toujours de le perdre ; ce qui rend son modelé plat et efïacé comme une épure de géométrie ou un lavis d architecture. Delacroix, au contraire, s'attache absolument aux saillies des ccfrps et à la forme qu'elles affectent, et le contour semble s'établir de lui-même sans que l'artiste l'ait cherché. Le contenu lui donne d'avance la capacité du contenant et sa juste mesure. Delacroix justifiait ce système de dessin par l'analyse des médailles antiques, modelées par masses ou noyaux. Quand nos monnaies
(1) Histoire des artistes vivants. Première série, in-8<>. E. Blanchard, éditeur, 3, rue Honoré-Chevalier^ près de la place Saint- Sulpioe.
modernes sont usées par le frottement, on n'y voit plus rien parce qu'elles sont faites au point de vue des contours extérieurs, de là silhouette, tandis que les monnaies antiques restent belles et saillantes, ayant été faites au point de vue bien différent des épaisseurs ou masses intérieures.
Ce qid a vraiment étonné tout le monde à cette vente publique des aquarelles, des dessins et des griffonnements de Delacroix, c'est l'inépuisable abondance du maître, la variété de ses motifs et Tachamement qu'il mettait à rendre sous toutes les formes les sujets dont il avait été frappé. On reconnaît bien là l'homme qui produisait sans cesse pour soulager son esprit et son cœur, et qui avait condamné sa main à une escrime perpétuelle.
Delacroix ne disait que la vérité en nous écrivant ces lignes :
a En fait de compositions tout arrêtées, parfaitement mises au net et prêtes pour l'exécution, j'ai de la besogne pour deux existences humaines; et quaut aux projets de toute espèce, c'est-à-dire à de la matière propre à occuper l'esprit et la main, j'en ai pour quatre cents ans; jugez si j'ai le temps de me promener comme mes honorables confrères, qui, je pense, pour la plupart, trouveront du temps de reste pour tout ce qu'ils ont à tirer de leur ceryeau. »
Mercredi, 24 février.
Ouï, Delacroix fut un grand travailleur. Il se levait sur les sept heures du matin et se mettait vite à l'œuvre jusqu'à trois heures du soir sans prendre la moindre nourriture , afin de garder son esprit plus souple et plus léger. H revenait parfois, la faim le poussant, à sa première habitude qui fut d'avaler une croûte de pain et deux doigts de vin. Nous nous souvenons avec attendrissement d'avoir partagé certains jours le mince viatique de ce pionnier défaillant. De trois à quatre heures et demie, il recevait de loin en loin quelques visites dans son atelier avec plus de complaisance que de plaisir. Jenny Le Guillou, sa gouvernante et son garde-ducorps , devçnue par vingt -huit ans de dévouement presque un autre lui-même, accourait au coup de sonnette ; et il fallait être bien connu pour dépasser cette terrible sentinelle.
On trouvait le Maître rompu de fatigue , le teint livide, les yeux injectés à force d'attention, les nerfs endoloris, et comme essoufflé après le temps qui fuit. La lumière du jour l'attristait en déclinant ; et il ne déposait la palette que par résignation. Jamais il n'avait pu comprendre que Gros tirât parfois sa