IDÉES PHILOSOPHIQUES ET MORALES
Nous ne ferons pas de Quinet un philosophe. Il est surtout un moraliste, et porte dans tous les domaines de la pensée et de l'action le souci des choses morales. L'unité profonde de son œuvre est en cette idée essentielle : L'homme est moralement libre ; Ihomme doit être libre, au point de vue politique, intellectuel, religieux... L'amour passionné de la liberté, de toute liberté : tel est le trait dominant de Quinet. « Si je suis quelcjue chose, a-t-il répété, je suis un esprit de liberté (i). » Ce mot le résume tout entier, et a plus de portée même que Quinet ne lui en donnait en l'écrivant.
Il a fourni lui-même une explication de sa propre liberté d'esprit. Il avait vu les philosophes spiritualistes, les V. Cousin et autres, renier à la première occasion leur spiritualisme et leur morale d'héroïsme et de sacrifice pour le plaisir de commander et pour l'ambition médiocre. « Je renonçai (alors) à écouter un maître; j'osai penser par moi-même. » (L'Esprit nouveau, 1, i.) Sans doute c'est une excellente école d'indépendance intellectuelle que le spectacle de ces reniements (2) ; mais, devenu trop fréquent, il risque — nous le savons — d'émousser l'indignation, et il sert d'exemple aux arrivistes. Quinet n'avait pas attendu 1830 pour s'émanciper, et son explication ne suffit pas. Il sentait en lui la force et la certitude de sa volonté, la hauteur de sa conscience, et a vu là les caractères vraiment distinctifs de l'homme, libre et maitre de lui-même.
« Je ne puis m'empêcher de voir, dit-il dans V Avertisse m etit ajouté en 1857 à son Introduction aux Œuvres de Herder, que tout ce que j'ai écrit depuis ce jour-là (1824) était renfermé dans cette première ébauche : la liberté conçue comme fondement et substance de l'histoire civile ; l'ordre moral qui domine le chaos des événements ; le règne de la conscience s'élevant au-dessus des règnes aveugles de la nature; l'humanité représentée et enveloppée en germe dans chaque homme ; l'individu qui réfléchit les destinées de l'espèce; la perception confuse de l'humanité antérieure dans chaque homme qui vient au monde ; toutes ces idées n'ont fait que s'affirmer en moi. à mesure que j'ai vécu. »
(i) Lettres d'Exil, t. II, p. 420 : à M. X. de Ricard, 20 mai 1864; — La République: A mes Lecteurs, début.
(2) Dans une page mordante, et toute d'actualité, de la Lettre à Eug. Sue sur la situation religieuse et morale de l'Europe (Livre de l'Exilé, p. 443), Quinet montre comment les philosophes au pouvoir découvrent la beauté de Tordre, qu'ils attaquaient naguère, et en deviennent les plus ardents défenseurs.
La liberté fondement de l'histoire, c'est le sujet de cette Philosophie de l'Histoire de France, où Quinet combat le fatalisme des historiens de son temps, qui disaient : Les choses ne pouvaient se passer autrement, et elles se sont passées pour le mieux. Tout le passé aurait donc convergé vers le présent, « fin providentielle du travail des siècles écoulés » (Aug. Thierry) ; tous les maux, le despotisme, les massacres ont été utiles ; les Gaulois devaient, pour leur bonheur, être conquis par les Romains ; les tentatives d'affranchissement religieux des Vaudois et des Albigeois, l'essai de monarchie constitutionnelle et libre des grands bourgeois du xiv'' siècle, étaient prématurés, et devaient sombrer; les vices et Tégoïsme de Charles VII, l'absolutisme de Louis XI et de Richelieu, étaient indispensables... Quinet proteste contre cette thèse, reprise du Discours sur l'Histoire universelle et des Pères de l'Eglise, qui faisaient de toute l'histoire ancienne une préparation à la venue du Christ. Les institutions fondamentales du gouvernement libre sont trouvées quand on a celles du gouvernement absolu, puisqu'il deviendra libre (A. Thierry) : la liberté, elle, n'est donc pas une institution fondamentale ! Dans cette histoire fataliste et optimiste, quand la civilisation matérielle est obtenue, l'essentiel est fait, la liberté va apparaître par surcroît, comme un accessoire :
« L'unité d'abord, la centralisation, la puissance, la richesse, l'aplanissement du sol, les ordonnances sur les eaux, les forêts, les routes, les canaux; plus tard, la liberté viendra, et c'est là qu'est l'erreur profonde. — Comme si la liberté n'était qu'une superfétation étrangère, parasite, qui à un moment donné et par hasard, s'ajoute au corps social ! Comme si ce n'était pas l'âme même des peuples destinés à être libres, la sève de l'arbre ! » (Philosophie..., après : Le Christianisme et la Révolution française, p. 387.)
Ne voit-on pas, en effet, que la longue habitude du despotisme a rendu la liberté presque impossible, qu'il faudra changer un tempérament national façonné par des siècles. Pouvons-nous ne pas approuver Quinet, nous qui souffrons avec honte de voir combien l'âpre et nécessaire désir de la liberté est rare dans ce peuple asservi (i) ?
Cette âme libre que Quinet sent en lui et dans l'histoire, explique son attitude constante. II est le plus ardent et le plus perspicace des anti-
(i) Méditons cette définition de l'ordre, cet appel à la liberté : « Ce que nous appelons l'ordre, c'est-à-dire l'obéissance sous un maître, et la paix dans l'arbitraire, est enraciné chez nous dans le roc, et renaît presque infailliblement de soi-même et de la tradition immémoriale. L'ordre ainsi compris est protégé par les siècles ; son antiquité travaille pour lui et fait sa sûreté.
Mais la liberté est un roseau né d'hier; et cette chose si nouvelle, toujours fragile, n'est jamais en plus grand péril qu'au moment où nous croj'ons la posséder le mieux. Tout le passé s'arme et travaille incessamment contre elle ; pour la sauver, il faudrait une nation qui ne dormît jamais. » {La RêvoL, 1. P"", ii ; t. I, p. 66.)
catholiques : et c'est sans doute un peu l'effet de son éducation, par sa mère protestante, mais c'est surtout parce qu'il voit dans l'Eglise le plus redoutable des despotismes, la pensée mutilée et réduite au silence, les peuples opprimés par le clergé et en décadence parce qu'ils ont perdu la liberté et le sens du droit (i).
« Je revendique l'honneur de n'avoir cessé, depuis quarante ans, un seul jour, de montrer l'incompatibilité radicale, absolue, de cette forme de religion [le catholicisme] avec la civilisation moderne, avec l'affranchissement des nationalités, avec les libertés politiques et civiles. » {La Révolution relig. au XIX^ siècle, I.)
Il montre ce rôle néfaste du catholicisme dans l'histoire des nations catholiques : toute l'histoire de l'Espagne, de l'Italie, l'Irlande, la Bohême, la Pologne (2) ; en France, l'échec de la Révolution, la fin de la Deuxième République. Mais si tout cela renferme une grande part de vérité, il nous est impossible d'admettre avec lui que le catholicisme aussi soit la principale ou même la seule cause de la dépopulation en France (3) : nous savons que la question est autrement complexe.
Dans toute cette partie de son œuvre, anticléricaux et libres-penseurs pourront à bon compte trouver des arguments et des faits pour nourrir leurs polémiques. Ce qu'ils diront moins sans doute, c'est que, même là, Ouinet non seulement garde toute sa liberté d'esprit et rend justice à l'Eglise (4), mais surtout qu'il ne veut pas créer une nouvelle « unité morale » qui serait aussi despotique que l'ancienne.
« Qu'attendez-vous ? Une nouvelle unité religieuse et sociale. Voilà ce qu'il nous faut, dites-vous, pour revivre. C'est justement le mot des moines du Bas-Empire. Yous êtes à peine affranchis de votre nouvelle chaîne; déjà vous voulez vous en forger une autre. » {La Révolution religieuse au XIX'' siècle, X : Qu'attendez-vous.)
« ... A une Eglise universelle, nous autres catholiques, nous cher-
Ci) V. en particulier VUltramontanisme, ou l'Eglise romaine et la société moderne ; 8' leçon, l'Eglise romaine et les peuples.
(2) Dans sa Prière an Clergé catholique (Pologne et Rome), il mettait en demeure TEglise d'inter\-enir en faveur de ce peuple catholique, et ses Réponses à l'archevêque d'Orléans constatent le contraste : les Polonais fervents catholiques, — l'Eglise impassible devant leur massacre (et donnant ainsi raison à la thèse de Quinet).
(3) Parce qu'il crée « une caste sans famille et sans postérité », et que, surtout, il a pour effet : « abâtardissement de l'esprit, diminution de \'italité, déperdition de forces phj'siques et morales, pharisaïsme, mensonge et fraude dans le principe même de la vie ». {L'Esprit nouveau, II, vi).
(4) Il vient de rappeler Jean XII, Jean XIII, Benoît VII, Jean XV, « ces Héliogabales du Saint-Siège... Pourquoi faut-il redire ces choses? Est-ce pour profiter de ces misères? Au contraire, c'est pour montrer quel ressort prodigieux est caché dans cette institution ; nous venons de la laisser dans la boue, elle va remonter au ciel », avec Grégoire VII, qui a « la sainteté du cœur et l'héroïsme de l'esprit. » (Le christianisme et la Révolution française, 6' leçon: le Pape.)
chons toujours pour héritier une autre Eglise universelle, ou du moins une autre philosophie universelle; c'est en cela que nous nous abusons... La vieille Eglise... ira de plus en plus en se partageant pour faire place à la variété de la vie... Du fond aveugle de l'Eglise immobile sortiront de plus en plus des individualités, des personnalités, qui auront chacune leur intuition propre, soit dans la religion, soit dans la philosophie... » (Id., XV : Quel sera l'héritier du catholicisme ?)
N'est-ce pas là déjà, avec une saisissante netteté, la pensée fondamentale de l'Irréligion de l'Avenir, du noble et tendre Guyau. si religieux, lui aussi, dans son irréligion? Ah! qu'une jeunesse nouvelle ne craigne pas — tout en reconnaissant et leurs dififérences et leurs lacunes — d'aimer et de relire de tels maîtres, si élevés, si pénétrants, si profondément humains et vivants !
C'est encore par cette conscience d'une âme haute et forte, toujours souveraine d'elle-même, que s'explique le rôle attribué par Quinet aux personnes, aux individus, dans la vie et dans l'histoire :
« Un homme, en grandissant intérieurement, en redoublant en soi, par un effort sublime, la vie morale, fait, sans qu'il le sache, une révolution dans le genre humain qui. tôt ou tard, est obligé de se mettre à son niveau. » (Le Christianisme et la Révohit. franc., 15^ leçon, P- 267.)
Voilà pourquoi Quinet déclare n'être pas socialiste : a Cette dénomination n'est pas la mienne, j'ai toujours soutenu le droit de l'individu contre l'absorption par l'Etat (i). ». Et dans ce sens, nous ne le sommes pas davantage, étant trop vraiment révolutionnaires. Voilà pourquoi il lui est impossible d'admettre cette critique littéraire et religieuse qui, peu à peu, dissout les personnalités, attribue les religions ou les chefsd'œuvre à de lents efforts collectifs et anonymes. Dans V Examen de la Vie de Jésus (de Strauss), il reprend contre celui-ci la thèse de la personne du Christ; et il peut, plus tard, se donner à lui-même ce témoignage qu'il a été suivi (2). Dans V Histoire de la Poésie, dès 1836, dans la Création (XI, vu), dans V Esprit nouveau. (1. V), il démontre l'existence d'un Homère, et sans doute tous ses arguments n'ont pas la même valeur, mais ils tie sont pas négligeables (3). Lui qui a si forte-
(i) Lettres d'exil, t. II, p. 416; à M. Tamburini, 14 mai 1864.
(2) « La critique rendra compte de cet ouvrage (La Vie de Jésus, de Renan), mais personne ne songera à rappeler qu'il y a vingt-cinq ans, en 1838, j'ai traité, dans mon Examen de la Vie de Jésus, toutes les principales questions soulevées par l'exégèse moderne, et je les ai résolues dans le sens de la personnalité, qui prévaut aujourd'hui. » (Id. t. II, p. 369; à F. Morin, 13 juill. 1863.)
(3) N'oublions pas qu'aujourd'hui la même thèse est définitivement acceptée; qu'un Michel Bréal, tout en rajeunissant considérablement une épopée que Quinet place témérairement à la fin de l'âge de bronze (L'Esprit nouveau, V), attribue l'Iliade à un poète expert et savant (Pour mieux connaître Homère); et que V. Bérard pense avoir démontré que le voj^age d'Ulysse dénote une connaissance exacte et précise du monde méditerranéen (Les Phéniciens et l'Odyssée).
ment montré, avant Taine, l'influence du milieu politique et social sur les lettres et les arts, il réfute sur ce point l'exclusivisme de Taine en montrant que le génie reste inexplicable :
(( Génie, création, invention du poète, quand pour les expliquer vous avez constaté les milieux, les circonstances, les ancêtres, les aliments bons ou mauvais, vous n'avez rien fait encore ; il ne manque que cette merveille d'une personne qui s'appelle Homère, Dante, Shakespeare. » {La Création, XII, m ; t. II, p. 284.)
Et dans les révolutions, soit de l'histoire {La Révolution, II, i), soit de la botanique ou la zoologie {La Création, XI, vu), Quinet voit d'abord le rôle déterminant, créateur, de quelques individus, que peu à peu les autres suivent. Il est impossible de discuter ici cette question du rôle des masses et de l'individu dans l'histoire. Il semble bien que Quinet ait contre lui, sur ce point, avec les évolutionnistes (i), la plupart des historiens (2) ; mais dans le même sens que lui parlent les moralistes (3), Emerson et Carlyle (4).
Quinet est bien, en effet, comme il le constata lui-même (5), notre Emerson, notre Carlyle, notre Channing. Soucieux avant tout de perfectionnement moral, ils auraient dit comme lui :
« Toute révolution à laquelle ne correspond pas un progrès moral, une émancipation ou élévation religieuse, est en soi une révolution servile, à quelque temps qu'elle se passe. » {Lettres d'exil, t. I, p. 35. — Cf. la préface et le drame des Esclaves, que résument ces deux lignes.)
Car un bétail à l'engrais n'est pas l'humanité idéale; nous ne voulons pas non plus d'une révolution qui aurait pour formule 1' « ôte-toi de là que je m'y mette » (6). Nous voulons la révolution sociale pour réaliser
(i) H. Spencer ; Introduction à la science sociale, ch. ii.
(2) Par ex., Alb. Sorel, Essais d'histoire et de critique (L'action des bommes sur leur destinée) : « Les grands hommes s'évanouissaient dans l'histoire. L'humanité 'personnifiait en ses maîtres ses forces et ses œuvres. » — Cf. G. Monod^ La Méthode en histoire (Revue Bleue, i8 avril 1908) : « Aucun d'eux n'est indispensable à la marche générale de l'humanité. Sans eux, elle serait continuée par d'autres. »
(3) Tolstoï cependant n'accorde d'importance historique qu'à l'action collective des foules. (Voir La Guerre et la Paix.) — Ce grand roman historique est l'antithèse même du livre de Carlyle, Les Héros et le culte de l'Héroïsme. (V. en particulier, pp. 21-22. — « Chaque révolution fut d'abord une pensée dans l'esprit d'un seul homme. » (Emerson, Essais de philosophie américaine, l'Histoire.)
(4) Quinet, d'ailleurs, a peut-être trouvé la formule exacte en disant : a Quand les mouvements tumultueux des masses trouvent enfin pour s'exprimer une parole consacrée, cette parole réagit avec une force toute puissante sur les événements ; chacun voit clair au fond de sa passion. » {Mornix de Sainte-Aldegonde, pp. 24-25.)
(5) « ... Lorsque j'ai lu la parole de ces grands hommes de bien (Emerson, Channing), j'ai été étonné et fier de voir que dans le même temps nous disions à peu près les mêmes choses, aux deux bords opposés de l'Océan. » (Lettre sur la situation religieuse et morale de l'Europe.)
(6) « Gardez-vous d'abaisser le niveau moral, croyant par là rendre plus aisé l'avènement de la démocratie... Vous voulez surmonter la bourgeoisie; ne com-
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riiumanité, c'est-à-dire comme moyen et non comme but. « La révolution sociale sera morale ou elle ne sera pas. » Ch. Péguy, Cahiers de la Quinzaine, II, 11, couverture.)
l'historien
L'œuvre essentielle de Quinet est sans aucun doute l'œuvre historique, ces deux livres, captivants et puissants : Les Révolutions d'Italie, La Révolution.
Comme toute la première moitié du xix^ siècle, peut-on dire, Quinet a été appelé impérieusement à l'étude de l'histoire par le spectacle des grands bouleversements de la Révolution et de l'Empire (i).
Quel but Quinet historien se propose-t-il d'atteindre ?
« Le lien des choses dans l'édifice de la Révolution a été pour lui l'affaire capitale. Aucun effort ne lui a coûté pour établir avec solidité cet enchaînement scientifique des causes et des effets qui lui a toujours paru être l'âme de l'histoire. » {Critique de la Révolution, VIII.)
« Il reste [dans l'histoire de la Révolution] à découvrir et à montrer pourquoi tant et de si immenses efforts, tant de sacrifices accomplis, une si prodigieuse dépense d'hommes, ont laissé après eux des résultats encore si incomplets ou si informes..., enfin, s'il est un remède à de pareils maux et ce qu'il convient de faire pour le trouver. » {La Révol., 1. I, I.)
Donc, l'histoire est une science rigoureuse, une étude philosophique, et, en même temps, chargée d'une mission morale, elle est « l'éducatrice de la démocratie ». (M'"^ E. Quinet, Cinquante ans d'annitié, p. 188.) N'y a-t-il pas contradiction entre ces deux objets ? Le but moral ne nuira-t-il pas à la méthode scientifique ? n'aboutira-t-il pas à « solliciter », c'est-à-dire à falsifier l'histoire ?
Non, car E. Quinet ne part pas de systèmes a priori auxquels il voudrait nous amener. Sa seule conviction préconçue et inébranlable — et n'est-ce pas ardemment la nôtre ! — c'est que toujours il faut se garder l'esprit libre, devant tout problème, si passionnant soit-il, si difficile que soit l'impartialité. Et qu'il faut, devant une vérité nouvellement conquise, se soumettre, l'accepter avec joie, dût-elle renverser nos systèmes antérieurs :
mencez pas par lui emjprunter ses vices. Tout serait perdu si, par je tie sais quelle fascination, la misère morale des riches devenait l'objet de la convoitise des pauvres. » (Le Christianisme et la Révolution française, 15^ leçon.)
(i) L'Histoire de mes Idées, en même temps qu'une délicieuse autobiographie, est aussi une intéressante contribution à l'histoire du xix* siècle à ses débuts : « Je me 5-iis proposé de raconter sous une forme individuelle l'histoire morale de la génération à laquelle j'afipartiens... Il s'agit, non pas seulement de moi, mais des autres, c'est-à-dire de l'esprit qui a soufflé sur nous tous, au commencement de la vie. » {Id., Préface générale.)
« Le vrai moyen d'honorer la Révolution est de la continuer, en portant une âme libre dans son histoire. » {Crit. de la Rcvol., I.)
« Après la joie de conscience qu'un écrivain trouve dans la poursuite de la vérité, il doit désirer que son œuvre suscite un esprit nouveau, à\xt cet esprit le combattre lui-même. Pour moi, j'avoue qu'après avoir écrit la Révolution, je serais heureux de fournir la méthode la meilleure pour la critiquer avec fruit. » {Id., VIII.)
De telles paroles sont les plus hautes que puisse prononcer un savant véritable, la plus belle leçon de liberté intellectuelle.
Quinet a recherché « l'âme de l'Italie » dans les grands événements non seulement politiques et sociaux, mais aussi religieux et littéraires. Il a d'abord visité l'Italie, ses églises, ses palais, ses ruines. Il a passionnément étudié les chroniqueurs, les Antiquités de Muratori, résolu à ne rien négliger du passé, à appuyer ses affirmations sur les plus sérieux témoignages. Il y a réussi.
(( Regardez la manière de grouper les faits, de conclure du document à l'idée, de rechercher les causes et les conséquences, vous verrez que ce livre est une histoire critique de la société italienne, aussi précise et aussi sérieuse à certains moments que la Démocratie en Amérique et que la Cité antique... Quinet annonce Fustel et Tocqueville par la manière dont il étudie les révolutions, et Taine par celle dont il groupe les différents traits de la physionomie d'une époque. » (C. Jullian, Extraits des Histor. français du XIX^ s., Introd., pp. lxxii-lxxiii.)
Il prépare en partie la voie à Taine par la manière dont il rattache la littérature et l'art à la vie politique et sociale : c'est toute la théorie du « milieu » qui est, non formulée dogmatiquement, mais appliquée, dans les chapitres sur Dante, sur Boccace, sur Léonard de Vinci, sur Michel- Ange : ce dernier commentaire semble avoir inspiré les expressions mêmes de Taine. De même l'étude de l'art hollandais aans Marnix de Sainte- Aldegonde.
Quinet est le précurseur de Fustel de Coulanges par le rôle considérable — non exclusif, donc plus vrai — qu'il attribue aux faits religieux dans l'histoire. Dans les Révolutions d'Italie, il n'exagère point leur importance. Voici comment il résume, en 1874, en tête d'une réédition, les « causes de la perte de l'Italie » :
« Premièrement, le principe byzantin et césarien, qui ouvrit l'Italie aux perpétuelles invasions de l'étranger.
« Secondement, la domination catholique [le génie même de la papauté, qui, étant cosmopolite, ne peut représenter une nation particulière ; d'où l'impossibilité radicale de constituer une patrie italienne tant que la souveraineté d'un Etat de l'Italie appartient à un homme, qui, s'il est quelque chose, est l'exclusion même de toute patrie (1. III, ch. m)].
« Troisièmement, l'illusion des partis qui cherchaient l'autorité dans un passé incapable de renaître.
« Quatrièmement, la guerre des classes; la haine implacable des factions d'enrichis, gros bourgeois, popolani grossi, contre le peuple maigre. »
Enfin, Tocqueville avait été précédé par Quinet surtout en ceci, que dès 1845 (i)> celui-ci montrait comment la Révolution renferme et continue toute l'histoire antérieure de France (2). Il a exposé nettement aussi comment la Révolution « a procédé à la manière des révolutions religieuses », pour parler comme Tocqueville même, car elle a eu la tendance à l'universalité, l'instinct de prosélytisme, elle a eu. le principe d'infaillibilité et de toute-puissance, et l'intolérance même, empruntée à l'Eglise et à la royauté absolue.
Si différents que soient les deux hommes, l'un conservateur et croyant, l'autre protestant et révolutionnaire, ils ont ceci de commun qu'ils ont fait les premiers une étude critique de la Révolution, de sa marche, de ses institutions. En matière d'histoire de la Révolution, dit Quinet (Crît. de la Rév., III), la colère, la stupeur, sont de mauvaises conseillères; — la Révolution française est un fait humain, non surnaturel ; il est permis de l'examiner librement ; — même les plus sages des hommes ne peuvent imposer ce qu'il est permis de penser ou de ne pas penser sur la Révolution (3).
La première idée maitresse de Quinet est celle-ci : La Révolution a voulu, à ses débuts, rompre nettement, absolument, avec la tradition absolutiste et centralisatrice de l'ancien régime, reprise par les légistes du moyen âge au droit romain codifié sous le Bas-Empire, donc « apportée par l'imitation d'une ancienne servitude », tradition contre laquelle les Constituants ont voulu restaurer l'âme nationale. * « Le prince dut s'effacer pour que la nation se montrât ; elle avait été ensevelie dans la monarchie... Le premier instinct de la révolution
(i) L'œuvre magistrale de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, est de 1856.
(2) « Elle hérite de ce qui l'a précédée... le germe de chaque révolution précédente y est représenté : la réforme par la souveraineté du peuple, le catholicisme par l'unité, la philosophie par l'abstraction et l'âme qu'elle mêle à tout. » {Le Christian, et la Révol. franc., 13" leçon, p. 236). — « Elle ne tombe pas seulement des mains du xvi' siècle ; elle descend des hauteurs de tout le passé. » {Id.^ 15° leçon, p. 260.)
(3) « Faisons-nous une âme libre pour révolutionner la Révolution, et d'abord, abstenons-nous de dire jamais d'un esprit impartial qu'il outrage la Révolution. Car on a tant abusé de ce mot: outrage à la religion [nous ajouterions aujourd'hui: outrage à la patrie], que nous l'effacerons de notre langue, craignant par dessus tout de porter le stjle et les habitudes d'esprit des réquisitoires dans la critique historique et philosophique. » {Crit. de la Révol., III.) — « A quelque moment que je considère l'histoire de cette Révolution, il n'en est aucun dont je voulusse éterniser l'esprit, parce qu'il n'en est pas qui contienne et réalise en soi l'idéal de vérité dont j'ai besoin. » {Le Christian, et la Révol. franc., 15" leçon, p. 265.)
EDGAR QUINET I 5 l
politique, son œuvre la plus libre, la plus spontanée, fut de diminuer le pouvoir central ; tout ce qui se fera dans ce sens sera dans l'esprit de la Révolution, tout ce qui se fera d'opposé sera fait contre elle. » {La RévoL, IV, v ; VI, ii.)
Mais telle est la puissance de la tradition monarchique, que la Révolution y reviendra d'elle-même : la Convention centralisera de nouveau les pouvoirs, réduira à rien les pouvoirs locaux, enfin établira le régime de la Terreur.
Sans doute, celle-ci s'explique historiquement : par les attaques de la cour et les événements du dehors (i); par le doute qui s'est élevé dans les esprits sur la possibilité de la Révolution, doute inconnu des Co.nstituants : « Est-il possible qu'une nation corrompue, vieillie dans l'esclavage entre dans la liberté?» (2); par le mépris de l'individu. « triste legs de l'ancienne oppression ». {La RévoL 1. ly^, i.) Et ces deux dernières causes sont aussi l'explication morale de la Terreur. {Id., 11.) Mais si Quinet explique la Terreur, il n'entend pas la légitimer, la justifier: A-t-elle sauvé la France ? Non, c'est l'art de la guerre seul qui a repoussé l'invasion. (L. 21^, i.) Serait-elle légitimée par le triomphe de la Révolution ? « Les terroristes dévorés..., la République devenue exécrable, le despotisme à la place de la liberté... : est-ce là le succès? » (L. ly^, xiv.)
Les Girondins ont eu plus que les ^Montagnards l'esprit même de la Révolution; ils voulaient décentraliser la France; « par là ils eussent attaqué l'Ancien Régime à son foyer... Ils osent attaquer la domination absolue de la capitale ». (L. 12®, ix.) Et la province, trop habituée au despotisme central, n'était pas prête à les soutenir; mais l'avenir n'était-il pas là ?
Que fallait-il donc à la place de la Terreur sanglante ? Quinet démontre que « la mort aurait pu être remplacée par l'exil sans dommage pour la Terreur » (L. 17 , xiii) et l'on peut admettre sa démonstration. La proscription n'eîit pas provoqué autant d'effrois, de haines. de sauvages réactions. Qu'eiît été alors la Révolution ? Nous ne nous hasarderons pas à le prédire.
Deuxième idée maîtresse : la Révolution n'a pas eu la hardiesse nécessaire pour résoudre la question religieuse en luttant énergiquement contre l'ennemi : le despotisme de l'Eglise catholique. Faible et incohérente, elle n'a pas su avoir une politique religieuse vraiment révolu-
(1) « Si l'on isole du spectacle des armées celui de l'intérieur, on voit au dedans un peuple furieux: sans apercevoir la cause de sa fureur. Il semble alors qu'il est possédé d'un délire inexplicable. » CL. 1 1*, ii.) — C'est à l'avance la réfutation des chapitres laborieux et partiaux de Taine sur l'Esprit jacobin.
(2) Il est curieux de voir Jaurès expliquer de façon analogue pourquoi les Girondins, Isnard, Brissot, ont poussé à la guerre au début de 92, afin d'exalter par le danger l'ardeur révolutionnaire découragée. (Histoire socialiste: La Législative.)
tionnaire. Ici, je l'avoue, je trouve la pensée personnelle de Quinet incertaine :
« Ni art, ni subtilité ne renversera ce dilemme : Si Ton voulait la Terreur, il ne fallait pas la tolérance; si l'on voulait la tolérance, il ne fallait pas la Terreur. » (L. i6^ xii.)
Mais Quinet, qui ne veut pas la terreur, veut-il la tolérance? Je ne le vois pas. Il sait bien, et l'a assez proclamé, que la liberté de conscience est une nécessité absolue des temps modernes ; mais en temps de lutte, il semble admettre le nécessaire emploi de la force. Seuls, Vergniaud et ses amis se sont montrés révolutionnaires en s'opposant, mais en vain, le 19 avril 93, à la déclaration de la liberté des cultes.
Ils « voulaient, au moins pendant quelques années, l'interdiction de l'ennemi, pour former une France nouvelle... Ce n'était pas la voie magnanime; c'était celle qui avait réussi dans les révolutions intolérantes du xvi^ siècle » (1. 16^, II), et qui avait réussi également aux empereurs catholiques du iv^ siècle contre le paganisme déclinant {La Révol. relig. au ix^ s., IV). Car la force est le « seul moyen qui ait réussi à anéantir une croyance ancienne... Tout le monde répète que la force n'a rien pu contre les croyances, et le monde entier est le témoin du contraire ». {Lettre sur la situât, relig. et mor. de l'Europe.)
Il semble bien que Quinet demande la lutte à outrance, la destruction par la force de l'Eglise catholique (i). Car toutes les religions ne sont pas égales : l'une est incompatible avec la liberté moderne, et s'en glorifie; d'autres sont compatibles avec elle; certaines confinent à la liberté philosophique; la Révolution eût dû s'appuyer sur toutes celles-ci contre celle-là {La Révol. relig. au ix^ s., xiii.)
Si nul n'a critiqué plus librement la Révolution, nul aussi ne lui a rendu plus pleinement justice, nul, pas même Michelet, n'a loué avec plus d'enthousiasme l'œuvre immense, universelle de la Convention, admiré le calme souverain avec lequel, au milieu de tous les périls déchaînés au dedans et au dehors, elle élabore et discute le Code civil. — Et ces hommes nous apprennent encore quelque chose de grand : ils ont tous fait itn pacte avec la mort, ils furent « maîtres accomplis » dans l'art de mourir.
Mais il reste bien entendu pour nous — définitivement acquis, nous pouvons le dire, quand nous voyons un culte idolâtrique rendu à la Déclaration des Droits de l'homme, culte purement verbal d'ailleurs, car elle est constamment violée par ceux qui se réclament d'elle — il reste bien entendu que la Révolution n'a pas réalisé notre idéal:
(i) V. Marni.Vj II, vu : Pourquoi la Révolution hollandaise a réussi.
« Oui veut vivre librement doit regarder ailleurs. La liberté n'est à aucune époque de notre passé. Ne la cherchons pas en arrière.» (L. XIX, VI.)
Le meilleur hommage aux hommes de la Révolution, ajouteronsnous, c'est de nous placer devant les événements et la société de notre temps avec une âme libre de préjugés et de crainte, et d'accepter à l'avance, de préparer les nécessaires Révolutions.