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LA VIE MILITANTE

En 1838, commence la vie militante de Quinet, avec sa nomination comme professeur de littératures étrangères à Lyon. Mais ici, revenons un peu en arrière.

En 1826, chez V. Cousin, alors le pontife de la philosophie officielle, et dont Quinet perça très vite le caractère théâtral et tyrannique, il avait rencontré pour la première fois Michelet, et là se noua cette amitié qui a rendu inséparables leurs deux noms.

Michelet avait traduit et publié les Œuvres choisies de Vico, l'historien philosophe d'Italie, l'année même où Quinet traduisait Herder :

EDGAR QUINET i^'j

ils commençaient ainsi, avant de se connaître, une fraternité littéraire jamais démentie.

Depuis lors, Alichelet souhaitait que son ami fût professeur à Paris. Et il lui avait parfois demandé quelques concessions dont Quinet était incapable. En 183 1, Quinet, alors à Charolles, dans l'Ain, demandait à .Michelet de faire publier sa brochure sur L'Allemagne et la Révolution, où, dès ce moment, avec la pénétration d'un voyant (i), il annonçait les préoccupations unitaires de l'Allemagne et leur danger pour la France. A^oici quelques passages caractéristiques :

« Le despotisme prussien est intelligent, remuant, entreprenant ; il ne lui manque qu'un homme qui regarde et connaisse son étoile en plein jour; il vit de science autant qu'un autre d'ignorance... L'unité, voilà la pensée profonde, continue, nécessaire, qui travaille ce pays et le pousse en tous sens. Religion, droit, commerce, liberté, despotisme, tout ce qui vit de l'autre côté du Rhin pousse à ce dénouement... Cette unité n'est point un accord de passions que le temps détruit chaque jour; c'est le développement nécessaire' de la civilisation du Nord. Cette race se range sous la dictature d'un peuple, non pas plus éclairé qu'elle, mais plus avide, plus ardent, plus exigeant, plus dressé aux affaires... C'est de la Prusse que le Nord est occupé à cette heure à faire son instrument. Oui, et si on le laissait faire, il la pousserait lentement et par derrière au meurtre du vieux royaume de France. »

Michelet, lui, trouvait cette publication « violente et terrible ». dangereuse pour Quinet, et hésitait à la faire publier, à cause de l'esprit révolutionnaire qui l'animait. Quinet a insisté plusieurs fois, puis envoie à Michelet une lettre décisive :

« Ces retards dont on entrave ma pensée équivalent à une véritable violence... J'ai pensé pendant des années à ce que j'ai écrit dans cette brochure. C'est ma foi, je puis dire aussi que c'est mon sang. Vous m'opposez la crainte de me compromettre ! » (Charolles, décembre 1831.)

Ainsi, Quinet ne fera aucune concession, même demandée par le meilleur, le plus loyal des amis. Retenons cela ici.

En 1838, il débute à Lyon par des leçons sur les civihsations antiques, qui eurent un immense succès. Ces leçons, à la fois littéraires, historiques et religieuses, et qui formèrent Le Génie des Religions, éveillèrent la jeunesse lyonnaise à une vie intellectuelle et morale toute nouvelle.

fi) « Des conversations rares, des paroles interrompues, des enthousiasmes subits qui jaillissaient et disparaissaient comme l'éclair, [et qu'on] pouvait résumer dans ces mots : la grandeur de l'Allemagne, tels furent les documents qui s'offrirent à moi (car je n'en eus pas d'autres) pour calculer l'avènement de la race allemande. » France et Allemagne, après le Livre de l'Exilé, p. 187).

I3<^ PORTRAITS d'hier

Le succès fut tel que Villemain, alors ministre, créa pour Quinet une chaire de langues et littératures de l'Europe uiéridionale au Collège de France, en 1841. Quinet hésita, craignant de compromettre sa liberté vis-à-vis d'un pouvoir qu'il méprisait pour avoir fait de la corruption un système. Villemain insista, lui garantit son entière liberté de parole. Et voici Quinet collaborateur de Michelet, de Mickiewiez, et, avec eux, plus qu'eux, résolu à guider la jeunesse vers la liberté et la justice.

Déjà ses études sur les Révolutions d'Italie suscitèrent les polémiques et les haines. Mai quand, en mai et juin 1843, dans l'esprit de son programme ; <( littératures et institutions comparées de l'Europe méridionale », il voulut étudier l'influence morale et historique de la Compagnie de Jésus sur les nations du Midi, ce fut un beau tumulte. A la première leçon, il dut attendre plus d'une heure avant de pouvoir prendre la parole; l'administrateur du Collège de France, terrifié, le supplia plusieurs fois de se retirer, craignant que le soir il ne restât pas une pierre de la maison. Quinet ne céda pas, et ses disciples l'emportèrent enfin. Les polémiques se déchaînèrent. A ceux qui critiquaient Quinet en objectant l'inexistence légale de la Société de Jésus, il répondait :

« Je sais des hommes qui s'en vont chaque jour disant : Il n'y a pas de Jésuites. Où sont les Jésuites? — En dissimulant la question, ceux-là montrent qu'ils en connaissent mieux que les autres toute la portée. » (Les Jésuites, avertissement de 1843).

Les attaques passionnées de l'évêque de Chartres, de l'archevêque de Paris, leurs mvitations perfides au gouvernement de punir le hardi professeur, n'ébranlèrent point celui-ci. Quatorze ans plus tard, dans un nouvel Avertissement à son livre, il dit ces fières paroles :

« ... Sous [les] circonstances, j'ai continuellement cherché, au plus vif de la lutte, la vérité stable et permanente. Que m'eût importé l'ordre des Jésuites, si je n'eusse cru qu'il était question de porter la vérité ou le faux, non seulement dans le domaine des esprits, mais dans la pratique même de la vie ! Ce n'est pas avec des livres que se réfute le jésuitisme, c'est avec ime bonne conscience.

Par Scrupule de véritable historien, en 1843-44, il visite l'Espagne et le Portugal, et en rapporte la substance de nouvelles leçons sur VUÏtramontanisuie, où, dénonçant l'oppression de l'Eglise à travers les siècles, il rappelait la science persécutée dans Galilée, l'histoire persécutée dans Vico, l'Inquisition, Rome néfaste aux nationalités, et opposait à l'Eglise romaine l'Eglise universelle formulée par la Révolution française.

Les haines se réveillèrent vivaces. Le pouvoir s'inquiétait. A ces

cours se pressaient des proscrits de tous pays, que de tels appels contre l'oppression et l'iniquité remuaient profondément.

Quinet dut renoncer à la parole en novembre 1845. 3000 étudiants se rendirent devant sa porte et lui exprimèrent avec force leur sympathie et leur indignation.

Ainsi rendu à lui-même, Quinet se remit au travail solitaire, mais sans se désintéresser jamais de la lutte. Février 48 le trouva à son poste; un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil à la main.

Le département de l'Ain l'envoya à la Constituante; mais cet éveilleur de consciences n'avait rien du tribun. Si perspicace qu'il fût, si éloquent même, il ne pouvait remuer cette lourde assemblée bourgeoise comme l'ardente jeunesse du Collège de France. Cependant les questions dont il s'occupa furent les plus importantes.

Dès la fin de 48, il prédit et annonça, mais vainement, l'avènement prochain d'une nouvelle dynastie, due à la légende napoléonienne, à l'impopularité de Cavaignac et de la république bourgeoise.

Seul ou presque seul, il ne s'était pas laissé aller à l'engouement général pour Pie IX et ses réformes libérales (i), et il s'éleva avec véhémence contre l'expédition de Rome, faite par une République contre une République, et dont il prédit avec trop de raison qu'elle tuerait l'une et l'autre (2). (Discours des 30 novembre 1848 et 7 août 1849) : (( Après avoir employé une partie de ma vie à m'occuper du passé et du présent de l'Italie,... je devais me trouver dans deux assemblées destinées, la première par incapacité, la seconde par perfidie, à préparer, tramer la destruction de cette nationalité. » (Les Révolutions d'Italie, 1. I\', ch. iv).

Il s'occupa aussi de l'enseignement du peuple, et dans une brochure publiée sous ce titre comme dans le discours du 19 février 1850, formula avec autorité l'incompatibilité entre le principe catholique et le principe républicain, et la nécessité d'une école laïque et libre. Ici encore, il parlait en vain.

Un des premiers actes du gouvernement provisoire avait été de

(i) « Ne confondez pas l'homme, peut-être libéral, avec l'institution qui est despotique. Pendant mille ans, le pape a empêché votre nation de naître. Croyez-vous qu'il lui soit donné de créer aujourd'hui la nation que tous ses prédécesseurs ont empêchée de se former?» (Les Révolutions d'Italie. 1. IV, ch. ni, (récrit dans l'automne de 1847, au plus vif de l'exaltation de l'Italie pour Pie IX ».) — Cf. Renan: Du libéralisme clérical, paru dans la Liberté de penser, 15 mai 1848: reproduit dans les Questions contemporaines.

■(2) « Comprimer par la menace la Révolution romaine, c'est attenter, dans son principe, à la nationalité italienne, et frapper du même coup la Révolution du 24 février ». (Discours du 30 novembre 1848; La République, appendice, p. 314). — Résumant, à la fin des Révolutions d'Italie, les maux organiques de l'Italie, dont l'un est le génie cosmopolite de la papauté, il ajoute en note : a J'exposai dans l'Assemblée constituante ces idées si élémentaires, qui demeurèrent toujours pour elle une métaphysique incompréhensible. » ^

rouvrir le Collège de France. Pour cette cérémonie solennelle, grande fête de l'esprit libre, le Collège de France fut trop petit. Salué à son arrivée par les cris enthousiastes de la jeunesse: «Le prophète! le prophète ! » Quinet prononça un admirable discours :

« Au nom de la République, nous rentrons dans ces chaires. La royauté nous les avait fermées, le peuple nous y ramène... Qu'avec le pouvoir qui vient de disparaître s'écroulent aussi les vices, les mensonges, les arrière-pensées, les paroles tortueuses sur lesquelles il s'appuyait... Amis, frères, pour une société nouvelle devenons des hommes nouveaux. C'est ici le jour de l'alliance et de la réconciliation... »

Utopique appel à la conscience et à l'idéal républicain! En mars 1851, le Collège de France, oi^i Michelet, mais non Quinet, avait repris sa place, fut fermé à nouveau.

LEXIL

Le coup d'Etat du 2 décembre fit d'E. Quinet un proscrit, de ceux que rien n'ébranle et qu'aucune concession ne fléchit. Comme V. Hugo, il pouvait dire :

Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste, O France, France aimée et qu'on pleure toujours, Je ne reverrai plus ta rive douce et triste, Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours ! ...Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.

{Les Châtiments : Ultima Verba.î)

De Bruxelles d'abord, puis de Veytaux sur le lac de Genève, il exerça, dit son disciple et ami F. Buisson, une sorte de « magistrature des mœurs au nom de la conscience violée et de la république trahie ». Il écrit des lettres et des brochures incessantes, que résume cette ligne à Jules Favre : « Il y a eu un 2 décembre. Nous ne devons pas l'oublier. » (Lettres d'exil, t. II, p. 238.)

Il n'était pas de ceux qui prêchent la soumission aux événements contre lesquels il semble qu'on ne puisse rien. La résignation n'est pas la vertu d'une âme forte. Ce qu'il disait en 1839 de l'Italie, il l'eût dit maintenant de la France :

« J'ai lu en Lombardie le livre de Silvio Pellico, et j'ai admiré autant qu'un autre la sainteté de cette âme de martyr; mais Dieu éloigne à jamais de nous le règne de semblables vertus! Elles sont de celles qu'il faudrait souhaiter à nos plus grands ennemis. Si cette résignation sublime, si ce désintéressement de la volonté humaine était le dernier mot de l'Italie, rien ne resterait qu'à verser sur elle d'éter-

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nelles larmes; car elle aurait justement toutes les vertus des morts. » (Allemagne et Italie, fin.)

Son indomptable fierté repoussa l'amnistie comme une iniquité :

« Ceux qui ont besoin d'être amnistiés, ce ne sont pas les défenseurs des lois ; ce sont ceux qui les renversent. On n'amnistie pas le droit et la justice. » (Protestation contre l'amnistie, 30 août 1859; dans le Livre de l'Exilé, p. 79.)

Pour lui, le véritable exilé n'était pas le proscrit, mais le proscripteur. Relisez-vous sans un frémissement l'admirable page qu'à la fin des Révolutions d'Italie il adresse à l'exilé italien :

« Celui-là est en exil qui est condamné à vivre hors du droit. Celuilà est en exil qui est emprisonné dans la maison de l'injustice. Le banni est celui qui, dans son champ paternel, à son foyer, se sent proscrit par la conscience des hommes de bien (i). Mais toi, tu habites avec le droit. Partout où tu es, si tu restes fidèle à toi-même, tu es dans le pays de ton père. Ils ne t'enlèveront pas la' cité de ta conscience. Réchauffe-toi à la flamme de la justice; te croiras-tu alors absent de ton foyer? Si la patrie se meurt, deviens toi-même l'idéal de la nouvelle patrie. Pour refaire un monde, que faut-il? Un grain de sable. \\n point fixe, pur, lumineux. Travaille à devenir ce point incorruptible. Sois une conscience. »

La sérénité de son âme forte, la vigueur de sa pensée, loin de s'affaiblir pendant l'exil, ne firent que croître. La plupart de ses œuvres, souvent les plus puissantes et les plus originales, sont de cette époque. Et, constamment, dans sa volumineuse correspondance, dans les nombreux articles aux journaux de province, il rappelle les droits de la justice. Le 10 septembre 1867, au Congrès de la Paix à Genève, pour la première fois depuis l'exil, il reprend la parole en public pour prononcer ce discours hautain et émouvant, la Mort de la conscience humaine (Livre de l'Exilé, p. 243) :

« Dans les plus mauvais temps de l'ancien césarisme, lorsque tout était muet, excepté le maître, il s'est trouvé des hommes... »

Langage qui détonnait dans une assemblée de phraseurs, capables de reprocher à Garibaldi l'emploi du mot Dieu, mais non pas d'agir contre le despotisme clérical (2).

Napoléon, dans sa Proclamation du 23 avril 1870, demanda aux

(i) Cf. V. Hugo: le Prisonnier [Bazaine] (Légende des siècles, XLIX) : « Cet homme a pour prison l'ignominie immense... Et qui donc à présent dit qu'il s'est évadé? »

(2) V. ce savoureux épisode dans Mme E. Quinet : Edgar Qutnct depuis l'Exil, P- 326.

Français de «ratifier les réformes libérales réalisées dans les dix dernières années. — A cette demande, répondez oui. » — Ouinet écrit AiLV Paysans (aux électeurs de l'Ain), une lettre où le « Répondez non » revient comme un refrain régulier et impérieux (Le Livre de l'Exilé, pp. 375 sqq.)

Pendant l'exil, Quinet a eu une grande joie et une grande douleur. Sa première femme était morte en 1851, et Michelet avait dû suppléer Quinet absent pour dire un dernier adieu à la morte. Deux ans plus tard, Quinet se remariait avec une Roumaine, Madame Asaky, celle dont il disait dans Merlin l' Enchanteur (1. IV, m) :

« A l'heure où le fardeau eût été trop pesant pour toi, une âme meilleure que la tienne viendra à ton aide ; elle se tiendra debout près de toi, comme l'invincible espoir. »

C'est elle qui conserva le culte pieux de celui dont elle portait le nom. En 1856, d'autre part, il prononçait sur la tombe de son beaufils, Georges Mourouzi, âgé de 16 ans, les Dernières Paroles {Histoire de mes Idées, Appendice) :

« Avec un cœur tout français, nous avions fait de lui un patriote roumain, prêt à tous, les dévouements... Quoiqu'il eût vraiment deux patries dans le cœur, toutes deux lui ont manqué à la fois. Il ne devait revoir ni l'une ni l'autre... Je n'ai rien pu que lui assurer ici l'hospitalité de la mort. Mais que dis-je? Il n'y a point de mort pour les amis de la justice éternelle. Ils habitent, dès cette vie, dans les choses immuables. Les coups qui les frappent ne servent qu'à faire retentir plus haut la vérité, qui ne peut et ne doit pas finir. »

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