‹ Eugène DelacroixChapitre 27 sur 45 · MORTS VIVANTS ET VIVANTS MORTS · texte numérisé non relu

MORTS VIVANTS ET VIVANTS MORTS

Hier rêvant au grand Peut-être, Je vis tant d'ombres m'apparaître Qu'effrayé, je m'écrie alors :

Voilà les Morts !

C'étaient Socrate et Pytagore, Newton. Fourier, que sais-je encore; — Non, me dit un de ces savants :

Nous sommes les vivants !

Ceux qui vont sur terre homme ou femme Sans foi, sans loi, sans cœur, sans âme ; Ne pensant qu'à remplir leurs corps !

Voilà les morts !

Nous brûlés, ou nus dans la bière Nous, dont les œuvres de lumière Se répandent aux quatre vents ; Nous sommes les vivants 1

Ceux que l'or couvre de sa rouille.

Ceux de qui le cœur se verrouille.

Plus fermés que leurs coffre-forts :

Voilà les morts !

Nous dont la parole fait vivre.

Semeurs éternels dont le livre, Jette aux sillons ses grains mouvants : Nous sommes les vivants 1

Ceux qui prêchent le Dieu supplice Ceux qui veulent sous un cilice Etouffer les mâles efforts :

Voilà les morts !

Nous qui, pour affranchir le Monde Forgeâmes la foudre qui gronde Dans tous nos drames émouvants :

Nous sommes les vivants !

Cadavres, un pied dans la terre Roi, Pape, Juge ou Militaire Pantin ou poupée à ressorts :

Voilà les morts !

Mais nous dont le génie alerte A remorqué la foule inerte Et conserve encore les devants :

Nous sommes les vivants !

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