‹ Eugène DelacroixChapitre 2 sur 10 · GŒTZ DE BERLICHIKGEN ÉCRIVANT SES MÉMOIRES, ÉLISABETH SA FEMME · texte numérisé non relu

GŒTZ DE BERLICHIKGEN ÉCRIVANT SES MÉMOIRES, ÉLISABETH SA FEMME

(Gravure du Magasin pittoresque.)

l'oule ameutée des sots, des pédants et des cuistres. Quelle lutte ! Pour ces honnêtes gens, l’illustre artiste était une sorte de monstre, un ennemi public, un profanateur, un impie ! Contre lui, tout était licite ! Il fallait lui courir sus comme à une bête fauve, ou le parquer au moins, comme un lépreux ! Si par malheur un pareil homme parvenait à faire école, c’en était fait! Goût, délicatesse, pudeur, règle, tradition, tout était perdu! Ce n’était pas un pinceau que tenaient ses mains magistrales, c’était le balai ivre des barbouilleurs. Le Pont de Taillebourg était l’œuvre d’un sauvage, et Y Assassinat de l’évêque de Liège, la débauche furieuse d’un barbare. Lui-même, qu’était- il? Un singe affublé de la défroque de Titien. Devant les magnifiques fresques de Saint-Sulpice , le chœur des dévots de la ligne s’écriait: — Il y a un enfer pour cette peinture ! — Ce n’était plus de la critique, ni de la polémique, ni de la discussion; c’était de la haine !

Eugène Delacroix affectait en apparence un grand dédain pour ces morsures, mais qui osera dire qu’elles ne l’aient pas cruellement fait souffrir? Aux rares amis qu’il honorait de sa confiance, il s’est plaint souvent avec amertume de l’infatigable injustice de ses détracteurs. La sensibilité du véritable artiste est prompte à s’effaroucher; pour s’épanouir tout à fait, il faut qu’il se sente soutenu par la sympathie publique. Comment se défendre du doute en face de ces dénigrements furieux? Quelle âme assez ferme peut échapper aux défaillances des heures cruelles? Comme Àntée, qui reprenait force en touchant terre, Eugène Delacroix raffermissait son courage en regardant les maîtres, ses prédécesseurs et ses frères. Devant Itubens, Titien, Véronèse, il oubliait les clameurs du dehors et se remettait à l’œuvre avec une superbe sérénité.

L’heure de la jus-tice a été lente à sonner pour lui ; sans doute, le nombre de ses admirateurs allait croissant à chaque œuvre nouvelle; sans doute, tout ce qui sentait, tout ce qui pensait, tout ce qui vivait de la vie de l’esprit avait fini par épouser sa querelle, mais il n’arri-

vait pas encore à la masse du public, à cette popularité radieuse, patrimoine légitime du génie incontesté. Jusqu’à l'Exposition universelle de 1855, il a livré bataille comme aux jours de ses débuts, et ce n’est qu’en 1857 que l’Institut, entraîné par le courant victorieux, osait lui ouvrir ses portes augustes. Ses derniers jours ont été adoucis par la certitude du triomphe, mais il est mort épuisé aux premiers baisers de la gloire.

Lorsque, après son décès, dans les salles de l’hôtel Drouot, on vit ce prodigieux entassement de dessins, d’études, de croquis, qui donnaient en quelque sorte, jour par jour, le labeur infatigable du maître, un cri d’admiration s’échappa de toutes les poitrines. On comprit du même coup la grandeur de l’homme et la grandeur de l’œuvre. Ce fut comme une révélation !

A prix d’or, à tout prix, on se disputa les moindres traits de ce crayon glorieux ; tout fut acheté, enlevé avec une fureur d’engouement ; on eût dit que le public se vengeait sur lui-même de ses dédains passés, et tenait à honneur de payer des prix fous : chaque enchère était un hommage.

Cette fièvre enthousiaste ne se démentit pas un instant. Amateurs, artistes, gens riches et pauvres diables, rivalisèrent entre eux jusqu’au bout. Les zoïles s’étaient enfuis épouvantés et se tenaient cois dans leurs tanières. Les fidèles laissaient éclater librement leur joie rayonnante, et saluaient les grandes- enchères d’applaudissements frénétiques : ce fut vraiment un magnifique spectacle et de ceux qu’on ne peut oublier !

Je sais bien que quelques agréables railleurs, enfants terribles, esprits brillants, tout en surface, pris au dépourvu par cet engouement, firent des gorges chaudes sur la folie réparatrice de nos bourgeois, et déboutonnèrent leur gilet pour mieux rire. Avec l’aplomb des infaillibles et de la meilleure humeur du monde, ils nous prédirent le retour prochain, à quatre sous le tas, de ces mêmes dessins qu’on se disputait à outrance et répandirent quelques encriers d’ironie sur ces

GŒTZ DE BERLICHINGEN BLESSÉ ET SECOURU PAR DES BOHÉMIENS. (Gravure du Magasin pittoresque.

connaisseurs de la dernière heure. Ceci n’a pas grande importance ; l’avenir réserve à ces aimables critiques de bien plus grands étonnements. Que diront-ils, dans dix ans, quand ils verront tel croquis ou telle esquisse, payés hier un gros prix, monter sans effort au quintuple? Les hommes de génie sont des plastrons d’airain, dangereux pour les jolies plumes, — et quand les auteurs de ces boutades seront à leur tour possédés du noble désir d’avoir quelque chose du maître, il leur faudra payer bien plus cher encore que les bourgeois qu’ils ont raillés.

Pourquoi ne le dirais-je pas, puisque je l’éprouve? C’est d’une main quelque peu tremblante que je trace ces lignes. Je sors de l’Exposition du boulevard des Italiens, je viens de revoir, presque entière, l’œuvre colossale du maître, et je suis encore tout ému, jusqu’au fond même des entrailles. Delacroix me produit en peinture l’effet de certaines symphonies de Beethoven en musique : plus on le regarde et plus les cordes intérieures vibrent et résonnent! le cœur bat plus vite, la poitrine se gonfle, on vif d’une vie toute nouvelle, d’amour, de vaillance, d’effroi, d’héroïsme! On comprend le dévouement, la lutte, le martyre, le sacrifice, toutes les nobles passions! Quelque chose de grand et d’épique se dégage de ces toiles intenses, pénètre dans l’âme même et la soulève. On oublie bien vite qu’on est un misérable bourgeois de ce temps, un pauvre homme en habit noir, et, pour suivre l’enchanteur, on enfourche sans hésiter l’hippogriphe fabuleux des rêves! C’est un vrai poète, le plus séduisant, le plus entraînant des charmeurs, tour à tour terrible ou tendre, féroce ou sensible, éclatant ou sombre, aimable ou sinistre ! Il touche, il émeut, il épouvante, il fait pleurer, il séduit, il fascine ! L’amour, la jalousie, la vengeance, le carnage, le sang, les arbres, les sources, la mer, les hôtes fauves, les animaux domestiques, les fleurs, les rochers, les reptiles, le soleil embrasé, les glaces mornes, il a tout peint et de quelle main libre et fière! Il entre en maître dans tout domaine : le Nord, le Midi, l’Orient, sont tour à tour ses tributaires. Pour lui, la légende sacrée n’a pas plus de mys-

tères que la mythologie ou l’histoire. Il peint l’Éternel, le Fils de l’Homme, la vierge Marie, les anges, les saintes femmes, les prophètes, les apôtres, les martyrs, et de la môme main, les dieux, les déesses, les demi-dieux et les héros: Jésus au Jarclindes Olives, Diane au bain, et le Voyou sur la barricade!

Amant passionné de toute poésie, il n’a pas cessé un seul jour de s’abreuver aux sources vives. Nul n’interpréta comme lui les grands poètes, les pénétrant en quelque sorte, les faisant siens, et se liant à eux par d’indissolubles liens. On dit VHamlet de Delacroix à un aussi juste titre que VHamlet de Shakespeare; Faust et Gœtz de Berlichingen lui appartiennent autant qu’à Gœlhe.

L’ensemble de l’œuvre d’Eugène Delacroix donne une sorte de vertige : on reste confondu d’admiration et de respect devant ces témoignages de quarante ans d’un travail opiniâtre et infatigable. Quelle belle vie d’artiste! et comme elle est pleine! L’exposition du boulevard des Italiens est véritablement imposante, et suffirait certes à la gloire de l’artiste le plus fier, mais qu’est-elle en comparaison de l’œuvre même? Sans compter les grands travaux décoratifs exécutés dans les palais et dans les églises et qui n’ont pu quitter leur place, que de pages manquent et des plus intéressantes ! Sardanapale, le Prisonnier de Chillon, les Convulsionnaires de Tanger, l 'Assassinat de l'évêque de Liège, la Mort de Valentin, Hamlet et les Fossoyeurs, Médée , le Sultan de Maroc, la Chasse aux lions , Clorinde chez les bergers, la Fête de la poudre, les Arabes de Mequinez, la Barque de Don Juan, le Triomphe de Trajan, et combien d’autres encore, refusés par des esprits étroits qui n’ont pas voulu voir dans cette exposition ce qu’elle est avant tout : le premier hommage delà postérité.

Si peu d’hommes eurent des détracteurs plus haineux et plus acharnés qu’Eugène Delacroix, aucun homme en revanche n’eut des amis plus fervents. On n’aimait pas à demi un pareil homme, et qui l’avait aimé lui restait à jamais fidèle. Extrêmement sensible à l’éloge, il gardait une gratitude singulière à ceux qui ne craignaient pas de

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