MAURICE ROLLINAT
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26 PORTRAITS D'HJKR
Mort (1898). En Errant : Proses d'un Solitaire (1903) et Ruminations (1904). Elles ajoutent peu à la révélation de sa forte individualité et elles inspirent un regret. Quand, par fidèle affection pour le souvenir de l'artiste, on rêve plus certain, moins indiscuté son renom de poète, on. souhaiterait qu'il eut passé le reste de ses jours à reprendre Les Névroses, Paysages et Paysans dans une revision sévère, à les restreindre, à condenser l'essence des pièces les plus rares, à retoucher celles-là, enfin, à purifier leur métal de certaines bavochures, jusqu'aux limites de la patience. Rêve aussi stérile que pieux. Le lent cheminement vers le parfait qui seul, hélas ! dans l'accumulation formidable des œuvres, assure la durée, n'était point du ressort de cet abondant producteur. Aussi sa poésie garde souvent le caractère de l'improvisation. C'est de la poésie oratoire. On est apte à l'écouter déclamer plus longtemps que toute autre, mieux parachevée, concentrée en maximes qui étreignent et brisent la pensée. Elle laisse place à l'action personnelle du diseur, alors que des vers définitifs n'exigent qu'un mode de déclamation presque uniforme en sa simplicité ; car ils sont à eux seuls le verbe et l'action intellectuelle. Le génie d'Edgar Poë a rencontré le génie fraternel de Baudelaire qui l'a transmis à une autre race. Baudelaire a rencontré Rollinat et sa musique vénérante qui balance les plus chères des Fleurs du Mal dans une vapeur d'encens. Qui sait si quelc[ue diseur émérite ne réveillera point la muse de Rollinat pour retrouver avec elle les succès des beaux soirs de jadis?
Les longues auscultations de lui-même auxquelles il se livrait dans les paysages aimés de la Marche ne se traduisaient pas uni- Cjuement en poèmes. Ses albums s'enrichirent de nombreuses mélodies que, régulièrement il envoyait à l'impression. Toutes n'ont pas la valeur de suggestion si particulière de ses premières inspirations, ou bien, trop souvent, elles en découlent. En juin 1883 Edmond de Concourt écrivit dans son Journal avec son habituelle subtilité de notation : « Cette musique est d'une compréhension tout à fait supérieure. Je ne sais quelle est sa valeur près des musiciens, mais ce que je sais, c'est que c'est de la musique de poète et de la musique parlant aux hommes de lettres. Il est impossible de mieux faire valoir, de mieux monter en épingle la valeur des mots et, quand on entend cela, c'est comme un coup de fouet
MAURICE ROLLIXAT
donné à ce qu'il y a de littéraire en vous... » En effet : « Je rêve, disait. Rollinat. de sons littéraires, je tâche d'inoculer à mes harmonies de contrebande tout le sens des mots, tout le retors de la pensée. )>
De la musique d'homme de lettres, mais aussi de la musique spontanée et il n'en pouvait être autrement. De plus, c'est en plein xix*^ siècle, de l'art de trouvère, d'improvisateur qui unit au jaillissement naturel de la mélodie telle qu'elle sort de l'âme populaire, le s<oût d'un raffiné de haute culture. Dans les Proses d'un Solitaire, Rollinat assigne cette genèse à sa musique : Toute musique qui, l'orchestre ou te piano parti, demeure brouillée dans le souvenir, au lieu d'v rester claire et bien chantante, mélodiquement savourable, n'est due qu'au seul savoir, au seul talent professionnel, à la maîtrise de la science, mais ne relève nullement de la souffrance intérieure, du drame enduré, du cri et de la trouvaille naturelle de l'âme. «
L'amant de la pure mélodie se rencontre ici avec le plus savant des harmonistes : A\'agner, en son étude sur Beethoven, attribue à la musique comme pj-emière orig-ine le cri poussé dans l'état de rêve, d'hallucination. Or, toute passion n'est-elle point hallucination? Dès lors qui fut plus puissamment halluciné que Rollinat et mieux destiné â arracher de soi des cris poignants, des èoupirs dont le charme pathéticiue enguirlandait les âmes d'émotion et de fanatique gratitude?
Quand même, il souffrit de ne point savoir modeler à son gré les ébauches de l'instinct dans la matière harmonique, de ne pouvoir les développer normalement en force et en beauté. Bien qu'il eût rencontré un collaborateur habile, plein de dévouement pour noter ses morceaux et leur accompagnement qu'il jouait simplement au piano et qu'il fallait saisir dans un travail lent, pénible, il souhaitait trouver un talent congénère, rompu aux difficultés de l'écriture musicale, A sa mort beaucoup d'entre ses compositions demeurèrent sans suffisante mise au point. C'est par les soins de son éditeur ^^1. Heugel, qu'elles furent enfin définitivement transcrites. Avec le respect que les femmes apportent à ces tâches de tact et de piété, ^Ille Pelliot, élève de Gedalge, loin d'altérer en rien la pensée ou les intentions du musicien, s'est chargée d'en fixer la grâce imprévue dans une écriture dont la sûreté n'entame pas la souplesse et qui l'eût enchanté. Ainsi maints Rondels et Rondeaux,
maintes pièces des Bucoliques, des Harmonies, des Pastorales, des Amoureuses sauvées du silence, s'offrent à l'interprétation et amplifient de leur nombre la douce gloire de Maurice Rollinat.
Pauvre Rollinat que les serfs du sous-journalisme traitèrent de cabotin funèbre, de manager de l'outre-tombe, de grand-prêtre du macabre incongru! L'Ange du Bizarre étendit sur lui l'ombre détraquante de ses ailes pendant les derniers mois de sa vie et voilà que toute son œuvre, spécialement dans ses excès enfantins, dans la monotonie de ses constants vertiges, élevés du coup à l'altitude du pressentiment, se trouve grandie par le certificat que devait lui apporter la réalité et, dit Auguste Joly, en une formule lapidaire, « par une mort somptueusement accordée à ses poèmes d'ëlïroi... » L'un de ceux qui l'aimèrent, qui connurent les détails de sa fin, peut-il relire sans trouble et sans compassion immense tels vers de ce sonnet :