L'ETOILE DU FOU
A force de songer, je suis au bout du songe;
Mon pas n'avance plus pour le voyage humain...
Il me faut voir sans cesse, où que mon regard plonge,
En tous lieux se dresser la Peur sur mon chemin...
Reviens donc, bonne étoile, à mon triste horizon, Unique espoir d'un fou qui pleure sa raison, i:
I Laisse couler sur moi ta lumière placide;
Luis encore! et surtout, cher astre médecin, t Accours me protéger, si jamais dans mon sein
\ Serpentait l'éclair rouge et noir du Suicide!
Il convient de les rappeler, ces cruels détails, phases d'une intime tragédie dont la précipitation pourrait tenir, non pas en cinq actes, mais dans un sonnet; il convient de les rappeler pour les authentifier et flétrir à jamais les vilaines fleurs de calomnie que maints faméliques de la notoriété répandirent indécemment sur la tombe du charmeur.
MAURICE ROLLIXAT 29
Là-bas, sur les bords de la Creuse, il vivait avec une compagne dévouée, servante au grand cœur qui l'entourait de soins et d'attentions, protégeait son travail, recevait ses amis, surveillait sa santé, fréquemment menacée. Elle-même, souffrant d'une grave affection organique, dut avoir recours à la morphine. Elle abusa, dit-on, de la drogue douce et terrible, l'Idole Noire, selon la belle expression de Laurent Tailhade et elle mourut, intoxiquée, au milieu d'affres très semblables à celles que cause la rage. La maladie, puis la mort d'un chien familier, qu'on supposait enragé, devait compliquer cette tin d'une abominable appréhension. Rollinat, terrifié par le souvenir horrible et le sentiment de sa solitude à l'époque de la vieillesse, au temps où l'on ne refait pas sa vie, se trouva si affreusement désemparé qu'il n'entrevit qu'un refuge possible. Lui, l'éternel épouvanté, lui, dont toute l'existence fut une fuite éperdue de l'âme devant le néant, il tenta par deux fois de se suicider et, finalement, il s'éteignit de marasme physique, d'impossibilité de vivre ; mais non pas fou, non pas tombé dans le lugubre gâtisme du surmenage nerveux, comme l'affirmèrent quelques aboyeurs de la presse qui se vengeaient bravement quinze ans après, sur sa dépouille, de ses succès de poète, d'homme fier et beau et de ses dédains pour la basse cuisine de la réclame et du bluff.
C'est sous cet aspect de fierté, de dovdoureuse séduction que l'image de Rollinat s'est définitivement fixée dans nos mémoires; c'est sur lui, tel qu'il apparut en ses années d'heur et de renommée, c'est sur ce charmant Orphée en habit noir, que pleure doucement la pâle figure de marbre sculptée par Rodin et insérée dans le mur du petit cimetière de Fresselines, en souvenir de l'artiste dont la poésie fut souvent de la musique et dont la musique fut toujours de la poésie.
Judith CLADEL
Xous devons la communication des documents photographiques (clichés de M. }klarmand), à la cordiale obligeance de 2\IM. Gonot.