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PORTRAIT DE CHOPIN

Dessin d'Eugène Delacroix.

On sait quelle importance Delacroix attachait à la composition, dans tous les sens du mol, au point de vue de la ligne et de la couleur. Ses innombrables dessins, ses études à la sépia, à l'aquarelle sont là pour en

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témoigner. Il aurait pensé faire preuve de présomption en supprimant avant cliaque œuvre la période préparatoire de la réflexion, des tâtonnements, des essais, et il aurait été sans doute fort étonné si on lui avait dit qu'un jour viendrait où nos artistes se croiraient assez forts pour faire des chefs-d'œuvre sans perdre leur temps à ces bagatelles.

Il ne cessait de chercher que quand il croyait avoir trouvé, c'est-àdire quand la composition était arrivée à une intensité d'expression qui lui paraissait traduire à peu près exactement son émotion.

C'est précisément à cause de cette constante préoccupation et de ce travail incessant, qui ne se contentait jamais de l'à peu près, que la trace même de ce travail est si difficile à retrouver dans ses œuvres. Rien n'y sent l'effort par cela même que l'effort ne s'y arrête jamais à moitié chemin. Il semble que chaque chose soit venue tout naturellement se mettre à sa place sur la toile, parce que la place qu'il a donnée à chaque chose est celle qui lui convient le mieux. En un mot, la composition dans l'œuvre de Delacroix échappe à l'admiration par sa perfection même, et c'est justement pour cela que l'on peut parler longuement des mérites de Delacroix, sans remarquer expressément celui de la composition, en qui se résument tous les autres.

Le moment est venu d'arrêter cette étude déjà trop longue. Mais comment se borner en un sujet aussi inépuisable que celui-ci? Je voudrais du moins, avant de finir, chercher en quelques lignes quelles peuvent et quelles doivent être au point de vue de l'art et de la critique les conséquences de l'Exposition qui vient de rappeler l'attention publique sur ce grand homme.

La première doit être de moraliser les mœurs de la critique actuelle. Après avoir vu et admiré cette accumulation de vrais chefs-d'œuvre, il est impossible que ceux qui ont compris persistent dans ces habitudes de camaraderie ridicule qui déshonorent la presse et qui ne permettent plus de faire aucune distinction entre l'admiration réelle et les éloges de complaisance. On en est venu par ce système à surexciter les vanités au point que l'on ne sait plus quels superlatifs inventer, quand par hasard on se trouve en face d'un talent réel, qu'on tient à ne pas laisser confondre dans la foule des médiocrités, et celles-ci de leur côté sont tellement surchauffées de louanges hyperboliques qu'il n'est plus possible de les rappeler au sentiment de la réalité sans s'exposer à des haines insen-

EUGÈNE DEr.ACROIX i3i secs. II n'y a plus aujourd'hui un barbouilleur qui veuille admettre qu'un critique^ en refusant de reconnaître son génie, obéisse simplement à sa conscience. Quiconque tient à garder l'indépendance et la franchise de ses appréciations est nécessairement un ennemi qui condamne de parti pris ou par un sentiment d'animosité personnelle. De la part même d'un ami, tout conseil est une injure, toute réserve un outrage, si ce n'est un blasphème.

Il est temps de renoncer à cette perpétuelle apothéose des avortements. Quand on a pu voir d'un coup trois cents ouvrages de Delacroi.x, il n'est plus permis d'appliquer les mêmes épithètes à cette multitude de talents surfaits que des flagorneurs ou des ignorants ont habitués à se considérer comme égaux aux plus grands. II faut revenir à la vérité et réserver les éloges pour le petit nombre des artistes de vraie valeur, que n'a point empoisonnés la contagion des vanités puériles ou l'àpre recherche des succès d'argent; c'est une question de justice à l'égard des artistes de talent, en même temps que de dignité personnelle pour les critiques.

Quant aux jeunes, à ceux qui sont encore accessibles aux conseils, s'il s'en trouve parmi eux qui aspirent à la maîtrise véritable, c'est ù eux de tirer de cette Exposition renseignement qu'elle comporte. Le premier de tous, le plus essentiel, c'est de ne jamais croire qu'une œuvre d'art puisse ne pas être l'expression d'une émotion personnelle et sincère. Delacroix, vivant à une époque et dans un milieu où la déclamation était fréquente, ne déclame jamais. Au fond de toutes ses œuvres on trouve un sentiment vrai, et souvent même l'exécution complète de l'œuvre ne suffisait pas à l'épuiser. C'est ce qui explique ces répétitions si nombreuses et toujours variées d'un même sujet : la Médée, Jésus dans la barque, la Mort d'Ophe'lie, les Fossoyeurs, le Massacre de Vévcque de Liège, V Entrée des Croisés à Constantinople , etc.

Le second, c'est d'opposer l'exemple même de Delacroix — sans compter les autres artistes du môme ordre — aux raisonnements captieux de la critique soi-disant scientifique ou naturaliste, que la penic de ses déductions logiques amène peu à peu à supprimer de Fart l'imagination et la personnalité et à en limiter le domaine à la stricte observation des faits présents. Sans doute il est très bon d'observer la nature. Delacroix n'y manquait jamais; il l'observait au moins autant que le plus entêté réaliste de nos jours. Mais il l'observait avec son imagination,

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avec son sentiment, avec son tempe'rament personnel, et c'est en ajoutant tout cela à son observation, qu'il en transformait les résultats en ces oeuvres admirables que les naturalistes mêmes n'osent pas attaquer. Jamais il ne lui serait venu à la pensée de se réduire au rôle d'une machine à copier. Il savait mieux que personne que, si la réalité fournit à l'artiste les matériaux nécessaires de son oeuvre, c'est seulement en s'y ajoutant soi-même, en leur infusant son âme, qu'on en fait des oeuvres d'art. L'observation de la nature s'impose sans doute à l'art, en ce sens que l'émotion répugne au mensonge; c'est seulement dans la réalité des choses que l'artiste peut puiser l'inspiration, c'est-à-dire cette puissance de transformation spontanée, qui est précisément l'essentiel de l'art. Mais c'est justement cette transformation, cette personnalisation, qui est le point capital, et c'est ce que ne dit pas assez l'école de la critique documentaire. Qu'on réagisse contre le convenu, contre la routine, contre la fantaisie pure, qui font de l'art un monde entièrement séparé de l'humanité, je l'approuve. Mais il ne faut pas que, sous prétexte de vérité et de sincérité, on en vienne à confondre le savant et l'artiste.

Le devoir du savant est de respecter avant tout la réalité objective des phénomènes, puisque son rôle est uniquement de les accumuler, de les comparer et de les classer, pour en déduire les lois générales dont l'ensemble constitue la science. Celui de l'artiste est tout au contraire d'en exprimer exclusivement les caractères par lesquels ils sollicitent et émeuvent son attention personnelle, sans s'inquiéter de savoir si cette expression comprend l'objet tout entier.

En un mot, si dans la science le fait est l'essentiel, dans l'art c'est l'homme. Là est la grande distinction qu'il ne faut jamais perdre de vue. C'est faute d'en connaître l'importance que tant de jeunes gens se jettent sans vocation dans la carrière artistique, s'imaginant que, pour devenir artistes, il leur suffira de regarder et de copier loyalement ce qu'ils verront. L'étude des œuvres de Delacroix devra leur faire comprendre que l'art n'a pas pour but de rendre la nature, mais qu'elle n'est pour lui qu'un moyen d'exprimer un idéal personnel. Pour devenir artiste, il faut d'abord commencer par l'être.

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