L HISTORIEN RELIGIEUX
L'histoire et la critique religieuses ont été une des préoccupations dominantes de Ouinet. Quoi qu'il ait pu en penser lui-même, elles sont sans doute une des parties de son œuvre les moins acceptées aujourd'hui. Lorsqu'il étudie un peuple ou une époque déterminés, l'Italie, la Révolution, il ne donne pas aux idées religieuses une importance excessive : l'histoire des institutions, des mœurs, des lettres et des arts, remet à sa place celle des faits religieux. Mais quand il étudie ceux-ci spécialement, il les voit par trop prépondérants.
Chercher dans la religion l'origine de tous les faits politiques et so.ciaux, c'est sans doute l'idée exclusive de cette admirable Cité antique de Fustel de Coulanges (1864); c'était déjà celle du Gé}iie des Religions (1842). Mais il nous est impossible, je crois, de considérer les choses d'une façon aussi unilatérale, et d'accepter des thèses aussi idéologiques que celle-ci :
« D'autres ont montré les ressemblances nécessaires entre les systèmes de philosophie et les diverses formes de gouvernement depuis l'antiquité ; ils ont établi une loi d'analogie entre la scolastique et la féodalité, la philosophie de Descartes et la monarchie moderne, l'éclectisme et la charte de la Restauration. Reste à voir comment chaque développement du dogme s'est réfléchi dans l'histoire et dans la société... Je pense que ce qui a été décidé pour le dogme se réalise tôt ou tard dans les faits. »
— Exemples cités par Quinet : le concile de Nicée établit deux natures et deux volontés dans le Dieu chrétien : aussitôt le monde social se partage en deux natures, l'une divine, l'Eglise, l'autre humaine, l'Etat. — Saint Augustin établit fortement le dogme de la prédestination : « un petit nombre d'élus dans le ciel, un p)etit nombre d'élus sur la terre », voilà « une des raisons pour lesquelles le principe de l'inégalité sociale a si longtemps persisté » (Le Christianisme et la Révolution française, 5^ leçon).
Cette explication est trop simple. Nous nous posons aussi la question, qui ne semble pas avoir effleuré l'esprit de Quinet, de savoir si les
dogmes, au lieu d'être l'origine des institutions sociales (i), n'en seraient pas aussi bien l'expression, la traduction en langage métaphysique, si « le monde religieux [ne serait -pas] le reflet du monde réel», suivant l'expression de Marx. Un mérite en tout cas, et non médiocre, reste à Quinet : celui d'avoir ouvert là une voie nouvelle, d'avoir développé une idée discutable, mais féconde.
Autre mérite, plus frappant peut-être encore, et qui fait de Quinet le précurseur direct de Renan : il a étudié les religions comme des faits historiques, humains, avec la sympathie et l'impartialité qui sont les vrais caractères de l'historien. Dans VExamen de la Vie de Jésus, il analyse les destructions successives des exégètes allemands, qu'il connaît à fond, et après une citation de Schleiermacher, ajoute (et ce qu'il dit de celui-ci il le dit de lui-même) :
« Ce n'est plus ici la raillerie superbe du xviii" siècle. Vous reconnaissez l'inextinguible curiosité de l'esprit de l'homme penché au bord du vide... Il ne s'agit plus de détruire, mais de savoir; passion bien autrement profonde que la première, et qui ne s'arrêtera plus avant d'avoir touché le fond du mystère » (p. 305) (2).
C'est pour cela que, exégète érudit et clairvoyant, il n'aura pas tort de se plaindre de l'oubli où gît son œuvre (3).
Ajoutons encore, pour être juste, que des intuitions géniales de Quinet — ici comme ailleurs — se sont trouvées confirmées par la suite ; le premier il a développé (dans le Génie des Religions) les rapports du monothéisme avec le- désert et la race sémitique, idée originale que l'on attribue d'ordinaire à Renan. Il a montré également « que le Rig-Véda est l'hymne du lever du soleil,... que la première religion était la religion de la lumière,... la révélation de la nature par l'aurore ». Max Muller et d'autres orientalistes ont démontré ce qu'il avait deviné (v. la Création, VIII, vi, note finale) (4).
(i) Même quand un événement religieux a eu une influence profonde, Quinet, naturellement l'exagère : « Le miracle du christianisme est... dans le prodige de l'humanité étendue sur son grabat, puis guérie du mal de l'esclavage, de la lèpre des castes, de l'aveuglement de la sensualité païenne, et qui, subitement, se lève et marche loin du seuil du vieux monde... changement du monde par une seule pensée. » {Examen de la Vie de Jésus, p. 334.) — Cf. G. Sorel, La Ruine du monde antique, p. 49: « Le christianisme n'a pas beaucoup changé les mœurs de la société romaine ; c'est là un fait d'une importance capitale sur lequel M. G. Boissier [dans la Fin du Paganisme'^ me semble avoir donné des preuves très solides. »
(2) Cf. Renan : « Ce que le xviii' siècle regardait comme un amas de superstitions et de puérilités est devenu... le plus curieux des documents sur le passé de l'humanité... A un siècle irréligieux, parce qu'il était exclusivement analytique, succédait une école meilleure, réconciliée par la synthèse avec la nature humaine tout entière. » (Etudes d'hist. rcl., pp. 3 et 13.)
(4) Pour montrer la clairv'oyante sympathie de Quinet, rappelons qu'il fut peutêtre le premier à rendre justice à l'oratorien Richard Simon, le fondateur de l'exégèse, sous Louis XIV. (Examen..., I, p. 298 ,note.)
EDGAR OUINET ISS
LE THEORICIEN' POLITIQUE
Quelques discours, d'innombrables articles ou lettres, deux livres : VEnseigneme}ii du peuple (1849), ^^^ République (1872), des pages, des parenthèses fréquentes dans toute son œuvre, nous révèlent aisément les idées politiques de Quinet. C'est d'ailleurs cette partie de son œuvre que l'on a le plus exposée en 1903, et avec raison, car Quinet peut être à juste titre considéré comme un maître et un guide de la démocratie moderne: il a d'ailleurs été l'éducateur direct de J. Ferry et de F. Buisson (Lettres d'exil).
Sa pensée essentielle est qu'il faut établir une morale et une école laïques. Nous avons vu déjà que sa morale repose avant tout sur l'idée de personnalité, sur la valeur de la conscience morale, et il essaiera de la concilier avec les théories transformistes, de l'en déduire même. L'école laïque que réalisent les lois de 1882, il l'a demandée dès 1849-1850, lors de la discussion de la loi Falloux (i). L'enseignement non seulement laïque, mais obligatoire et gratuit, il le demande dans la République (xviii, xix). Il consacre à l'éducation des femmes cinq chapitres Txxxvi-xl), qui se résument en ces mots : «■ Elever des hommes, c'est beaucoup, sans doute ; ceci n'est rien, si vous n'élevez des femmes. Les hommes feront des lois, les femmes seules feront les mœurs » (xxxvi, p. 190). — « Le degré de civilisation se mesure par l'accord ou la désunion intellectuelle des deux sexes; point de règle plus siire... Revenez à la vraie définition du mariage : la communauté des choses divines et humaines ». (xxxvii, p. 200-1. — Cf. la dédicace de V Histoire de mes Idées à sa femme, « consors rerum divinarum et humanarum ».)
Faut-il montrer comment l'amour de la liberté, qui pour lui ne fait qu'un avec l'amour de la nation française, lui faisait proposer d'autres réformes, dont quelques-unes se sont réalisées, dont d'autres, souhaitables, sont encore lointaines?
Quinet demande « l'impôt sur le capital estimé par le revenu.... établi dès 1427 à Florence,... loi de justice » {la Rép., xiv, p. 239, et p. 346, note) ; l'élection des magistrats (xliv).
(( ... de manière à empêcher que le pouvoir judiciaire, en se recrutant lui-même, ne se change en caste... [et que] le tempérament des anciens Parlements de France ne passe dans la magistrature nouvelle. Ce tempérament était la haine de la pensée, la guerre à l'intelligence, la passion de toutes les superstitions surannées » (p. 231-8).
(i) << Discours sur la Séparation de l'enseignement laïque et de l'enseignement des dogmes », 19 fév. 1850; reproduit dans la République, pp. 334-342.
1^6 PORTRAITS d'hier
Il estime nécessaire la renaissance de l'esprit national dans l'armée.
« S'agit-il seulement de faire l'armée de l'ordre? la caserne suffit. Mais s'il s'agit d'une armée de combat contre l'ennemi extérieur, il faut de plus le souffle de la nation. Vous avez beau vous irriter de ce mot : la nation armée. Tenez pour certain que rien de grand ne se fera 51 l'âme de la nation ne respire dans les plis du drapeau » (xiii, p. 83).
Dès ce moment (1872), il demande le service de 3 ans, et, « réforme de détail » (xvi), non encore réalisée ! la suppression du pantalon rouge, des galons d'or, des couleurs éclatantes, dangereuses en temps de guerre. Il voudrait une diplomatie animée d'un souffle nouveau et plus démocratique (xliii) : les lignes suivantes datent-elles de 40 ans, ou d'aujourd'hui?
« En France, on ne choisissait les diplomates que dans une étroite coterie. Etrangers à tous les sentiments populaires, ces hommes allaient vivre chez des peuples dont ils ne pressentaient en rien le génie, les passions, l'avenir... Il faut désormais que nos diplomates apprennent à lire, non plus seulement dans les notes de chancellerie, mais, ce qui est tout autrement difficile, dans l'esprit des nations contemporaines ; car ce sont elles qui désormais feront la paix ou la guerre » (xliii, pp. 232-4).
Cette pénétration, cette netteté d'esprit, la trouvons-nous dans l'examen des questions sociales? Je ne puis l'affirmer. Il est tout à fait étrange de ne voir dans toute l'œuv^re de Quinet (à ma connaissance) aucune discussion précise des questions ouvrières, aucune allusion aux doctrines socialistes, que cependant il n'a pas dû ignorer (comme le montre le mot de Fourier que j'ai cité). Serait-ce qu'il a méconnu l'existence, l'importance de ces problèmes? Non, sans doute. Il sait que l'esprit révolutionnaire en 1830 a apporté quelque chose de nouveau, « la guerre des classes, l'inimitié de la bourgeoisie et du peuple » (Le Christianisme et la Révolution., p. 261) ; il demande :
« Où est le peuple qui a posé avec plus d'éclat [que la France] les difficultés nouvelles de la bourgeoisie et du prolétariat, lesquelles enferment dans leurs flancs un monde inconnu? » (Id., 15^ 1., p. 273).
Il ne s'effraie pas devant des idées nouvelles, des revendications utopiques :
« Elévations, aspirations vers un monde meilleur que l'on pense saisir dès ici-bas, tel est le génie de notre siècle... Il n'est plus de miracle social qui ne semble possible... Ce que l'on appelait autrefois leurre, utopie, s'appelle maintenant théories. Ne méprisons pas les songes. Pour qui sait les interpréter, ils contiennent sans doute des lambeaux et dès prémices de vérité. » (Id., p. 270-1).
En quoi, d'ailleurs, il est bien de ces républicains-socialistes-évangéliques de 48, comme Lamartine ou L. Blanc, comme Alazzini, c'est qu'il voit dans ces revendications « socialistes » la tendance à réaliser le christianisme (V. V Enseignement du peuple, fin).
Tout ce qu'il me parait possible de dégager des idées sociales de Quinet (i), est son peu de confiance dans les classes dirigeantes, « l'aristocratie d'argent » {La République, xlvii), prétentieuse et insuffisante, caractérisée par « cette haine déclarée contre tout ce qui grandit l'homme, je veux dire contre toute liberté, toute fierté morale, toute indépendance ». La lutte des classes {Id., xlviii) lui paraît dangereuse surtout pour ces hautes classes.
« ... quand les conservateurs n'ont plus aucun autre instinct que de conserver leurs jouissances... Il ne faut pas s'imaginer cependant qu'une nation périsse parce que les classes dites supérieures s'affaissent ou perdent leur raison d'être... Tout ce que nous voyons de nos jours semble être la crise par laquelle les classes supérieures en déclin par les classes qui ont conservé la vie ».
Donc, défiance ou mépris des riches, sympathie pour les pauvres et le peuple (comme pour tous les opprimés). Au fond, pour Quinet, la question sociale est avant tout une question morale.