Eugène Delacroix
Baudelaire, par Gaston Syffert. — Jules Dalou, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, par Henri Bachelin. — P.«J. Proudhon, par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Gœthe, par Raymond Darsiles.
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Portraits d*hicr
N° 21. — 15 Janvier 1910
Des peintres qui sont la gloire de l'art français, Delacroix est de ceux qui eurent le plus à subir les injures, les railleries des artistes, de la critique et du public. Contre lui se liguèrent les peintres sans talent, sans foi, sans amour, qui puisaient leur inspiration dans les styles caduques, tous les élèves abâtardis des quelques grands peintres classiques qui avaient eu la prétention de tenir l'Ecole française sous le joug. Contre lui se déchaînèrent les fureurs des critiques d'art qui, à quelques exceptions près, ont toujours fait preuve de pédantisme et d'ignorance.
Aujourd'hui le public qui visite les Salons et daigne s'intéresser à l'art constitue, par le nombre, une masse plus imposante que celui qui ratifiait les jugements des doctes critiques à l'époque de Delacroix. Mais il se montre aussi, comme toujours, suiveur et frivole. Il veut lire dans ses journaux et ses revues des comptes rendus qui le dispensent de penser. Incapable de discerner le mérite d'un artiste, il se flatte néanmoins d'émettre sur l'œuvre une opinion. Il fait dans les œuvres littéraires de s€s critiques d'art attitrés une ample provision de lieux communs esthétiques qu'il ressasse à plaisir dès que l'occasion lui est offerte de prôner une nullité. Il utilise aussi le jargon de ses critiques chaque fois que les « astronomes )> qui honorent la presse artistique signalent l'apparition d'une nouvelle étoile. Au ciel de l'Art, que d'étoiles filantes ! En conséquence, que de commentaires, que d'aperçus qui finissent par manquer d'originalité, d'imprévu !...
Les mauvais artistes — et ils sont nombreux — à quelque école qu'ils appartiennent, ont tous la prétention d'innover un « genre » . Ces messieurs se ressemblent étrangement et leurs adulateurs respectifs ont des liens de parenté solides. Les admirateurs attardés de Cabanel et de Bousfuereau n'ont rien à envier aux esthéticiens avan-
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ces qui travaillent à la rénovation de l'art en découvrant tous les six mois des génies insoupçonnés dans les expositions d'avant-garde.
Il y a un siècle, le marché artistique était moins encombré. L'industrialisme des peintres sévissait moins. Les spécialistes en renom ne façonnaient chaque année qu'un nombre d'élèves relativement restreint. De plus, les jeunes gens qui s'adonnaient à l'art, qu'ils fussent médiocrement ou bien doués, ne se hasardaient pas sans une certaine inquiétude dans l'atelier d'un maître. Là, une discipline de fer pesait sur les élèves, tenait indistinctement courbés sur le même labeur les bons et les mauvais, les farouches et les timorés. Ceux auxquels répugnait la tâche abêtissante, qui ne pouvaient comprimer les élans de leur imagination, garder emprisonnés plus longtemps les trésors dont leur cerveau et leur cœur débordaient, étaient en butte aux tracasseries continuelles du professeur. Dégoiités d'un enseignement qui aboutissait à l 'impersonnalité, les rebelles s'évadaient de la geôle académique, meurtris. Heureux ! ceux qui pouvaient aller bien loin, et voler de leurs propres ailes.
Dehors, c'était la liberté, les spectacles infiniment variés, autrement captivants que les sujets mornes inscrits au programme de l'Ecole, la chaleur vivifiante des chefs-d'œuvre que l'Institut méconnaissait, les rêves fous d'indépendance, de voyages lointains, de découvertes glorieuses, de conquêtes chèrement disputées... Mais c'était avtssi la réalité avec la monotonie de ses plus lugubres tableaux, et souvent l'impossibilité de sortir d'un cercle qui. chaque année, se resserrant, finissait par broyer plus fortement que ne l'eût fait l'étau académique quelques pauvres cavaliers sans monture de la Chimère et de l'Idéal.
On les compte ceux qui, comme Delacroix, vilipendés continuellement par les sots et les impuissants, mal compris par l'élite intellectuelle de leur époque, encouragés seulement par quelques amis — qui aux heures les plus glorieuses, souvent les plus tristes, ont l'air de veiller un malade, et de lui cacher la gravité de son cas parce qu'ils se refusent à tenir compte du diagnostic de ce charlatan, le critique d'art — ont pu imposer un œuvre durable.
Triste sort que celui des grands artistes ! Méconnus de leur vivant, il faut que le Temps passe sur leur œuvre, que plusieurs générations se succèdent, avant que la Renommée leur accorde la place à laquelle ils ont droit parmi leurs pairs. L'Histoire est d'hier, elle est d'aujourd'hui, elle sera de demain, d'après-demain et ne finira probablement qu'avec l'Humanité. Ce sont là des vérités banales, à force d'être redites, sur tous les tons, par tous les écrivains — les bons comme les mauvais — à propos des plus injustement méconnus et des plus justement oubliés.
\"érités tellement banales qu'elles ont ébloui non seulement le proie-
tariat artistique mais aussi et surtout Télite : artistes cotés, marchands de tableaux, écrivains d'art. Le prolétariat, on s'en doute, cherche, peine. L'élite découvre, discerne, fait des comparaisons, établit des réputations. Or, personne n'est foncièrement méchant. Les artistes cotés, ces oiseaux qui se parent généralement des plumes de leurs victimes, les marchands de tableaux et les écrivains d'art qui font des affaires ne sont guère plus féroces que le commun des mortels. Ils tirent parti de leurs talents et encouragent dans la mesure de leurs moyens l'Art, le grand Art, sans lequel ils ne pourraient vivre. S'étant trompés souvent, ils n'ont qu'un souci : faire oublier leurs erreurs et ils s'emploient de leur mieux à corriger les fautes d'Hier. Besogne qui accapare le meilleur de leur temps. Leurs petits-fils corrigeront demain les fautes d'aujourd'hui. Tout est bien qui n'a pas de fin !...
Si Géricault, Delacroix, Corot, Courbet, Daumier, Millet, Manet, les novateurs qui contribuèrent le plus, chacun par un apport particulier, à enrichir, au siècle dernier, la peinture française, voyaient leurs efforts continués par les innombrables « génies » qui se réclament les uns du Romantisme, les autres du Réalisme et de l'Impressionnisme, ils pesteraient, certes, contre la manie qu'ont nos marchands, nos artistes et nos critiques, de consacrer trop prématurément des « gloires » qui ne sont que les caricatures des hommes de génie et de talent. Ils maudiraient cette lâche complaisance qui sous couleur d'éclectisme permet à nos critiques d'art de vanter les pires élucubrations et de faire croire au public que l'Art est un mets qu'on peut accommoder à toutes les sauces. Ils s'indigneraient de voir leurs noms associés à ceux des faiseurs d'art, leurs œuvres servir dans les ventes publiques à masquer, afin d'en assurer l'écoulement, une marchandise innommable.
Et j'imagine que David et Ingres ne seraient pas fiers non plus de toute la racaille officielle qui a la prétention de perpétuer en France les « pures traditions » classiques.
C'est au Salon de 1822, à l'époque où sévissait le plus cruellement le clacissisme, que fut exposée la première œuvre importante de Delacroix : le Dante et Virgile conduits par Plagias traversent le lac qui entoure la znlle infernale de Dite. Cette peinture ne déconcerta pas outre mesure le public, la critique l'accueillit froidement. Quelques écrivains d'art, parmi lesquels j\I. Thiers, crurent bon, tout en faisant beaucoup de restrictions, de souligner les mérites de l'artiste.
Delacroix avait alors vingt-quatre ans. Il affirmait déjà cette mai-
trise qui désigne les novateurs aux colères des envieux et des médiocres. Sans qu'il se posât en révolutionnaire, respectueux qu'il était des chefs-d'œuvre de la Tradition, les qualités brillantes et personnelles qu'il apportait faisaient paraitre si banales les toiles des peintres de l'Ecole que tous les admirateurs veules du « beau idéal » allaient s'acharner sur un homme qui se refusait à parcourir les sentiers battus, archi-battus par les suiveurs de David. Des légendes imbéciles et des accusations saugrenues accumulées par les pontifes et les souspontifes du grand Art subsistent encore.
Les œuvres qui suivirent le Dante et Virgile furent saluées à leur apparition par les huées des « idéalistes » qui se targuaient de défendre la Tradition contre les « hordes révolutionnaires ».
Delacroix n'était pour la plupart de ses contemporains qu'un barbouilleur dément, assoiffé de réclame ; il ignorait les règles les plus élémentaires de son art, il exaltait la couleur et négligeait le dessin : il choisissait de préférence les sujets les plus horrifiques afin de frapper fortement l'imagination des spectateurs à l'aide de moyens grossiers, indignes d'un artiste véritable. Son tempérament lui faisait trouver normales les pires exagérations. Les personnages de ses compositions étaient grotesques, difformes. De parti-pris, vouant une haine sauvage aux œuvres pures, nobles, idéalisées, Delacroix se posait en contempteur des lois immuables observées scrupuleusement par les grands maîtres. Ce révolutionnaire ivre était le porte-drapeau des fous furieux, des barbares, des romantiques qui semaient sur leur passage, l'épouvante, le cauchemar...
Soigneusement entretenues par des ennemis implacables, ces inepties devaient contribuer à faire de Delacroix — le peintre le mieux doué de son époque ■ — « non pas un révolutionnaire, mais vm révolté » comme il le dit lui-même. Les épithètes malsonnantes, les injures que des contemporains ignares lui adressèrent pendant une période de plus de quarante années servirent aussi à accabler Hugo. Les deux puissants génies dont l'apport colossal renouvela profondément la peinture et la littérature françaises, étaient confondus dans la même réprobation.
Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, le 26 avril 1798. Les notes consacrées à sa famille par les commentateurs de son œuvre nous apprennent que :
(( Son père, Charles-Constant Delacroix, né en 1740, en Champagne, avait été avocat au Parlement, secrétaire de Turgot. Elu député de la
EUGEXE DELACROIX
Marne à la Convention Nationale, il rejeta l'appel au peuple et vota la mort de Louis XYI. Il fit partie du Conseil des Anciens, fut ministre du Directoire pour les relations étrangères, puis ambassadeur de la République en Hollande. Après le dix-huit Brumaire, il se laissa envoyer comme préfet à ]\Iarseille, puis à Bordeaux où il mourut en 1805. »
« ^Madame Charles Delacroix, née Victoire Œben, était fille de l'ébéniste Œben, un des plus habiles élèves de BouUe. Delacroix avait pour oncle le peintre Henri Riesener, le fils du célèbre fabricant de meubles. »
C'est à ]^Iarseille et à Bordeaux que s'écoulèrent les premières années d'Eugène Delacroix. Après la mort de son père, il fut ramené à Paris et placé au lycée Louis-le-Grand où il fit des études complètes. C'est là qu'il connut le docteur Véron et Philarète Chasles.
Ce dernier a donné dans ses Mémoires, une page curieuse sur la jeunesse du peintre :
« T'étais au lycée avec ce garçon, olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure et à la bouche délicatement moqueuse. Il était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs, abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale...
« Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que, dès sa dix-huitième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects, avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié, qu'il m'a conservée, jusqu'à sa mort (i). »
Delacroix sortit du lycée vers 181 6 et entra dans l'atelier de Guérin. Mais l'enseignement académique de l'illustre professeur ne put avoir raison de la fougue du débutant. Delacroix ne parvint pas à décrocher une récompense aux divers concours de l'Ecole. De 1816 à 1822, il s'obstina vainement à gagner la confiance du maître glacial et pondéré ; il accumulait les croquis, les études, exécutait pour vivre des lithographies, des caricatures politiques, cherchait péniblement sa voie, soutenu par une volonté inébranlable. Il étudiait l'Antique, copiait les toiles des grands peintres que l'Institut, malgré ses prétentions, n'a jamais compris.
Il fit la connaissance de Géricault, alors en pleine possession de ses facultés maîtresses. L'œuvre capitale de ce novateur audacieux, le
(i) Philarète ChaSles {Mémoires^ tome I*"", Charpentier, édit., 1S77).
Radeau de la Méduse, annonçait la grandeur de la période qui allait s'ouvrir. Comme s'il eût pressenti sa fin prochaine, ce jeune homme de génie, que la Mort devait terrasser à trente-sept ans, avait, en dépit des difficultés matérielles les plus terribles, secoué les disciplines abêtissantes, ébranlé les colonnes du Temple classique, et exprimé dans son œuvre la sauvage robustesse d'un art renouvelé, vivifié par l'émotion, sans laquelle il n'est pas d'œuvre durable.
En 1824, Géricault s'éteignait dans la misère, méconnu ou presque. Mais ce qu'on a appelé le Romantisme ne pouvait s'éteindre qu'après avoir trempé à son feu l'art et la littérature de toute une époque.
Delacroix s'était senti attiré aussi vers un autre précurseur, le baron Gros, dont les grandes peintures d'histoire tranchaient violemment, par la qualité de la composition, la puissance du coloris, le relief saisissant, l'intensité du sentiment sur les banalités conventionnelles et froides du genre classique dit « historique ». Gros était un romantique malgré lui. L'influence de David n'avait pu tuer en lui la sensibilité. Né en 1771, ayant vécu dans l'angoisse les heures troubles de la période révolutionnaire, suivi au milieu de heurts continuels les phases de l'épopée napoléonienne. Gros avait tiré de sujets qui n'inspiraient à d'autres que des anecdotes quelconques des pages qui le classent parmi les meilleurs peintres de l'Ecole française. Deux justifient amplement sa réputation et marquent indiscutablement sa supériorité sur les peintres de batailles dont les œuvres encombrent les musées nationaux : Bonaparte z'isitoiif les pestiférés de Jaffa et le Champ de bataille d'EyJau.
Esprit inquiet, susceptible, doué d'une nervosité excessive. Gros n'était pas satisfait de ses œuvres les meilleures. .11 se reprochait de n'avoir pas suivi toujours les conseils de David qu'il vénérait à l'égal d'un Dieu. Il se morfondait de ne pouvoir, quoi qu'il fit, arriver à posséder une maîtrise qui rivalisât de sagesse et de froideur avec celle de son maître.
Pendant la Restauration, les peintres qui avaient glorifié les faits d'armes de Napoléon étaient suspects, leurs œuvres rentraient dans l'ombre et Gros ne voyait pas sans dépit le succès aller à d'autres peintres officiels, plus neufs, plus souples, plus courtisans. Il ne montrait ses peintures qu'à quelques privilégiés, et encore le faisait-il avec beaucoup de méfiance.
Delacroix eut le bonheur, dans son adolescence, d'admirer chez Gros des œuvres qui produisirent sur son imagination une impression profonde. La gramle peinture avec sa puissance d'évocation, ses réalisations magistrales, était là et non chez Guérin, Girodet-Trioson, Gérard et autres peintres de la décadence classique.
Mai- Gros avait fait son temps, il ne pouvait se relever. Le manque
de confiance en soi l'en empêchait. Il forma plusieurs élèves qui ne le surpassèrent pas et finit misérablement en 1835 : doutant de son œuvre, voyant monter des générations qu'il ne comprenait pas, il eut recours au suicide ; il se jeta dans la Seine à Saint-Cloud.
Un autre peintre, qui appartient plus au dix-huitième qu'au dixneuvième siècle : Prud'hon, peut être considéré aussi comme un précurseur direct du Romantisme. A la grâce qui caractérise les œuvres des bons peintres du dix-huitième, il allie la force, l'ampleur d'expression qui seront les dominantes essentielles de la peinture romantique. La Justice et la Vengeance divines poursuivant le crinte, est peut-être celle de ses œuvres qui indique le plus fortement ce qui différenciera bientôt les peintres originaux des pseudo-continuateurs de la Tradition.
Prud'hon, Gros et Géricault étaient les annonciateurs de la tempête romantique.
Delacroix admirait sincèrement les œuvres des maîtres les plus sages et ne songeait nullement à poser les principes d'une esthétique nouvelle. Mais doué d'une imagination ardente, il éprouvait une sympathie plus grande pour les peintres du mouvement, de la couleur et des passions tumultueuses. Il était plus près de Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Prud'hon, Gros, Géricault, que de Raphaël, Léonard de Vinci et David.
Il obéissait aux impulsions secrètes de son tempérament et se gardait d'imiter ses illustres devanciers. Lorsqu'il peignait, la préoccupation d'exprimer totalement des émotions ressenties par lui, par lui seul, était tellement forte qu'il ne pouvait s'embarrasser des règles, des théories, des formules qui sont les béquilles des écoles, des académies.
De 1822, année oh Delacroix manifeste dans son Dante et Virgile la hardiesse d'un art vivant, frémissant de grandeur tragique, à 1863, c'est une suite ininterrompue de chefs-d'œuvre qui sont les plus purs joyaux de l'art français au dix-neuvième siècle. Avec Delacroix, le Romantisme jette tous ses feux, magnifie la Réalité et le Rêve, exalte furieusement les sensations, poursuit sans relâche ses. conquêtes dans des domaines mal explorés jusqu'alors, tire des formes et des couleurs les effets les plus imprévus, les plus variés, revêt l'idée des somptuosités les plus riches que l'imagination puisse concevoir. Toutes les subtilités, toutes les nuances, il les possède ; elles sont à la charpente de l'œuvre ce que les vitraux et les dentelles de pierre sont à l'ossature formidable des cathédrales.
L'œuvre de Delacroix est énorme, impressionnant, prodigieusement complexe. On ne peut se lasser d'admirer l'inépuisable fécondité de ce génie que rien ne put arrêter, pas même les difficultés matérielles, les
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embûches de toutes sortes dont sa carrière fut hérissée, pas même la maladie qui, dès 1820, ne cessa de le harceler.
En dépit de sa constitution débile, l'artiste s'astreignait à un labeur de titan. C'est grâce à ce labeur incessant qu'il acquit cette maîtrise exceptionnelle, surprenante, qui lui permit de saisir les mouvements, les expressions les plus fugitifs, les jeux de l'ombre et de la lumière dans leurs combinaisons les plus étonnantes.
•Qu'on ne s'y trompe pas ! Quoique presque tous les contemporains de Delacroix aient prétendu le contraire, l'artiste était non seulement le plus grand peintre mais aussi le plus grand dessinateur de son époque. Il connaissait à fond le mécanisme de l'homme et des animaux et notait avec une précision sans égale tous les détails qui le séduisaient. Ses dessins prestement établis ont ime liberté d'allure qui effarouche encore les amateurs de plates calligraphies. Aujourd'hui, comme hier, on lui oppose Ingres. Des critiques qui n'ont pas plus compris Ingres que Delacroix, déplorent que le dessin de ce dernier soit si dissemblable de celui du maitre montalbanais.. C'est reprocher à Rembrandt de n'être pas Raphaël.
Ce qui marque incontestablement la supériorité des grands coloristes sur les dessinateurs méticuleux de l'Ecole, c'est que leur dessin s'enrichit, se renouvelle constamment au contact de la Nature, alors que celui des autres reste toujours figé et banal. Delacroix n'avait que faire de la ligne rigide conventionnelle qui Hmite pareillement les formes, les accuse sèchement, les découpe, selon des données rigoureusement observées par les peintres impersonnels. Les commandements de l'Art nous viennent de Rome avec ceux de l'Eglise...
Malheur aux grands artistes qui n'obéissent pas aux lois sacrosaintes édictées par les pontifes ! L'anathème les frappe. Ils ont beau accumuler les chefs-d'œuvre, déployer toutes les ressources de leur art, vaincre toutes les difficultés à l'aide d'une technique savante qui laisse bien loin derrière elle les pauvres petites recettes et les misérables formules de l'Ecole, la sottise ne désarme pas et les reproches immérités, les clameurs hostiles durent longtemps après leur mort.
Delacroix disait : « On verra après ma mort si je sais dessiner ^). Son œuvre a pris dans les musées la place qui lui revenait de droit. Les colères se sont tues. Les commentaires stupides vont s'affaiblissant, mais si lentement...
Les titres des tableaux de Delacroix sonnent des noms de batailles à nos oreilles. Des dates marquent des victoires certaines qui furent contestées pourtant par des ennemis de mauvaise foi. Le Dante et
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Virgile, nous l'avons dit, ne suscita^ pas à son apparition (1822) d'excessives colères. C'est au Salon de 1824 que la bataille fut véritablement engagée. L'artiste y exposait une toile de grandes dimensions ; un Episode des massacres de Scio.
A partir de ce moment, les classiques combattirent les tendances rénovatrices de Delacroix. Toutes les œuvres capitales du peintre furent violemment critiquées : V Assassinat de Vévcque de Liège ; la Liberté guidant le peuple (salon de 1831) ; la Bataille de Nancy ; les Femmes d'Alger dans leur appartement (salon de 1834) ; le Prisonnier de Chillon (salon de 1835) ; la Bataille de Taillebourg (salon de 1837) ; Noce juive au Maroc; la Prise de Constantinople par les Croisés (salon de 1841), etc.
C'est dans ces œuvres et aussi dans les compositions décoratives que Delacroix exécuta pour le Palais-Bourbon, la bibliothèque du Sénat, la galerie d'Apollon au Louvre, l'église de Saint-Sulpice que se manifeste avec le plus d'éclat le génie du maître romantique.
Delacroix anime la Légende et l'Histoire d'un souffle nouveau, rend à l'Allégorie la jeunesse et la santé, recrée le monde cher aux poètes et aux historiens, sauve la peinture de l'anémie, remet en honneur les qualités des maîtres de tous les siècles.
Il a la puissance de Michel Ange et de Rembrandt ; par le faste de ses compositions il rappelle Rubens et Véronèse. Son imagination rivalise avec celle des poètes. Il est le peintre qui a le mieux pénétré l'âme des génies qui sont la gloire de l'Humanité. Son Dante et Virgile, ses séries de lithographies sur Faust et Hamlet l'identifient à Dante, Shakespeare et Gœthe. La plupart de ses tableaux de chevalet, les répliques nombreuses qu'il fit de ses tableaux préférés témoignent une verve intarissable, un brio prestigieux. Aucune fatigue ! L'artiste ne se lasse pas de j.eter sur la toile tout un monde grouillant : dieux, héros, guerriers. Ce monde que les peintres académiques avaient rendu ennuyeux et grotesque se meut, dans l'œuvre de Delacroix, avec une telle force que nous ne pouvons l'imaginer autrement. La vision de Delacroix s'impose impérieusement et elle échappe à la froide analyse.
Baudelaire écrivait en 1855 : « Edgar Poë dit, je ne sais plus où, que le résultat de l'opium pour les sens est de revêtir la nature entière d'un intérêt surnaturel, qui donne à chaque objet un sens plus profond, plus volontaire, plus despotique. Sans avoir recours à l'opium, qui n'a connu ces admirables heures, véritabes fêtes du cerveau, où les sens plus attentifs perçoivent des sensations plus retentissantes, où le ciel, d'un azur plus transparent, s'enfonce comme un abîme plus infini, où les sons tintent musicalement, où les couleurs parlent, où les parfums racontent des mondes d'idées ? Eh bien ! la peinture de Delacroix me paraît la traduction de ces beaux jours de l'esprit.
Elle est revêtue d'intensité et sa splendeur est privilégiée. Comme la
nature aperçue par des nerfs ultra-sensibles, elle révèle le surnaturalisme ».
On a accusé Delacroix d'être un improvisateur. Autant l'homme était pondéré, autant l'artiste était impétueux. Lorsqu'il travaillait, la main exécutait fébrilement les images que le cerveau avait enregistrées. Ce qui constituait la maîtrise de Delacroix ne peut être confondu avec la virtuosité des peintres habiles ; la technique n'a rien de commun avec le înic, et la fécondité de Delacroix ne ressemble nullement à la facilité des fabricants de tableaux qui n'obtiennent que des effets superficiels, toujours les mêmes.
Un entraînement de chaque jour permettait à Delacroix de noter avec la plus grande fraîcheur toutes ses impressions. Les matériaux accumulés de 1816 à 1863 suffiraient déjà à constituer un monument imposant. Croquis, dessins sommaires ou poussés, sépias, aquarelles, études d'après l'antique, les tableaux des maîtres, le modèle vivant, la faune, la flore, le paysage, renseignent amplement sur la technique du peintre. Quand on consulte les catalogues où sont reproduits les dessins et les lithographies que le temps a dispersés au hasard des ventes, les études peintes et les tableaux disséminés dans les collections particulières et les musées de province et de l'étranger, on se demande par quel prodige un homme a pu assurer à un œuvre aussi vaste, aussi varié, la tenue qui lui permet d'affronter le jugement des siècles.
Comment a-t-il pu. abreuvé d'injures, sans grande fortune, ne tirant de ses œuvres qu'un mince profit matériel, ne pas se laisser aller au découragement ?
Il faut lire ses lettres et son journal qui montrent que le travail était sa préoccupation constante.
Les critiques d'art qu'il a données à la Revue de Paris, au Moniteur, à la Rez-iie des Beaux-Arts et à la Revue des Deux-Mondes et les études qu'il a consacrées à ^Michel-Ange. Raphaël, Poussin, Gros, Puget, Prud'hon, nous font voir un Delacroix respectueux de la Tradition qui se perpétue en s'enrichissant.
Certes, le peintre eut des encouragements et des succès, il fut apprécié et soutenu par quelques hommes de valeur, mais il ne connut jamais la quiétude.
Burty rapporte que lorsque la mère de Delacroix mourut, en octobre 1819, Delacroix vit sa part d'héritage enlevée par la perte d'un
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procès et « il ne lui resta de la fortune de ses parents, qui avaient occupé une si haute position, que deux couverts d'argent et un pot à eau en porcelaine dorée ».
L'artiste était obligé, pour subsister, de consacrer une grande partie de son temps à des travaux subalternes. Un ami, M. Soulier, surnuméraire du Domaine extraordinaire, lui avait procuré des lavis de machines pour des brevets d'invention. Soulier dit : « cela avait un certain éclat. Lorsque je portais à Eugène le prix de son travail, il était juché dans le grand Salon, en haut d'une immense échelle, copiant des têtes dans les Noces de Cana de Paul Véronèse. C'est, je crois, le premier argent qu'il ait gagné avec son pinceau, en imitant le bois, le fer, et en lavant tout cela à l'aquarelle. Nous étions fort joyeux d'avoir gagné douze louis en nous amusant dans une petite chambre et en plaignant les pauvres gens appelés à exécuter nos dessins » (i).
Un anglais. Thaïes Fielding, avait donné quelques leçons d'aquarelle à Delacroix. Soulier suivait à son tour les conseils de Delacroix et en échange lui apprenait l'anglais.
La lecture de" Shakespeare et Byron enthousiasma le jeune peintre qui devait puiser dans les œvivres de ces deux auteurs maints sujets de composition. Mais la gêne persistait, les lihographies et les caricatures politiques ne rapportaient qu'un gain médiocre, les tableaux obtenaient des prix dérisoires et l'artiste était trop peu commerçant pour exiger que son travail lui fût plus justement rémunéré.
Géricault lui céda une commande faite par r.administration des Beaux-Arts. Il s'agissait de peindre un Sacré-Cœur de Jésus. La peinture rapporta 1.500 francs à Delacroix et fut placée au Couvent des Dames du Sacré Cœur à Nantes.
En 1825, — Delacroix avait déjà peint le Dante et Virgile et le Massacre de Scio — l'administration des Beaux-Arts avait acheté la première de ces toiles 1.200 francs — l'artiste fit un voyagé en Angleterre et put étudier à loisir les meilleurs peintres de l'école anglaise : Gainsborough, Reynolds, Constable, Turner. Il revint enchanté des découvertes précieuses qu'il venait de faire.
Au Salon de 1828, la Mort de Sardanapalc fit hurler la critique. C'est à propos de ce tableau, je crois, que le surintendant des Beaux- Arts, Sosthène de la Rochefoucauld — le Dujardin-Beaumetz de l'époque — recommanda à l'artiste de dessiner d'après la bosse.
INIais les envois qui figurèrent au Salon de 183 1, le Massacre de révcque de Liège et la Liberté guidant le peuple, valurent à Delacroix
(i) Eugène Véron. Delacroix (Artistes célèbres), Paris, iS
la Légion d'honneur. On prétendit que par cette distinction honorifique, le gouvernement remerciait l'artiste d'avoir salué par sa Liberté guidant le peuple, l'avènement du nouveau roi. Il est peu probable que Delacroix ait voulu faire oeuvre de courtisan. La peinture est au Louvre. On peut se rendre compte qu'aucune préoccupation étrangère à l'art n'en ternit l'éclat. Les adulateurs des gouvernants sont incapables de trouver de tels accents.
Outre les compositions qui avaient permis aux classiques de manifester la haine qu'ils éprouvaient pour Delacroix, il faut citer parmi les tableaux importants de la période qui va jusqu'à l'année 183 1 : Le Tasse dans la maison des fous, l'Empereur Justinien composant ses Instantes, Marino Faliero, le Combat du giaour et du pacha, Richelieu disant la messe, la Bataille de Nancy, la Mort de Charles le Téméraire, le Christ mourant, Pieta, Charles-Quint au monastère de Saint-Just, Boissy-d'Anglas, Mirabeau et Dreux-Brczé, et des peintures exécutées d'après les animaux au jardin des Plantes où le peintre travaillait souvent en compagnie du puissant sculpteur animalier Barye. Delacroix avait déjà abordé, avec une verve inépuisable et une égale puissance, tous les genres. Certes, le ruban ,de la Légion d'honneur n'ajoutait rien à son mérite. Mais à une époque où les distinctions honorifiques passaient encore pour avoir une signification, Delacroix pouvait considérer que la décoration lui était due, bien due.
Le ton des critiques s'était — momentanément — adou-ci. Le peintre conservait quelque espoir de s'imposer à l'admiration de ses contemporains et de faire taire ses détracteurs...
En 1832, il fit, en compagnie de son ami le duc de Alornay, un voyage au Maroc et en Espagne, et en rapporta ces surprenantes indications de mouvements, de types, de costumes qui constituent peut-être la partie la plus « impressionniste » de son œuvre dessiné. Ces notations jetées hâtivement sur le papier dénotent une telle acuité de vision, une telle intensité d'émotion et une telle justesse d'expression que nous ne pouvons mieux faire que de recommander aux peintres non pas de s'en inspirer en vue d'obtenir un résultat identique, ce qui serait puéril, en admettant que ce ne fût pas impossible — mais d'y puiser une leçon de sincérité. Ces impressions de voyage, dont quelques-unes ne sont pour les amateurs du « fini » que des gribouillages enfantins, attestent de la plus heureuse façon la probité de Delacroix. Quand Ingres disait, sur un ton quelque peu pédant, « le dessin est la probité de l'art », il entendait que cette probité, seuls la possédaient les maîtres privilégiés qu'il chérissait et auxquels il s'apparentait, maîtres qui avaient toujours gardé devant les multiples aspects qui sollicitent l'artiste, la même impassibilité.
Delacroix n'eut jamais cette sotte prétention d'embellir, d'idéaliser
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la Nature. La Réalité n'est faite que d'accidents, que d'imprévu. L'artiste est libre de faire son choix, mais il ne peut se montrer — quoi qu'il fasse — plus sage que la Nature. Il doit la subir et ne peut prétendre corriger son œuvre. Quand l'imagination l'emporte — c'était le cas de Delacroix — l'artiste n'est puissant qu'autant qu'il ne contrarie pas les facultés qu'il tient de la Nature. Alors, les éléments qu'il a tirés de la Réalité, il peut les combiner et les varier à l'infini, selon les lois de la Vie qui sont infiniment plus précieuses que celles de l'Ecole.
Le romantisme de Delacroix — puisque romantisme il y a — n'est grand et compréhensible que parce qu'il est vivant comme la réalité. Pour arriver aux réalisations prestigieuses qui déconcertaient les peintres académiques il fallait que Delacroix ne se lassât pas d'observer et d'enregistrer tous les aspects du monde vivant.
En 1832, il peint les Femmes d'Alger dans leur appartement. En 1833, M. Thiers lui fait obtenir la décoration du Salon du Roi au Palais-Bourbon — la Justice, VIndustrie, V Agriculture, la Guerre — ce qui demande à l'artiste cinq ans de travail et ne lui rapporte que 30.000 francs. En 1837, 1838, 1849, le peintre pose sa candidature à l'Académie des Beaux-Arts. La docte assemblée lui répond en admettant dans son sein des personnalités moins gênantes ; la dernière en date : Léon Cogniet.
Le Dante et Virgile, les Massacres de Scio, le Christ au jardin des Oliviers, Marino Faliero, la Liberté guidant le peuple, les Femmes d'Alger, Saint-Sébastien, la décoration du Salon du Roi au Palais- Bourbon, les Convulsionnaires de TaHger, Médce, la Noce juive au Maroc, Hamlct et les deux fossoyeurs, la Barque de Don Juan, les Croisés à Constantinople, la décoration de la bibliothèque du Palais du Luxembourg, Rêger délivrant Angélique, Persée et A)idronièdc, le Plafond d'Apollon (au Louvre), la décoration du Salon de la Paix (ancien Hôtel de Ville), pour ne citer que quelques-unes des principales créations de Delacroix, ne constituaient pas un bagag-e artistique suffisant aux yeux de ces messieurs de l'Institut.
Enfin, en 1857, six ans avant sa mort, le peintre est élu, après avoir ajouté à son œuvre les Disciples d'Emmaiis, les Pirates, la Lapidation de Saint-Etienne, le Christ sur le lac de Génézareth, Femmes turques au bain, Arabes en voyage, Les deux Foscari, Lion dévorant un- lapin, et commencé ses travaux de décoration de Saint-Sulpice : deux panneaux : Lutte de Jacob avec l'ange, Héliodore chassé du Temple, et un plafond : Saint-Michel terrassant le démon.
La joie de Delacroix est grande car il estime que la consécration officielle est nécessaire, alors qu'elle n'ajoute rien à sa gloire. Les pairs de Delacroix ne sont pas à l'Institut. Et pourtant il regrette de n'avoir
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pas été élu plus tôt : « J'aurais pu devenir professeur à l'Ecole. C'est là que j'aurais pu exercer quelque influence. »
Delacroix se leurrait et il vaut mieux que les grands artistes ne professent jamais. Ils ont mieux à faire que de tenir la férule. En admettant même que leur enseignement fût moins tyrannique que celui des autres, ils seraient incapables eux aussi de former des artistes. On façonne des tâcherons, des suiveurs, mais on ne façonne pas des artistes. Du reste cette influence dont parlait Delacroix s'est exercée heureusement, comme l'influence de Courbet, en dehors de l'Ecole sur des peintres qui devaient être eux aussi des novateurs. Les artistes qui subirent ces influences, qui admirèrent sincèrement l'œuvre de Delacroix et celui de Courbet, qui s'inspirèrent des exemples donnés par les deux maîtres, ne furent ni des romantiques, ni des réalistes.
En 1863, Delacroix tombait gravement malade à Champrosay,
Ramené à Paris, il mourait le 13 août.
La vente de son atelier produisit 340.000 francs.
Il n'est pas inutile d'énumérer les victoires successives remportées par Delacroix de 1845 à 1859. Les tableaux qui appartiennent à la seconde période de sa vie ne surpassent pas les œuvres capitales exécutées entre 1822 et 1841. Mais par la perpétuelle invention qu'y manifeste le peintre, par la maîtrise soutenue dont ils sont la preuve indéniable ils complètent bellement l'œuvre et ne s'accompagnent jamais des symptômes qui trahissent habituelleriient le proche déclin des peintres que quelques succès ont grisés. Delacroix comme tous les grands artistes ne fut jamais satisfait ; les plus émouvantes créations de son génie lui parurent toujours insuffisantes ; il fut sans' cesse tourmenté par le doute qui, s'il décourage les faibles, stimule l'ardeur des forts et ne leur laisse aucun répit. Il s'acharna opiniâtrement, fiévreusement à tirer de son art tout ce que les exigences impérieuses de sa haute conscience de grand artiste et d'homme probe lui réclamaient. C'est pourquoi il ne lui fut pas donné de connaître la béatitude des peintres qui, ayan.t acquis la certitude d'avoir exprimé totalement, définitivement tout ce qu'ils avaient à dire, somnolent satisfaits d'euxmêmes et de leur production. Dans la fièvre du travail, Delacroix n'était plus torturé par l'incertitude lancinante. Aux prises avec la matière qu'il sentait d'autant plus souple et obéissante qu'il la domptait avec plus de rage et de passion, il ne pouvait plus douter de ses facultés maîtresses. Cette surexcitation de chaque jour, rompue seulement
par quelques heures de repos forcé — repos du corps mais non de l'esprit — explique la fougue impétueuse qui anime l'œuvre sans discontinuer.
Voici la liste des œuvres exposées de 1845 à 1859 :
1845, Marc-Aurèle (Lyon) ; la Sortie du Sultan Abd-el-Rhaman (musée de Toulouse), la Sibylle ; — 1846, VEnîcvement de Rébecca ; Roméo et Juliette ; Marguerite à l'église ; — 1847, le Christ en croix, Musiciens juifs ; — 1848, Christ au tombeau, Mort de Valentin, Mort d€ Lara, Coinédien>s arabes (^Musée de Tours) ; — 1849, une réplique des Femmes d'Alger^ l'Arabe Syrien et sou cheval, Othello et Desdémone ; — 1850-51, Lasarc, le Giaour, Macbeth, le Bon Samaritain ; — 1853-57, l^s Disciples d'Emmaiis, Pirates enlevant une femme, Saint Etienne ; 1859 — le dernier Salon auquel participe Delacroix — le Christ au tombeau. Saint Sébastien, la Montée au Calvaire, Herminie et les bergers, Ovide chez les Scythes, les Bords du fleuve Sebou, Hamlet tu-ant Polonius, V Enlèvement de Rébecca.
Mais avant de clore cette première partie de notre étude il est bon d'avoir recours, pour fixer la physionomie si captivante de l'homme, aux témoignages de ceux cjui l'ont connu. Tous se sont accordés à louer la droiture parfaite de sa vie et la constance de ses amitiés. Quelques-uns ont prétendu que les discussions violentes soulevées autour de son œuvre par des ennemis implacables contribuèrent à modifier son caractère, firent de lui un homme aigri et soupçonneux. Mais ses amis n'eurent jamais à se plaindre de lui. Théophile Gautier écrivit en 1865 : « Les succès refusés au peintre, l'homme du monde (Delacroix le fut toujours) les obtenait sans conteste. Personne n'était plus séduisant que lui lorsqu'il voulait s'en donner la peine. Il savait adoucir le caractère féroce de son masque par un sourire plein d'urbanité. Il était moelleux, velouté, câlin comme un de ces tigres dont il excelle à rendre la grâce souple et formidable, et, dans les salons, tout le monde disait : a Quel dommage qu'un homme si charmant fasse de semblable peinture ! »
Xous extrayons d'une page d'Alexandre Dumas père, écrite vers 1855, les lignes «suivantes :
« ... Tous ses mouvements sont vifs, rapides, accentués ; sa parole peint, ses gestes parlent ; son esprit est subtil, discuteur, prompt à la répartie ; il aime la lutte et s'y déploie étincelant d'aperçus nouveaux, justes, brillants, à côté d'un talent hasardeux, plein de caprices, rempli d'écarts (!...) il est sage, sobre de paradoxes, classique même; on dirait que la nature qui tend à tout équilibrer, le place comme un habile cocher, bride en main, pour retenir ces deux chevaux fougueux, l'un l'Imagination, l'autre la Fantaisie. »
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Dans un livre publié en 1865 à la gloire du maitre romantique. Piron, l'exécuteur testamentaire du peintre, a écrit :
« Eugène Delacroix était assez grand, maigre et un peu frêle, mais bien pris dans sa taille, élégant de tournure et distingué de manières. Il avait les cheveux d'un noir de jais, les yeux vifs, la bouche bien ornée, le sourire aimable et spirituel ; son teint était pâle et bilieux, et sa figure paraissait petite sous ses cheveux touffus et soyeux...
« Sa constitution était délicate, et cet état de santé, qui a commencé par de longues fièvres en 1820 et qui s'est terminé par une maladie de poitrine en 1863, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées pendant le cours de sa vie, d'ailleurs si bien remplie.
« Homme bien élevé et l'esprit cultivé, il était recherché dans le monde, qu'il a fui depuis pour des raisons de santé et par instinct de conservation. Ses domestiques, qui le voyaient au retour d'une soirée trop prolongée ou d'un dîner pris hors de chez lui, s'apercevaient immédiatement de la fatigue que ces très petits excès lui causaient, et ils ne se trompaient pas, car c'est à une journée de fête suivie d'une soirée passée dans le monde qu'on a attribué l'hémoptysie à laquelle il a succombé.
« Nous nous étions habitués à l'entendre parler de sa vieillesse anticipée. Dès l'âge de trente ans, il se disait déjà affaibli et usé. Il s'entourait physiquement de mille précautions hygiéniques, et moralement il affectait quelques formules sceptiques qui semblaient indiquer un certain dédain, un certan dégoût de la vie ; mais en réalité, nul n'avait un esprit plus juste, plus alerte et plus actif, nul ne portait un cœur plus ouvert à l'amitié et plus fidèle aux souvenirs de jeunesse; c'était une âme sensible et tendre, doublée d'une imagination très vive, et tout cela tempéré par une raison qui brochait sur tous ces sentiments et qui se les assimilait avec constance et avec délices... » .
Ces lignes écrites par un admirateur fervent du maître résument parfaitement tout ce qui a été dit sur le physique et le moral de Delacroix.
Les dessins, peintures, gravures, médaillons, bustes consacrés à la personne de Delacroix sont nombreux. La liste complète et les reproductions en ont été données dans le catalogue de l'œuvre de Delacroix dressé par MM. Ernest Chesneau et Alfred Robaut (i).
Le plus beau portrait de jeunesse que Delacroix ait laissé de sa personne appartient au Louvre. C'est celui que nous reproduisons
(i) L'œuvre complet de Delacroix^ par E. Chesne.\u et A. Robaut (Charavay^ édit., 18? 5).
en tête de cette étude. Il est daté de 1829. Le peintre était alors âgé de 31 ans. A l'âge où beaucoup d'autres cherchent encore timidement leur voie, il était depuis longtemps déjà le peintre le plus hardi, le plus valeureux de son époque. Il n'avait pu forcer l'admiration de la masse, mais les sympathies des hommes les meilleurs de sa génération lui étaient acquises.
D'autres portraits de Delacroix par lui-même, dessins et peintures, portent les dates suivantes : 1819, 1821, 1823, 1832 et 1860.
Le portrait de 1860 qui figura en avril 1883 à l'exposition des Portraits du siècle, à l'Ecole des Beaux-Arts, nous fait voir un Delacroix qui ne diffère pas essentiellement du Delacroix jeune peint en 1829. La pose et le caractère sont identiques ou presque. Seulement le temps et les soucis ont accusé les traits et accentué l'énergie du masque.
Xous empruntons au catalogue de MM. Chesneau et Robaut la clause du testament en date du 3 août 1863, qui concerne ce portrait: « Je lègue à M. Blondel, conseiller d'Etat, mon portrait non tout à fait achevé ; le fond est très obscur, l'habit noir. Je regrette vivement de n'être pas en mesure de lui donner un autre gage de ma vive amitié. »
Il faut mentionner, à titre documentaire : un médaillon sculpté par David d'Angers en 1824, un profil dessiné par Tony Johannot en 1830, d'après le médaillon de David d'Angers, une lithographie de Jean Gigoux, publiée en 1832, dans le journal V Artiste, un portrait-charge paru dans le Charivari du 29 mars 1839, avec la légende suivante : « Eugène Delacroix, pinceau riche et sauvage — sait donner de la vie à ses moindres tableaux ; — mais il faut l'empêcher de peindre à son image, — car ses succès alors seraient beaucoup moins beaux. »
L'ne caricature par Bertall, parue en 1849 dans le Journal pour Rire représente, devant l'Institut, « un duel à outrance entre !M. Ingres, le Thiers de la ligne, et M. Delacroix, le Proudhon de la couleur. » On lit au bas du dessin : « Il n'y a point de quartier à espérer. Si M. Ingres triomphe, la couleur sera proscrite sur toute la ligne et l'insurgé qu'on trouverait muni de la moindre vessie sera livré aux derniers supplices. Si Delacroix est vainqueur, on interdira la ligne avec tant de rigueur que les gens surpris à pécher à la ligne sous le Pont-Neuf seront immédiatement passés par les armes. Quelques personnes ont bien osé parler de fusion entre la ligne et la couleur, mais ce projet de fusion a paru si ridicule et si extravagant, que nous n'en parlons ici que pour mémoire. »
Il nous a paru intéressant de reproduire cette légende qui, sous une forme comique, montre l'état d'esprit qui mettait aux prises les contemporains d'Ingres et de Delacroix.
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Les partisans de la ligne et de la couleur se battaient furieusement. Ingres émettait sur l'œuvre du coloriste des appréciations peu flatteuses. Delacroix, au contraire, se gardait de proclamer la suprématie de ses tendances et savait reconnaître les mérites de son adversaire. Comme l'a dit excellement un de ses biographes, M. Eugène Véron, je crois, le fils du docteur Véron qui fut l'ami du maître romantique : « Delacroix n'était pas de ceux qui font les théories ; il était de ceux d'après qui elles se font. »
Les portraits posthumes publiés dans les diverses publications présentent peu d'intérêt. Mais il ne faut pas omettre de citer les œuvres consacrées à la gloire du peintre par deux artistes de grande valeur : Pantin Latour et Dalou.
UHommage à Delacroix que peignit Pantin Latour, quelque temps après la mort du peintre, est une des plus belles pages de la peinture moderne. Quelques admirateurs fervents — l'élite de 1863 — sont réunis devant le portrait du maître ; ce sont les peintres Alphonse Legros, Whistler, Louis Cordier; l'auteur du tableau: Pantin Latour, Edouard Manet, l'aquafortiste Bracquemond qui a gravé de belles planches d'après les peintures de Delacroix, entre autres le Boissy d'Anglas : Champfleury, l'ardent défenseur de Courbet ; de Balleroy, un animalier; le critique Edmond Duranty et Charles Baudelaire.
Le monument élevé par Dalou dans le jardin du Luxembourg compte parmi les créations les plus émouvantes de la statuaire moderne : Une jeune femme, la Renommée, soutenue, hissée plutôt, par le Temps, dépose la palme de la gloire sous le buste du maître, tandis cme le dieu éternellement jeune, le dieu du soleil et des Arts, Apollon- Phébus applaudit.
Cet hommage rendu par un puissant sculpteur au premier grand peintre français du dix-neuvième siècle est un exemple pour ceux qui viendront. Dans la patrie de Puget, Rude, Carpeaux, Dalou et Rodin, l'exécution des monuments commémoratifs est trop souvent confiée à des marbriers sans goût et sans conscience artistique.
La consécration posthume n'a de raison d'être que si elle émane d'une admiration sincère. Les œuvres du génie exercent sur quelques hommes une influence souveraine. Elles ne permettent pas à ceux qui leur ont voué un culte profond d'égarer leurs louanges. Delacroix a eu des admirateurs dignes de lui.
En 1850, il écrivait à son ami Soulier : « Dans l'insomnie, dans la maladie, dans certains moments de solitude, quand le but de tout cela
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s'offre nettement dans sa nudité, il faut à l'homme doué d'imagination un certain courage pour ne pas aller au devant du fantôme et embrasser le squelette. Quelle différence exercent dans nos idées quelques années seulement ! Je trouve que les livres ne sont que lieux communs. Ce qu'ils disent sur l'amour, sur l'amitié, roule sur une demi-douzaine d'idées banales qu'on a eues il y a maille ans. Il n'y en a pas un qui ait jamais peint, à mon avis, le désenchantement ou plutôt le déses- ]X)ir de l'âge mûr et de la vieillesse. Je parie que tu n'as jamais vu dans les livres ce que tu sens là-dessus comme tu le sens... L'homme passe sa vie dans les convulsions de l'inquiétude et dans la léthargie de l'ennui (i). »
]\Iais bien que ses dernières années fussent assombries par le pessimisme que révèle cette lettre, des lueurs d'espoir, nous l'avons dit, traversaient cette nuit épouvantable de l'âme, quand l'artiste quittait la plume pour les pinceaux. Et l'oeuvre peint de Delacroix ne se ressent pas des abattements, des désespérances auxquels était sujet l'homme. Il donne l'impression d'avoir été conçu par un titan furieux qui ignore les décrépitudes et les angoisses de la vieillesse, et nargue la Mort qui ne peut le ravir à la vie éternelle.
Mais la dualité qui différencie l'homme de l'artiste est grande parfois et accuse des abîmes terribles, abîmes où l'homme roule souvent, se déchire et reste pantelant jusqu'à ce que l'art lui redonne la force de s'agripper au roc, et de regagner les sommets de l'idéal.
Cette dualité est très marquée chez Delacroix. Il y a d'un côté les lettres de l'homme, de l'autre les œuvres du peintre.
Pour bien saisir la mobilité de cette figure complexe, il faut tenir compte des écrits qu'a laissés Delacroix, sans accorder une grande importance aux menues anecdotes inventées souvent de toutes pièces par des contemporains ingénieux. A ce sujet, nous verrons tout à l'heure quelles étaient les idées de Delacroix.
Ses ennemis l'ont fait passer pour un homme intrigant, assoiffé de réclame, et ne négligeant aucune démarche pour arriver à ses fins.
Or. ce que Delacroix appelait lui-même ses « intrigues » consistait à réclamer des pouvoirs publics quelques commandes dont il ne tirait qu'un mince profit matériel alors que des peintres moins bien doués que lui, moins scrupuleux, vivaient grassement du budget des Beaux- Arts.
Peut-on reprocher à un grand peintre de ne négliger aucune occasion de se manifester, de profiter des circonstances favorables qui se présentent et au besoin de demander du travail, pour parler vulgai-
(i) Lettres, édition Burtj-.
rement? Delacroix ne faisait aucune bassesse pour obtenir des commandes. Et quand il pouvait en obtenir, il se montrait toujours à la hauteur de son art.
Il ne faisait aucune concession au goût des dispensateurs de gloire.
On l'accusait aussi de rechercher les distinctions honorifiques.
En 1849, il fit quelques démarches pour obtenir la direction des Gobelins et en 1855, il sollicita celle des Beaux-Arts. Il caressait alors le désir d'apporter de sérieuses modifications et de combattre la routine administrative. Mais ses efforts eussent été vains. Il s'en rendit compte et se repentit d'avoir brigué l'honneur d'occuper des postes officiels.
Chevalier de la Légion d'honneur en 183 1, nommé officier du même ordre en 1846, commandeur à la suite de l'exposition universelle de 1855, où avaient figuré trente-cinq tableaux de lui choisis parmi les plus importants; nommé Membre de l'Institut en 1857, Delacroix ne pouvait jalouser les peintres officiels.
M. Chesneau a écrit : « Il aimait les honneurs en homme qui les mérite et qui sait ce qu'ils valent aux yeux du vulgaire ; il les rechercha sincèrement et ne fit point, comme certains artistes, profession de les mépriser après les avoir obtenus. »
Alais il ne faut pas oublier que les honneurs ne le grisèrent jamais et que le travail fut sa grande passion.
Voilà retracés brièvement la vie et l'œuvre du maitre romantique. C'est à dessein, nous le répétons, que nous n'avons pas accumulé dans cette étude les menues anecdotes. C'est à dessein aussi que nous n'avons pas détaillé minutieusement l'œuvre du grand coloriste. Nous l'avons dit, les tableaux et les compositions décoratives de Delacroix défient l'analyse. Quoique l'œuvre soit dispersé, les peintures les plus significatives décorent les musées et les monuments : au Louvre : le Dante et Virgile, les Massacres de Scio, la Liberté guidant le peuple, les Femmes d'Alger, la Barque de Don Juan, VEntrée des Croisés à Constantinople, la Noce juive au Maroc, Hanilet et Horatio, Médée, etc., etc.
A Saint-Sulpice : les panneaux et le plafond de la chapelle des Saints Anges. Au Palais-Bourbon et au Sénat, décoration de la bibliothèque.
A Versailles : la Bataille de Taillebowg. Au Petit Palais : études décoratives appartenant à la Ville de Paris.
Le catalogue complet de l'œuvre d'Eugène Delacroix a été publié par MM. Alfred Robaut et Chesneau (i).
(i) Charavay, édit., Paris, i{
Les planches les plus importantes de l'œuvre gravé et lithographie de Delacroix ont été reproduites dans le tome troisième du Peintre graveur illustré (i).
Ceux qui veulent suivre pas à pas le maître romantique trouveront dans ces deux ouvrages tous les documents nécessaires.
Nous inspirant des pensées exprimées par le maitre dans son Essai sur les Artistes Célèbres, nous avons laissé de côté les documents suspects, les menus détails qui, s'ils enjolivent une étude et amusent le lecteur, donnent par contre une ressemblance imparfaite des artistes biographies car : « Presque toujours, les événements de leur vie ont été arrangés selon le caractère qu'on leur supposait d'après leurs ouvrages. Tantôt ce sont des apologies ^écrites par leurs élèves et leurs amis, tantôt ce ne sont qu'anecdotes et traditions incertaines, recueillies par des hommes d'une époque postérieure à celle où ils ont vécu.
« On a peine à se figurer qu'ils étaient souvent des hommes simples, s'ignorant presque eux-mêmes, échauffés à la vérité par une passion douce pour leur art, dont ils faisaient l'occupation la plus chère de leur vie ; poussés plutôt par un désir d'exprimer les idées qui les remplissaient que de jouer un rôle et de poursuivre un fantôme de réputation. En général, on ne s'est occupé d'eux qu'après leur mort, ou après que leurs ouvrages, ayant jeté beaucoup d'éclat, il était difficile de remonter aux événements qui avaient entouré le berceau de leur renommée. On peut dire qu'ils ont reçu la noblesse de leurs ouvrages, au rebours des gentilshommes, enfants souvent dégénérés d'illustres pères.
« Cet éclat de leurs travaux, en rejaillissant sur leurs personnes, est venu trop tard pour adoucir l'amertume d'une vie si souvent pleine de traverses et n'a presque jamais servi qu'à éclairer leurs derniers pas dans une carrière pénible (2). »
Nous l'avons dit : Delacroix ne pouvait faire école ; les grands artistes sont incapables de former des élèves, ils n'ont ni recettes ni formules à transmettre aux jeunes gens qui veulent s'illustrer dans la carrière artistique.
En 1861, je crois, Courbet, le farouche indépendant, tenta l'expérience. Des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts, dégoiîtés de l'enseignement de leurs professeurs Picot et Couture, avaient pris la résolution
(i) LoYS Delteil, Paris, 1908.
(2) Delacroix. « Essai sur les artistes célèbres » (ancienne Revue de Paris, tome XI, page 138).
d'abandonner les routines préconisées par les chers maîtres de Tlnstitut. Les rebelles s'étaient rendus auprès du maître d'Ornans pour le prier d'œuvrir un atelier. La jeunesse artistique réclamait un maitrequi fût un vrai peintre. Courbet était celui-là. Quoique la démarche des jeunes indisciplinés flattât son amour-propre, le peintre ne tenait nullement à prendre la succession de Picot et de Couture. Il se fit prier mais finit par céder et un atelier fut ouvert, rue Notre-Dame-des- Champs. Pendant quelques mois, une soixantaine d'élèves reçurent les conseils du révolutionnaire qui était la « bête noire » de la clique officielle. L'atelier avait de l'allure. Les modèles académiques dont les gestes et les attitudes sont toujours faux, guindés, conventionnels, n'étaient pas admis à poser devant les révoltés qui avaient eu le courage de se libérer ées entraves classiques. ]\Iais, sur une litière, c'était tantôt un cheval maintenu par un palefrenier, tantôt un bœuf flanqué d'un bouvier qui servaient de modèles.
Le maître ne ménageait ni son temps, ni ses forces. Sa bonne volonté était louable. Il donnait à chacun des conseils utiles, infiniment plus précieux, plus neufs que ceux des pédagogues qu'il avait supplantés. Mais malgré tout, il ne parvenait pas à former des talents nouveaux ; son enseignement n'offrait qu'un intérêt relatif. Il s'en rendit compte, et congédia ses jeunes admirateurs. Ceux-ci retournèrent à l'Ecole, se firent pardonner leur incartade et reprirent docilement le carcan académique. Quelques-uns même n'eurent qu'à s'en féliciter. Leurs aptitudes furent remarquées, encouragées. Des médailles et des prix récompensèrent leur passivité.
Deux ou trois anciens élèves de Picot, Couture et... Courbet ( !j tiennent depuis longtemps la férule et comptent parmi les plus belles illustrations de l'art officiel.
Delacroix se serait-il montré meilleur professeur que Courbet ?... Nous en doutons.
L'influence des grands artistes s'exerce toujours sur des isolés qui ne peuvent se plier aux exigences des académies. Cette influence se manifeste alors d'heureuse façon, car elle ne s'impose pas tyranniquement. C'est grâce à elle que les jeunes gens bien doués prennent conscience de leurs qualités, se développent progressivement sans avoir recours aux soins des professeurs brevetés par l'Académie des Beaux-Arts. Les chefs-d'œuvre sont plus éloquents que les dissertations esthétiques des chefs d'atelier. Les exemples fournis par les grands peintres sont plus féconds que ceux donnés par les illustres savantasses. Les premiers prouvent de façon éclatante que l'artiste pour être grand doit affirmer son individualité. Les seconds montrent que l'Ecole annihile, quand elle ne les détruit pas, les qualités personnelles de l'élève.
L'Ecole est vouée à la stérilité. Elle est l'ennemie de la grande Tradition d'art qui se renouvelle continuellement. Elle a vilipendé tous les novateurs. Au siècle dernier, elle a bafoué successivement Delacroix, Courbet, Manet, d'autres encore, tous les artistes originaux et puissants qu'elle s'apprête à consacrer aujourd'hui. Car l'Ecole a la prétention d'évoluer et pour justifier ce qu'elle appelle sa raison d'être, elle ne craint pas d'adorer ce qu'elle a brûlé la veille.
Mais chaque génération voit se lever quelques hommes courageux qui continuent l'effort des devanciers, en dépit des colères que suscite tout geste franc et généreux.
Ce qui déconcerte les suiveurs serviles, c'est que malgré leurs artifices, leurs fourberies, l'élite se refuse à être leur dupe. Avertie par la leçon du Passé, elle veut venger ses morts et elle est disposée à défendre leur œuvre et leur mémoire. Elle ne permet pas aux médiocres de se réclamer d'eux effrontément. Elle ne prétend pas imposer des sélections arbitraires ni se réserver le monopole des consécrations posthumes, mais son devoir lui commande de se montrer inflexible. Et son admiration pour les grands disparus lui interdit d'entonner les louanges des pasticheurs adroits qui ne voient dans les œuvres des maîtres que des formules à exploiter.
C'est parmi les pasticheurs que se recrutent les pontifes qui émettent les théories si chères aux écoles.
Les grands artistes ne peuvent être rendus responsables des sottises de leurs admirateurs intéressés et Delacroix n'était pas un chef d'école. Mais n'ayant montré que de l'indifférence pour les idées reçues et les formules apprises, n'ayant jamais consenti à faire le sacrifice de sa personnalité, s'étant toujours gardé d'imiter le style des artistes universellement réputés, n'ayant obéi qu'aux impulsions de son tempérament, Delacroix ne pouvait avoir raison de l'hostilité de la masse. Il était impossible qu'il ne fût pas voué à la haine des foules. Et après sa mort il fallait que le Temps travaillât pour lui et fit rentrer dans l'oubli les œuvres de ses détracteurs.
Elles sont peu nombreuses, en effet, les œuvres que le Temps respecte. Et les productions des mauvais peintres survivent rarement à leurs auteurs. Malheureusement les mauyais peintres sont remplacés par d'autres, ils se succèdent sans interruption et l'engouement passager d'une génération fait place quelquefois à un engouement plus stupide. Et dans un pays où l'œuvre de Delacroix s'impose de jour en jour à l'admiration des plus rebelles, des travaux sans portée et des tendances abracadabrantes sont malheureusement prônes sur tous les tons par des gens qui affichent cependant la prétention de « s'y connaître ».
Lorsque Delacroix mourut, Courbet, cet autre novateur, était depuis
longtemps en butte à la malveillance des faux artistes, et ]Manet entendait déjà les aboiements de la meute qui harcèle les grands artistes indépendants.
Ne nous lassons pas de répéter qu'il n'y eut ni école romantique, ni école réaliste, ni école impressionniste.
Delacroix, Courbet, Manet appartiennent non à l'Ecole mais à la Tradition.
Xe craignons pas de redire ce que nous avons dit maintes fois :
La technique appartient à la Tradition, le procédé à l'Ecole. La Tradition n'est pas une idole hiératique et ses lois ne sont pas immuables ; elle est la longue chaîne de ceux qui furent des individualités. Et le seul hommage qu'un individu puisse lui rendre, c'est non pas de l'admirer béatement, mais de devenir pour elle un solide chaînon nouveau.
L'Ecole, au contraire, est formée par la longue théorie de ceux qui mangent des cadavres après avoir bafoué tout ce qui était noble et vivant.
Un homme, si grand soit-il, ne peut apporter qu'une parcelle de vérité. L^n autre homme vient, doué différemment, qui apporte ce que le premier n'a pu donner. Le Progrès se fait lentement mais sûrement. Le Temps répète avec chaque homme nouveau les mêmes tâtonnements, puis la même marche ascendante et l'arrêt à la limite que la Xature a fixée au développement de l'individu. Mais chaque homme nouveau part du seuil d'un tombeau pour aller vers plus de réalisation vivante. Une époque, avec ses luttes, ses accidents, nécessités inhérentes à la vie même, paraît mettre en antagonisme des* hommes d'égale sincérité. Mais, le Temps réconcilie les adversaires de la veille en associant leurs qualités particulières dans la personne d'un homme nouveau.
Pour l'honuTie probe du début de ce siècle, il n'existe plus d'écoles ni de formules ; il y a l'Art, la Tradition qui part des balbutiements des premiers âges pour arriver â travers les siècles aux réalisations puissantes de quelques modernes.
Les époques modifient les concepts. Qu'importe ! L'œuvre reste en laquelle un homme a mis, malgré ses erreurs, le meilleur de sa foi, de son enthousiasme ou de sa raison. La sincérité protège les œuvres contre les coups des foules. Les chocs résultant du conflit des idées ne sont préjudiciables qu'aux naïfs et aux fumistes qui, aux périodes troubles, viennent greffer sur la Tradition, les sectes, les écoles, avec leurs dogmes et leurs recettes.
En dépit des phénomènes adventices auxquels nulle époque ne peut se soustraire, phénomènes morbides qui paraissent devoir l'emporter,
un siècle suffit pour que l'œuvre de justice immanente et de sélection soit opérée. La justice connaît rarement le Présent, elle connaît toujours le Passé. Cela est un réconfort et peut, en dépit de tout ce qui paraît s'y opposer, donner espoir en un meilleur devenir.
La coordination des éléments vitaux qui forment à travers les siècles l'admirable chaîne qu'est la Tradition ne s'est pas opérée sans heurts. Qu'importe ! puisque pour l'homme moderne l'accident du Passé est aboli. Le Moyen Age succédant à la floraison antique est logique ; il est gros de la Renaissance qui, elle, après avoir permis les saines réalisations des Vinci, Raphaël, INIichel-Ange, s'épanouit avec Rembrandt, Vélasquez, Rubens et d'autres.
L'école, elle, prend son butin aux périodes de lassitude et de troubles, part de la décadence romaine et se perpétue avec les pasticheurs, les malingres de tous les i>ays et toutes les époques.
Elle reparaît au déclin de la Renaissance ; elle ne peut étouffer les germes du merveilleux dix-huitième siècle français qui a Watteau, Chardin, Fragonard. Elle prend sa revanche au début du dix-neuvième siècle en déformant et exploitant pédantesquement le classicisme de David et Ingres. Elle veut amoindrir Gros et Géricault car elle pressent en eux le romantisme. Elle ne peut empêcher Delacroix, non plus que le renouveau du paysage, préparé par Constable, Bonington et les maîtres de 1830 qui aboutissent à Corot.
Nous la retrouvons s'opposant aux mouvements ascendants : contre le réalisme, l'impressionnisme et le néo-impressionnisme. Elle bafoue Daumier, Courbet, Manet, Degas, Monet, Renoir, etc., comme elle bafouera^plus tard Forain, Steinlen, Seurat, Signac, Luce, Cross.
Elle vit des déchets et des oripeaux de ceux qu'elle n'a pu vaincre. Après avoir eu durant ces dernières années le monopole d'un pompiérisme où fraternisaient les débris du classicisme, du romantisme et du réalisme, elle prendra demain celui du sauvagisnie en exploitant grossièrement les tendances impressionnistes et néo-impressionnistes.
Maurice Robin.
(ffirtmTiv-c^îJCI^ouvRitBE ^^ Gérant: Ernest Reynaud.
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PREiMiÈRH ANNÉE. — N" 22
= /" Février 1910 =
Portraits d'Hier
Clovis HUGUES
par GUSTAVE KAHN
Clovis Hugues.
(Cliché BoissoxxAS et Détaille, Marseille.)
CENTIMES
Etudes sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Publication bi-mensuelle illustrée : le 1" et le 15 de chaque mois
CO^SfllTE DK tiKDRCTlOH
LÉON Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle M"'^ Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois A.'Silvestre Adrien Waseiges Camille de Sainte-Croix Elie Faure
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda Raymond Darsiles H AN Ryner J.-G. Prod'homme
ROUBANOVITCH
Francis Jourdain Paul Signac L. ET M. Bonneff A. Delannoy Paul Cornu
DiSPAN DE FlORAN
Victor Dave Gabriel Clouzet Georges Normandy M.-C. PoiNsoT, etc.
NUMEROS PARUS
PREMIÈRE SÉRIE
Emile Zola, par Victor Méric. — Puvis de Chavannes, par Léon Werth.
— Beethoven, par Georges Pioch. — Henrik Ibsen, par François Crucy.
— Honoré de Balzac, par Manuel Devaldès. — Bakounine, par Amédée Dunois.
deuxième série :
Baudelaire, par Gaston Syffert. — Jules Dalou, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, par Henri Bachelin. — P.=J. Proudhon, par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Gœthe, par Raymond Darsiles.
troisième série :
Pierre Dupont, par G. Clouzet. — Pelloutier, par Victor Dave. — A. de Vigny, par Han Ryner. — Michelet, par Elie Faure. — Verlaine, par A, Waseige. — Léon Cladel, par G. Normandy.
Chaque numéro : 25 centimes franco — Etranger : 0.30
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o Adresser tout ee qui eoneerne " Portraits d'Hier " o à H' FABï^E, 20, I^ue du laouvre, et 131, I^ue Saint-flonoré — PAI^IS
Portraits d*hicr
N° 22. — r"- Février 1910
Clovis Hugues
Clovis Hugues a été un homme populaire. Il le fut dans le meilleur sens du mot. Il fut aimé du peuple parce qu'il l'aimait ; il en fut compris parce qu'il le comprenait. Il plut à des masses assemblées par sa parole, par un mélange de lyrisme et d'humour, par l'envol romantique d'une âme bouillonnante et par une sorte d'espièglerie virile, ardente. Il fut satirique, il fut éloquent ; tenter de retracer son caractère et de définir son image est chose ardue, car beaucoup de mes lecteurs l'aperçoivent encore aux horizons tous frais de leurs mémoires en son allure de poète-tribun. Ils revoient sa silhouette des derniers temps un peu lasse, les cheveux gris et le masque violent aux bons yeux doux, et dans le discours le redressement de toute la taille en un beau geste. Ici on chercherait à le décrire tel qu'en luimême en fin l'éternité le change, comme l'a dit d'Edgar Poë Stéphane Mallarmé, en. un vers admirable par lequel peut débuter l'éloge de tous ceux qui ont cherché à laisser un nom illustré de vertu et de noblesse, de tous ceux qui ont voulu acquérir (aux dépens souvent des biens éphémères de la fortune) cette survie littéraire, cette consistance future, cette immortalité de l'âme conquise par l'âme ellemême, cette immortalité spirituelle et littéraire en laquelle peuvent espérer les libres penseurs résolus, tels que Clovis Hugues.
En général que demeure-t-il des poètes, une fois que leur stèle funéraire est dressée parmi les fleurs austères de la mort et du souvenir ? Ils lèguent une œuvre, des livres que les érudits et les curieux feuillètent longtemps, et surtout, une fois le livre clos, surgissent quelques poèmes qui restent dans toutes les mémoires humaines. Heureux parmi les fils d'Orphée, ceux qui ont pu condenser un jour en quelques
vers radieux l'essence même de leur génie ! Heureux ceux qui ont laissé quelque beau chant typique de leur âme et de leur volonté d'art ! Heureux ceux qui ont su graver un inoubliable camée que de mains en mains les générations passent aux générations.
Clovis Hugues est de ceux-là qui ont eu des pièces d'anthologie. Il en a plusieurs. Ce Droit au Bonheur, que Clovis a tant récité luimême, d'abord de sa voix forte habituée aux vacarmes de la réunion publique et aux vastes enceintes parlementaires, puis de sa voix chevrotante et un peu cassée, alors que l'excès de fatigue eut commencé à le briser.
Tout Marseille sait par cœur le Droit an Bonheur. Il le disait bien souvent à ses amis de là-bas qui le lui redemandaient souvent, à chacun de ses voyages, alors que n'étant plus député de là-bas, il repartait tout de même vers le sol provençal, pour y reprendre des forces en le touchant, et donner en échange à ceux de son pays l'exemple de sa foi robuste à la cité future, au meilleur devenir humain, à l'expansion totale et sereine de la joie de vivre.
A côté du Droit an Bonheur, il est dans ses écrits d'autres diamants et parmi eux cette Ode à Marseille qu'il aimait dire, qu'il aimait entendre parce qu'un coin de son âme s'y dévêtait au miroir charmant de la terre de Provence. Presque autant que l'ardent soleil de la liberté, flambant d'espérance les piques des drapeaux, iondant d'aurore les plis des drapeaux rouges et adoucissant l'horreur tragique des drapeaux noirs des jours de grève, il aimait ce soleil adorable qui dore les maisons de Marseille et ses navires et orne la mer provençale de merveilleux nuages et d'émaux incandescents.
Il est le fils de Marseille. Il fut prophète en son pays. Il aimait ceux de Marseille comme les spectateurs de ses premières luttes, et bien souvent au sortir des périodes électorales dans ce sombre quartier parisien de' la Villette, où il se débattait contre les bandes des camelots et des bouchers du roy, il regrettait de n'être plus le député d'Athènes, c'est-à-dire de Marseille, colonie grecque et devenue colonie grecque sans doute parce que les Grecs avaient trouvé sur ce sol les éléments constitutifs de la patrie de la beauté, la sobre élégance des lignes et le miracle de la lumière.
Ces regrets que j'ai perçus dans ses conversations, je me les explique à merveille.
Il fut le député de Marseille. Toutes les villes ont des députés, qui sont des mandataires, des hommes à qui elles ont donné leur confiance. Mais on peut avoir confiance en quelqu'un sans lui donner toute son amitié. Or, il avait toute celle de sa ville. Il la représentait admirablement. Il la représentait tout entière. Il avait toute cette vieille âme libre de Marseille à laquelle Mistral rend si justement hommage dans
Autographe de Clovis Hugues.
la Reine Jeanne, quand il montre en plein moyen âge la solidité républicaine des magistrats de la ville. Il avait les enthousiasmes de là-bas, cette précision à trouver, à improviser le mot juste, le beau mot typique, le mot de joie qui transporte les montagnes. Aussi il avait !a galéjade. Il eut à côté de l'art du discours au Parlement, l'art spirituel du mot de couloir et de l'interruption. Des phrases vives de lui ont bien souvent dégonflé les ballons, arrondis à grand peine par les économistes. Il remettait souvent d'un mot la question en place ! Saine tradition française des Mirabeaux autant que des Champ forts. Lui disparu, il a manqué à la Chambre un homme de cette nuance et de cette rapidité d'esprit. Ses adversaires lui ont parfois reproché de ne pas posséder entièrement toutes les questions de tarifs. Il n'y a pas que les tarifs dans le monde. Rouget de Lisle les ignorait, et dans l'histoire révolutionnaire qui a le plus d'importance, Rouget de Lisle ou le financier Cambon? Elle est égale! Qui eut l'influence, au Parlement, Victor Hugo ou Poviyer-Quertier ? Clovis Hugues ignorait les tarifs, mais les députés savants répétaient avec joie ses mots et en appréciaient l'importance. Il mit de la verve et de l'enthousiasme dans des questions qui la comportaient singulièrement, l'avenir de la France et de la Liberté ! Il apportait avec lui, partout, à pleines mains, les papillons diaprés de la verve, de la tendresse, de l'ironie ! Il les lançait à perte de vue dans les salles grises, il ouvrait la fenêtre des assemblées maussades pour y faire pénétrer de la claire lumière. Victor Hugo l'aimait d'être ainsi, d'être quelqu'un en qui se fussent fondus son inoubliable Gavroche avec son magnifique Enjolras et d'être tout à la fois ces deux saints de l'apogée des jours douloureux de la liberté.
Presque tous les poètes du xix^ siècle portent le reflet d'Hugo. Quelques-uns ont même confessé que cette influence avait été trop forte et qu'ils s'étaient endormis dans l'ombre propice mais léthifère du mancenilier. Ceux qui travaillaient pour le peuple et par le peuple, ceux qui avaient nativement en eux les deux tendresses qui font pleurer Hugo sur Fantine et créer Jean Valjean, ne trouvèrent point dans l'influence d'Hugo de point d'arrêt, car, comme lui, mais d'accent différent, ils écrivaient la même œuvre et menaient le même combat.
Quelle stature de Titan, d'apôtre, de père pouvait prendre, sous l'Empire, aux yeux d'un jeune homme épris de l'idéal républicain, le Victor Hugo de Guernesey, le proscrit, le créateur d'art, le révolutionnaire de l'idéal, celui à qui l'art de notre heure par le ciseau de
Rodin érige des statues nues comme pour les dieux grecs qui représentent les forces de la Terre.
Par la verve des Cliâtiments, par les poèmes de V Année Terrible, par le décor de la Légende des Siècles, Hugo suscitait des républicains. Les jeunes âmes venaient à lui, comme à un grand feu généreux. Clovis accourait vers cette flamme.
Hugo ! ! ! le reflet varié, pittoresque de la gloire d'Hugo, cet amalgame de grandeur politique et de grandeur poétique, cette magnificence du romantisme qui, partout oii il y avait un mirage de beau lointain y campait de la passion et de l'amour et des funérailles héroïques et des cyclones de couleurs éclatantes, ce rayonnement d'Hugo!... un écrivain né en ProA^ence qui, à côté des sillons d'Hugo, a fait, lui aussi, le geste auguste du semeur, du semeur d'avenir, Emile Zola, en a dit toute la magnifique beauté. — Que de fois on a relu, on relira les pages de l'Œuvre, ce roman quasi autobiographique où. Zola devenu le maître du Nationalisme, le successeur d'Hugo, raconte la vie intellectuelle de Zola enfant. Il dit comment dans les collines d'Aix, près sans doute du canal Zola, les gamins qui devaient être plus tard Zola et Cézanne (mettons Balzac et Delacroix) se plongeaient dans l'épopée et dans le drame d'Hugo, à pleines pages, à pleine joie.
De ce frisson que gardèrent d'Hugo ceux qui comprirent autrement que lui la beauté et le but de l'art, on peut induire l'amour que lui portaient les poètes qui furent ses fils intellectuels.
Clovis Hugues avait dû, dans son petit village natal de Ménerbes, dévorer l'œuvre d'Hugo. Il devait accourir sur celui qui lui avait appris la verve et l'ironie, et sa joie fut plus vive encore d'accourir vers Hugo, vers la clarté, vers le soleil qui s'y précipitait du fond obscur d'une prison. Clovis Hugues à vingt ans était détenu politique ! Clovis Hugues, poète de vingt ans, chantait dans une volière dont les barreaux étaient gros comme le poing ; l'ambroisie y était remplacée par la boule de son, le nectar par l'eau microbienne et typhique, et les dogues de garde interceptaient les nouvelles de l'art et de Paris.
Actuellement, la République a pour ses détenus politiques, à Paris du moins, des prisons où des portes art nouveau aboutissent à des couloirs hygiénisés, éclairés à la lumière électrique. Elle leur octroie des salles de bains ! Bonheur tout relatif d'ailleurs, car il n'est de bonheur que dans la liberté, mais alors les prisons étaient très dures. Le Spielberg de Silvio Pellico voisinait avec les Plombs de Venise, dans ces sombres geôles de province, telles que les connut Clovis Hugues.
A ce moment-là, tout ce qui était Autorité avait horreur de la République. On complotait contre elle dans ses Elysées, ses Palais-Bourbon, ses préfectures, ses mairies, ses gendarmeries. Clovis Hugues fut
vissé solidement. Il y contracta des germes morbides. Ces années de jeunesse et de prison abrégèrent ses années de maturité et l'empêchèrent de connaître la vieillesse. Il y souffrit ! Encore une fois il n'eut que plus d'élan, en en sortant, à courir vers Paris. D'ailleurs je crois bien que pour tous les Provençaux, la grande colonie de la Provence, c'est Paris qui a rendu cet amour en gloire à tant de Provençaux qui se sont jetés dans ses bras.
Ce Paris provençal de 1874, il était superbe. Les Provençaux occupaient tout Montmartre et presque tout le quartier latin. La jeune littérature vivait leur gloire. Tout écrivain du nord avouera que la littérature française était à ce moment magnifiquement provençale. Zola était la force, Daudet la finesse, le charme, la subtilité ; Paul Arène, l'esprit, l'émotion railleuse ; Clovis Hugues, la verve, le lyrisme. Ces écrivains constituaient une face de cette admirable période de la Provence littéraire, dont l'autre face était sur le sol de la petite patrie, Mistral, Aubanel, Gras, Gelu, la Sinse. Et ces écrivains de Provence, ceux d'alors comme ceux de maintenant, sont plus riches que leurs frères du Nord, car magnifiques poètes français, ils sont poètes provençaux : tel fut Auguste Marin, tels sont encore Valéri Bernard, Raoul Gineste et tant d'autres qui heureusement pour eux et pour nous travaillent et créçnt tous les jours !
Bref, Hugues arrivant dans ce Paris où les flûtes et les tambourins de Provence sonnaient fort et juste, où la voix des poètes du Midi alternait avec celle des orateurs du Midi, Clovis Hugues à côté de Hugo le père, trouva un grand frère à la voix triomphale, Gambetta. Il fut de ceux qui aidèrent Gambetta à fonder la République, par le Midi lyrique et éloquent contre le Nord un peu conservateur.
Mais il n'y eut pas que le Midi qui fonda la République. Un des premiers collaborateurs de Clovis Hugues fut un parisien ; c'était André Gill, ce bon et fin artiste.
Il y eut entre ces deux hommes, André Gill et Clovis Hugues, plus qu'une amitié. Au moment du 16 mai, ils forgèrent à eux deux une arme de liberté, une petite revue vaillante, la Lune Rousse. Ils envoyaient à eux deux, contre les Bastilles, les flèches du vers et tendaient aux oppresseurs leur image au fond d'un miroir cruel. Je les ai vus passer à ces temps héroïques, Qovis, petit, trapu, chevelu, simple comme Phocion ou Camille Desmoulins, Gill, fastueux, héroïque, castillan, par le feutre et la cape, fraternels dans leur dissemblance physique. Déjà, au Rappel de Vacquerie, Clovis Hugues avait publié
Io6 PORTRAITS d'hier
le dimanche, d'alertes chroniques rimées, parfois amères pour cet autre provençal M. Thiers, alors que M. Thiers n'avait point alliance complète avec les gauches. Oui, il taquinait M. Thiers, son amour de la liberté étant plus fort que son amour du clocher ou plutôt du pignon de la maison du peuple du pays natal.
La Lune Rousse, cette petite revue-journal portait loin, fort et dru. Poète social, familier, verveux, ironique, Clôvis avait rendu d'immenses services à la laïcité, à la liberté. C'est pourquoi on le fît député. Ses services, il les avait rendus par la vigueur de son inspiration populaire. Ce tribun du peuple était peuple. Il était bien peuple avec toutes les vertus du peuple. Il était brave, vigoureux et sans fiel. Il réalisa cette merveille d'être un pamphlétaire aimé. Il fut, dans le pamphlet en vers, l'archer divin. Il ne fut jamais grossier. Il ne jeta jamais l'ombre ni la boue. Il tirait ses ennemis à la pleine lumière. Tant pis pour eux si cette lumière faisait ressortir leurs difformités. Ce ne fut que bien longtemps après lui que le pamphlet devint cette chose limoneuse et trouble, louche et policière qu'en ont fait des gens sans fixité et presque sans aveu. Clovis maniait le pamphlet en maitre, il choisissait la place de sa flèche et ne frappait que les idées.
Déjà, aux temps des Soirs de Bataille, il y avait dans l'œuvre ardente de Clovis Hugues, comme il y a des clairières fleuries parmi l'épaisse forêt, d'adorables trêves de douceur. Clovis avait dit en beaux vers, en beaux sonnets, sa tendresse humaine et affirmé sa sereine passion pour celle qui fut la compagne de sa vie.
La vie du poète n'est point qu'une efflorescence lyrique. Il faut vivre, il faut gagner le pain quotidien. Les poètes ont de nombreuses qualités et presque toutes les vertus enthousiastes. Ils n'ont point toujours l'habileté qui permet de vivre, de placer l'œuvre adjacente à la poésie, l'humble prose des articles, dans des journaux honnêtes et solides.
Si souvent il se fonde des feuilles pour qui la politique est un appel aux caisses publiques et privées, oh l'agent de publicité est le roi de la rédaction. La caisse et le bureau de l'administration y sont admirables et vastes. La salle de rédaction est infiniment moins confortable. A peine s'y trouve-t-il une table sur le coin de laquelle on peut écrire. On n'y pourrait manger, surtout si l'on comptait, pour ce faire, sur l'ouverture régulière des somptueux guichets de la magnifique salle où on trouve un caissier toujours prêt à recevoir, jamais à donner, sou-
riant comme Aphrodite à l'abonné, aboyant comme Cerbère au rédacteur.
Le jour où devaient se réaliser les espérances légitimes des écrivains, le caissier, que l'on prétendait parti vers les banques magnifiques où il n'avait aucune raison de se présenter, vaquait dans un café écarté aux soins de la manille, cependant que la rédaction se morfondait. Clovis Hugues rentra souvent sans avoir tenu dans son gousset la part prévue de Pactole. Il s'en consolait par la fermeté qu'il trouvait autour de lui, à soutenir la vie et alors se penchant sur les berceaux de ses petites filles dont l'une s'appelait ^Marianne comme la République, et l'autre Mireille comme l'âme arlésienne, il écrivait ces charmantes berceuses, ces délicates chansons d'enfant qui mettent dans son œuvre comme un art d'être père ingénu et délicieux.
Et parce qu'il était père, si amplement l'école devait lui être une préoccupation. Sans doute, député socialiste, il en eut toujours la hantise, songeant à l'améliorer, à la rendre plus efficace, à y préparer de plus en plus des générations futures solides contre la réaction, bases inébranlables d'une République sage, prospère et généreuse. Il y pensa comme homme politique. Mais les poètes dans la vie politique sont toujours un peu les préposés au luxe de l'avenir. Comme on sait qu'ils chantent, on leur demande des chansons, on s'adresse à eux pour l'accompagnement rytlimé du travail. Clovis Hugues pensait souvent à la place que devait occuper dans l'Ecole la poésie. Puisqu'il voulait que dans la Démocratie la poésie fût d'usage quotidien, et qu'on l'appelât à toutes les fêtes, il essaya de l'assouplir aux rythmes enfantins, comme il savait la grandir à l'épopée familière, comme il savait écrire des poèmes qui puissent servir de Alarseillaises et enfiévrer les réunion publiques. Quand la mort le vint surprendre, il réunissait les poèmes d'un livre qui se serait appelé la Chanson de l'Ecole. Il comptait y réussir ce que dans son oeuvre il trouverait de déjà fait, de déjà imprégné de tendresse émerveillée devant la grâce frêle et toute puissante des tout petits, et y joindre les dons nouveaux que pouvait faire éclore chez lui l'idée d'écrire un volume de poèmes pour les enfants, plein de gentils mirages, de menues merveilles, de belles histoires, de lyrismes agiles et de légendes toutes neuves. Ces légendes n'ont pas bsoin d'être probables. Le caractère même de la légende est de n'être en aucune façon croyable. Il ne faut même pas que l'enfant y croie ; le tout à obtenir c'est qu'il hésite un moment, qu'il écoute le récit de la grosse merveille et puis qu'il rie, pour ne se souvenir, s'il se souvient plus tard de quelque chose, que d'un instant de joyeuse surprise et d'un conseil donné en passant sans appuyer. D'ailleurs assez d'autres avaient écrit pour l'enfance des choses ennuyeuses et morales.
I08 PORTRAITS d'hier
Clovis Hugues aborda pour eux la chimère et la légende. Son volume la Chanson de l'Ecole comprendra cet amusant poème, ce lyrisme imprévu, V Oiseau recueilli, dont voici en leur intégralité les belles strophes.
L'oiseau recueilli
Il était une fois une petite fille, En un hameau perdu dans le pays des loups. Avec son cœur aimant, avec ses grands yeux doux, Elle était le trésor de sa pauvre famille. Elle habitait un burg à moitié démoli Lonli.
Un matin elle vit, en ouvrant sa fenêtre, La neige, linceul blanc déroulé par l'hiver. Oh ! le pauvre orphelin tremble, nu comme un ver. Oh ! les chers oiselets meurent de faim peut-être ! Un passereau frileux survint et lui parla Lonla.
L'oiseau lui dit : « Bonjour, petite demoiselle. J'ai bien froid, j'ai bien faim, hier mon père est mort. Et la neige cruelle a comblé jusqu'au bord Le creux d'arbre où la nuit je reposais mon aile. » L'enfant donna son pain à l'oiseau recueilli Lonli.
Et voilà que le temps redevint beau, la terre Rouvrit son sein de mère aux oiseaux rassemblés; Et le soleil, hâtant l'éclosion des blés. Se mit à rire au creux de l'arbre solitaire. L'oiseau remercia l'enfant et s'envola Lonla.
Un soir, quand l'autre hiver fut venu, la fillette Traversait le bois plein de bruits mystérieux. Un loup bondit sur elle en ouvrant ses gros yeux; Et la petite eut peur, étant toute seulette... Mais jamais un bienfait n'est tombé dans l'oubli Lonli.
Le loup lui dit : « ]Ma belle, il faut que je te mange ! Quand la froide saison nous aiguise les dents, Les enfants qui s'en vont tout seuls sont imprudents. » Elle lui répondit : « Je retourne à la grange. O messire le loup, ne faites point cela ! » Lonla.
Tout juste en ce moment, sur le tronc d'un vieux saule, Le gentil passereau s'abattait, triomphant. Il entendit le loup, il reconnut l'enfant; Et le petit oiseau vola sur son épaule. Puis il chanta : «. Prends garde ! elle m'a recueilli ! » Lonli.
« Paix, drôle! dit le loup, 11 faut que je la mange. » Alors l'oiseau serrant le bec et frappant fort. Creva les yeux au loup et sauva de la mort Cel'e qui dans la peine avait été son ange. Et le loup, en hurlant de fureur, s'en alla Lonla.
L'enfant est à la fois le plus facile et le plus difficile des lectetirs, un rien le prend, l'intéresse, le saisit. Mais ce rien se trouve dans un petit sentier difficile à trouver. Un peu plus sérieusement dit, un peu trop naïvement conté, ce rien, ce petit fait, cette menue merveille ne l'intéresse plus. II s'agit surtout d'éveiller en lui par une métaphore heureuse la série de phénomènes Cju'il conçoit, et de les lui présenter sous une lumière qui lui paraisse plus belle que la lumière ordinaire de la vie. Pour cela, il faut autour de lui animer toutes choses. Les classiques qui se sont occupés de lui ont tous suivi La Fontaine. Ils se sont adressés à son espièglerie, à sa jugeotte, à son instinct d'égalité, à ses peurs, à ses timidités, à sa jeune avidité. Ils lui ont donné des leçons d'égoïsme, d'habileté, de narquoiserie ; ils ont tenté de lui fournir une sauvegarde contre ce que son âme pourrait contenir d'entrain inné, de générosité impulsive. Parfois le fabuliste, si un grand de la terre l'a trop froissé, s'oublie jusqu'à prévenir l'enfant des réalités de la vie et lui dira: Notre ennemi, c'est notre maître... ou bien, lui dévoilant la distribution humaine des responsabilités, lui contera les Ani maux malades de la Peste, mais la pluplart du temps le fabuliste cherchera surtout à enseigner une utile cautèle. Il donne à l'enfant la comédie. Le xix^ siècle a sans cesse tenté de donner à l'enfant la féerie. C'est du temps de la Restauration que dérive de l'opéra une
IIO PORTRAITS D HIER
machinerie amusante, on commence à enclore pour l'enfant de naïves péripéties d'action dans des amusements de décors, dans des transformations de personnages. Le xix« siècle oublie dans l'éducation lyrique des enfants le classique La Fontaine, il revient au merveilleux de Perrault, cette voix obstinée du merveilleux moderne en un temps de merveilleux classique, ce champion de l'imagination populaire contre celle que les lettrés dérivent d'Esope et de Phèdre. En même temps qu'on cherche à amuser l'enfant on cherche à l'émouvoir. La fable qui voulait l'instruire est remplacée par l'éducation littéraire et scientifique. La féerie se chargera de le distraire. Il reste à l'émouvoir. On tente d'y , arriver aux temps romantiques, par la même méthode qui a réussi à tant émouvoir les hommes faits, les grands enfants, par le pittoresque, par l'animation de tout autour de lui. Ce panthéisme littéraire qui s'allie si bien au matérialisme philosophique a pénétré Clovis Hugues comme les autres poètes de son temps. Mais plus qu'aucun autre il a aimé l'enfant. Il lui cherche dans la nature de petits drames; il évoque pour lui la spiritualité des choses. Il croit à l'âme, momentanément, pour faire de l'âme un ressort dramatique qui puisse éveiller et captiver l'imagination de l'enfant et faire fleurir en une petite larme sa sensibilité. Il faut aussi, et c'est une des difficultés qu'il y a à écrire pour les enfants, que le poème qui les passionnera plaise infiniment aux grandes personnes, aux parents dont il dépend. Ainsi la clientèle du poète qui veut émouvoir les tout petits s'accroît énormément. C'est à la famille entière qu'il faut plaire et aux éducateurs. Il faut au poème émotif une vertu singulière pour qu'il arrive à se faire agréer par tous, à fixer cette attention rebelle du petit garçon ou de la petite fille pour qui tout est prétexte à digressions interrogantes, à fuites fantaisistes dans le souvenir, et il faut évoquer pour les grandes personnes une de leurs anciennes émotions. Clovis Hugues y arrivait en détaillant de la tendresse par toute la nature, en en imp'régnant ces arbres, ces arbustes, ces existences, ces forces, que les écrivains d'autrefois évoquaient, si raisonneuses, et qu'il donna, lui, toujours fleuries d'une rosée exquise ou imprégnées d'une brise douce et bienfaisante. Ce jeu des passions humaines parmi les êtres et les forces de la nature inanimées, du ciel, du sol, et parmi les parures de la terre, sa faune et sa flore, ce petit poème, la Mort de Liscro)i, raconte bien comment il l'entendait.
CLOVIS HUGUES Ifl
La mort du liseron
Lu peu pensif, presque morose, J'errais sous les rameaux penchants; Je vis dans le soir pâle et rose Mourir un liseron des champs.
Au gré de l'air qui chante et vole, La fleur avait sur le vieux mur Ouvert sa tremblante corolle Comme vtne clochette d'azur.
La tige, ayant aux fentes grises Roulé ses doigts menus et verts, L'avait offerte au vol des brises, Dans le triomphe des cieux clairs.
Le papillon, lumière ailée, Vivant bijou qui brille un jour, L'avait si tendrement frôlée Qu'elle avait défailli d'amour.
Radieuse et battant de l'aile.
L'abeille avait pieusement Sonné dans la clochette frêle Son bourdon berceur et charmant.
Douce fleurette énamourée !
Sur ses bords qui pendaient un peu
Midi l'avait comme dorée
Du bout de ses ailes de feu.
C'est en passant qu'il incendie Le ciel vaste où le jour décroît ; Et l'heure s'étant refroidie, Le liseron avait eu froid.
Alors, déjà presque fanée, Triste et pâlissant lentement, La pauvre fleur s'est inclinée Avec un léger tremblement.
La blonde abeille est revenue, Les papillons sont revenus ; Mais ils ne l'ont pas reconnue, Elle qui les a reconnus.
Les grillons cachés sous la pierre.
Le long des sentiers bruissants.
Ont tout seuls chanté la prière Qu'on dit pour les agonisants.
La tige aux feuilles triomphantes, Qui dominait les rochers nus, A vainement au creux des fentes Crispé ses doigts verts et menus.
La nuit tombait, comme éplorée ; Et j'ai cru voir, en m'approchant, Une petite âme azurée Monter vers le soleil couchant.
Il est clans l'œuvre de Clovis Hugues un petit parterre fleuri auquel j'aimerais nous arrêter un instant, Ouvrons les Roses du Laurier, un de ses livres les plus proches de nous, presque récent (1903).
Tout de suite après le poème dédicatoire qui ouvre ce livre et le tend à son ami Rossi, un de ceux qui lui rendirent si attirante Embrun, un de ceux qui furent les vaillants promoteurs de son monument, c'est, sous ce titre, devant les Piédestaux, une série de beaux poèmes.
L'occasion, pour ces vers-là, lui amenait l'inspiration. Ce ne sont pourtant pas des poèmes de circonstance. D'ailleurs, est-il des poèmes de circonstances ! Théodore de Banville prétendait que le bon poète devrait être un artisan du verbe, prêt à tout ce que l'on puisse indifféremment demander ou commander de la joie, de la tristesse, du sourire, de l'ode, du madrigal, du plaisant, du divin, de l'héroïque. Clovis Hugues était un peu de cet avis-là. Pour lui, la poésie c'était une parole supérieure, et devant les Piédestaux, devant les statues de ceux qu'il aimait, il parlait,' il parlait en vers, en poèmes d'une magnifique éloquence.
La candeur de son âme en qui l'admiration tenait le plus noble langage, la fraîcheur de son enthousiasme pour les hauts penseurs, la franchise de son affection et de sa pitié pour les malchanceux, ces frères en art, qu'il faut mieux aimer, parce qu'ils furent malhettreux, sont cause qu'en ces poèmes qu'éveillait lors de l'érection d'un buste
CJovis Hugues, par Forbery.
D'après une photographie faite à la prison de Tours, 1872.
OU d'une statue le vœu d'un comité toujours fraternellement accueilli, Clovis Hugues a réalisé de telles œuvres.
La plupart du temps, les poèmes de ce genre, même sous la plume des meilleurs artistes, ont quelque chose de guindé, de cérémonial, d'ennuyeux. Chez Clovis Hugues, au contraire, le jaillissement du mot, la largeur du vers, et surtout, surtout l'émotion vraie qui l'étreignait à chanter un de ses amis ou un des héros de sa pensée, font que ces poèmes sont précieux.
Il en a adressé d'épiqu€s et de familiers à Hugo, à Lamartine, à Baudelaire, à Aubanel. Il en a dédié à Hégésippe Moreau, et aussi à Pierre Dupont et aussi à J.-B. Clément, ce qui est quelque chose.
Pierre Dupont, Clément, Moreau, sont des chanteurs populaires, issus du peuple, reflet du peuple, naïfs et profonds comme lui. Les lettrés qui rendaient justice à Pierre Dupont parce que le recul du temps avait déjà transformé ses chansons en poèmes ne connaissaient pas Clément. L'avoir mis à une place si haute n'est point de la part de Clovis, simplement un trait d'amicale bonté. Il revendiquait la place due pour le poète du Temps des Cerises. Il disait qu'un homme dont un poème a été chanté par toutes les lèvres du monde, fredonné par toutes les foules et a incarné aussi l'émotion discrète de tant de jeunes cœurs, était un vrai poète. Le premier, consciemment, Clovis Hugues poète de grand style, a fait place à côté de lui, parmi ses émules et ses maîtres, à des poètes à qui on pourrait appliquer l'expression de Sainte-Beuve, à propos de Lamartine :
Un poète ignorant qui ne sait que son cœur !
Savoir son cœur, savoir l'écouter, savoir transcrire ses battements, n'est-ce pas tout l'art ? N'est-ce pas tout ce qu'il faut pour la gloire d'un poète. Ainsi Clovis Hugues amenait le poète populaire à la grande gloire et par la main, conduisait Clément et le faisait asseoir parmi les demi-dieux qui entourent dans son apothéose le songe d'Homère. Il est bien que le regard qui montait respectueux vers Hugo se soit arrêté avec affection sur Clément méconnu.
Et cette affection donne encore un caractère plus touchant aux derniers labeurs de Clovis Hugues. Son dernier livre, celui qui parut plusieurs mois après que nos discours eussent dit à Paris, à la gare de Lyon, notre salut dernier à la bière close, ce dernier roman s'appelle
Le Temps des Cerises. Hugues avait emprunté à Clément le printemps de son titre pour en parer la mise en œuvre d'impressions de jeunesse. Ce livre fait avec des échos du passé, avec des fleurettes de la jeune verdeur de son esprit et de sa mémoire, il l'écrivit aux dernières semaines de sa vie. Ce roman projeté un jour d'espoir et de vigueur, il le finissait parmi les affres de la maladie. Il ne l'écrivait plus, il le dictait au fils de son vieil ami Pollio qui portait au journal les derniers feuillets noircis. Ce fut bien peu de jours après qu'il en eut dicté le poignant dénouement que lui-même s'affaissa et commença de mourir. Avant que de s'enfoncer dans la nuit lourde de l'agonie sans doute, il avait, en mettant le point final, revu d'un coup d'œil tout ce décor d'Embrun parmi lequel il a égrené les scènes de son livre. Il a dû ressentir au moment où, dans la lourdeur de Paris, sa respiration s'oppressait davantage, comme tm souffle d'air pur venu de ces hauteurs auxquelles il demandait la prolongation de son effort. En même temps il devait revoir tout ce livre, et du titre chantant l'espoir et l'amour, peut-être en même temps parvint-il encore jusqu'à lui par dessus les cours et les toits parisiens la voie fraîche d'une grisette, lui apportant le réconfort d'un bruit de jeunesse, et toute la poésie latente en ces jolis mots, le Temps des Cerises, toute la poésie populaire et la tendre émotion que ces mots entraînaient pour lui.
C'est d'une inspiration parallèle, c'est de son amour du peuple que lui est venu son amour de Jeanne d'Arc, disons mieux, sa dévotion à Jeanne d'Arc.
Jeanne d'Arc est le désespoir des poètes. J'entends que c'est le sujet le plus difficile à aborder. L'héroïne si touchante a rarement donné lieu à une belle oeuvre lyrique ou dramatique. Il y a là quelque chose d'assez extraordinaire. Rien n'est magnifique comme la chevauchée de Jeanne. Rien n'est douloureux et poignant comme son procès et sa mort. Michelet, Anatole France dans des pages d'histoire, arrivent au plus haut intérêt. Le livre même de simples documents, les pièces du procès publié par Quicheral sont d'une lecture passionnante, et pourtant Jeanne d'Arc n'avait pas donné le thème de belles œuvres d'art.
Cela tenait à ce que tous les poètes, que tous les dramaturges qui voulaient toucher à Jeanne d'Arc compliquaient la simple merveille qu'est cette histoire. L'un donnait à Jeanne d'Arc un amoureux, l'autre des pensées politiques. Seul Clovis Hugues, avec la simplesse de son cœur, avec sa naïveté vraie de poète, avec son instinct sûr du peuple, la vit bien, juste, simple et peuple.
1 16 PORTRAITS d'hier
Sa Jehanne, c'est une fille des champs, simple, franche, héroïque. Elle sait très bien où en est le royaume et en raisonnerait comme un homme d'Etat, s'il était besoin d'en raisonner, car la France souffre, et la souffrance cela se sent trop bien pour qu'on ait besoin de comprendre et d'analyser. Jehanne souffre et réagit.
Il y a parmi le peuple bien des jeunes filles qui lorsque le père et le frère sont malades et réduits à l'impuissance du travail, tâchent par leur labeur de ramener dans la masure ou le pauvre logement, sinon l'abondance, au moins un peu de feu et de pain. Jehanne est de celleslà. Les hommes, las de la guerre, laissent tomber l'outil de lutte, l'épée. Elle la ramasse.
L'ennemi est fort et puissant. On ne peut le vaincre. Mais si d'un élan désespéré on se jetait sur lui, peut-être cet élan donnerait-il la victoire ? Jehanne le pensa comme le pensaient les chefs des soldats de l'an II qui voulurent utiliser l'élan de l'enthousiasme et la sage témérité du désespoir. Elle triompha. L'opinion d'alors croyait au Roy ! Le seigneur qui pressurait était tout près. Le peuple qui a besoin de se figurer la justice sous forme concrète, croyait que le roy était juste, uniquement parce que le roy était loin. Le peuple se formulait cette idée sans doute, parce qu'on ne lui rendait jamais justice ! Il situait donc la justice surtout au ciel et un peu 'dans les palais royaux, dont il avait entendu parler comme en rêve.
Jehanne souleva le symbole royal de ses mains frêles et fortes et fit descendre les huiles du ciel sur le front du roi à Reims. Elle vit alors que les choses n'allaient guère mieux, et aussi qu'elle avait fait ce qu'elle pouvait.
Améliorer encore, adoucir le sort du peuple, c'était l'œuvre à venir des siècles. Elle était seule en son grand élan de ferveur. Elle se troubla, tâtonna. Elle hésita, elle succomba, et le martyre commença car les rudes vaincus ne lui pardonnaient pas de les avoir terrassés.
Elle possédait en effet un sortilège ; c'était d'avoir eu l'âme et le cœur peuple, d'avoir été au niveau de tout, du sublime et du misérable, d'avoir été le symbole de toute la douceur et de toute la force, et de toute la détresse en marche vers l'avenir et la liberté. Elle avait été toute la simplesse. C'était faute d'avoir été simples que les lettrés et les plasticiens ont fait tant de Jeannes d'Arc inutiles et fades.
Clovis avait aussi son sortilège, qui était d'être simple et peuple. Il comprit, il saisit qu'il y avait là un évangile de la simplicité et de la douceur à raconter simplement.
Il n'avait pas à se mettre en peine de savoir si les voix étaient des mirages sonores, des échos, des hallucinations, si le miracle avait fait surgir des saintes, ou dés fées déguisées en saintes, il n'avait point à donner la raison de ces sursauts mentaux de Jeanne d'Arc. Etait-elle
01 LC)( CMITC
Caricature de Clovis Hugues, par Et. Carjat.
Il8 PORTRAITS d'hier
vésanique ou visionnaire ? disent les savants. Cela importait peu à Clovis. Souvent, au cours de sa vie politique il avait vu des premiers mouvements généreux saisir les humbles, les pousser à l'héroïsme, à l'éloquence, et ces humbles, pour expliquer ce bel élan, souvent ils disent : « Il m'a semblé que quelque chose me poussait, que quelqu'un me disait : a Dévoue-toi, sacrifie-toi. »
Cela suffit pour caractériser l'afflux nerveux qui dresse devant les humains en une forme concrète l'allure même de leur pensée intime, profonde, de leur idée fixe, et pour Hugues il ne s'agissait pas de savoir s'il y avait eu des voix, mais simplement comment Jehanne prétendait les avoir entendues, comment, selon les possibilités de son temps et les images qu'elle pouvait concevoir, elle illustrait les élans de son cœur, et comment les liants des Trouvères et les propos des gens de guerre et les lamentations du pauvre se synthétisaient en elle.
Clovis a ajouté à la littérature française une épopée. On dit encore dans les histoires littéraires que nous n'avons pas d'épopées. C'est faux. Nous en avons. Il faut dire que nous en avons surtout depuis qu'on ne cherche plus à en faire. Les contes épiques sont de l'épopée et certains poèmes en prose aussi.
La Légende des Siècles, les Poèmes antiques, les Poèmes barbares, les Exilés, la Tentation de Saint-Antoine, Salammbô, La Fortune des Rougon, Germinal, Vamireh, voci des façons d'épopées et voici des épiques, Hugo, Leconte de Lisle, Banville, Zola, Flaubert, Rosny.
La Chanson de Jehanne est une belle épopée familière, populaire et tendre. Plus qu'aucune elle innova, et si elle innova ce fut traditionnellement. Rien n'est plus nouveau, et d'un autre côté rien n'est plus vieille France, plus exactement vieille France.
Et pourtant jamais Hugues n'imite le vieux parler, il a éloigné la forme traînante et narrative mais il a écrit son poème comme les vieux enlumineurs, ces enfants du peuple aussi, ornaient leurs manuscrits, avec piété. Empruntons un mot au vocabulaire de la pastorale provençale. Clovis fut le ravi de Jeanne d'Arc. Les vers de son poème, ces vers courts, chantants, auxquels il refuse tout ornement excessif et comme faisant saillie, sont le vêtement même de l'épopée populaire. Il n'y avait plus d'épopée, disaient les pédants, parce que la simplicité d'âme et la douceur d'émerveillement et la force d'enthousiasme naïf qui permettaient aux Primitifs d'écrire des épopées, sont morts. Il n'y a plus de merveilleux, plus de foi, l'épopée est morte. On ne fera plus d'Illiades, ni d'Enéides, ni de Chanson de Roland, ni rien de pareil.
Eh bien ! soyons fiers, ceux de la gauche littéraire et politique, c'est le député socialiste de la Belle-de-Mai et de la Villette qui a rendu l'épopée à la France parce qu'il est la douceur, la simplesse, la naïveté, l'âme fraîche et l'étincelle du génie.
La variété des aptitudes chez Clovis Hugues était considérable. Des revues ont publié des dessins malicieux, des caricatures légères et mordantes que sa plume jetait parfois au cours des longues et mornes séances où le budget luttait contre ses éplucheurs. Ce sont jolis trav-aux de passe-temps, faits sans y trop réfléchir, mais où souvent tout de même la carrure nette et cursive de la silhouette indique eh même temps que l'aspect physique du modèle, un peu de son caractère moral et psychologique. Ses fusains sont plus importants. Des allées de peupliers ou d'ormeaux, ressouvenirs des larges routes blanches du \"^aucluse ou de Provence, des roseaux, des herbes, des lointains arborescents naissaient facilement, prodigieusement sous son fusain. Il a peint aussi et bien. Je me souviens d'un paysage de Ville-d'Avray suspendu dans l'atelier de sculpture de ]\I™® Clovis Hugues et qui au premier coup d'œil frappe par un faire juste et net, voisin de celui ('05 Impressionnistes, par l'harmonie des tons et par la structure. Ainsi Clovis Hugues était né peintre. Il a préféré la poésie et la lutte sociale et cela sans doute était sa voie puisqu'il fut davantage tenté, mais enfin il comptait vis-à-vis de la peinture, et ce violon d'Ingres de son art du fusain a été au moins sous son archet d'une sonorité johe.
Il eut d'ailleurs comme critique d'art de jolies notes. Xon point qu'il ait assumé de joindre à tous ses labeurs et à toutes ses écoles 'buissonnières, parmi les chemins creux de l'art, la tâche des comptes rendus de Salons et d'Expositions. Sans doute, s'il l'eût fait, un nom de plus se serait inscrit à cette liste des critiques d'art poètes qui en somme contient les meilleurs noms de la critique d'art : Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Théodore de Banville.
Mais Clovis Hugues, pour donner son avis et motivé sur les peintres, n'avait point besoin de recourir à la formule sombre et grise du compte rendu critique. Il avait justement dans son arsenal de formules lyriques, un mode joli, preste et alerte, un timbre (diraient les musiciens) tout argentin et charmant, on ne saurait dire à mi-côte entre la poésie et la prose parce que la strophe agile court toujours portant sur l'épaule la svelte amphore de la poésie.
Parmi les peintres, de ceux que Clovis Hugues, qui était paysagiste, aima le mieux, comptait Corot. Il y avait bien des raisons pour que Qovis Hugues admirât Corot, d'abord le génie de Corot, puis le goût de Clovis Hugues pour la nature et le paysage, puis l'infinie douceur de caractère de Corot et sa simplicité d'âme, aussi le fait que
la grande douceur et la simplicité d'âme de Clovis Hugues se reconnaissaient en l'âme de Corot ; il y avait aussi cette ressemblance obscure entre l'âme méridionale, paysage latin encore hanté de nymphes et de dryades, décor habituel et patrial des Païens innocents, comme dirait Babou en parlant de ces Méridionaux qui vénèrent encore Pan sous l'écorce presque transparente de quelque ermite à la joyeuse légende, il y avait cette ressemblance entre les visions premières de Clovis Hugues et le paysage vaporeux mais classique, ému, intime, mais arrangé du père Corot. C'est pourquoi, mais c'est surtout parce que Corot était le type du bon brave homme simple et cordial, mais grand artiste, que Clovis Hugues dédia à sa gloire les vers que nous citons ici. Nous les donnons pour le représenter comme critique d'art, et aussi parce que écrits pour célébrer une gloire d'art et décrire une vie simple ; ils sont moins connus que tant d'autres beaux poèmes de Hugues, et aussi parce qu'ils <ionnent, plus que bien de poèmes de Hugues, plus sonores et plus célèbres, le ton même de son esprit.
La Tournée de Corot
Corot est parti pour les champs, Tout guilleret et l'âme prise Au frisson des rameaux penchants Dans la brise.
C'est un homme simple et très doux.
Qui pense au mystère des choses En marchant à travers les houx Et les roses.
La pipette aux dents, comme il dit, Le bon artiste se recueille Devant l'arbre qui verdit Feuille à feuille.
La marguerite et le genêt Leur font leur gentille risette ; Le vieux chêne le reconnaît Et le fête.
C'est pour lui que l'herbe fleurit, Ivre de soleil et de sève; Et tout le paysage rit Dans son rêve.
A l'ombre rose d'un pêcher.
Voilà qu'il s'est assis très digne, Comme un bourgeois qui va pêcher A la ligne.
.r /?-2i. 'î^L^!^ ,^«' Ci.^..je, ^
Le Jeu de cartes laissé inachevé)
Aut»grraphe de Clovis Hugues.
Sous le ciel vague et dentelé Toute la forêt se dévoile :
Déjà le fusain a tremblé Sur la toile.
La couleur s'épand, et les bois Semblent dans les lueurs éclore :
Telle la clarté pleut des doigts De l'Aurore.
Un toit, visible à' peine, fuit Au ras de l'or bruni des gerbes ; L'eau pâle et verdoyante luit Dans les herbes.
Un rayon furtif et tremblant S'accroche à des bouts de charmille, Tout le long d'un joli mur blanc Qui scintille.
rORTliAlTS D llLEii.
Une femme passe, elle accourt, Et, sous le feuillage qui bouge, Voici fleurir son jupon court Et rouge.
Sur la branche où le nid se tait La lumière coule et déferle, Comme si tout le bois n'était Qu'une perle.
Le lointain vaporeux et clair, Les obscurs taillis oîi l'œil plonge S'estompent en un baiser d'air, Dans du songe.
Le mont, le pré, le bois dormant Troublent si bien le doux poète Qu'il laisse éteindre à tout moment Sa pipette.
Mais, quand il sort du champ vermeil Avec son rêve qui l'escorte, C'est la forêt et le soleil Qu'il emporte !
Et dans son œuvre circule tout l'amour de la nature. Il la ressent et l'admire surtout comme la formidable éclosion des forces. La nature qu'il aime a ses repos de travailleuse qui lasse s'est réfugiée dans le sommeil ; elle a aussi ses sursauts violents ; mais ce qu'il en aime le mieux dire, ce sont les forces permanentes, les grandes merveilles simples, les grandes ondes créatrices. Si le peintre qu'il eut pu devenir se confond avec le poète qu'il est, avec l'amoureux de force cosmique qu'est l'artiste, avec l'amoureux de mouvement humain équilibré, progressif, triomphal, qu'est l'homme politique de progrès, le tribun qui aime saisir dans l'humanité le frémissement d'une marche ininterrompue vers le meilleur devenir. Quelques-unes de ces qualités fondamentales du lyrisme de Hugues se trouvent dans ce poème de la Scvc, un des derniers qu'il ait écrits.
La Sève
Soit qu'elle collabore au jet des rameaux verts,
Soit qu'elle donne un sourd baiser à l'âpre écorce,
La sève est ici-bas l'emblème de la force
Devant l'énormité des firmaments ouverts.
Elle est dans le frisson de l'artiste qui rêve,
Dans les branches du chêne et dans l'ampleur du vers.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle gonfle tes flancs à les faire éclater, Maternelle matière, ô puissante nature!
Quand elle A^ut monter, monter vers l'aube pure. Qui donc l'empêcherait de monter, de monter? Pas plus que l'Océan se tordant sur la grève, Pas plus que la tempête on ne peut la dompter.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle fait son travail formidable, sans bruit.
L'ombre immense l'étreint, veut la mordre, qu'importe ?
Elle monte, elle monte, elle sait qu'elle porte
L'éclosion des fleurs et la gloire du fruit !
Elle a pour nourriciers le soleil qui se lève
Et la profonde terre aux seins gonflés de nuit.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle abreuva les pins plus durs que les granits.
Les vieux ormes debout dans leur cuirasse épaisse;
Elle jaillit, bondit, court, avec une espèce
D'amour dans les rameaux chargés du poids des nids,
Elle aspire le goufïre et se nourrit sans trêve
Des souffles, des éthers, des germes infinis.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Elle puise la vie aux creusets ignorés ; \
Elle bouillonne, elle est le sang de l'arbre, comme Le sang, le beau sang rouge, est la sève de l'homme ; Car tout est né du choc des éléments sacrés. Rien ne nait, tout s'enchaîne, et le sourire d'Eve S'épanouit encor dans l'humble fleur des prés.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Sang de l'homme, elle fait éclore sous les fronts
L'Idée au large vol, messagère des mondes !
Sang de l'arbre, elle fait sous les branches profondes
Tressaillir les fruits d'or qu'un jour nous cueillerons!
Elle ne craint pas plus la hache que le glaive
Et les rois de vingt ans que les vieux bûcherons.
Elle monte, elle monte, elle monte la sève !
Clovis Hugues est surtout un poète lyrique. Ses romans Madame Phacton et le Temps des Cerises n'équivalent pas aux Evocations ni aux Roses du ^ ■^::.: in en intérêt d'art. Son œuvre théâtrale s'est bornée à un Souimeii de Danton, grand drame révolutionnaire que le public de rOdéon accueillit mal et qui pourrait en appeler de cette décision d'auteur plus politique que littéraire. Une petite pièce inédite, le Bandit, mi-pièce mi-proverbe, évoque par sa gaieté et son franc jaillissement, le Théâtre en Liberté de Victor Hugo. Mais tous ces à-côtés de l'œuvre ne sont que les délassements d'un homme qui voulut avant tout être un poète social.
Il faut se souvenir, en lisant ses poèmes, de leur but, car ils sont une manière de contribution aussi à l'histoire de la Liberté et de la Civilisation.
Gustave Kahn.
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coopEFTivECTW^i^''^ OUVRIÈRE Lc Gcratit: Ernest Reyn.\ud.
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PREMIÈRE AiNNÉE. — N° 23
= 15 Février 1910 =
Alfred de Musset
par PAUL PELTIER
Alfred de Musset ( iSio-iSy/).
Photo des « Mussettistes ».
CENTIMES
Etudes sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Publication bi-merrsudie iHuslrée ;: lç l'''" et le 15 de .chaque tndis
NUMÉROS PARUS
PREMIÈRE SÉRIE
Emile Zola, par Victor Méric. — Puvis de Chavannes, par Léon Werth.
— Beethoven, par Georges Pioch. — Henrik Ibsen, par François Crucy.
— Honoré de Balzac, par Manuel Devaldès. — Bakounine, par Amédée
DUNOIS
deuxième série :
Baudelaire, par Gaston Syffert. — Jules Dalon, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, par Henri Bachelin. — P.=J. Proudhon, par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Goethe, par Raymond Darsiles.
troisième série ■;
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QUATRIÈME SÉRIE
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o Jidresser tout ce qui eoneerne " Portraits d'Jiiet " o à H' YRBHE., 20, I^ue dn UtiUVFB,, et 131^ I^u^ Saint^Honoré — PAî^lS (!«')
Portraits d'hier
N° 23. — 15 Février 19ia
Alfred de Musset
La famille de Musset habitait le Vendt»mois. Son berceau était le petit manoir de la Bonne-Aventure, qui, très transformé, e'xrste' toujours au joli hameau du Gué-d'u-Loir, dan? la commune de 'Sîaza.ngé, à onze kilomètres de Vendôme (Loir-et-Cher).
De ce castel de la Bonne-Aventure et de ce gué, est née la vieille chanson :
La Bonne-Aventure au gué, La Bonne-Aventure.
Uni deï ancêtres d'Alfred épousa, en. 1580, une fille die. Cassanxire de Sal'viati, qui habitait la région ( i.).
Ce fut lai fameuse Cassartd'rey célébrée par Ronsard.
L'ne aïeule paternelle d'Alfred appartenait à l'illustre maison- deS' du Bellay, un autre grand nom. de la pléiade.
Enfin, mentionnons la traditioa d'après laquelle un ]\Iusset aurait été neveu, par alliance, de Jeanne d'Arc
On connaît l'anecdote suivante,, souvent contée :
Un jour, Musset soupait avec des amis et quelques petites théâtreuses.
L'une de celles-ci s'écrie, au cours de la conversation :"
— - Voyons, je ne suis pas une Jeanne d'Arc î
Et Musset de répondre v-ivement :
— Laissez Jeanne d'Arc, c'était ma tante...
La' devise âes Musset, qui fut celle d'Alfred, était :
Co'mtoisie, B Qnne- Aventure aux preiùses.
Doîic, par atavisme,, du côté paternel,,, tendances monarchiques et Goaservatrices.
(i) Voir r'article de M. H. Longncin- daris la ReVîfe âes Questions' Historiques, (fiii »" janvier i goa..
Du côté maternel,, au contraire, tendances libérales.
En effet, la mère du poète était une demoiselle Guyot-Desherbiers, fille d'un magistrat à l'esprit averti et indépendant comme on en trouva beaucoup à la veille de la Révolution, ami d'ailleurs de Merlin de Douai et de Barras.
Chez Alfred, ces influences libérales, qu'il tenait de la lignée maternelle, étaient encore fortifiées par celles qu'il tenait directement et exclusivement de son père.
Celui-ci, en effet, Victor de Musset, était le cadet de la famille.
Il était donc destiné à l'Eglise.
Mais la Révolution, suivant l'expression de son fils Paul, « vint lui ôter le petit-collet qu'il s'empressa de quitter ».
Est-ce reconnaissance pour le nouvel état de choses ? Toujours est-il que Victor de Musset se montra toujours très nettement libéral, fut destitué, sous Louis XVIII, de ses fonctions de chef de bureau à rintérieuf à cause de ses opinions, et publia de remarquables travaux sur Jean-Jacques Rousseau. Il écrivit aussi des fantaisies, entre autres un Eloge des cJiapeanx, paru dans ÏAluianaeh dédié aux dames, de 1810.
C'est à ses influences libérales, qui, toute sa vie, co-existèrent curieusement dans son esprit avec les autres, qu'Alfred a dû certaines pièces comme ses vers sur la Liberté de la Presse, ou certains passages comme ceux-ci :
Mimi n"a pas l'âme vulgaire.
Mais son cœur est républicain :
Aux Trois Jours elle a fait la guerre. Landerirette, en casaquin !
Nous en aurions fini avec le père, et l'étude de son influence morale sur le poète des A^uits, s'il n'avait pas été le héros d'une cause célèbre qui fit beaucoup de bruit à l'époque, et dont on a reparlé il y a quelques années lors d'événements encore présents à toutes les mémoires.
Cette cause célèbre est l'affaire Fabry.
Un officier, le lieutenant Fabry, accusé de malversations, avait été, malgré ses protestations d'innocence, condamné au bagne, où il mourut.
Quinze ans après, en 183 1, on constata qu'en effet le malheureux n'était pas coupable !
Victor de Musset qui était, après plusieurs années de disponibilité, rentré dans l'administration, dirigeait alors les bureaux de la justice militaire .au Ministère de la Guerre.
Il fut douloureusement impressionné par cette abominable erreur judiciaire, lutta pendant un an, et fut assez heureux pour obtenir enfin