OF OXFORD
tk ~
montre en travaillant. Vêtu d un court veston et entortillé d'un fort cache-nez, il ôtait en vous saluant sa petite casquette avec plus de grâce que Charles X son chapeau à plumes, et vous faisait asseoir auprès de lui sur un grand canapé de drap rouge. Apres vous avoir sondé d'un regard clignotant et inoubliable, il achevait de briser en causant sa frêle et précieuse santé. Ce dernier sacrifice de lartiste était pourtant proportionné à Tintelligence et à la passion de Tinterlocuteur. Sa manière de vous faire parler se traduirait par ce mot célèbre : «« Tirez, messieurs les Anglais 1 »»
n amusait un moment le tapis par des riens ingénieux, vous questionnait finement et semblait vous abandonner la conversation. Ses poses attentives, ses airs de tête malicieux et ses haut-le-corps étonnés inquiétaient d'abord le premier venu. Cependant tout en lui vous parlait encore dans ce court moment de silence : son front plein de choses, ses sourcils âpres et mobiles, ses yeux de diamant noir, ses narines agitées, ses lèvres mélancoliques et violentes, sa luxuriante chevelure, ce menton saillant sur la cravate comme une pierre dans une fronde ; enfin ces petites mains nerveuses, adroites , et plus aiguisées que les griffes du chat.
Les importuns lui donnaient des frayeurs mortelles ; mais le dernier des inconnus le charmait en découvrant dans un tableau quelque trait de naturel et surtout d'invention. A un éloge juste et senti, il s'allumait commme Tamiante ; mais il était de glace avec la flatterie.
La critique n'avait aucun empire sur ses résolutions ; mais il la craignait beaucoup trop, à moins qu'elle ne fut à son égard absolument inepte, ce qui arrivait chaque jour. Le qu'en dira-t-on dans un certain monde intimidait par-dessus tout cet artiste si fier. Un courtisan de M. Ingres, à présent l'ennemi mortel de M. Ingres, désola Delacroix en lui demandant un soir, de la façon la plus injurieuse et la plus suspecte, comment il se faisait que l'auteur de Y Histoire des artistes vivants lui eût donné tant d'éloges. Cette question, indigne d'un homme bien né, grimait à la fois un écrivain sans peur et sans reproche en vil apologiste et Delacroix en impudent souffleur. Le noble artiste emporta dans le tombeau le souvenir de cet outrage ; mais l'écrivain n'en a gardé que du mépris.
L'inanité verbeuse n'avait pas beau jeu avec De-
lacroix ; il fallait payer de sa personne ; autrement, c'était un gentleman roide et sec, peu disposé à perdre son temps et ses paroles. Il s'amusait pourtant, faute de mieux, à rémouler sa langue sur les sots avec une rapidité stridente et pleine d'étincelles : « Mon cher Monsieur , dit-il un jour à un peintre, votre Baigneuse n'a pu se baigner dans ce petit trou ; elle aurait peine à s y laver les pieds. »
Il épluchait souvent avec une insistance comique les opinions de ses adversaires, et se délectait de leur embarras en redoublant de politesse et de malignité. Au lieu d'attaquer de front une erreur, il préférait mettre à côté la plus sensible des vérités, raisonnant pour ainsi dire par contraste, comme il oppose un ton de couleur à un ton contraire pour le faire mieux ressortir. Avec un jugement très-droit et la meilleure foi possible, il mêlait aux motifs les plus sérieux des plaisanteries déroutantes, et vous donnait des crocs en jambes sophistiques, par pur amour de la victoire. Ses feintes et ses dégagés de conversation étaient parfois de véritables bottes napolitaines. N'approfondissant avec grand plaisir la vie qu'au profit de sa vocation et de son œuvre, il avait encore plus de vues personnelles que de vues générales; son intelligence vouée au pittoresque préférait les com-
bats de lions aux assemblées de législateurs. La raison philosophique des choses ennuyait, dévoyait cette nature à sensations et à saillies. Il était fort conséquent avec lui- même ; mais la logique des autres le faisait vite sortir des gonds. Quand il voyait venir de loin une conclusion contre ses idées , il rompait la conférence par quelque argument ad hominem, par un sarcasme à la Voltaire, ou vous jetait au cou un lacet mexicain.
Fort circonspect envers les personnes qu'il estimait le plus, il était pour ceux qui le comprenaient et Taimaient d'une franchise et d une vivacité singulières. Un peu de politique était d'ailleurs bien excusable chez un homme mis sur le qui-vive perpétuel par quarante ans de luttes, soutenues à lui seul contre tout son siècle, et dont il est enfin sorti vainqueur. Ses convictions lui étaient aussi natu* relies que le mouvement du sang et la respiration ; mais il n'aimait à les exprimer et à les expliquer que dans le tête-à-tête. Il ne les exposait de temps en temps dans la Revue des Devx-Mondes qu'à force de réserves, d'allusions détournées et de sous-entendus. La brutale propagande de ses rivaux le dégoûtait profondément. Les ouvrages de l'art étant pour lui des questions d'esprit et de sentiment et non pas
des affiiires litigieuses, il dédaigna toujours de faire le moindre appel ou la plus mince concession au vulgaire, toujours inapte à juger la Poésie et la Beauté. Au lieu de s'épuiser vainement à prouver en esthétique le pour ou le contre, il fit son œuvre selon son cœur. De nos jours, comme dans Tavenir, il ne peut être glorifié que par les natures audacieuses et vivaces, fatalement liées à lui par une sorte de consanguinéité intellectuelle.
Le genre oratoire et dialectique lui déplaisaient. Sa conversation sinueuse et colorée comme une carte de géographie serpentait en tout sens, tandis que les discours pédagogiques ont la rectitude» la monotonie et quelquefois la banalité des grandes routes. Delacroix ne forçait jamais une idée, comme certains limiers de la discussion ; il s'amusait seulement à prendre au filet de soie les caprices qui se levaient de son imagination comme une volée de brillants oiseaux.
L avocat ergote, le juge délibère, Thomme d'Etat hésite ; l'écrivain, l'artiste et le prêtre, qui ont la foi, parlent, agissent sans balancer, non pas que leurs convictions réfléchies ou seulement spontanées soient impeccables ; mais,— -par tempérament, par
vocation, et sous peine de mort morale , — ils ne peuvent les exprimer autrement.
Un homme dont Tintelligence et le mérite dépassent de beaucoup la renommée, M. Paul Chenavard, troublait par moments Delacroix en cherchant avec lui la raison des choses, et même un peu la petite bête qui se trouve au fond de toute grandeur. Certains raisonnements inéluctables de Chenavard, qui n*est pas toujours consolant, mettaient Tauteur du Massacre de Scio en colère. Il sentait que le sophisme et quelquefois la pure vérité étoufient le feu sacré, et que, pour faire avec courage certaines choses, il en est d autres dont il ne faut jamais parler.
« Ce Méphistophélès de Chenavard que j'aime infiniment, — nous disait un jour Delacroix, — m'a beaucoup inquiété par des aperçus fort spirituels, peut-être vrais, mais décourageants en diable. Oh I ces philosophes !.. . Pourtant depuis que j'ai vu dernièrement sa tristesse à Dieppe, je me suis bien rassuré pour mon compte. Dieu soit loué, mon cher monsieur, je suis encore plus content de moi qu'il ne l'est de lui-même. »
Malgré tout , Eugène Delacroix avait pour Chenavard une haute estime et une afiection réelle. Cette
culture littéraire, encore supérieure à la sienne, Tattirait invinciblement. L'un et lautre se contaient Tanecdote avec une finesse et une expression sans pareilles : Delacroix excellait par la pétulance et la mordacité; Chenavard reste le maître dans le genre bonhomme et bénisseur; mais il y a toujours un petit dard caché dans son goupillon. Aussi Rossini lappeUe-t-il : «* Mon bien-aimé. » On lit sur un croquis d'Eugène Delacroix cette dédicace de sa main :
« A M. Chenavard, en souvenir de Texcellente conversation que j'ai eue avec lui. •»
Ce charmant homme savait composer avec les gens d'esprit; mais il avait de terribles antipathies. Nous croyons entendre encore sa tirade sur Paul Delaroche ;
« Celui-là, s'écria-t-il en gesticulant et en piétinant, celui-là sera tout ce que vous voudrez, avocat, financier, administrateur, diplomate, tout, excepté peintre. Ne m'en parlez jamais ! Je ne peux entendre prononcer son nom sans me rappeler ceci, qui arriva en Russie à mon oncle Riesener :
« Un opulent personnage Tavait prié de venir faire chez lui le portrait de sa femme. L'ouvrage
étant avancé, mon boyard, assez content» va chercher une cage, et dit au peintre : très-bien, trèsbien ; mais si vous posiez sur la main de ma femme ce serin qu'elle aime tant, ce serait au mieux. . . — Possible, dit Riesener, riant en dedans. — Et... ajouta le mari, si vous mettiez dans Tautre main de Madame ce morceau de sucre pour exciter Toiseau, le portrait ne serait-il pas encore plus expressif t Mais il faudrait indiquer aussi que le serin préfère sa maîtresse au morceau de sucre...
« Eh bien 1 mon cher monsieur, — terminait Delacroix^ —ce boyard vous représente au naturel Paul Delaroche, à la recherche de Tidée et de l'expression I n
Delacroix ne louait pas M. Ingres avec la même abondance de cœur. Il avait la faiblesse de craindre le sectaire et la secte. Bien qu'il trouvât à son rival certaines qualités graphiques, il ne lui enviait au fond que la santé, l'audace et la ténacité de la conduite. Néanmoins il mettait à parler de son talent une complaisance dont nous ne garantirions pas la parfaite sincérité. Plus M. Ingres déchirait Delacroix, plus Delacroix vantait M. Ingres. Dans ce combat à coups de' lance d'un côté
et à coups de chapeau de l'autre, le farouche maître d'école triomphait sans peine de l'obséquieux gentleman.
Écoutez Delacroix, à propos de la brochure de M. Laurent Jan , intitulée : Ingres^ peintre et martyr :
« Je ne suis pas contenl de cela ; je désapproute forl ces injures à un homme du caractère de M. Ingres. Je suis indigné que de plats feuilletonnistes se permettent d'attaquer surtout les commencements de cet homme, qui a lutté avec tant de persévérance, et qui, en On de compte, n'a pas changé, lorsque pendant si longtemps il s'est trouvé en butte aux privations de toute espèce, faisant des portraits à la mine de plomb, vendant ses tableaux trois cents, quatre cents, cinq cents francs au plus ! Et puis je ne peux supporter Tinsolence de ces gens de lettres qui se croient tout permis ! »
Apres avoir parlé de plusieurs tableaux, faits par M. Ingres pour M. de Blacas, notamment de Henri IV et ses enfants, Delacroix reprit :
a C'est quelque chose que résister si longtemps sans transiger. Voyez pourtant à quoi tient la réputation : si M. Ingres, à Page qu'il a, vient à perdre la sienne, que deviendra-t-il ? Et cependant cette brochure de Laurent Jan est répandue peut-être à quatre mille exemplaires,
et autant de rieurs, car elle est faite avec esprit. Vous avouerez que cela est insupportable, quoique M. Ingres ait bien des torts et des ridicules par son intolérance. »
Revenant, quelque temps après, sur cette drolatique brochure, Delacroix parla ainsi du portrait de Chénibini :
tf M. Ingres aurait dû y mettre p'us de simplicité sauvage comme le caractère de ce musicien. Cbérubinî était sans affectation et d*une extrême liberté d*allures. Voyez ses réponses à Napoléon. Au lieu de cela, Ingres en a fait un homme guindé, avec sa main maniérée, posé, drapé et cœtera^ et sa ridicule Muse {ridictdus mus^ calembour latin) derrière lui. Et encore, sans nul doute, tout cela a été calculé longtemps comme chose devant faire de reflet.... Cette école d'Ingres a un travers bien singulier, c'est de vouloir faire de la Peinture une dépendance des antiquaires. C'est de l'archéologie prétentieuse; ce ne sont pas des tableaux. »
Vous voyez, par ce dernier morceau, que Delacroix savait faire lui-même, à Toccasion, de la belle et bonne critique, et qu'il n'était pas toujours en droit de blâmer des gens de lettres énergiques et spirituels, qui sont à peu près les seuls cœurs ouverts de notre misérable temps. Mais Delacroix affectait un peu cette réserve et cette satisfaction
générale et souriante de rhomme politique et de rhomme du monde, lui si franc, si hardi, si violent dans son œuvre. Lui, qui avait tant souffert d mjustes défaites, n'aimait pas trop le parti des faibles et des vaincus. Un peu de cant anglais gâtait ce noble caractère.
Extrêmement chaleureux et expansif dans le tête-à-tête avec certains hommes qui soutenaient sa cause^ il n*aimait pas toujours à les reconnaître publiquement. Charles Baudelaire, qui a écrit pour lui des pages magnifiques , Teifarouchait un peu par son allure originale, pourtant très-innocente. Il aurait eu, dans une assemblée, plus d'attention pour Gustave Planche, qui ne le comprenait guère, ou pour M. Vitet, le plus pauvre des critiques d'art, qui comparait ses tableaux aux romans de d*Arlincourt« Nous avons eu maintes fois avec Delacroix de fortes prises de langue à ce sujet, dans son intérêt même, et, ajoutons, à sa louange, qu'il nous témoigna toujours la même estime et la même affection.
Yoici, d'ailleurs, son opinion sur l'amitié :
a Les Trais amis étant ce qu'il y a au monde de plus précieux, lorsqu'on en a lrou\é ud, il faut agir avec lui bien autrement qu'ayee le reste des hommes. Ainsi, bien loin
de suivre Topiaion reçue, qui veul qu'avec un ami on puisse agir librement, sans façon, en vrai déshabillé, il faut, au contraire, des convenances, une espèce de respect. De la confiance, oui ; mais toujours avec discrétion, môme avec de la politesse, de la politesse affectueuse. Avec un ami vrai, plus qu'avec aucun autre homme, il faut être sur le qui-vive, et craindre toujours de faire ou de dire quoi que ce soit qui puisse le blesser, v
En apparence fort enjoué, et par moments extrêmement plaisant et moqueur, il voyait la vie sombre, même pour les triomphateurs :
ce Voyez Gros, qui avait acquis tout ce qu'il voulait, et qui est allé mourir dans une mare; Léopold Robert qu'on adorait, et qui s^est coupé la gorge. C'est donc une chose bien triste et bien inconcevable que l'humanité I »
Dans son atelier si bien outillé, mais chauffé d'une manière asphyxiante ; dans son appartement si simple et si rangé , il travaillait toujours à quelque chose. Sérieux, doux, affable et n'ayant que certains bouillonnements d'impatience , ses serviteurs Tadoraient, et lui-même aimait ses serviteurs comme Michel-Ange aima les siens. Nous TavoTis un jour trouvé désolé dans sa maison de la rue Notre-Dame-de-Lorette de la maladie de sa gouvernante :
« Elle m'est plus chère qu'une sœur, nous dit-iU Elle est le déTOuement aveugle en personne. Ne tous fâchez jamais de son humeur, quand vous venez ici. Elle garde à vue comme un soldat mon temps et ma vie. »
La santé de Delacroix était frêle et capricieuse ; le froid, le chaud, le sec, Thumide, agissaient sur son talent et sur son caractère d'une façon étonnante. Ce qui le chagrinait le plus, c'était la nécessité d'interrompre ses ouvrages en train. Il soignait sa santé comme un guerrier panse son cheval.
L'hiver était pour lui chargé de maux, et le printemps rempli de cette crainte du poëte :
a Les asphodèles, qui viennent avec les hirondelles, ramènent les beaux jours et annoncent la mort... »
Aux approches de l'Exposition de Peinture, il travaillait d'arraché- pied , et , quand la lumière lui manquait, il se mettait à table exténué , mourant de faim , et s'endormait deux heures. L'automne, il faisait dans son petit jardin de Champrosay ces fleurs si belles et si vivantes, qui boivent l'ombre et le soleil ; ou bien il composait en courant la cam« pagne ces paysages agrestes et quelquefois épiques , par exemple celui qu'il a tiré de la forêt de
Sénart pour son tableau de Weisslingen pris dans une embîtscade.
Tout Thiver dernier, après des journées trëslaborieuses, il allait passer plus souvent que jamais ses soirées dans quelques salons dont il était l'honneur et Tornement.
Entendre de la musique avec passion et causer avec feu le fatiguèrent beaucoup. Courir en voiture à travers Paris, pour visiter et conseiller quelques artistes exposants, qui l'avaient obsédé de lettres, acheva de l'accabler. Il partit pour Champrosay le 26 mai. Rencontré en chemin de fer par une connaissance , il parla trop vivement. A peine arrivé dans sa maisonnette , il se sentit un malaise , qui eut bientôt d'alarmants symptômes. Ni appétit, ni force. De temps en temps, des velléités suivies aussitôt de dégoûts. Toute une semaine, il ne prend presque plus rien. Il allait, sans mot dire, de sa chambre à coucher à son jardin, et revenait péniblement du jardin à la chambre. Nouvelle et plus forte crise. Il se décide à retourner à Paris pour consulter son médecin; et c^est précisément ce jour-là qu'il est prié d'aller voter à Draveil pour l'élection d'un député au Corps Législatif!
»Le dimanche, 1«^ Juin, l'illustre malade, parti
de Champrosay vers huit heures du matin, arrive à Paris sur les onze heures, et peut à peine monter son escalier. Le docteur Laguerre le voit à midi, et lui donne ime potion. Le 15, il y avait un mieux.
Le 16, Delacroix repart pour la campagne, où il arrive à trois heures, très-secoué et tout meurtri. La maigreur et la faiblesse augmentent à vue d'œil. Le médecin , mandé le 22, arrive en toute hâte et recommande au malade de manger un peu pour recouvrer des forces. L'accablement continue. La quinine ramène quelque appétit. L'appétit redisparaît; la maigreur devient spectrale ; et le docteur se dit que tout va mal.
Eugène Delacroix allait encore de la chambre au jardin, et revenait du jardin à la chambre, lisait un peu, s'assoupissait dans un fauteuil, et ne se mettait guère au lit avant minuit ou une heure.
Livide et défait, il souriait à chaque instant de mieux être :
M Allons ! ça reviendra I »
Un soir il dit à Jenny : « Oh I si je guéris, comme je le pense, je ferai des choses étonnantes; je sens mon cerveau bouilloimer I »
Le 1«^ Juillet, ses forces diminuent encore. Il écrit au docteur qui lui ordonne un peu de quinquina mêlé
à sa boisson ; mais le sommeil commence à le quitter.
Le 13, il n'en peut plus. Découragement.
Le 15, matin, il revient à Paris en voiture particulière , soutenu par Jenny, appuyé sur des coussins, à demi-mort. On le couche. A partir de ce jour, il a plus que jamais envie de fruits de toute espèce, cerises, figues, ananas; mais il ne peut souffrir le vin qu'il buvait toujours excellent. Il lui faut de là pale ale^ prise au faubourg Saint-Honoré. Après avoir touché du bout des lèvres les choses désirées, il n'en veut plus. Le médecin , désespérant de sa vie, finit par tout permettre, et Delacroix prend une glace qui lui donne le délire ; mais , à peine revenu à lui-même , il fait cette recommandation : « Dites que je vais mieux. »
Le 18 ouïe 20, consultation entre MM. Bouillaud et Laguerre.
Le 22 et le 23, petite amélioration.
Le 24, abattement.
Visite, tous les matins à onze heures, du médecin accoutumé, qui n'ordonne rien.
A la fin de Juillet, M. Laguerre demande une nouvelle consultation. Alors Delacroix semble voir ce qu'il a représenté lui-même dans une de ses
lithographies : la Mort, raillant des docteurs assemblés dans la chambre d'un malade et aiguisant sa faux derrière un fauteuil.
« Il va mieux, — dit à Jenny M. Bouillaud, à peine sorti de la chambre ; — il peut revenir à la campagne; Tair lui fera du bien. »
Le malade avait écouté de son oreille si fine :
u — Jenny I le médecin vous a dit quelque chose l...
u — Non, . . . Monsieur, il me saluait en sortant. . .
« — Si fait, si fait... il vous a dit quelque chose. •• »
Eugène Delacroix fait appeler son notaire , qui ne peut, dit-il, recevoir ses dispositions que deux jours après. Mais le malade, sans perdre un instant, se fait relever sur son séant avec une pile de coussins et écrit deux heures ses volontés d'une main ferme. Pui3, malgré l'extrême fatigue, il paraît radieux.
« — Hélas 1 dit Jenny, étouffant ses pleurs, vous êtes brisé, mon pauvre maître I
« — Oui ; mais je suis content ; j'ai eu le courage de faire cela pour vous. » Le surlendemain, il dicta à M* Simon ce qu'il avait écrit et tout le reste.
Peu de jours avant il avait fait brûler, tbonnimt le feu lui-même , seize ou dix-huit Agenda , où il écrivait année par année, au jour le jour et à bâtons rompus , ses pensées 3ur l'art, la vie et les vieux maîtres ; sur ses contemporains les plus marquants à divers titres, et dont nous avions fait des extraits sous ses yeux en 1853. Jenny déclare l'avoir supplié de ne pas détruire ces précieux souvenirs.
M Si je m'en tire, répondait-il, j'ai assez de mémoire pour retrouver tout ce que j'avais là ; — et il allait toujours, dit-elle, et moi aussi, brûlant et déchirant tout, hormis quelques morceaux qu'il avait récopiés et que j'ai remis à M. Rivet (1). »
Le 9 ou le 10 Août, un membre de l'Académie des Beaux -Arts vient demander au nom de ses confrères de l'Institut des nouvelles du moribond. On ne l'introduit pas ; mais Delacroix ayant appris qui c'était, dit avec une tristesse inexprimable :
M M'ont-ils assez ennuyé; m'ont-ils assez insulté; m'ont-ils assez fait souffrir, ces gens-là, mon Dieu ! »
(1) M. Rivet, on des meilleurs amis de Delacroix, les publiera^ sans doute dans la Revw des Deux Mondée^ en y mêlant ses réflexions.
La journée et la nuit du 11 furent agitées.
Le 12, Delacroix était assez calme. La soirée fut mauvaise; seis serviteurs veillèrent jusqu'à minuit passé. H les voyait avec peine encore sur pied, et les exhortait au repos d'une voix faible. Tenant dans ses mains les mains de Jenny, et fixant sur elle des regards profonds^ il respirait difficilement. Son intelligence, au lieu de défaillir, semblait prendre d'heure en heure plus de subtilité. Jean Potier, son valet de chambre, le soulevait doucement pour aider la respiration, mais le recouchait aussitôt ; le malade parlait à voix basse et par gestes.
Depuis deux heures du matin, il regarda presque toujours Jenny, les mains dans ses mains. Incliné du côté gauche, et fort oppressé, il entendit l'angélus de Saint-Germain-des-Prés, et fit un petit mouvement.
Vers sept heures moins un quart, il respirait encore...
A sept heures, c'était fini.
Ainsi mourut, presque en souriant, le 13 août mil huit cent soixante-trois, Ferdinand-Victor-Iiugène Delacroix , peintre de grande race, qui avait un soleil dans la tête et des orages dans le cœur;
qui toucha quarante ans tout le clavier des passions humaines , et dont le pinceau grandiose, terrible ou suave passait des saints aux guerriers , des guerriers aux amants, des amants aux tigres, et des tigres aux fleurs.
D'EUOËNE DELACROIX