‹ Eugène DelacroixChapitre 11 sur 45 · SON ÉDUCATION · texte numérisé non relu

SON ÉDUCATION

De Quinet, plus encore que de Lamartine ou de Hugo, on peut dire que sa mère le créa une seconde fois.

A Certines, en Bresse, où il est né le 17 février 1803, elle le laissa tout enfant jouer librement en plein air, dans une campagne « inaccessible, incomparable », dit-il. Il s'adonnait avec passion à la petite guerre, et parfois rentrait les habits déchirés, blessé lui-même. Lorsqu'il revint plus tard du collège de Lyon, à dix-sept ans, il aida son père, ancien commissaire des guerres sous Napoléon, à arpenter et dessécher les marais des Léchères, et cette nature sauvage, qui l'avait fortement frappé jadis, produisit sur lui une impression toujours plus forte. Son imagination de poète est née de là.

Mais en même temps, la campagne eut sur lui un autre effet. Malgré le climat malsain et le danger des fièvres, sa mère le laissait aller, au soleil levant, aider aux moissonneurs, dans les vastes champs de blé ou d'avoine nés des étangs desséchés. On voulut l'en empêcher une fois, il en fut malade. Et de la sorte il prit, dès l'enfance, le respect profond du travail d'autrui, et le sentiment durable de l'égalité de tous les hommes devant le travail et par le travail.

Sa mère était protestante, mais elle suivait régulièrement le culte du vieux prêtre de Certines, méprisé des autres pour son ignorance et sa pauvreté, mais qui lui représentait la simplicité de la primitive Eglise. Mais c'est elle surtout qui développa l'esprit religieux de l'enfant, sans jamais lui parler d'aucun dogme, et en priant simplement avec lui, à n'importe quel moment et dans n'importe quel lieu de grand temple de l'univers. Si, à treize ans, il fit sa première communion catholique avec une ferveur presque mystique, ce fut par surprise: le missionnaire provençal qui l'instruisit sut se tenir assez haut pour concilier dans le cœur de l'enfant des religions opposées : sans aucun effort s'évanouit ensuite l'orthodoxie romaine dont il devait être l'implacable et clairvoyant ennemi. Auprès de sa mère, il avait acquis trop de tolérance et de véritable esprit religieux.

Lorsqu'elle mourut en 1847, ^^^ pasteur n'ayant voulu ou osé venir, Ouinet remplit ce rôle, et prononça sur la tombe ouverte des paroles qui révèlent l'âme admirable de la mère et du fils :

« ... Si c'est un culte aimé du ciel que de se détacher de soi, ne vivre que dans autrui, s'occuper sans relâche des souffrances, "des inquiétudes d'autrui, oublier les siennes; si ce sont là des occupations reli-

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gieuses ; si les bonnes actions sont des prières ; si la vie ainsi faite est elle-même une cérémonie pieuse, console-toi ! Non, tu n'as pas vécu ici privée de ton Eglise, mais ton Eglise invisible t'a suivie, entourée à chaque pas.

« ... Ma sœur et moi, savons-nous ce que nous avons perdu ? Est-il bien sûr que j'ai en ce moment conscience de tout ce qui me manque ? ou plutôt ne suis-je pas destiné à l'apprendre douloureusement chaque jour davantage ?... Quand mon cœur se séchait pour le bien, où allais-je puiser la vie nouvelle ? chez toi. Oui me nourrissait de sa pensée ? toi. Oui me soutenait de sa force supérieure ? toi. Tu étais ma lumière, et ma lumière s'est éteinte, et tu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveille d'un songe, il me semble que la vie est avec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.

« Vaines et impuissantes larmes ! Ce langage ne te plaît pas. Tu veux des paroles plus fortes, plus semblables à toi-même. J'essayerai de les dire : Xous qui sommes tes enfants, tes proches, tes amis, nous ne te faisons point d'adieu, car tu ne t'éloignes pas. Xous ne prenons point congé de toi comme pour un voyage vulgaire ; car tu ne nous quittes pas. Tu n'es plus enfermée dans ta maison vide; mais tu es présente dans nos cœurs avec ta mémoire et l'enseignement de ta vie. » {Histoire de mes Idées, appendice.)

Non seulement la mère de Ouinet lui éleva ainsi le cœur, mais elle sut élever sa pensée et son intelligence. Il sut lire et écrire à la fois grâce à un vieux professeur de mathématiques qui lui apprenait à tracer des lettres n'importe où. Il eut un professeur de musique bègue qui lui fit chanter la Marseillaise. Le professeur du petit collège de Charolles leur enseignait surtout les victoires du Premier Empire et leur en faisait répéter les manœuvres, au moyen des livres rangés en bataille. Mais, chaque jour, il avait avec sa mère deux heures de recueillement, où cette femme admirable l'élevait jusqu'à elle : cet enfant de sept ans apprit le rôle d'Eliacin, et, avec sa mère, lut et comprit Hamlet, ^^lacbeth, les Caractères de La Bruyère, tout le théâtre de Corneille, de Racine et de Voltaire. Et l'on comprend quelle maturité de pensée, aidée d'une intelligence si vive et d'une grande puissance de travail, lui permit de Hre et de méditer toute l'antiquité romaine, depuis Ennius et Lucrèce, jusqu'à Ovide, Horace et Virgile, de Tite-Live et Tacite jusqu'à Grégoire de Tours, — et non seulement les Latins, mais les Italiens, Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse, qu'il Usait la nuit et qui lui donnèrent l'amour passionné de l'Italie.

Cette culture littéraire n'avait rien d'exclusif: le jeune homme étudiait en même temps les hautes mathématiques, et avec passion, grâce à un maître enthousiaste qui les adorait. Et il a dû à cette étude, dit-il. « la conviction de la certitude, le goût de la clarté et la soif inextinguible du vrai ».

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Enfin, son esprit subit encore à un haut degré l'influence de l'Allemagne, et en particulier de la philosophie allemande, à laquelle il devra peut-être ce qu'il y a d'un peu nébuleux parfois dans son style et ses idées. C'est à vingt-deux ans, en 1825, qu'il traduit la Philosophie de l'histoire de l'humanité, de Herder, avec une Introduction personnelle que Gœthe signala à l'attention des lettrés d'Allemagne. Quinet fit, deux ans plus tard, un voyage en Allemagne, où il se lia avec les grands esprits du temps, Niebuhr, Schlegel, Uhland, Creutzer, etc. En 1834, il épouse une Allemande, Minna More, dont les parents furent pour lui une autre famille, même en exil et remarié.

Telles sont les principales influences qui ont contribué à former le caractère de Quinet. Et si, vers 1835, ^^ous voulons savoir ce qu'il est, nous pouvons le lui demander à lui-même en toute confiance. Car il ne s'est jamais démenti. Il définit et juge ainsi son propre caractère (Lettres à sa mère, t. II, p. 256; 1836):

« Tout ce que j'ai fait, je suis charmé de l'avoir fait. Je n'ai jamais eu de regret que des choses auxquelles il a fallu renoncer; jamais, jamais de celles que j'ai faites... Je n'ai jamais eu de désirs, pas même sur les petites choses. Comme j'ai toujours été certain de ma volonté, aucun des résultats que son accomplissement devait entraîner ne m'a fait revenir sur ce que j'avais une fois voulu et désiré. Ou j'avais prévu ces résultats, ou ils se sont trouvés n'être rien à côté de la satisfaction que j'ai éprouvée à accomplir ma volonté. » — « Triompher de soimême, voilà toute la philosophie. » {Id., t. I, 3 novembre 1823.)

Vous reconnaissez là ce trait essentiel du héros de Corneille : « Je le ferais encor si j'avais à le faire. » C'est ici, en efïet, « une âme peu commune » {Horace), et cette volonté immuable, en même temps que cette intelligence lucide et vaste, sont tout entières au service du Droit et de la Liberté. Quelque épreuve que lui réserve le destin, il restera inébranlable, maître de lui-même, toujours supérieur aux événements.

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