‹ Eugène DelacroixChapitre 5 sur 10 · HERCULE TERRASSANT UN MONSTRE · texte numérisé non relu

HERCULE TERRASSANT UN MONSTRE

(Gravure de V Autographe.)

tain qu’il allongera ce bras sans hésiter; il fera sortir de leurs orbites les yeux effarés par l’effroi; le désespoir tordra les bouches et les convulsera sans mesure ; il est homme à grandir la taille des géants, hors de toute proportion, s’il doit tirer un grand effet de cette exagération résolue. L’énergie du mouvement, l’intensité de l’expression, la vie, voilà ce qu’il cherche et qui pour lui passe avant toutes choses.

A-t-il tort? a-t-il raison? Ce n’est pas une querelle nouvelle que celle qu’il est venu raviver. C’est toujours le vieux duel de la vie et de la mort, du mouvement et de l’inertie, de l’orthodoxie immobile et de l'hérésie vivante. Je crois qu’il a raison, pour ma part, et tout dans la nature m’affirme aussi qu’il a raison. La régularité tranquille des physionomies ne disparaît-elle pas sous l’action de tout sentiment passionné? L’homme qui recule frappé d’épouvante, qui tombe foudroyé, qui vole au secours de son enfant, qui arrache sa femme aux flammes de son toit, l’homme qui pleure, qui crie, qui souffre, qui triomphe, qui se venge, qui raille, qui jalouse, ne sort-il pas à chaque instant de cet équilibre parfait dont l’Académie s'est fait un idéal puéril et qu’elle ne supporte pas qu’on dérange? Il serait facile de prouver que Raphaël lui-même n’hésite pas à désarticuler un torse ou à exagérer des formes, toutes les fois qu’il sent la nécessité de sacrifier un détail aux exigences de l’ensemble.

Le crayon de Delacroix est essentiellement généralisateur. Aussi est-il passé maître en croquis, et ses moindres traits ont-ils un caractère étonnant. Parfois, il s’arrête avec plus de complaisance sur un sujet qui lui plaît, et alors, à la stupeur des idolâtres, il pousse l’exécution jusqu’à la perfection même, et l’atteint sans effort. L 'Education cl’Achille serait l’orgueil légitime du plus grand linéiste, quand il ne serait pas un chef-d’œuvre de mouvement, d’élan, de vie. Imaginez un plus beau centaure que ce vieux Chiron, un plus beau, plus souple, plus nerveux, plus élégant jeune homme que cet Achille! Par une clause spéciale de son testament, ce dessin avait été expressément désigné par Delacroix pour figurer à sa vente. On comprend

cette recommandation du maître jaloux de sa renommée. Ce dessin est le démenti le plus véhément donné à toutes ces accusations banales qui traînent partout. Osez encore soutenir, en face de cette petite merveille, que Delacroix ne savait pas dessiner! Il ne dessine pas comme tout le monde, c’est très-vrai, mais qu’est-ce qu’un dessinateur pourrait lui apprendre qu’il ne sache? Quand sa fantaisie l’y pousse, il fait des croquis dans le goût de ceux de l’École, et qui le surpasse ? Les Jeunes Filles de Sparte s’exerçant à la lutte ont la pureté exquise des profils grecs, et l’Aspasie du Groupe de Grecs illustres fait penser aux plus belles statues antiques.

Gomment ne pas s’arrêter devant ce grand dessin à la plume intitulé la Montée au Calvaire? J’ai vu, depuis vingt ans, bien des dessins de maîtres, et des plus illustres, et je n’hésite pas à placer celui-ci à côté des plus beaux qu’il m’a été donné de voir. Quel Christ plus écrasé, plus à bout de forces, plus lamentable, plus vraiment digne de la pitié des saintes femmes? Où voir des cavaliers plus fiers et des bourreaux plus hideux? Fermeté, netteté, largeur, tout affirme la main magistrale, prompte, sûre d’elle-même, familière avec les obstacles.

L’énumération seule des dessins de Delacroix m’entraînerait hors de toutes limites. Je me contente de signaler les plus frappants : Le Tasse chez les fous, Desdémone maudite, le Passage du gué, Hérodote consultant les Mages , Héliodore chassé du temple, la Mort de Lara, le Tigre blessé se désaltérant , le Combat d’un ' homme et d'une lionne, le Lion regardant marcher une tortue, les Lionnes couchées, le Cavalier maure, le Combat d’Arabes , le Cavalier arabe, le Lion déchirant un homme, le Lion dépouillant un os, la Mort d’Hippolgte. J’en passe, et des meilleurs.

Les aquarelles de Delacroix sont charmantes. Quelques-unes ont une importance de premier ordre, comme, par exemple, celle de ce lion majestueux qui semble s’inquiéter si peu du serpent qui se tord sous sa patte puissante. Je signale à la bâte des études de fleurs, de

( Gravure de Y Illustration.

falaises, de femmes, de cavaliers, des bouts de paysages, des bouts d’esquisses, et enfin, dans un grand cadre, seize lithographies d’après les principales scènes d ’Hamlet, où se retrouve au plus haut degré le génie dramatique de Delacroix. Parmi ces lithographies, trois ou quatre sont inédites, et quelques-unes sont de toute beauté. Voilà bien Delacroix avec sa noblesse native, son âme de feu, son cœur violent et sa mélancolie pénétrante! Hamlet, c’est lui, tour à tour caressant, étrange, terrible, élégant, farouche, insatiable, affamé d’idéal. Quel malheur que les épreuves qu’on offre au public soient tirées avec si peu de soin, et gardent un aspect charbonneux, dur et désagréable !

Arrêtons-nous : nous voici presque hors d’haleine, sinon lassé d’admiration.

Eugène Delacroix est l’honneur de notre temps , l’orgueil de la peinture française. A aucune époque, je n’hésite pas à le dire, la France n’a produit un artiste à sa taille; grâce à lui, nous n’avons plus rien à envier aux Vénitiens et aux Flamands. Comme Rubens, comme Titien, il est entré dans la grande famille des maîtres, et son nom est aussi impérissable que les plus grands noms de l’histoire.

Je dois à Eugène Delacroix les plus pures, les plus vives émotions de ma jeunesse; il m’a fait aimer d’un amour plus profond les poètes qui l’inspiraient, et j’ai voyagé, grâce à lui, sur les routes idéales qu’il parcourait sans se lasser. J’aurais voulu élever un véritable monument à sa gloire, et parler de lui d’une façon digne de lui. Je sens combien je reste, dans l’expression, au-dessous de ce qu’il mérite, et je ne compte que sur la sincérité de mon admiration pour faire oublier l’intimité de mon hommage.

Henry de la Madelène.

( Nouvelle Revue de Paris, livraison du 1er septembre 1864.)

L’article qui suit a été publié le lendemain même des funérailles de M. Eugène Delacroix. J’aurais pu le refondre dans Y étude destinée à la Nouvelle Revue de Paris , et éviter ainsi certaines redites. Toutes réflexions faites, je le réimprime sans y changer un mot. Je l’ai écrit, il m’en souvient, l’âme serrée et le cœur gros : à défaut d’autre mérite, je tiens à lui laisser l’accent spontané des œuvres faites sous le coup de l’émotion vive.

La mort de M. Eugène Delacroix a causé dans Paris la plus douloureuse surprise ; peu de gens le savaient malade, personne ne le croyait en danger. L’émotion publique a été profonde et la foule qui l’accompagnait hier à sa dernière demeure a prouvé que lout ce qui est intelligent s’est senti frappé en plein cœur.

DISCIPLES d’eMMAÜS.

LES CHANTEURS MAROCAINS (Gravures de l’Illustration.)

On peut mesurer aujourd’hui la grandeur de la perte au vide immense, fait tout d’un coup, en France, par la disparition de ce seul artiste. M. Eugène Delacroix était notre contemporain dans le sens le plus rigoureux du mot. Il vivait de notre vie, partageait nos passions, les ressentait avec une vivacité extrême, et nul, mieux que lui, n’en a rendu le caractère et l’accent. C’était notre peintre, le peintre de notre temps; comme Gros, comme Géricaull, il passionnait, il entraînait, il fascinait; comme eux, il était attaqué, nié, honni par lameute des pédants et des sots ; il faudrait le coucher dans la même tombe qu’eux, et avec lui ce drapeau qu’il a, jusqu’au dernier jour, tenu haut dans sa main vaillante.

Je laisse à d’autres le soin de raconter la partie anecdotique de cette vie d’artiste si pleine et si noble. Ces lignes rapides ne sont pas une biographie. Je ne veux que rendre un dernier hommage à l’homme de génie que la mort vient d’abattre et témoigner une dernière fois de mon admiration pour son œuvre et de mon respect pour sa mémoire.

Ma première entrevue avec M. Eugène Delacroix remonte à quinze ou seize ans, et je n’oublierai jamais l’impression extraordinaire qu'il tit sur moi. Je m’étais figuré, par l’imagination, un personnage grand et fort, carré d’épaules, doué de la puissante santé de Rubens, et je me trouvais en face d’un homme mince, grêle, maladif, frileux et douillet. Son épaisse chevelure noire faisait cruellement ressortir l’aspect déjà flétri de son teint; il avait l’air d’un convalescent à sa première sorlie. Mais de quel éclat brillaient ces yeux mobiles, étincelants sous

ces sourcils épais IQuel sourire ironique courait sur ces lèvres pâlies! On devinait tout de suite une de ces organisations féminines, tout nerf et passion, enveloppe chétive et ressorts d’acier.

Craintif, inquiet, plein de précautions, il frémissait comme la sensitive et se repliait sur lui-même au moindre contact étranger. Sa méfiance était extrême ; elle est allée souvent jusqu’à une sorte de sauvagerie, et, pour beaucoup de monde, il reste un artiste hargneux, insociable et invisible.

Mais s’il se livrait difficilement, avec quelle plénitude il s’abandonnait quand il s’était assuré de la sincérité et de la sympathie ! Comme il ouvrait son âme en même temps que son esprit ! Très-lettré, trèsinstruit, bon historien, bon poète même, c’était le causeur le plus charmant, le plus subtil, le plus délié qu’on pût entendre. Ceux qui ont eu le bonheur et l’honneur de vivre dans son intimité savent ce qui s’était amassé de trésors dans cet esprit libre, pénétrant, raffiné, plein de soudainetés et d’éclairs.

La vie de M. Delacroix n’a été qu’un long combat. Pendant quarante ans, il est resté sur la brèche entouré d’ennemis, compromis plus .que secouru par ses amis même, soutenu par la seule force de son invincible conviction. Rien n’a pu prévaloir contre l’inébranlable fermeté de son âme. Aux clameurs irritées qui s’élevaient de tous côtés contre lui, l’artiste ne répondait que par des chefs-d’œuvre. Dédaigneux et fier, il entendait à peine le bruit des cohues affolées que chacune de ses toiles ameutait devant elles. Il laissait les pédants bavarder à leur aise et les cuistres crier au scandale. C’était le temps des discussions brûlantes : romantiques et classiques, dessinateurs et coloristes, luttaient avec une ardeur que nous avons quelque peine à concevoir dans notre torpeur d’aujourd’hui. M. Delacroix ne perdit pas son temps en vaines querelles : il agit, il peignit de grandes toiles, au lieu de discuter ces thèses stériles sur lesquelles l’accord ne se fera jamais.

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