LE GIAOUR ET LE PACHA
(Gravure du Monde illustré.
La nature colore et dessine à la fois; les maîtres obéissent à leur tempérament particulier. Est -ce que Raphaël exclut Rembrandt ou Ribera ? est-ce que Paul Véronèse détruit Zurbaran ? Qui ne voit qu’il y a deux sortes de maîtres : — ceux qui ont la contemplation placide et sereine de la nature humaine, qui voient l’homme au repos et qui le divinisent, pour ainsi dire; — ceux qui le voient tel qu’il est, avec ses passions, ses faiblesses, ses agitations et ses misères, toujours en lutte contre la nature et contre lui-même? Les premiers font de l’homme une sorte de spectre immobile et sans vraisemblance , que rien ne rattache à l’humanité, et qui semble vivre d’une vie sans âme, sous une forme vivante, dans un milieu impossible. Les seconds le mettent en plein air, dans les déserts, sur les monts, sur les eaux, sous les chênes. Ils lui font respirer notre vie même, dans nos conditions d’ombre et de lumière, et ils convient la nature extérieure à prendre sa part des émotions humaines.
Eugène Delacroix appartenait exclusivement à cette famille des vivants et des pathétiques que les sots accusent de matérialisme grossier. Le matérialisme n’a pas cette force de sentiment, cette puissance d’émotion qui soulève les âmes et les élève jusqu’à l’extase. Que peut vous dire le Christ idéalisé des Byzantins, dans sa froide et sereine impassibilité? Mais le Christ en croix de Rubens, furieusement percé du coup de lance, le Christ mourant de Delacroix, qui les oublie, qui peut les oublier? Ce ciel tourmenté, bourrelé de nuages sombres, ce soleil sanglant, ces ténèbres, n’ajoutent-ils rien à l’horreur d’une scène horrible? Ce corps pantelant et enfiévré, ces chairs moites et meurtries, n’est-ce donc rien dans la représentation de la Passion du Fils de l’Homme? Faut-il peindre le sang avec de la laque carminée, ou plutôt faut-il renoncer à le peindre?
Quand on se souvient que le Prisonnier de Chillon a pu être sérieusement comparé à un marinier remorquant péniblement une barque, que penser des critiques de ce temps? Que suis-je donc alors, moi qui
m'émeus devant cette toile? Où sont mes yeux? Gomment puis-je voir tant d’élan, deviner tant de douleur, entendre un tel cri? Et si les matérialistes seuls font ces prodiges, la question n’est-elle pas vidée ?
Que de sottises n’a-t-on pas dites et redites sur le dessin de Delacroix? Vicieux, extravagant, caricatural, informe, c’était une horreur pour les calligraphes. Que pouvaient en effet comprendre les admirateurs des Favarger ou des Vital dans ce dessin cursif et parafant, prompt comme la parole même, né d’une inspiration impérieuse et qu’il fallait fixer au vol, pour ainsi dire? L’énergie, l’accent, le caractère, la vie, la saillie, y sont au plus haut degré, et je trouve en eux, ce me semble, cet éclat foudroyant et cette incorrection des improvisations enflammées de Mirabeau.
Eugène Delacroix portait en lui une de ces âmes ardentes, toute chargée d’intelligence comme une atmosphère orageuse d’électricité. Il avait la mélancolie et la tristesse des cœurs déchirés. 11 savait la vanité, l’égoïsme, la lâcheté des hommes, et il s’était fait en lui un grand détachement de toutes choses. Il n’a jamais aimé que la Gloire, mais constamment, fermement et jusqu’à la fin. Cet amour fervent l’a soutenu, consolé; il suffit à expliquer cette vie laborieuse et solitaire.
Si, chez lui, l’esprit, la culture, la droiture naturelle n’avaient été toujours là pour régler les passions et les mouvements de son âme, le cachet de ses œuvres serait l’outrance, la virulence primitive et même la violence sauvage. Le sentiment vif de la beauté, l’amour du grand, l’expansion de la vie, l’énergie de l’action, étaient en lui comme un incessant bouillonnement. Son horreur du commun, du mesquin, du petit, lui fait souvent forcer un mouvement pour le rendre plus sensible, exagérer un geste pour le rendre plus frappant, abonder avec excès dans le sens de la nature, pour ne pas rester au-dessous d’elle et pour l’outre-passer. En haine de la froideur, il va jusqu’à la violence;
'E d’aLCASSAR (MAROC
(Gravure de Y [lustration.)
en haine du plat, jusqu’à l’enflure. C’est, par excellence, le peintre de la pompe, de l’éclat et de la vaillance.
Une des choses qui le choquaient le plus, c’était de s’entendre traiter d’artiste fougueux, ou de ne voir reconnaître dans son talent que la fougue. Cette passion, cette flamme, cet élan de cheval libre, cctLc ardeur instinctive, il les avait certes au plus haut degré, et l’on pourrait appeler cela l’admirable animalité de son talent ; mais ce qu’il avait aussi, ce que peu de gens ont vu en lui, c’est la retenue, la contension, le refrénement constant pratiqué sur lui-même. Il m’a souvent fait penser à Frédérick Lemaître, ce poète du geste, qui donne tant d’accent aux choses passionnées, par le refroidissement soudain de ses emportements. Comme Frédérick, comme Shakespeare, Delacroix a mêlé souvent et volontiers le bouffon au tragique, le grotesque au noble, mais avec quel tact merveilleux, quelle mesure parfaite et quel bonheur par moments ! Il y a dans tout son œuvre une prodigieuse intensité de sentiment et d’expression, un raffinement merveilleux d’observation et de nuances, un choix exquis de choses bien trouvées, de détails pleins de goût, une logique, un enchaînement admirables, comme dans un drame enlevant.
Le feu de l’impression première n’était pas, chez lui, feu de paille: l’étude l’épurait sans l’éteindre, la flamme restait comme le feu sacré de la Vestale. Toutes les nuances, toutes les subtilités du moraliste se retrouvent dans l’expression de ses figures. Il imprima un caractère profond à tous les âges de la vie : du fossoyeur au prince, même observation, même vérité. Maître dans le geste, par la sincérité de, la passion et la spontanéité du sentiment, maître dans la mise en scène, admirable stratège, faisant évoluer les groupes avec aisance et les reliant sans effort dans les compositions les plus populeuses, il fait tout concourir à un but unique; tout se tient dans ses toiles et tout est pondéré.
Je détache de l’excellente notice que M. Théophile Silvestre lui a
consacrée, la page suivante, qui résume brillamment l’œuvre tout entière du maître :
« L’homme est toujours poursuivi par le malheur d’un bout à l’autre de l’œuvre de Delacroix ; il trempe la terre de sueur, de sang, de larmes, et marche toujours en avant sous le fouet de la Destinée. — Rarement il prend un moment de repos; ce n’est guère que dans le tableau de la Noce juive qu’il semble se réjouir; dans tous les autres on entend retentir la voix de la Désolation.
« Les insurgés de la Barricade s’enivrent de poudre et de soleil au fond d’un quartier noir et tortueux de la vieille Cité, entre l’Hôtelde-Ville qui les mitraille, l’Hôtel-Dieu qui les repousse, et la Morgue qui les attend ; hommes et chevaux sont précipités du haut des parapets du pont de Taillebourg ; Hamlet promène ses tourments, Lady Macbeth ses époûvantes, Othello ses fureurs, et le cadavre d’Ophélie flotte dans la rivière aux longs herbages.
«Voici Faust, Marguerite, Méphistophélès , la Mort de Valentin, Marina Faliero, Sardanapale, l’Évêque de Liège, le Prisonnier de Chillon, Lara, le Giaour, Boissy d’Anglas, les Croisés à Constantinople, les Convulsionnaires de Tanger, les passions, les crimes, les malheurs de l’histoire, les sombres rêves des poètes. Non-seulement le peintre exalte à l’infini la physionomie de ses héros, mais il nous les fait voir, je ne sais par quelle magie, à travers des couleurs dont chacune rappelle à la fois un trait de la nature et une aspiration de l’âme.
11 poursuit entre le bleu et le vert l’immensité du ciel et de la mer, fait retentir le rouge comme le son des trompettes guerrières, et tire du violet de sourds gémissements. C’est ainsi qu'il retrouve dans la couleur les chants de Mozart, de Beethoven et de Weber.
« I! ouvre à l’imagination des profondeurs inouïes dans le champ de ses tableaux, et ne cesse d’agrandir la carrière à la dévorante activité de l’homme; il environne à perte de vue le triomphe des Croisés
LION MAINTENANT UN SERPENT, (Gravures de Y Illustration .]
du panorama féerique de Constantinople; un ciel chargé de neige et la monotone étendue des plaines de la Lorraine ajoutent à l’effet de la Bataille de Nancy, dont les légions s’entre-choquent avec tant de furie. Tantôt l’artiste pathétique engage deux armées dans l’étroit passage d’un pont, comme à Taillebourg, pour renforcer le carnage par une lutte corps à corps; tantôt il souffle comme un démon tous les feux de l’orgie et du meurtre dans l’âme des Liégeois révoltés, et jette leur évêque éperdu, fou de terreur, au milieu de ses convives ameutés. Mais Delacroix atteint le dernier terme du fantastique et du terrible dans le Boissy d’Anylas. Le peuple s’engouffre comme un fleuve colère dans l’enceinte de la Convention nationale. Murailles, escaliers, galeries, craquent et chancellent; ouvriers, clubistes, guen illards, montent les uns sur les autres en se cassant les membres; les représentants restent immobiles; le président contemple sans frayeur la tête sanglante de Féraud qui lui est présentée au bout d’une pique, et les tricoteuses penchées du haut des tribunes éclatent en tonnerres d’applaudissements. Un jour rare glisse péniblement dans la salle par-dessus les têtes qui foisonnent; la poussière soulevée par les trépignements vole en tourbillons dans cette atmosphère orageuse traversée par l’éclair livide des baïonnettes. »
Qu’ajouter à ces lignes éloquentes?
Eugène Delacroix a eu son heure triomphale. A la grande exposition de 1833, ses toiles réunies pour un moment étonnèrent le monde habitué à l’entendre traiter de barbare. Elles rayonnaient de leur propre lumière, écrasant tout autour d’elles. Le Massacre de Scio apparaissait aussi vigoureux, aussi lumineux qu’en 1824; la Barque du Dante , le Naufrage de Don Juan attiraient la foule comme trente ans auparavant. Il n’y eut qu’un cri, et, dans sa retraite modeste, le Maître ravi put entendre ce cri qui le vengeait de quarante ans d’avanies, de sottises et d’injures.
Et maintenant tout est fini ! La vie immortelle a commencé pour lui en même temps que la postérité. Eugène Delacroix fut le plus grand tics peintres de nos jours ; il sera, je le crains bien, le dernier grand peintre du monde !
Henry de la Madelène.
Nain jaune, 19 août 1863.)
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