L’HOMME ET L’ŒUVRE
Eugène Delacroix! quel nom! et déjà quels souvenirs! Eugène Delacroix a été la passion de notre jeunesse, et nous l’avons tous porté haut le bras, comme un drapeau. Qui tenait pour lui était des nôtres; qui l’attaquait, notre ennemi. Que l’on vînt du Midi ou du Nord, que l’on fût tète ronde ou jacobite, tory ou whig, on se reconnaissait frères à ce signe: — l’amour du maître ! Quelle sincérité et quel élan ! Comme on pleurait de rage de voir un si grand homme méconnu, conspué, nié, parla foule! Comme on pâlissait de colère
en lisant ces articles qui le traînaient aux gémonies ! Chacun sentait vraiment sur sa joue la rougeur des affronts que recevait l’artiste.
A ces premières heures de la vie, on supporte avec impatience tout despotisme : le joug de la sottise, surtout, semble intolérable, et l’on s’imagine volontiers que pour le secouer il suffit d’une âme vaillante. L’escalade de l’Olympe n’intimide pas les jeunes courages : on croit avec ferveur, on aime avec passion; en avant! fais ce que dois et advienne que pourra !
Cette lutte généreuse dure plus ou moins, suivant les forces. Un jour on s’arrête pour prendre baleine et voir à quoi en est la besogne : hélas! les uns après les autres, les vaillants ont succombé ; les rangs se sont cruellement éclaircis ; du bataillon sacré il ne reste que des débris, et l’ennemi est toujours là, compacte, serré, masse énorme, foule invincible ! Oh ! la foule ! de tout temps elle a mérité l’anathème des grandes âmes ; jusqu’à la fin des temps elle sera le profanum vxilgas du poète. Qui ne sait ses crimes, ses égarements, ses fureurs, ses adorations, ses lâchetés ? Toujours son despotisme imbécile pèsera sur le monde, et il me semble que plus la société se démocratise, plus le poids des sots devient lourd. L’art a besoin de respect autant que d’amour. Quel respect, quels amours connaissent les foules aveugles? Le troupeau bêlant des moutons de Panurge n’est pas une vaine allégorie ; toujours la sottise fait fortune et rien n'est redit par plus de bouches que la banalité courante. C’est la foule qui accepte les opinions toutes faites, et qui les répète, de confiance, à satiété. Pour la foule M. Ingres n’incarne-t-il pas la ligne et Eugène Delacroix la couleur ? N’est-ce pas la foule qui rabâche depuis trente ans : — C’est dommage que Delacroix sache si peu dessiner? Que de temps ne faudra-t-il pas encore pour convaincre ce troupeau servile que Delacroix était un aussi puissant dessinateur que M. Ingres est un maigre coloriste !
Pendant quarante ans, sans s’émouvoir, sans se lasser, avec une grandeur d’âme admirable, Eugène Delacroix a tenu bon contre la