L'HOMME
A Long Island, — dans une île d'Amérique, dont une grande partie était inculte à cette époque, à quelques kilomètres du bourg d'Huntington, dans la ferme de West-Hills, naquit le 31 mai 1819 Walt Whitman, second fils de Walter Whitman, cultivateur et charpentier, et de Louise Van Velsor.
La région de West-Hills est un admirable morceau de pleine nature luxuriante. Les arbres, les oiseaux, et les fleurs y sont comme en un paradis, et l'on y perçoit souvent le grondement des lointaines vagues.
L'enfant fut appelé Walter, mais on en supprima la dernière syllabe pour distinguer le fils du père. W^alt avait quatre ans lorsque les dures nécessités de la vie obligèrent ses parents à venir habiter Brooklyn. Ils y demeurèrent une douzaine d'années, après quoi une maladie de la mère les fit revenir au pays.
Walt fréquenta l'école communale durant six ans. Puis, en 183 1, il entra comme petit commis chez un avocat. Ce patron était très chic : il l'abonna à un grand cabinet de lecture. Mais Walt entra bientôt au service d'un médecin. A 14 ans, il devint apprenti dans l'atelier de composition d'un journal hebdomadaire, le Long Island Patriot. Puis ce fut au Long Island Star où il apprit son métier de typographe. Chaque année, l'adolescent revenait à West-Hills goiîter la formidable volupté de la nature sauvage.
A 16 ans, Walt assemble des caractères dans des imprimeries à Nevi^-Vork. Mais surtout une ardente soif de connaissances le tor- ,ture, inextinguible. Tout ce qui est à sa portée, il le lit; toutes les conférences auxquelles il peut assister, il les écoute. Il s'initie luimême à l'écriture et à la parole, il conférencie et écrit des vers et des nouvelles pour divers périodiques.
Mais il s'en retourne chez lui à dix-sept ans et s'improvise maître d'école de village. Selon un de ses anciens élèves, il avait une mé-
thode bien à lui, excellente d'ailleurs, et n'étant pas sévère avec les enfants et se mêlant à leurs jeux, il obtenait une admirable discipline. Tout en professant, il fondait un journal, le Long Islander. Il remplissait à lui tout seul les fonctions de directeur, rédacteur, administrateur et typo. Il retournait à New- York à 22 ans.
Walt attestait à cet âge une nature indépendante et bellement animale. (( D'une insouciance magnifique, — écrit Léon Bazalgette. — plein d'entrain et de gaieté, grand amateur de jeux et d'aventures, s'en donnant à cœur joie, dès qu'une partie de plaisir était décidée. Il n'y en avait pas de plus fou et de plus turbulent que lui pour mener la bande des jeunes gars. Partout où son existence errante le menait, il était leur chef naturel. Walt était vraiment un gaillard qui n'avait pas froid aux yeux. La pêche, les parties en barque, les longues promenades à pied étaient ses récréations favorites : par contre, il voulut toujours ignorer la chasse. Jamais on ne le voyait à l'église, et les conventions semblaient n'avoir aucune prise sur lui. Il y avait certaines heures oh. une gravité particulière était répandue sur son visage, et les bonnes gens se demandaient si c'était bien le même garçon qui tout à l'heure exultait de la joie de vivre et s'abandonnait si totalement à la griserie de sa jeunesse et de sa force. Déjà cette apparente dualité de l'homme paraissait étrange et le marquer d'un signe spécial. D'humeur foncièrement égale, il se montrait envers tous pacifique et doux : pas au point cependant de se laisser marcher sur le pied (i). »
Pendant près de quinze ans, Walt Whitman prépara, vécut son œuvre. Il fit sa véritable éducation, il acquit la vraie culture. Il s'agrégeait à la foule dense et fiévreuse circulant dans Broadway — se laissant emporter par ses profonds remous. Et pour mieux voir se développer les vagues amples et multiples de la foule, il choisissait une belle place : le siège d'un conducteur d'omnibus. Il les connaissait d'ailleurs tous, ces braves cochers !
« Combien d'heures, écrit-il, combien d'heures, combien de matinées et d'après-midi, combien d'exilarantes soirées j'ai passées — par exemple en juin ou juillet, à la fraîche, à parcourir en omnibus Broadway dans toute sa longueur, en écoutant quelques longue his-
(i) LÉox Baz.\i,gette, Walt Whitman (L'Homme et son œuvre), Paris, Société du mercure de France, 1908. A consulter en outre : Walt Whitmax : Feuilles d'Herbe (traduction intégrale d'après l'édition définitive par Léon BazalgetteX 2 vol. Paris. Société du Mercure de France, 1909. Sont enfin annoncés comme devant paraître prochainement : 1° Walt Whitman (le poète-prophète\ par Léon Bazalgette ; 2° la traduction des œuvres en prose.
toire — (et les histoires les plus cO'lorées qu'on ait jamais débitées avec la plus impayable mimique) — ou bien encore en déclamant moimême quelque tumultueux passage de Jules César ou de Richard — oui, j'ai connu tous les cochers d'alors, Jack de Broadway, le Couturier, Bill Arrête-court, George Tempêtes, le Vieil-Eléphant, son frère le Jeune-Eléphant (qui vint après), Patte-à-graisser, Pop Riz, le gros Franck, Joe-le-Jainie, Pete Collahan, Pat sy Dee et une douzaine d'autres, car il y en avait des centaines. Ils avaient d'immenses qualités, largement animales — manger, boire, les femmes — une grande fierté personnelle, à leur façon — il y avait peut-être çà et là quelques rustauds parmi eux, mais j'aurais eu confiance dans la corporation en général, en leur bienveillance et leur honneur, dans toutes les circonstances. Non seulement je les appréciais pour ce qui est de la camaraderie et parfois de l'affection, mais j'ai trouvé également en eux de grands sujets d'étude (je suppose que les critiques riront de bon cœur, mais rinfluence de ces cochers, de ces déclamations et de ces escapades a joué un rôle indubitable dans la gestation des Feuilles d'Herbe). »
Walt Whitman prenait également le bac qui faisait la traversée entre la cité et Brooklyn :
« En vérité, j'ai toujours eu une passion pour les bacs : pour moi, ils offrent de vivants poèmes inimitables, coulant comme un flot, intarissables. Le paysage de Rivière et de baie tout autour de l'île de New-York, à n'importe quel moment d'un beau jour — les marées tumultueuses, clapotantes — le panorama changeant de vapeurs de toutes dimensions, souvent une file de grands paquebots en partance vers les ports lointains — les myriades de goélettes aux voiles blanches, de sloops, de skiffs, et les yachts merveilleusement beaux — les majestueux et solides bâtiments contournant la Batterie et s'avançant sur les cinq heures de l'après-midi, en route vers l'est — la perspective au loin dans la direction de Staten-Island, ou au sud vers les Passes, ou de l'autre côté en amont de l'Hudson — quel rafraîchissement d'esprit de tels spectacles et de telles impressions m'ont procuré, il y a bien des années (et maintes fois depuis lors) ! Mes vieux amis les pilotes, les Baulsir, Johnny Cole, Ira Smith, William White et mon jeune ami l'employé de bac Zom Gère — comme je me les rappelle bien tous. »
Ses débuts littéraires encore qu'assez négligeables au point de vue oi!i l'on se place ici furent brillants. Il collabora régulièrement à la Démocratie Review qui avait d'abord publié une nouvelle jugée digne d'être reproduite par la presse. Il dbnnait en outre de la copie au Nezv-Worîd, au Brothcr Jonathan, à VAmeriean Reviezv, au Broadway Journal — dirigé par Edgar Allan Poe — au Nezv York
Sun, à VAurom, au Tattler, au Statesman, au Democrat, à la Tribune.
La plupart des choses hospitalisées par ces organes étaient purement journalistiques et plus tard leur souvenir déplaisait même au poète. Il importe de dire, toutefois, que si on y pouvait noter un ton prêcheur, indice de la lignée des quakers dont il était issu, à travers ce fatras luisait l'âme indépendante à qui répugnaient la pruderie bigotte et la morale bourgeoise.
En 1846, Walt Whitman est directeur du Brooklyn Eagle, journal du parti démocratique; mais à la suite d'une scission du parti provoquée par la question antiesclavagiste, il quitte ce journal. Quelque temps après, en 1848, il est à la Nouvelle-Orléans, attaché au Crescent. Il en profite pour « voir du pays ». Il avait emmené avec lui un de ses frères, Jeff, qui travailla à l'imprimerie. Le climat ne lui étant pas favorable, Walt quitta la Louisiane au bout d'un trimestre. Ce séjour et ce voyage eurent, en tout cas, sur Whitman, une influence considérable.
Revenu à Brooklyn, il fonde en 1849 "^ journal hebdomadaire qui devient bientôt quotidien : The Freeman (y Homme Libre). Un an après, il aide son père qui s'occupe de charpente et de construction. Dès qu'une maison était construite, il la vendait. L'accroissement prodigieux de Brooklyn permit au poète de réaliser de jolis bénéfices. Aussi, effrayé à la pensée de se réveiller riche un beau matin et de perdre sa belle indépendance, il abandonne ce genre d'opération, au grand émoi des siens.
Enfin, après une longue période d'observations, d'expérimentations, de notations et d'ébauches, après une section de vie amplement vécue, paraissaient les Feuilles d'Herbe {Leaves of grass), dans les premiers jours de juillet 1855.
Dès le début de l'année 1855, le livre était terminé. Walt Whitman ne songea pas à le présenter à un éditeur. Il fut son propre éditeur. Il était typographe. Il s'entendit avec des amis imprimeurs et il composa lui-même la majeure partie du bouquin. C'était un mince inoctavo « relié en toile vert foncé, d'aspect assez commun, un motif naïf de fleurs et de feuilles décore sa couverture; au milieu s'étale, répété sur l'autre plat, en lettres dont le temps a terni l'or, ce titre singulier, ce titre énigmatique, à la fois humble et orgueilleux, ce titre qui renferme tout un programme, et qui est une trouvaille merveilleuse, simple et profonde comme toutes les grandes choses géniales : Feuilles d'Herbe » (i).
Une centaine de pages environ imprimées en gros caractères. Le
(i) Léon Bazalgette, ouvrage cité, p. 147.
nom de l'auteur ne figurait pas sur la couverture, mais il y avait, en guise de signature et en tête du volume, le beau portrait-frontispice d'un homme jeune, en tenue de travail. Les poèmes étaieuit précédés d'une préface — véritable poème elle-même — où les intentions de Walt Whitman étaient clairement, largement présentées.
Le livre, tiré à près de huit cents exemplaires, ne se vendit pas ; un service de presse avait été fait aux périodiques et aux « personnalités » littéraires, lesquelles renvoyèrent, pour la plupart, à l'auteur, l'exemplaire avec l'adjonction de notules désobligeantes et injurieuses. On dit même que Whittier jeta le livre au feu, irrité profondément par des passages « révoltants ».
Or, quinze jours après la parution des Leaves of grass, quelle ne fut pas la joie de Whitman de lire la lettre que voici :
« Cher monsieur,
« Je ne méconnais pas la valeur du don merveilleux que vous m'avez fait des Feuilles d'Herbe. Je considère cela comme le plus extraordinaire morceau d'esprit et de sagesse que l'Amérique ait produit jusqu'ici. Je suis très heureux en lisant ce livre, car la grande puissance nous rend heureux. Il répond à la demande que j'adresse toujours à ce qui semble la nature stérile et mesquine, comme si un excès de travail, trop de lymphe dans le tempérament, étaient en train de rendre nos esprits occidentaux adipeux et bas. Je vous félicite de votre pensée indépendante et brave. J'en éprouve une grande joie. Je trouve des choses incomparables, incomparablement bien dites, comme elles doivent l'être. Je trouve ce courage dans le traitement qui nous cause un tel plaisir, et qu'une perception large peut seule inspirer.
« Je vous salue au commencement d'une grande carrière, qui cependant doit avoir eu un long premier plan quelque part, pour vous permettre un tel début. Je me suis un peu frotté les yeux pour voir si ce rayon de soleil n'était pas une illusion; mais le sens solide du livre est une certitude sérieuse. Il a le plus grand mérite, qui est de fortifier et d'encourager.
« Je n'ai su qu'hier soir, en voyant le livre annoncé dans un journal, que je pouvais considérer le nom comme réel et bon pour la poste. Je voudrais voir mon bienfaiteur, et l'envie m'a pris de quitter mes travaux et d'aller à New-York pour vous présenter mes respects.
« R. W. Emerson. »
L'approbation du sage et grand Emerson contrebalançait bien les injures, le mépris et le silence. C'était donc le poète qu'attendait
l'optimiste et prophétique philosophe qui avait écrit quelques années auparavant ces lignes anxieuses et à la fois annonciatrices :
(( Nous n'avons pas encore eu, en Amérique, de génie à l'œil tyrannique qui connût la valeur de nos incomparables éléments et qui vit, dans la barbarie et le matérialisme du temps, le travestissement des mêmes dieux qu'il admire tant dans Homère, puis dans le moyen âge, puis dans le calvinisme, et ainsi de suite. Les banques et les tarifs, les journaux, le méthodisme et l'unitairisme sont choses banales et insipides pour des gens banals et insipides, mais elles ont le même intérêt merveilleux que la ville de Troie et le Temple de Delphes — et elles s'évanouiront aussi vite. On n'a pas encore chanté nos cabanes de bois, nos nègres, nos Indiens, nos vaisseaux, la colère des gredins, la pusillanimité des honnêtes gens, le commerce du Nord, les plantations du Sud, le défrichement de l'Ouest, ni l'Orégon et le Texas. Et cependant, l'Amérique est un poème à nos yeux (i). d
Je sais tels « poètes » français actuels qui, recevant l'immanquable lettre chaleureuse de M. Paul Adam, vite l'auraient exhibée, eussent été grisés et en eussent aussitôt fait un communiqué tapageur. Mais Emerson n'avait pas l'aimable, trop aimable facilité de ]M. Paul Adam ; il était aussi sévère aux autres qu'à lui-même.
Whitman eut de la joie, certes, mais surtout son assurance fut affermie. C'est pourquoi, avec fermeté, il répondit anonymement aux quelques articles injurieux dont il était l'objet par trois notes passionnées et violentes acceptées grâce aux amitiés qu'il avait dans la presse.
Sans se soucier du mince accueil fait â son livre, heureux de l'approbation d'Emerson, mais surtout ayant la simple et belle certitude que son œuvre était quelque chose de grand, de magnifique, de neuf, d'américain, de démocratique, Whitman préparait une seconde édition des Feuilles d'Herbe. Ce fut l'été 1856 qui vit fleurir, gonflé de sève et de vie, un in- 16 de 385 pages. Il y avait de nouveaux poèmes. Le portrait demeurait et le nom de l'auteur était visible cette fois. En appendice se trouvait la fameuse lettre d'Emerson, suivie d'une réponse du poète et de la collection des comptes rendus de la première édition. Il avait fait en outre imprimer sur le dos de la couverture et en lettres d'or la phrase annonciatrice: « Je vous salue, au commencement d'une grande carrière. — R. W. Emerson. »
Ci) Sept essais d'Emerson, traduits par I. Will, avec une préface de Maurice Maeterlinck. Bruxelles, Lacomblez, 1894. (Le Poète, p. 143.)
Les fureurs, les colères et les outrages furent le baptême de la nouvelle édition des Feuilles d'Herbe. Des légendes se formèrent sur lui, qui avaient comme but de le faire considérer comme voyou. Thoreau, impressionné par le livre, faisait bientôt la connaissance de Whitman, Celui-ci continuait à vivre au jour le jour, à fréquenter les camarades, les gens du peuple, et par de copieuses et profitables lectures, il complétait sa culture.
Dans les premiers mois de 1860, il connut Boston, appelé par là par la publication d'une nouvelle édition des Feuilles d'herbe que désirait entreprendre la maison Thayer and Eldridge, très ouverte aux jeunes. Là, Walt eut la joie de rencontrer plus d'une fois Emerson.
Vers la moitié de 1860, parut la troisième édition des Feuilles d'Herbe. Le livre était cette fois remarquablement édité, comprenait 456 pages et contenait 124 poèmes nouveaux. Il était divisé en quatre grandes parties : Chants démocratiques, Feuilles d'herbe, Enfant d'Adam et Calanius. Dans la troisième partie en particulier, se trouvaient certains poèmes qui avaient fait qualifier d'obscène cette œuvre grandiose et qui avaient même in,quiété plusieurs d'entre les amis du poète. De cette édition, Léon Bazalgette a écrit :
« Malgré qu'elle ait été abolie par des remaniements ultérieurs, cette édition demeure la plus colorée, la plus truculente, la plus audacieuse de toutes celles que connurent les Feuilles d'Herbe. Le Walt Whitman de la quarantième année s'y révèle sauvagement, avec toutes ses ardeurs viriles. Et en dépit des redistributions successives et du travail incessant de l'auteur sur ses poèmes, elle renferme le gros de la première moitié du livre, tel que nous le possédons aujourd'hui. Entre l'édition de 1855, qui fut la première assise, et l'édition de 1892, le parachèvement, celle de 1860 marque l'étape décisive, où les poèmes commencèrent de s'ordonner définitivement. Les contours de l'édifice futur s'y retrouvent déjà (i). »
Grâce aux soins apportés à l'édition, grâce à la situation des éditeurs et à la publicité que ceux-ci pouvaient faire, le livre, cette fois, se vendit peu à peu, mais sûrement. Les jugements, les éreintements les injures, inévitablement, en saluèrent l'apparition comme en juillet 1855. Dans un journal « littéraire », on put lire cette sentence écrite par un Ernest-Charles, américain : « De tous les écrivains que nous ayons jamais lus, Walt Whitman est le plus bête, le plus blasphématoire et le plus dégoûtant... »
D'autres gazettes défendirent le poète cependant que la maison Tayer and Eldridge publiait une plaquette : Leaves of grass Imprints
(i) LÉON Bazalgette, Walt Whitman, p. 185.
OÙ Walt ^^'hitmàn avait réuni les principaux compte rendus de son livre. Mais à la veille de la guerre de Sécession, la maison d'éditions fit faillite et les empreintes conservées, en prévision d'une éventuelle réédition, furent vendues pour quelques sous à un libraire qui en tira des exemplaires de contrebande. Mais cette troisième édition acquit à Walt Whitman deux solides amitiés : celle de John Burroughs et celle de William Douglas O'Connor.
Voici qu'éclate la guerre de Sécession. Le frère de Walt, de simple soldat devenu capitaine, est blessé à la bataille de Frederickburg. Dès qu'il l'apprend, Walt part pour le soigner.
Les souffrances et les blessures amoncelées dans les hôpitaux militaires l'émurent à ce point que Whitman se fît infirmier volontaire. Pendant plus de trente mois, vivant de son travail d'écritures chez un trésorier-payeur général, le poète fut l'ange gardien aimé, désiré, attendu des malades. On évalue à loo.ooo le nombre des blessés que physiquement et moralement il soigna. C'est là un acte d'humanité glorieux et rare. Et c'est à cette période de sa vie que l'on doit quelques-uns des plus beaux versets et plusieurs des plus fortement émotionnantes pages du colossal et splendide lyrique américain. Dans la nuit, lorsque tout dormait, le bon Walt, au lieu de se reposer rédigeait une correspondance journalistique, écrivait des versets, notait des impressions.
La diarrhée, la gangrène, la putréfaction, la contagion, rien ne l'arrêtait dans son œuvre d'humanité; rien ne lui répugnait, tout lui souriait.
« J'ai presque honte — écrit-il à sa mère — d'être aussi bien portant et exempt de tout mal. » Hélas, les hôpitaux regorgeaient de blessés et de malades et les pansements et les amputations se multipliaient. Malgré les conseils incessants, il demeurait fidèle à sa mission, si bien que ses forces faiblissaient. Un jour, il se fît à la main droite une coupure en aidant à l'amputation d'un membre gangrené. Walt Whitman n'accorda pas la moindre attention à cet accident et un an après il tomba malade. Il revint à Brooklyn et au bout de quelques mois on le vit dans les hôpitaux de Brooklvn et de New- York.
Grâce à des amis, on lui confia un très modeste emploi au ministère de l'Intérieur dans la division des affaires indiennes, Walt Whitman ayant à présent quelques loisirs, s'apprêtait à éditer lui-même ses Roulements de Tambour lorsque fut assassiné Abraham Lincoln.
PORIRAITS D HIER
Lincoln avait exercé sur le poète une affectueuse fascination. « Ala foi, il a vraiment l'air d'un homme », déclarait d'autre part un jour Lincoln à un de ses familiers, alors que flemmard Whitman cheminait. La mort de Lincoln retarda la publication du volume qui était sous presse; le poète y ajouta une suite dictée par l'événement, notamment le fameux hymne funèbre :
Au temps que les lilas ont fleuri dans le courtil, à la saison dernière,
Et qu'à l'ouest du firmament l'Etoile du Berger s'est affaissée tôt dans la nuit,
J'ai pris le deuil, et je le prendrai encore à l'éternel retour du printemps (i).
Le poète n'était pas à l'abri du besoin pour longtemps. Le ministre de l'Intérieur Harlan, apprenant par une dénonciation qu'un de ses fonctionnaires était l'auteur de ce livre abject : Les Feuilles d'Herbe, malgré les dévouées et chaleureuses insistances d'un ami de Whitman, renvoyait le poète. Mais fort heureusement, celui-ci reçut l'équivalent de Vattorney gênerai James Speer et en outre son très admiratif ami, William Douglas O'Connor, administrait une maîtresse fessée au très dégeulass Harlan en publiant un remarquable pamphlet The good grey poet (Le bon poète au cheveux gris).
Whitman resta de 7 à 8 ans au ministère de la Justice. C'est de cette période de calme et de sérénité que date son amitié pour un jeune Irlandais, le conducteur Peter Doyle.
Les quelques amitiés ardentes groupées autour de lui ne suffisaient pas à \\^alt Whitman qui avait repris ses relations populaires d'autrefois. Ainsi commença un ferme et fervent compagnonnage. C'est un type d'amitié extrêmement rare et qui rappelle les amitiés de l'antiquité que celle-là, un beau type de camaraderie moderne, d'affection virile. Certains écrivassiers y ont naturellement vu un cas d'inversion sexuelle, mais l'amour de la femme qu'attesta Whitman serait la meilleure réponse si Johannes Schlaf, le généreux propagandiste de Whitman en Allemagne, n'avait répondu aux affinnations pseudoscientifiques d'un homosexualisant Doktor Prof essor. Sans doute ces écrivassiers, comme hélas la plupart des hommes, ignorent-ils la solide, joyeuse et saine affection, le viril amour que peuvent se témoigner les individus d'un même sexe.
(i) A ce sujet on lira l'essai : L'Enfance et la mort d'Abraham Lincoln, publié par Léon Bazalgette dans le Mercure de France, i" mars 1909.
Vers la fin de 1866 paraît la quatrième édition des Feuilles d'Herbe acclamée enthousiastement par ses amis O'Connor et Burronghs dans deux importants périodiques. Un an plus tard, Burroughs publiait une plaquette d'une centaine de pages : Notes sur JJ^alt Whitniau comme Poète et commue Individti.
L'aurore de sa gloire commençait à poindre. Whitman faisait paraître des poèmes dans quelques revues très connues ; il récitait le 7 septembre 1871 son Chant de l'Exposition, sur l'invitation de l'Institut américain de New- York.
En 1871, Walt Whitman publie sa première prose : Perspectives Démocratiques, puis un recueil de poèmes : Passage vers l'Inde, et enfin une cinquième édition des Feuilles d'Herbe. Xevs la même époque, Rudolf Smidt traduisait en danois ses Perspectives Démocratiques et en France la Revice des Deux Mondes offrait à ses lecteurs un essai plein de réserves prudes dû à ]^Ime Bentzon.
En même temps que la gloire, apparaissent les douleurs physiques ; agrippé par la paralysie due à l'empoisonnement du sang, Whitman commençait sa vie de réelles et poignantes souffrances que seule devait ponctuer la mort. Parti dans le New-Jersey pour se retaper, il est forcé de s'arrêter chez son frère à Camden. faubourg ouvrier de Philadelphie. Il lance une sixième édition des Feuilles d'Herbe (1876) appelée l'Edition du Centenaire à cause du centenaire de la Déclaration d'Indépendance fêté cette année-là. En Angleterre, on organisait avec succès une souscription de l'édition pour venir en aide à l'invalide de Camden. A cette date se rapportent deux grandes amitiés et deux fermes admirations qui seront les deux puissants pylônes de la gloire de Whitman : celle du D*" Buke et celle d'Edward Cerpenter.
Walt fait une véritable tournée à travers le continent et il reçoit un peu partout un enthousiaste accueil. Une nouvelle édition parue en novembre 1881 et retirée de la circulation — au nom de la loi — était reprise par un libraire qui en faisait une bonne affaire, grâce à quoi le poète heureusement pouvait subsister.
En 1883. paraît le Walt Whitman du D"" Bucke, « fruit d'une connaissance approfondie de l'homme et de son œuvre, non moins que d'une affection enthousiaste » Ci). Sa gloire continue à se propager cependant qu'il continue ses ballades et répand sa claire et bonne affection aux camarades.
Les journées, il les passe — autant qu'il le peut — au plein air; il va chez des amis ardents, prend le tram, le bac, et vit toujours en intime contact avec le peuple. Le D"" Bucke a rapporté de ces tempslà un charmant tableau : (( Son visage vermeil, ses cheveux et sa barbe flottants et à peu près blancs, son linge immaculé, ses vête-
(i) Léon Bazalgette, Walt Whit)nan.
ments gris, primitifs et frais d'aspect, exhalaient un impalpable arôme de pureté. C'était là presque le sentiment initial qui dominait : celui de se trouver en présence d'un homme absolument propre et bien odorant. Et en même temps j'étais frappé de sa majesté simple, comme on pourrait l'être par un bel arbre immense ou un grand et splendide animal... Après être resté assis un moment dans le salon, nous primes le train conduisant vers le Delaware, traversâmes le fleuve sur un bac, et là, montant dans un omnibus ouvert, nous suivîmes pendant plusieurs milles Market Street, dans Philadelphie. Pendant notre promenade je remarquai que les hommes et les jeunes gens, cochers, conducteurs, employés du bas, journaliers, cireurs de bottes, vendeurs de journaux, etc., semblaient presque tous connaître mon compagnon, et le clair regard d'affection que nombre d'entre eux dirigeaient sur lui en réponse à une bonne parole ou à un signe de lui, était quelque chose de neuf dans mon expérience de l'humanité et depuis lors elle est restée sans parallèle... Tout effort pour essayer de traduire la plus faible idée de l'effet qu'eut sur moi cette courte et en apparence banale entrevue serait certainement inutile, probablement fou... »
Un autre admirateur du poète, Edward Carpenter a noté aussi la réelle et grande affection qui reliait Walt Whitman et le peuple de la rue : commissionnaires, conducteurs, cochers, camelots, marchands de journaux, etc.. Un jour un charretier — ancien cocher de Broadway, qui avait vécu loin du poète durant des années — le reconnaissant descendit promptement de son siège et vint tout transi d'émotion lui serrer chaudement la main.
Enfin, à 65 ans, grâce à une avance faite par un de ses amis fortuné, Whitman acquérait une maisonnette et organisait son intérieur.
Ayant ainsi demeuré dix-neuf ans sur le Delaware, entouré d'amitié, d'admiration et de gloire, rare mais bien franche, ayant foi dans la haute et triomphale portée de son œuvre, vivant parmi le peuple — simple, émouvant et beau, terrassé par l'affreuse maladie, Walt Whitman mourut le 26 mars 1892, après avoir préparé, aidé par quelques fidèles, une magnifique édition de son œuvre, ne varietur.
Cette mort fut une apothéose. Elle fut couronnée de magnifiques funérailles païennes. La plupart des amis et des admirateurs de Walt Whitman étaient présents — parmi lesquels le conducteur Peter Doyle.
Francis Howard Williams lut des strophes du poète coupées de paroles d'adieu et de récitations de pages de Bouddha, de Platon, du- Christ, etc.. Ce fut une grande fête de vie, car si l'homme merveilleux et unique disparaissait, l'œuvre demeurait colossale, géniale, prophétique, lumineuse.
L'ŒUVRE
Il semble bien difficile de parler de Walt Whitman après l'essay tissé de poésie, d'enthousiasme, qu'a écrit Léon Bazalgette. Très justement, M. Henry D. Davray l'a noté : «... M. Bazalgette n'est pas le biographe froid, indifférent et neutre; il est le biographe inspiré qu'il fallait pour retracer cette grande figure. » Ailleurs, Philéas Lebesgue a écrit : « Le livre de M. Bazalgette est beau comme les évangiles d'un messie païen ». Cet essay et la traduction des Feuilles d'Herbe sont l'œuvre de dix années de labeur constant et de recherches multiples et incessantes. Léon Bazalgette avec mille minuties a consulté les amis anglais et américains, les exécuteurs testamentaires de Walt Whitman. Il s'est intéressé avec passion aux moindres détails de la vie et de l'œuvre du grand camarade; il a constitué chez lui une manière de W hitman-Archiv. Aussi il importe dans une notice, si brève soit-elle, consacrée à Walt Whitman, d'inscrire sur un bloc de granit le nom de Léon Bazalgette intimement lié au nom du grand poète des Feuilles d'Herbe.
Balzagette, avant de nous donner la version française des Leaves of Grass, a voulu nous l'annoncer. Car, avouons-le, en France, il y avait jusqu'à présent, non pas seulement peu de whitmaniens, mais le nombre des lettrés était infime qui connaissaient le poète américain, alors qu'en Allemagne Walt Whitman est traduit depuis longtemps, notamment par Knortz et Bolleston, Johannes Schlaf, Schœlermann et Federn, introduit par un quantité d'essais et qu'il exerce sur la lyrique allemande actuelle une influence très perceptible (i). L'Allemagne m'a révélé Whitman à l'époque où je l'habitais. Si souvent j'avais vu son nom cité que je voulus savoir quel était au juste ce Walt. Je fis plus ample connaissance de Whitman dans la traduction publiée par Schlaf chez Reclam : grashalm, mais la grande révélation de Whitman fut pour moi l'admirable livre de Léon Bazalgette.
C'est vers 1872 que le poète fut cité pour la première fois en France dans deux études; l'une déjà signalée de Mme Bentzon à la Revue des Deux Mondes, l'autre d'Emile Blémont à la Renaissance
(i) Dans la Frankfurter Zextung du 25 avril 1909, Johannes Schlaf qui, outre sa traduction Grashalm, a fait paraître dans la collection Die Dichtung une belle monographie sur Whitman, a publié le très curieux récit de la visite que lui fit Gusto Gras, qui vit selon Whitman.
artistique et littéraire. En 1886, des poèmes de W'hitman furent traduits et publiés par Jules Laforgue dans la Vogue. Peu de temps après la mort de Laforgue, Francis Viélé-Griffin voulut présenter au piiblic français la traduction complète de l'œuvre poétique de Whitman; mais il donna seulement quelques poèmes dans les Entretiens politiques et littéraires. En 1894, Laurence Jerrold publia trois poèmes dans le Magasine International. Il y eut alors un intervalle de près de dix ans. Henry D. Davray ût connaître Walt Whitman par des traductions alternées de proses et de poésies dans la Plume et VErmitage.
A cette époque (1901-1902) des jeunes gens whitmaniens se réunissaient dans une chambre d'étudiant rue de la Sorbonne et « commémoraient simplement, mais avec dignité, la naissance et la mort du poète de la Démocratie (i) ».
En 1904, et dans V Ermitage encore, Louis Fabulet reprit cette œuvre. On trouve aussi des poèmes ou des fragments de pièces dans les pages écrites par Léo Quesnel dans la Revue politique et littéraire (1884), dans les essais de Gabriel Sarrazin à la Nouvelle Revue (1888), de Teodor de Wyzewa à la Reime Bleue (1892), de B.-H. Gausseron à la Revue Encyclopédique (1892), de Daniel Halévy à Pages Libres (1901), de Elle INÎasson au Mercure de France (1907).
Enfin en 1908, un vrai whitmanien, un vrai poète, tant par sa vie que par son œuvre, Joseph Lecomte, publiait dans la Vie Intellectuelle une conférence faite à l'Université Populaire du quartier Nord-Est de Bruxelles, le 2 février 1907.
Quelques mois après, nous avons cette belle vie, ce réel et grand poème de Léon Bazalgette. En janvier 1909, Joseph Lecomte fait deux conférences, l'une à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, l'autre à ru. P. du faubourg Saint-Antoine. La traduction des Feuilles d'herbe paraît. Une autre conférence est faite à l'U. P. du faubourg Saint-Antoine, par Paul-Hyacinthe Loyson. A l'Université Nouvelle de Bruxelles, Louis Piérard, le poète des Images Foraines, et l'observateur de la vie du peuple, consacre trois causeries aux Feuilles d'Herbe, cependant qu'infatigable, Joseph Lecomte va les présenter au public ouvrier de Frameries, et qu'avec les magnifiques couleurs de son enthousiasme, Philéas Lebesgue fait un superbe portrait à Rouen, à Elbeuf-sur-Seine et à Dieppe.
(i) On pourra à ce sujet se rapporter à la Phalange du 20 avril 1909 où M. ValérA' Larbaud a publié un intéressant article : Walt Whitman en français. M. Valéry Larbaud, qui est excellemment informé sur les choses anglaises, devait faire à la même époque une conférence sur Walt Whitman, où il voulait proposer la vie du poète aux ouvriers. Il destinait en outre un article à la Plume, mais cette revue disparut au même moment.
Walt Whittnau à ^5 ans.
D'après une daguerréotype.
(C'est ce portrait qui accompagnait la première édition des Feuilles d'Herbe
et tenait lieu du nom de l'auteur.)
Le grand camarade est désormais parmi nous. Les revues, grandes et petites, en parlent, les vrais poètes et aussi les rimeurs loquaces et prétentieux; mais, fort heureusement, on ne l'a pas mis à l'insupportable sauce des Annales, tel Frédéric Nietzsche. Et, signe de grande joie, les cuistres, les pédants, les réactionnaires — bref, toute la camelote — qui, il y a peu de temps encore, l'ignoraient, lui accordent l'hommage de leur médiocre talent et de leur prose bi- Heuse (i).
L'opinion de Léo Quesnel et celle de Whitman lui-même sur le sort des Feuilles d'Herbe paraissent devoir être infirmées. En 1884, Léo Quesnel écrivait : « Whitman traduit n'est plus Whitman ; la langue riche et libre qu'il a pu se créer, grâce aux larges tolérances des idiomes antglo-saxons, ne saurait être coulée dans le moule étroit et pur des langues latines. » Lorsqu'en 1888, Whitman reçut la lettre de Viélé-Griffin, ori celui-ci lui faisait part de son intention d'entreprendre la version intégrale des Feuilles d'Herbe, le poète déclara : (( Qu'^on la fasse, je l'encourage ; que les résultats soient laissés à eux-mêmes; mais je ne crois pas que les Français mordent à moi, ni que j'entre dans leur orbite. »
Les paroles de Whitman commencent à être heureusement démenties. C'est, qu'en effet, nous sommes en présence d'une œuvre riche de substance: nous avons devant nous un Homme. La traduction est un critérium. Dans l'excellente transposition littéraire de Bazalgette, la force, l'originalité, la saveur de la poésie de Whitman sont restées totales.
L'œuvre de Walt Whitman arrive à son heure, au moment oh quelques jeunes poètes suivent courageusement et audacieusement (au milieu de lettrés qui soupçonnent peu la beauté de notre temps) la voie déjà tracée par Verhaeren.
« Etres de plein air », « dieu du grand air », l'appelait Horace Traubel. Jamais Whitman n'a composé de vers dans un cabinet de travail mal aéré; jamais il n'écrivit une seule ligne qui révélât une vie figée, artificielle. Son studio, c'est la rue, les quais, le bois, le champ, l'usine. Simple, sauvage et superbe, Whitman compose ses versets en plein air, sur l'impériale de l'omnibus, dans le comparti-
(i) Exemple : l'article de M. Pierre Lasserre paru dans l'Action française du 27 avril 1909.
ment d'un wagon trimballé loin, près d'un générateur chaud et puissant, dans un entrepôt ou dans une gare, au sein de la masse:
Je demande que s'élèvent les brins d'herbe des mots, des actes,
des individus, Ceux du plein air, rudes, ensoleillés, frais, nourissants.
Plein-airiste prestigieux, étonnant visuel, vibrant impressionniste, des poèmes tels que: Etincelles jaillies de la roue et Un coucher de soleil sur les prairies, hautement l'affirment. N'est-il pas un peintre magnifique, celui qui nous a laissé ce tableau lumineux:
. . . Le rayonnement du soleil couchant d'été qui entre par ma fenêtre ouverte et montre l'essaim des mouches suspendues en équilibre dans l'air, au centre de la pièce, dardant leur vol tout à travers et de long en large, projetant de petites taches d'ombres agiles sur la muraille en face que frappent les rayons. . .
Y a-t-il un peintre plus plein-airiste, plus coloriste que l'auteur de cette admirable toile :
Projections d'or, âe marron et de violet, éblouissement d'argent, d'émeraude, de fauve.
Toute l'amplitude de la terre et de la puissance multiforme de la nature confiées, cette fois, aux couleurs;
La lumière, l'air entier possédés par elles, — par des couleurs hKonnues jusqu'à présent.
Nulle limite, nulles bornes — non seulement l'ouest du ciel — également le haut méridien — le nord, le sud, tout.
De la couleur pure et lumineuse luttant contre les ombres silencieuses jusqu'à la fin.
Parmi les propos recueillis par Horace Traubel (i), on lit ceci : « Lire, la plupart du temps, à la chandelle, enfermé, contre une bouche de chaleur ou un radiateur, est une maladie: je doute qu'une pareille lecture fasse beaucoup de bien à qui que ce soit. La meilleure sorte de lecture semble nécessiter la meilleure sorte de plein air. «
Il a constaté, cet homme dont à aucun moment la vue ni l'observation ne chômaient, que tout dans la vie est digne de l'attention et de l'admiration. Il clarifie et transfigure la voix des sexes:
J'observe la même délicatesse à l'égard des entrailles qu'à l'égard de la tête et du cœur, La copulation n'est pas plus grossière à mes yeux que la mort.
(i) Traduits par Léon Bazalgette dans la Nouvelle Revue Française, i" juin 1910.
Walt Whitman a réhabilité l'instinct, la joie physique, la volupté sexuelle, méprisées et freinées par les hypocrites conventions bourgeoises. « Je pense, dit-il, que tous les savants seront d'accord avec moi, comme je suis d'accord avec les savants, pour reconnaître qu'un corps beau, capable, suffisant, est la prime force qui contribue aux vertus de la civilisation, de la vie, de l'histoire. » Et il a illustré cette vitale déclaration principalement dans toute cette série de poèmes : Enfants d'Adam et Calamus qui, en Amérique, bouleversèrent non seulement tout ce qui a une pensée châtrée, mais aussi quelques-uns des admirateurs du poète :
Rivières emprisonnées et douloureuses,