Eugene Delacroix
Dissemblance de la vie et de l'œuvre d'Eugène Delacroix. — Causes et re'sultats de cette contradiction entre l'homme et l'artiste. — Sa famille. — Son enfance. — Son aptitude pour la musique. — Il entre à l'atelier de Guc'rin et échoue dans tous les concours. — Perte de son héritage.
Qui ne connaîtrait Eugène Delacroix que par ses œuvres s'attendrait à trouver dans son caractère et dans sa vie la même fougue et les mêmes emportements. La cause qui, dans l'artiste, s'est manifestée par cette perpétuelle intensité de passion et de mouvement semble tout naturellement avoir dû produire dans l'existence de l'homme des effets analogues. 11 y a là une loi morale qui, à première vue, ne paraît guère comporter d'exception.
Et pourtant tous les renseignements que nous avons sur Delacroix s'accordent à constater un étrange désaccord entre sa vie et son œuvre. Autant l'un est tourmenté, violent, tragique, autant l'autre paraît calme et même froide et compassée. Non seulement son histoire ne présente aucune de ces aventures extraordinaires ou terribles auxquelles le peintre réservait ses préférences, mais on peut dire qu'il y a peu d'hommes qui, en toutes circonstances, aient été plus maîtres de leur pensée et de leurs sentiments, peu dont la vie morale ait été plus calme et plus réglée.
« Delacroix est un caractère violent, sulfureux, disait Théophile Silvestre, mais plein d'empire sur lui-même ; il se tient en prison dans son éducation d'homme du monde, qui est parfaite. »
Silvestre se trompe. 11 a vu l'homme à travers ses tableaux; il a jugé son caractère d'après le choix de ses sujets, ce qui du reste paraît assez raisonnable, mais qui se trouve ici être faux. 11 connaissait Delacroix
par des relations de quelques années, mais nous, nous le connaissons mieux que lui, puisque nous avons sa correspondance de toute sa vie.
Tout homme est double plus ou moins — homo duplex — et cette dualité est surtout sensible chez les grands artistes, poètes, orateurs, peintres, sculpteurs, musiciens, précisément parce qu'ils sont les plus impressionnables. L'émotion, la passion, les transfigurent, les élèvent au-dessus d'eux-mêmes. Leur sensibilité, qui vibre au moindre choc, communique à leur imagination cet ébranlement et les jette dans un état de surexcitation, qui double leur puissance intellectuelle et qu'on désigne sous le nom d'inspiration.
La médiocrité est plus unie, plus égale. L'écart entre les diverses situations morales y est moins sensible ; la différence d'amplitude entre les oscillations du balancier intérieur est moins considérable. Rien ne l'enlève au-dessus de ce niveau intellectuel qui marque la limite de ce que l'on appelle le sens , commun. C'est cette impuissance de l'imagination, cette froideur de la sensibilité et de l'intelligence, cette stagnation de la vie morale, c'est cette indifférence pour toutes les conceptions étrangères aux intérêts mesquins de l'égoïsme individuel, qui constitue, aux yeux du vulgaire, la condition et le propre caractère d'un esprit bien équilibré. Il n'y a peut-être jamais eu d'artiste à qui ce genre d'équilibre ait manqué plus qu'à Delacroix, et c'est là précisément ce qui fait qu'il est si grand*
C'est la sensibilité qui donne le branle à l'imagination; sans le concours de ces deux facultés l'art demeure dans des régions inférieures. Mais ce n'est pas tout. Il faut au peintre, même dans les genres secondaires, de longues années d'études et d'observation, quand ce ne serait que pour se rendre maître du procédé étrangement compliqué de cet art. S'il veut, comme Delacroix, lutter avec les poètes et les historiens, exprimer par le dessin et la couleur les grandes scènes de la vie des peuples et des hommes, c'est alors surtout qu'il ne suffit plus d'aller, comme la plupart de nos artistes contemporains, feuilleter à la hâte dans les bibliothèques quelques volumes pris au hasard. Ce bagage indigeste ne peut que charger la mémoire sans rien donner à Tesprit.
Delacroix, lui, avait fait des études complètes et était sorti du lycée Louis-le-Grand, l'esprit façonné et assoupli par cette gymnastique des études anciennes, qu'on peut modifier, réformer, mais qu'on ne saurait supprimer sans dommage pour les intelligences. C'est à l'habitude prise
EUGÈNE DELACROIX b dans ses classes qu'il a dû de pouvoir continuer à étudier les historiens, à lire et relire les poètes, à se pénétrer de la variété des sentiments
PORTRAIT d'eUGÈNE DELACROIX.
Fac-similé d'un dessin de Gavarni.
humains, à échauffer son intelligence au contact de cette psychologie en action, qui constitue le réservoir des inspirations artistiques.
Voilà à quoi dans sa jeunesse il a appliqué le premier effort de son esprit calme, réfléchi, observateur. C'est par ce travail lent, raisonné, incessant, qu'il a préparé et accumulé en lui-même une réserve inépuisable de matériaux; et ceux-ci, par leur accumulation même, ont produit dans cette âme une sorte de fermentation intermittente, qui se reproduisait invariablement chaque fois qu'il touchait un pinceau. Jamais il n'a fait en vain appel à cette puissance latente d'émotion que la nature avait mise en lui, mais qu'il avait singulièrement développée en lui préparant les aliments dont elle a besoin pour se renouveler.
C'est grâce également à cette énergie d'attention et de réflexion qu'il a pu se constituer cet arsenal si complet des procédés nécessaires pour rendre sans effort ses impressions et ses sentiments. Comme, d'un autre côté, il était doué d'une imagination facile à exciter, et que ces excitations étaient à la fois vives et durables, il en résulte que chez lui l'émotion artistique se portait tout naturellement à son maximum et qu'elle trouvait pour s'exprimer des facilités qui ne lui laissaient pas le temps de se refroidir en hésitations et en tâtonnements.
Là où cette dualité éclate le plus nettement, c"est dans la comparaison entre ses œuvres peintes et ses œuvres écrites. On sait en effet que Delacroix a publié dans divers journaux et revues, et particulièrement dans la Revue des Deux-Mondes, des articles d'esthétique et de critique artistique.
Les directeurs de ces revues s'étaient imaginé qu'un novateur aussi résolu devait avoir une esthétique particulière, dont les hardiesses pourraient intéresser le public. On fut tout étonné de voir que, en somme, il n'avait guère de doctrine propre et que, sauf un petit nombre de points, il était en théorie à peu près d'accord avec l'Académie, dont il était si loin dans la pratique.
On n'a pas manqué d'expliquer cela par un calcul. On a dit que Delacroix n'avait pas osé tout dire et qu'il avait voulu ménager des adversaires puissants, en atténuant l'expression des discordances entre ses principes et ceux de l'école classique.
Je n'en crois pas un mot. « Ne vous y trompez pas, a-t-il dit lui-môme à un de ses admirateurs, je suis un révolté plutôt qu'un révolutionnaire. » Ceci même dépasse la réalité. En fait, Delacroix est un admirateur parfaitement sincère de l'art classique. Lorsqu'il fait œuvre de critique, c'est-à-dire quand il est à l'état calme, quand la réflexion seule domine
PORTRAIT d'eUGKNK DELACROIX PAR LUI-MÊME. (Musée du Louvre.)
s LES ARTISTES CÉLÈBRES
en lui, il so sent plein de respect pour les œuvres les plus reposées de la Grèce et de l'Italie. 11 ne tarit pas d'éloges à l'égard des artistes les plus sages, les plus réfléchis, Raphaël, le Poussin, etc. Toutes les fois qu'il fait œuvre d'écrivain, il devient froid, compassé. La plume le gêne, le glace. La nécessité d'agencer, de combiner des phrases pour le public abaisse sa température morale d'un grand nombre de degrés et lui enlève tout ce qui fait son originalité et sa supériorité, le mouvement, la vie et l'amour du mouvement et de la vie. Il ne reparaît que dans les bouts de phrase qu'il jette au hasard sur ses carnets, lorsqu'il éprouve une émotion qui se traduit en lui par une exclamation, une formule plus ou moins générale, mais en somme spontanée et personnelle.
Là on retrouve déjà quelque chose du Delacroix artiste. Mais c'est quand il est devant son chevalet, quand il peint, que le second Delacroix, le vrai, le grand, se déclare. Alors il ne s'agit plus de réflexion, de théorie, de public, de romantisme ni de classicisme. Tout cela s'évanouit, disparaît; il ne reste plus qu'une chose, l'émotion qui grandit, la flamme qui s'allume à l'intérieur, le besoin de pousser à bout l'expression de toutes choses, d'épuiser la jouissance qu'il éprouve à remplir son âme des fureurs, des souffrances, des épouvantes, des grandeurs plus ou moins tragiques qu'il a pris à tâche de représenter, par l'exagération grandiose des mouvements, par l'intensité toujours croissante des colorations. Là il se donne à lui-même des spectacles auxquels son imagination surchauffée ajoute toujours quelque chose qui dépasse son effort et à la poursuite de quoi il se lance tout entier, oubliant tout le reste, et quelquefois son tableau lui-même.
M. Maxime Du Camp raconte un fait qui serait bien étrange de la part d'un autre que Delacroix, mais qui ne peut surprendre ceux qui ont pénétré ce génie si étrangement impressionnable :
« Il peignait une Fantasia de petite dimension. Un cavalier au galop a lancé son fusil en l'air et lève la main pour le rattraper, pour le saisir au vol. Delacroix était très animé; il soufflait bruyamment, son pinceau devenait d'une agilité surprenante. La main du cavalier grandissait, grandissait ; elle était déjà plus grosse que la tête et prenait des proportions telles que je m'écriai : « Mais, mon cher maître, que faites-vous ? » Il me dit : « Il fait trop chaud ici, je deviens fou. » Puis il prit son couteau à palette et enleva la main d'un seul geste. « La nuit vient, me dit-il, « voulez-vous que nous sortions ? » Quelques minutes après nous mar-
EUGÈNE DELACROIX 9 chions côte à côte, sans parler. Il avait pris mon bras. Rue Laflîtte, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de tableaux et regarda longtemps à travers les vitres une toile de lui. Il me dit : « Dehors, je vois « mes tableaux; chez moi je ne les vois plus. Comme Sancho dans l'île <i de Barataria, j'aurais besoin d'un médecin qui me toucherait de sa « baguette, quand je vais me donner une indigestion ! Voir des chefs- « d'œuvre dans son esprit, les contempler, les rendre parfaits pour les « yeux de son cerveau, et quand on veut les réaliser sur la toile, les » sentir s'évanouir et devenir intraduisibles! Etre comme Ixion, se pré- « cipiter pour embrasser la déesse et ne saisir qu'un nuage ! »
Cette anecdote est vraiment caractéristique. Elle nous donne tout Delacroix, le Delacroix artiste, créateur. Sa puissance, c'est une passion inassouvie, un besoin sans cesse renaissant d'émotions, de celles que seul peut lui donner l'art, et en particulier la peinture, parce que chez lui l'organe dominant, la source de toutes jouissances, c'est l'œil, et que la faculté maîtresse qui doit lui fournir les spectacles dont il ne peut se passer, c'est l'imagination. Ces spectacles, elle les poursuit, elle les modifie, elle les complète, elle les exagère jusqu'à ce que la jouissance de l'artiste soit arrivée à son paroxysme, ou, du moins, jusqu'au point qu'il se sent incapable de dépasser.
Delacroix n'est donc devenu un révolté qu'après avoir vu se dresser contre lui la ligue de toutes les vanités, qu'il écrasait par la puissance de ses créations, de toutes les médiocrités qui avaient la prétention de lui imposer la limite de leur propre impuissance. Au fond, par ses doctrines il n'était pas plus révolté que révolutionnaire. La vérité est qu'il avait reçu de la nature un tempérament qui ne pouvait se satisfaire des plates jouissances de l'art méticuleux, froid et insignifiant auquel on prétendait le borner. Cet art-là n'existait pas pour lui, parce qu'il n'y trouvait aucun plaisir. Il était dans la situation d'un cheval de course qu'on voudrait condamner à ne marcher qu'au pas. II s'est révolté contre la prétention qu'affichaient tous les culs-de-jatte dans les théories qu'ils avaient inventées pour systématiser leur propre infirmité. Au début, il s'inquiétait fort peu des doctrines; il se contentait de préférer aux peintures académiques celles qui répondaient mieux à son tempérament, sans en chercher le comment. Il aimait mieux Rubens, Gros, Prud'hon, Géricault, que Raphaël, David, Girodet et Guérin ; si c'était là être romantique, il l'était, comme il le disait lui-même, dès l'âge de quinze
FAC-SIMILÉ d'une LETTRE d'eUGÈNE DELACROIX A ALEXANDRE DUMAS.
EUGÈNE DELACROIX ,i ans. Mais il ne songeait nullement à se poser en chef d'école, à lever drapeau contre drapeau. Il ne demandait qu'à pouvoir suivre tranquillement la voie qui convenait le mieux à sa nature, et s'il lui est arrivé plus tard de formuler quelques principes qui ont pu être considérés comme la systématisation de ses préférences, ç'a été uniquement pour répondre aux attaques dont il était l'objet. On peut même dire que ces formules ne lui appartenaient pas en propre et qu'elles étaient moins le
FIN DE LA LETTRE d' EUGENE DELACROIX A ALEXANDRE DUMAS.
résultat de ses réflexions personnelles que l'écho des discussions que l'apparition de ses ouvrages soulevait autour de lui.
En résumé, il ne demandait à l'art que les jouissances appropriées à son tempérament. C'était pour lui surtout affaire de sentiment, mais les théories ne le tourmentaient pas. Ses préoccupations étaient d'un tout autre genre. Les questions de pure esthétique le laissaient parfaitement froid et il n'éprouvait nullement le besoin de se constituer un ensemble de règles et de préceptes. Il trouvait sa route toute tracée par les tendances mêmes de sa nature et son art était entièrement spontané.
En somme, Delacroix n'était pas de ceux qui font des théories; il était de ceux d'après qui elles se font. Les grands artistes, ceux que
caractérise le besoin des émotions vives et continues, obéissent toujours plus ou moins inconsciemment à quelque faculté maîtresse ou pour mieux dire à quelque passion dominante qui les force à marcher dans sa voie, à lui fournir les aliments et les jouissances dont elle est insatiable. Elle les tient et les façonne tout entiers à sa guise. Aussi la reflexion et l'analyse, qui seules donnent les éléments des théories, leur sont-elles généralement étrangères. Les critiques, chez qui domine au contraire cet esprit d'analyse qui manque aux artistes, s'emparent de leurs œuvres, les étudient, les décomposent, déterminent les facultés auxquelles se rapporte chaque partie, pèsent et mesurent les qualités et les quantités, apprécient les rapports du détail à l'ensemble, étudient les conditions de la création et ramènent le tout à des lois générales, par une vue objective analogue à'celles qui guident les sciences naturelles, quand, parmi l'infinie variété des assemblages moléculaires, elles examinent et analysent, pour y chercher les lois de la vie, le petit nombre de ceux qui ont réussi à vivre.
L'esprit de Delacroix était sans doute par lui-môme assez calme et réfléchi pour lui permettre, comme à Gœthe, de s'occuper de théorie, mais chez lui la passion était trop vive, trop exigeante, trop avide des jouissances de la création artistique, pour qu'il pût s'adonner sérieusement à un travail purement et froidement intellectuel.
C'est ainsi que cet homme à l'esprit si froid a été un des artistes les plus émus qui aient jamais existé. Il serait curieux de chercher les raisons de cette dualité si tranchée. Il est regrettable à ce point de vue que nous possédions si peu de documents précis sur le caractère et les habitudes morales de ses ascendants. Sans se dissimuler la difficulté qu'il peut y avoir à faire la part exacte de l'hérédité, il est cependant bien certain qu'il y a là des influences souvent décisives. Nous en trouvons du reste la confirmation dans le peu que nous possédons relativement à la famille de Delacroix.
Eugène Delacroix était né à Charenton-Saint-Muurice, le 7 floréal de l'an VI de la République ^ Son père s'appelait Charles-Constant Delacroix et sa mère Victoire Œben. Charles Delacroix, né en 1740 en
:. 20 avril 1798, et non le 7 Horéal an VII, comme le dit Théophile Silvestre. Cette date est celle de l'acte de naissance même, reproduit par M. Philippe Burty dans le premier volume des Lettres de Delacroix.
EUGÈNE DELACROIX i3 Champagne, avait été avocat au Parlement et secrétaire de Turgot. Elu député de la Marne à la Convention nationale, il rejeta l'appel au peuple et vota la mort de Louis XVI sans sursis. Il Ht partie du Conseil des Anciens, fut ministre du Directoire pour les relations étrangères, puis ambassadeur de la République en Hollande. Après le Dix-huit Brumaire, il se laissa envoyer comme préfet à Marseille, puis à Bordeaux, où il mourut en i8o5.
Victoire Œben était fille de l'ébéniste Œben, qui était un des plus habiles élèves de Boulle et qui jouissait d'une assez grande réputation. Diplomate par son père, artiste par sa mère, Delacroix avait pour oncle le fils du célèbre fabricant de meubles, le peintre Henri Riesener, dans l'atelier duquel se décida peut-être sa vocation artistique.
Il ne semble pas cependant que cette vocation se soit déclarée de très bonne heure. Etant donnée la nature du génie de Delacroix, le contraire eût été peu vraisemblable. Il n'avait rien de l'enfant prodige. Il est vrai qu'il aimait à dessiner sur ses cahiers des bonshommes dans des attitudes variées. On a retrouvé quelques-uns de ces dessins, qui sont un peu comme ceux de tous les enfants de son âge, quoi qu'en ait dit Philarète Chasles
Il avait dix-sept ans quand son oncle Henri Riesener le présenta à Guérin. Nous trouvons dans le recueil de M. Burty — t. I«', p. 7 — une lettre où Delacroix écrit à un de ses camarades, Jules Allard, sous la date du 25 août 181 5 : « J'ai été ce matin chez M. Guérin lui faire mes adieux. J'ai admiré les beaux tableaux qu'il exposera aux curieux, le Salon prochain. J'ai du regret de ne pouvoir cette année étudier chez lui, mais quand je ne serai plus à ce Lycée, je veux y passer quelque
I. Philarùte Chasles en parle avec des souvenirs d'enfance, dans lesquels on sent l'inHuenCC de la gloire postérieure du peintre. Voici ce qu'il dit dans ses Mémoires :
« J'étais au lycée avec ce garçon, olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure et à la bouche délicatement moqueuse. 11 était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale
Cl Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que, dès sa dix-huitième et dix-neuvième année, CCI artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dcsMiKiii et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même sou amitié, qu'il m'a conservée jusqu'à sa mort. » (Mémoires, t. I", p. 329. Édil. Charpentier, 1S77.)
temps pour avoir au moins un petit talent d'amateur. » 11 ne songeait pas encore à se consacrer exclusivement à la peinture. Il eut même un moment la pensée de se faire soldat, comme la plupart des membres de sa famille'. Il a lui-même raconté au docteur L. Véron, qui le rapporte dans ses Mémoires d'un bourgeois de Paris, qu'il avait dans son enfance un grand goût pour la musique : « Un vieux musicien, organiste de la cathédrale de Bordeaux, donnait des leçons à ma sœur. Pendant que je faisais des gambades, ce brave homme, qui d'ailleurs avait beaucoup de mérite et qui avait été Tami de Mozart, remarquait que j'accompagnais le chant avec des basses et des agréments de ma façon dont il admirait la justesse; il tourmenta même ma mère pour qu'elle fît de moi un musicien. «
Ce goût, il le garda toute sa vie. Auditeur assidu des concerts du Conservatoire, il ne manque pas une soirée d'Halévy, de Berlioz; il ne peut voir des Rubens sans songer à Rossini, ni entendre un opéra de Rossini sans penser à Rubens. Enfin, nous voyons par ses lettres qu'en 1824 il n'avait pas encore abandonné le violon — comme son ennemi M. Ingres — sur lequel il se plaisait à rechercher les mélodies des No{{e, de Tancrède, de Don Juan, entendues la veille. Enfin, comme le dit M. Chesneau, « ce goût eut chez lui, pendant un temps, l'ardeur d'une vocation qui ne céda qu'à l'entraînement d'une vocation plus forte » .
Vers la fin de 181 5, il entra chez Guérin pour y acquérir ce « petit talent d'amateur « auquel il continuait et continua d'aspirer, malgré le peu d'encouragement qu'il recevait. Son maître était pour lui d'une froideur de glace, et jamais l'élève ne parvint à obtenir la moindre récompense dans les concours de l'École des Beaux-Arts. Cependant, au milieu des tâtonnements de ces premières années, nous rencontrons des essais où l'on peut déjà entrevoir quelque chose de la grandeur et de la vie, qui seront la marque propre de son œuvre. Nous citerons en particulier la Némésis, de 18 17, et les Dames romaines se dépouillant de leurs bijoux en faveur de la patrie, de 18 18.
Il n'y a pas, du reste, à s'étonner de ces insuccès. Le tempérament de l'élève ne lui permettait guère de réussir les études mornes et figées de l'enseignement académique, et celui du maître l'obligeait à considérer comme défauts les plus essentielles qualités de ce génie indocile.
I. Ses frères Charles et Henri; ses cousins-germains Philogène Delacroix, Louis Cyr Bornot, Nicolas-Auguste Bataille, et les deux frères Jacquinot.
EUGÈNE DELACROIX i5 Il est heureux que la continuité de ces échecs ne lui ait pas fait perdre
tout espoir, et qu'il ait gardé en lui-même une confiance que tout dès
lors conspirait à décourager.
Nous avons de lui une lettre qu'il écrivait en 1818 à son ami Pierret,