CROQUIS D EUGIONK DELACROIX D APRES LE « PENSIEROSO
lettre vraiment caractéristique par le mélange d'une modestie native, qui a toujours été au fond du caractère de ce grand artiste, avec le sentiment encore confus, mais déjà puissant, d'une assurance qui résultait de la conscience parfaitement justifiée de ce qu'il valait.
Pendant qu'il suivait les cours de Guérin, Delacroix s'était lié avec M. Soulier, surnuméraire au Domaine extraordinaire, dont l'hôtel était place Vendôme, et secrétaire de l'intendant, le marquis delà Maisonfort.
i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES
Il occupait une petite chambre, tout en haut de l'hôtel, sous les combles. Un autre employé au secrétariat, qui travaillait dans le môme bureau que M. Soulier, Horace Raisson, avait eu l'idée de proposer à Soulier et à Delacroix de faire des dessins de machines pour les brevets d'invention. Soulier faisait les dessins et Delacroix les lavis, en nuançant les bois de diverses teintes. « Cela, dit Soulier, avait un certain éclat. Lorsque je portai à Eugène le prix de son travail, il était juché, dans le grand Salon, en haut d'une immense échelle, copiant des têtes dans les Noces de Cana, de Paul Véronèse. C'est, je crois, le premier argent qu'il ait gagné avec son pinceau, en imitant le bois, le fer, et en lavant tout cela à l'aquarelle. Nous étions fort joyeux d'avoir gagné douze louis en nous amusant dans une petite chambre, et en plaignant les pauvres gens appelés à exécuter nos dessins. »
Delacroix avait alors vingt ans. Son ami Thaïes Fielding lui avait appris à peindre à l'aquarelle, procédé de peinture presque inconnu en France, et il l'avait à son tour enseigné à son ami Soulier qui, en revanche, lui donnait des leçons d'anglais. C'est ainsi qu'il put lire Shakspeare et Byron, qui lui inspirèrent une admiration passionnée.
Sa situation allait bientôt devenir des plus critiques. Sa mère mourut à la fin d'octobre 1819, et la part d'héritage qui devait lui revenir lui fut enlevée par la perte d'un procès. Son cousin, Léon Riesener, dans les notes un peu confuses qu'il a données à M. Burty, affirme qu' « il ne resta en tout, à l'orphelin, de la fortune de ses parents, qui avaient occupé une si haute position, que deux couverts d'argent et un pot à l'eau en porcelaine dorée ».
Son désastre se compliquait de difficultés avec sa sœur, M'"« de Verninac, sur lesquelles nous n'avons pas d'autres renseignements que ceux que nous trouvons dans une lettre écrite à Pierret, le 3o août 1822.
Voilà donc Delacroix réduit à ne compter que sur son pinceau, pour vivre. Géricault, avec qui il était lié, et pour lequel il professait une vive admiration, lui vint en aide en lui passant une commande que lui avait faite l'administration des Beaux-Arts, à la suite du Salon de 181 9, et qui lui fut payée i,5oo francs. C'était un Sacré Cœur de Jésus. Cette toile, non signée, est actuellement dans une des chapelles du couvent des Dames du Sacré-Cœur, à Nantes.