‹ Eugène DelacroixChapitre 32 sur 45 · PASTEUR I O I · texte numérisé non relu

PASTEUR I O I

nature de Pasteur et surtout quelques-unes des idées qu'il affirmera plus tard avec foi, qu'on lui reprochera peut-être ou tout au moms qu'on trouvera étranges venant d'un tel savant. Persistance de la première éducation, des impression intellectuelles et sentimentales de l'enfance, dont on ne s'affranchit jamais.

La région du Jura, dure et resserrée, produit une race volontaire, industrieuse et sensible. Elle impose un travail opiniâtre qui donne l'habitude des longs efforts persévérants. L'atmosphère des forêts empêche cependant le sang de s'alourdir. Les lignes d'horizon variées, le bleu des lointains dominants, les brouillards légers et gris disposent aux délicatesses intérieures et à la communication avec une réalité supérieure des choses. Rien d'étonnant que la religion, qui eut l'adresse et la chance de satisfaire à ce besoin, soit profondément enracinée dans l'âme simple et bonne des Jurassiens. La fréquentation de la nature éloigne d'ailleurs du criticisme des citadins. Des paysages mélancoliques et austères favorisent la crédulité. Par toute la partie ancestrale et naturelle de son être, Pasteur était donc fortement attaché à la religion. Il se sentait comme imprégné de raisons subconscientes d'y croire, qu'il ne discutait pas. Sa mère surtout, ne manqua pas, comme toutes les femmes de cette époque, de favoriser ce côté de son caractère et de lui inculquer les notions de foi dont elle ne soupçonnait pas l'erreur et le mensonge. Toute sa vie. Pasteur resta cet enfant croyant.

Cette éducation, son père ne la contraria pas, loin de là. Il la fortifia même, en lui donnant le complément déterminé par l'antique formation sociale de la monarchie : le sentiment du farouche patriotisme. C'était un soldat de l'Empire, mais de l'Empire vaincu. Pendant la campagne de France, il avait vu le territoire envahi par les ennemis. La honte de la défaite lui inspirait des idées de revanche. L'amour du pays se cristallisait impérieusement en lui. Il s'augmentait en outre du fétichisme napoléonien, que le simplisme populaire identifiait avec l'honneur de la nation même. Jean-Joseph Pasteur emmenait parfois son fils dans des promenades à travers champs, au cours desquelles il lui développait ses pensées. Et, comme c'était d'ordinaire un silencieux, elles frappaient plus fortement l'esprit de l'enfant. Plus tard, en lui faisant répéter ses leçons d'école, et par des lectures familiales, il insistait sur le triple sentiment « de l'honneur, de la discipline et du devoir » (i).

Ce sont ces deux influences qui se prolongèrent durant toute la vie de Pasteur et formèrent ses croyances spirituelles. Il accepta cellesci comme des idées préconçues, et, selon son tempérament, ne chercha qu'à les démontrer chaque fois qu'il en fut question. Les notions reli-

(i) Vie de Pasteur, par \'alléry-Radot.

gieuses ont sur la vérité l'avantage de l'antériorité et de l'extension au grand nombre. Les plus simples y croient le plus. C'est grâce à cette position qu'elles prévalurent chez le savant. Mais leurs causes, telles que nous venons de les montrer chez ses parents, ruinent la valeur que certains ont voulu en inférer. Pasteur n'existe que pour la science — non pour la philosophie.

Il va d'abord à l'école primaire, puis au collège communal d'Arbois. Il est si content alors que, les premiers jours, il arrive avec d'épais dictionnaires sous le bras. Peu à peu son intelligence s'éveille et le voici qui permet quelques espérances. Il travaille assidûment et les opérations de la mémoire et de la compréhension des choses deviennent un jeu facile pour lui. Le principal du collège ne craint pas, devant cette application soutenue et ces fortes dispositions, de lui faire entrevoir l'Ecole normale de Paris. Il convainc même les parents; et, en octobre 1838, voilà Pasteur à Paris. Il entre comme interne à la Pension Barbet, impasse des Feuillantines, dans ce quartier qui sera plus tard le centre de sa vie, tout près du jardin où, vingt-sept ans auparavant, Victor Hugo enfant écoutait la conversation de sa mère avec le « principal d'un collège quelconque » à l'ombre presque du « dôme oriental du sombre A^al-de-Grâce » d'où s'élèveront les voix de quelques-uns de ses adversaires déclarés.

Mais le jeune homme de seize ans se sent pris du mal du pays. Il n'a pas encore réalisé la rude volonté de sa race et de sa personne. Il se consume d'ennui, tombe à la maladie. Il lui semble que l'air de la tannerie le guérirait. Enfin, un jour, on l'avertit que quelqu'un le demande au dehors, dans l'arrière salle d'un marchand de vin du coin de la rue des Feuillantines et de la rue Saint-Jacques. C'est son père. Prévenu par le directeur de la pension, il vient chercher son fils malheureux. Louis Pasteur n'entrera pas à l'Ecole normale. Le rêve un instant apparu s'évanouit.

De retour à Arbois, et reprenant vigueur parmi les siens, il a comme honte de sa défaillance passagère. Pendant la convalescence, il s'est remis au dessin, il a fait quelques portraits. Mais il comprend que cela ne le mènera à rien. Les éloges qu'il reçoit sur son talent ne sont pas des résultats positifs. Il prend alors la résolution ferme d'arriver quand même au but qu'il a dû abandonner et il se remet avec acharnement à l'étude. Il va au collège de Besançon. Reçu bachelier es lettres, on lui offre la fonction de maître surveillant, qu'il accepte. Les appointements sont de vingt-cinq francs par mois, augmentés du privilège de se lever à quatre heures du matin. Il s'adonne aux mathématiques spéciales. Il est alors en pleine activité intellectuelle et son goût pour les sciences se manifeste ardemment. Sa curiosité importune son professeur de physique qui, désorienté par ses questions, lui fait observer que c'est au maître d'interroger et non à l'élève. Il demande même^

le jeudi, des leçons à un pharmacien de la ville dont un travail a été inséré dans les Annales de Physique et de Chimie. Il passe son baccalauréat es sciences, avec setdement la note médiocre en chimie. La même année, il s'est présenté au concours de l'Ecole normale. Reçu quatorzième sur vingt-deux, il juge son rang trop inférieur; indigne de lui et donne sa démission. Il travaillera encore. Il sent qu'il doit être mieux préparé.

Pour ce, il revient à Paris, dans la même pension du Franc-Comtois Barbet, dont son père à dû le retirer quatre ans plus tôt. ]\Iais cette fois, il résiste au mal du pays dont les siens craignaient qu'il fût encore atteint. Il est homme. La grande volonté qui lui est venue et la passion de la science l'aiguillonnent vers l'avenir. Il entreprend déjà sa destinée. Et en effet, au concours suivant, il obtient la quatrième place.

A l'Ecole normale, il n'est pas cependant un de ceux qui promettent le plus. Quelques-uns de ses condisciples semblent l'emporter sur lui, du moins au début. C'est que les qualités de Pasteur sont plus solides que brillantes. Il n'est point fougueusement improvisateur, mais lentement réfléchi et circonspect. En revanche, il avance avec une sûreté qui manque à ceux-là.

Pasteur s'est voué définitivement à la chimie. A l'Ecole normale, il suit les leçons de Balard qui s'est illustré par la découverte du brome et l'extraction du sulfate de soude de l'eau de mer. Il ne manque non plus aucun des cours de Jean-Baptiste Dumas qui professe à la Sorbonne, célèbre par la loi des substitutions qu'il a découverte et la détermination du poids atomique d'un grand nombre de corps simples. Balard et Dumas,' malgré leurs profondes dissemblances, conviennent tous deux au tempérament de Pasteur. Le premier, minutieusement, accumule les petits faits. Son origine méridionale mouvementé ses leçons. Il n'est pas toujours le maitre de sa parole. Dumas est grave, solennel, respectueux de son public. Il énonce des idées générales, affectionne les grands systèmes logiques. L'étudiant trouve en chacun d'eux une aide précieuse à développer ses merveilleuses qualités, car lui aussi se montrera plus tard un infatigable analysateur des phénomènes et un théoricien audacieux, sûr de ses principes scientifiques.

Pasteur passe ses jeudis en répétitions à la pension Barbet, et ses dimanches chez M. Baruel, le préparateur de Dumas, en manipulations ou en causeries sur les expériences. Son père craint qu'il se surmène et lui conseille les distractions : le théâtre, quelques bons soupers avec ses camarades sérieux. Il semble, en effet, ignorer qu'à côté de l'Ecole, c'est le Luxembourg, où se réunit et flâne la bohème artiste, les Collines, les Rodolphes, les Schaunards, avec leurs Musettes et leurs Mimis. Il n'a pas un jour de débauche. Mais pas plus que les rires de la jeunesse qui s'amuse et des grisettes qui passent, il n'entend les bruits sourds et profonds que font les ferments sociaux en train de désagréger la

société bourgeoise qui s'est constituée après la Révolution. Le mouvement socialiste qu'ont engendré les Saint-Simon, Enfantin, Fourier, Proudhon, Louis Blanc, et tant d'autres, se fomente, on dirait, loin de lui, dans un autre monde. Il se déclarera pourtant républicain en 1848, allant jusqu'à verser tout l'argent qu'il possédait, 150 francs, sur un autel de la patrie édifié place du Panthéon, mais ce n'est là qu'une flamme vite éteinte. Il ne milite point et laisse la chose publique à d'autres.

Il faut dire qu'il est alors passionné par une question importante d'où sortira sa première découverte qui, tout de suite, le rendra presque célèbre d'ans le monde des sciences. Elle est formulée dans une note du minéralogiste allemand, Mitscherlich, datée du 14 octobre 1844 et publiée dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences où Pasteur la rencontre. Certifiant une contradiction dans la nature, elle le frappe singulièrement. Il en est obsédé. Elle s'incruste tellement dans son esprit, que trente-cinq ans plus tard, il pourra encore la répéter de mémoire dans tous ses ternies.

La voici : « La paratartrate et le tartrate de soude et d'ammoniaque ont la même composition chimique, la même forme cristalline avec les mêmes angles, le même poids spécifique, la même double réfraction et, par conséquent, le même angle des axes optiques. Dissous dans l'eau, leur réfraction est la même. Mais le tartrate dissous tourne le plan de la lumière polarisée et le paratartrate est indifférent, comme M. Biot l'a trouvé pour toute la série de ces deux genres de sels. Mais ici, la nature et le nombre des atomes, leur arrangement et leurs distances sont les mêmes dans les deux corps comparés. »

M. Delafosse, maître des conférences à l'Ecole Normale, élève, puis collaborateur du cristallographe Valentin Haùy, avait initié Pasteur aux études de physique moléculaire. C'est pourquoi la note intriguait tant le jeune normalien. La contradiction qu'elle signalait lui parais- .-ait invraisemblable. Il devait y avoir, pensait-il, une erreur de la part du savant allemand. Une entière parité de constitution ne pouvait pas engendrer une dissemblance d'action optique. Si cette dissemblance existait, et il n'en fallait pas douter, la parité de constitution n'était pas vraie. Son esprit rigoureusement logique et persuadé du déterminisme absolu, l'obligeait à suspecter cette soi-disant infraction naturelle à la loi d'enchaînement des effets aux causes. Il apercevait une erreur et i! voulait la résoudre. C'était, autant qu'une question de tartrate et de paratartrate, une question de principe universel.

Sur ces entrefaites, Pasteur déjà agrégé, passe avec succès, sans toutefois n'obtenir qu'une boule blanche, l'épreuve du doctorat. Nous sommes en 1847. Il reste à l'Ecole Normale en qualité de préparateur près de son maître Balard. Il commence alors l'étude approfondie des

cristaux en s'aidant d'un récent ouvrage de M. de la Provostaye, et veut reprendre pour son compte, la détermination de leurs angles et de leurs formes.

Mais les travaux commencés vont être interrompus. Sa nomination arrive tout à coup de professeur de physique au lycée de Toumon. Tout son temps sera pris par les leçons et leur préparation. M. Balard se précipite au ministère, représente quelles espérances donne ce jeune savant si on le laisse travailler librement et parvient à faire rapporter la nomination malencontreuse.

Pasteur redouble ses recherches. Il s'est aperçu que les formes cristallines de l'acide tartrique n'ont pas de plan de symétrie, c'est-à-dire, ne peuvent pas être partagées en parties exactement semblables, que. placées devant une glace, elles donnent une image non superposable. Il est sur la voie. Un instant il s'égare. Il se figure que la différence optique constatée par Mitscherlich provient d'une différence cristalline entre le tartrate et le paratartrate. Si le premier est dissymétrique, le second offrira, croit-il, la propriété du plan de symétrie. L'expérience lui montre qu'il est dans l'erreur. Mais, en revanche, elle lui réserve une grande surprise. Il constate au polarimètre que la dissymétrie n'est pas la même pour tous les cristaux de paratartrate et que les uns font dévier la lumière à droite et les autres à gauche. Enfin, pour éprouver sa découverte, il mélange en quantités égales les deux sortes de cristaux qui, comme il l'avait prévu, se neutralisent. La contradiction de ?kiitscherlich est ainsi résolue. Elle a une cause, et cette cause est trouvée. La nature est bien logique avec elle-même. L'homme se trompait. A peine achevée sa dernière expérience, Pasteur est pris d'une joie folle, pareille à celle d'Archimède découvrant la loi de poussée des liquides. Sortant du laboratoire, il tombe sur le préparateur de physique qui passait, l'embrasse à brùle-pourpoint et l'entraîne au Luxembourg pour tout Jui raconter.

Balard et Dumas aussitôt mis au courant de la découverte la vont annoncer jusqu'à l'Institut. Mais tout le monde ne partage pas leur enthousiasme. « Il faudrait voir », leur répond Biot intéressé, plus qu'il ne veut le laisser paraître, car les travaux du nouveau venu, continuent les siens, donnent à ses recherches antérieures et à ses idées, une valeur qu'on dénie un peu, par l'indifférence. Pasteur veut le convaincre. Il lui adresse une invitation pleine de déférence, à vérifier ses expériences. L'illustre chimiste accepte. Il fait venir le jeune homme dans son laboratoire du Collège de France et là, défiant encore, tant les résultats, s'ils se confirment comme ils sont annoncés, lui paraissent merveilleux, ne s'en remet qu'à lui-même du soin de préparer les manipulations. Les affirmations de Pasteur se réalisent pleinement. Ainsi contrôlée sa découverte est bien réelle ; alors le vieillard de soixante-quinze ans lui dit, laissant voir sa profonde émotion : « Mon

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cher enfant, j'ai tant aimé les sciences dans ma vie que cela me fait battre le cœur (i) ».

Balard n'avait obtenu qu'un sursis pour conserver Pasteur auprès de lui. Ce sursis touchait à sa fin et ne pouvait être renouvelé. Il fallut que le jeune savant, dont la réputation commençait de s'établir, partît pour Dijon. Malgré le chagrin qu'il éprouvait de ne plus pouvoir continuer ses travaux, il s'efforça de remplir consciencieusement ses nouveaux devoirs. « La préparation de mes leçons me prend beaucoup de temps, écrivait-il à un ami. C'est seulement quand j'ai préparé avec un grand soin ma leçon que je parviens à la rendre très claire et capable de réveiller souvent l'attention. Si je la néglige quelque peu, je professe mal et je suis obscur (i). »

Il ne resta pas longtemps à ce lycée. Des protecteurs influents, parmi lesquels Thénard, réussissent à le faire nommer suppléant à la Faculté de Strasbourg. Là, il se marie, trouvant dans la fille du recteur de l'Académie, M. Laurent, celle qui pouvait le mieux le comprendre et le seconder, le rendre heureux.

Il revient vite à ses cristaux. La question de la dissymétrie moléculaire l'emporte loin. Il pressentait qu'elle pouvait le conduire à la révélation de bien des secrets du problème de la constitution de la matière. En étudiant tartrates et paratartrates et leurs combinaisons avec d'autres substances, il imaginait les plus universelles conceptions. L'académie des sciences se faisait rendre compte de ses travaux, et, de Strasbourg, il envoyait des figures de bois taillées à la forme des cristaux pour mieux montrer les résultats de ses expériences. Il obtenait un prix de 1.500 francs, de la Société de Pharmacie, pour la préparation artificielle de l'acide racémique. Biot « ne vivait plus » depuis que Pasteur poursuivait ses recherches. Celui-ci en arrivait, en effet, à reconnaître que tous les produits de la nature morte participent de la symétrie moléculaire, tandis que les substances de la nature organique sont de formation dissymétrique. Et si la seconde catégorie montrait des produits du premier ordre, il découvrait bientôt que ceux-là ne sont pas de l'immédiate matière vivante, qu'ils résultent d'actions secondaires, qu'ils sont en quelque sorte des excrétions. Il disait plus tard des idées qui le conduisaient alors : « L'univers est un ensemble dissymétrique. Je suis porté à croire que la vie, telle qu'elle se manifeste à nous, doit être fonction de la dissymétrie de l'univers ou des conséquences qu'elle entraine. L'univers est dyssimétrique ; car on placerait devant «ne glace l'ensemble des corps qui composent le système solaire, se mouvant de leurs mouvements propres, que l'on aurait dans la glace une image non snperposable à la réalité. Le mouvement même de la

(i) Histoire d'un savant par un ignorant.

lumière solaire est dissymétrique. Jamais un rayon lumineux ne frappe en droite ligne et au repos la feuille où la vie végétale crée la matière organique. Le magnétisme terrestre, l'opposition qui existe entre les pôles boréal et austral dans un aimant, celle que nous offrent les deux électricités positive et négative ne sont que des résultantes d'actions et de mouvements dissymétriques ( i) ». Et encore : « Je pressens même que toutes les espèces vivantes sont primordialement, dans leur structure, dans leurs formes extérieures, des fonctions de la dissymétrie cosmique (i). »

Mais un événement universitaire va changer l'orientation des pensées et des travaux de Pasteur. En septembre 1854, il est nommé doyen de la nouvelle Faculté des sciences de Lille. Il veut, là aussi, remplir tout son devoir. Comme la Faculté vient d'être créée, il importe de la justifier et de lui donner rapidement un grand éclat, par un réel mérite. De plus, deux innovations ont été apportées dans l'enseignement par décret du 22 aoijt de la même année. D'abord, en acquittant un certain droit, les élèves pourront procéder eux-mêmes, dans le laboratoire, aux expériences qui leur auront été montrées pendant le cours. Ensuite, un diplôme spécial d'études théoriques et pratiques sera décerné, qui doit ouvrir aux titulaires des postes supérieurs dans l'industrie. Voilà bien des raisons pour un programme d'enseignement approprié à la région. C'est pourquoi Pasteur abandonne la cristallographie qui lui a encore valu la grande médaille Rumford, de la Société royale de Londres, et se tourne vers la fermentation. D'autre part, un fabricant d'alcool de bistterave nommé Bigo vient lui demander des conseils. Depuis plusieurs années, son industrie subit des revers et il voudrait en connaître la cause. Pasteur s'empresse de satisfaire à son inquiétude. Le voici, alors, tout à fait lancé dans ces nouvelles études.

Pourtant, ce n'est pas un domaine entièrement inconnu pour lui. Au cours de ses recherches, sur l'acide paratartrique, il avait eu l'idée d'examiner l'action du pénicillium glancum, moisissure commune, sur celuici. Le petit champignon absorbe l'acide tartrique droit, mettant en évidence un rapport de la vie avec la dissymétrie moléculaire. Ce rôle de l'organique dans les opérations chimiques et l'influence qu'il en reçoit, n'avaient pas été des moindres sujets de réflexions de Pasteur.

Déjà il avait aperçu que le mode d'action du penicilliufii glaucum ne correspondait pas aux théories alors admises sur la fermentation. Pour beaucoup, et des plus notables savants, puisque Dumas et Claude Bernard l'écrivaient, celle-ci était un phénomène « étrange et obscur ». Cependant, le danois Berzélius pensait qu'elle s'accomplissait par contact, grâce à une force de présence, ou force catalytique et sans

(i) Vie de Pasteur.

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que l'agent prît rien du milieu ni ne lui donnât rien. Liebig soutenait d'autre part que la décomposition s'opérait par l'influence du ferment, celui-ci étant, disait-il, une substance organique très altérable, qui se décomposait elle-même d'abord et qui alors ébranlait par la dissociation de ses propres parties les molécules de la matière fermentescible laquelle se décomposait ensuite pour sa part. Liebig affirmait, en exemple, que c'était la portion morte de la levure de bière qui agissait sur le sucre. Et pour cause première de la fermentation, il indiquait l'activité chimique de l'oxygène.

Durant trois années, Pasteur travaille à reconnaître, comme au commencement d'une enquête, la nature du ferment et son rôle réel. Certaines preuves de Liebig, à l'expérience, lui ont paru fausses. La théorie qu'elles fondent en est ruinée et la place s'ouvre devant les hypothèses, les idées préconçues de Pasteur.

Le chimiste allemand prétendait que les cellules de la levure de bière se détruisaient pendant la fermentation en produisant à leur place de l'acétate d'ammoniaque. Son contradicteur montre qu'il ne se forme pas d'ammoniaque. Bien mieux, même, si l'on en ajoute, elle disparaît pour servir à la formation de nouvelles cellules de levure. Et par là, Pasteur fait apparaître la puissance d'organisation des ferments. On commence à voir aussi que la fermentation, acte de nutrition, au lieu de consommer la mort engendre la vie.

Pasteur présente un mémoire énonçant ces faits à la Société des Sciences de Lille, puis, trois mois après, à l'Académie des Sciences. A cause de sa hardiesse à s'avancer contre les théories en cours, un peu de doute l'accueille.

En 1857, il est nommé administrateur et directeur des études scientifiques à l'Ecole Normale. Mais il constate avec surprise qu'il n'a pas de laboratoire à sa disposition. Sainte-Claire Deville occupe celui de Balard qu'il remplace. Quand Pasteur va demander au ministre de l'instruction publique les 1.500 francs nécessaires à l'aménagement d'une salle d'expériences dont il ne peut se passer, celui-ci lui répond qu'il n'existe pas de rubrique au budget pour lui allouer cette somme. C'est ainsi que l'Etat protège la science ! Claude Bernard ne travaillaitil pas dans une cave du Collège de France qu'il appelait le tombeau des savants ! Wurtz, le créateur de la théorie atomique, ne disposait que d'une chambre de débarras dans les combles du musée Dupuytren. Auparavant, Sainte-Claire Deville ne trouvait abri que dans un taudis de la rue de la Harpe. J. B. Dumas, refusant la salle inhabitable qu'on lui offrait à la Sorbonne, devait se loger rue Cuvier, dans une maison que lui donnait son beau-père Alexandre Brongniart. De nos jours encore, la pluie ne tombait-elle pas dans le laboratoire de Curie? Pasteur se vit obligé d'organiser, à ses frais, un laboratoire dans les greniers de l'Ecole Normale.

Il continue ses études sur la fermentation, redressant, grâce à des expériences bien conduites, de nombreuses erreurs de faits, commises par des expérimentateurs trop pressés ou trop peu soucieux du parfait dans leurs manipulations. Il a établi que « le dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique est un acte corrélatif d'un phénomène vital, d'organisation de globules (i). Il montre maintenant que la fermentation est toujours sous la dépendance d'un être microscopique ; que la fermentation alcoolique s'accompagne toujours de la production de glycérine et que, dans un litre de vin, par exemple, il s'en trouve plusieurs grammes, ce qu'on n'avait point aperçu encore; que l'acide succinique s'y développe également ; que le ferment butyrique n'est pas le même ainsi qu'on le croyait, que celui de l'acide lactique; que si un courant d'acide carbonique n'affecte pas le ferment butyrique, un courant d'air, c'est-à-dire une pénétration d'oxygène, en interrompt l'activité (ce qui permet à Pasteur de faire la grande distinction des organismes aérobies, c'est-à-dire qui vivent d'oxygène, et des organismes anaérobies, que tue ce gaz sans lequel on n'admettait pas jusqu'alors qu'il fût de vie possible) — ; qu'un ferment décompose un poids considérable de matières fermentescibles, relativement à son propre poids ; que l'activité des ferments du moiit de bière et du moût de raisin est en raison inverse de la surface des cuves, ou que, plus ces ferments absorbent d'oxygène libre et moins grande est leur puissance de décomposition du sucre; enfin, que la putréfaction des matières végétales et animales, des cadavres, est, elle aussi, une fermentation, c'est-à-dire de la vie.

Toutes ces étydes poursuivies dans des séries d'expériences qui prouvent non seulement une ingéniosité étonnante, mais aussi le vif souci d'écarter toute cause d'erreur et d'imprévu, valent à Pasteur, en 1860, le prix de physiologie expérimentale que l'Académie des Sciences, sur le rapport de Claude Bernard lui décerne à l'unanimité. Il installe alors son laboratoire dans un nouveau bâtiment, en bordure de la rue d'Ulm et destiné à l'architecte de l'Ecole mais dont il est parvenu à obtenir la disposition.

Cependant, Pasteur était entré dans un débat qui passionnait tous les esprits et dont il devint un des principaux et des plus obstinés champions. C'est le débat sur les générations spontanées. Un autre savant, Pouchet, directeur du muséum d'histoire naturelle de Rouen, l'avait fait naître, l'avait rouvert plutôt, car il datait de la fin du xvii^ siècle. Pouchet affirmait avoir vu naître des organismes vivants dans un milieu entièrement stérilisé où n'avait pu, disait-il, pénétrer aucun germe.

(i) Vie de Pasteur.

La note qu'il communiqua sur ce fait à l'Académie des Sciences, le 20 décembre 1858 jeta Pasteur dans la question.

Pasteur en était d'ailleurs arrivé de son côté devant le même problème que Pouchet donnait alors comme résolu. Après avoir constaté l'existence formelle des ferments et prouvé qu'aucune fermentation ne pouvait se produire sans qu'ils fussent à son origine, ne devait-il pas nécessairement, logiquement, se demander d'où ils venaient et, s'ils sortaient d'un germe, comment se produisait ce germe ? Une interrogation se posait d'elle-même. Surgissaient-ils du milieu, de la matière inorganique ? Sans l'intervention de Pouchet, nul doute que Pasteur eût lui aussi réveillé bientôt la fameuse question de la génération spontanée.

Peut-être fût-elle restée par la manière dont il l'envisageait et dont il répétait souvent qu'on ne devait pas sortir, purement physiologique ou chimique. Pourtant, elle arrivait dans un moment où d'autres intérêts que l'intérêt scientifique devaient l'exploiter. Et la solution que Pasteur en donnait, justement parce qu'il la basait sur des expériences, favorisait trop un parti alors en défaite pour que celui-ci ne s'en servît pas bruyamment afin de reprendre l'offensive. On était en effet en pleine période positiviste. La doctrine d'Auguste Comte vaillamment défendue et illustrée par Littré, à laquelle adhéraient Taine et les penseurs anglais Stuart Mill et Herbert Spencer, attirait à elle la plupart des jeunes intelligences. Elle devenait d'esprit du siècle. Niant la métaphysique, elle se posait en adversaire de la religion, dont, par ailleurs, elle expliquait socialement la formation, le succès et annonçait la fin. La mettant au rang de simple phénomène humain dû à des causes parfaitement reconnues et déterminées, elle lui enlevait le caractère mystique et supérieur dont elle se prévalait et qui lui servait à faire ses dupes. L'atteinte était rude. Pour se défendre, l'Eglise et ses partisans criaient au matérialisme, dénonçant les maux, les calamités que devait répandre son éternel ennemi. Si la génération spontanée était réelle, comme elle prouvait que le pouvoir créateur résidait dans la nature elle-même, comme elle expliquait matériellement la vie, que la religion donnait comme une chose purement spirituelle émanant de la divinité, la doctrine religieuse s'en trouvait plus profondément ruinée encore. L'Eglise, dont la puissance politique était redevenue très forte, devait donc soutenir Pasteur, exalter les conclusions qu'il tirait de ses expériences contre Pouchet soutenu par les positivistes. La science lui donnant raison !

Au xvii^ siècle déjà, la question de la génération spontanée avait semblé résolue dans le sens matérialiste par Buffon, victorieux de Spallanzani, et qui érigeait le système des molécules organiques primitive*-, coexistant, dès l'origine, avec les molécules matérielles. C'était déjà un grand progrès. On croyait, en effet, depuis l'antiquité, que les

animaux d'ordre supérieur pouvaient naître tout à coup et sans parents. Des autorités faisaient foi : Aristote, \'irgile, qui voyait les abeilles sortir des entrailles d'un jeune taureau. Van Helmont écrivait, à l'époque de Louis XIV : « Les odeurs qui s'élèvent du fond des marais produisent des grenouilles, des limaces, des sangsues, des herbes et bien d'autres choses encore. » Il assurait, pour l'avoir vu, qu'une chemise sale comprimée dans l'orifice d'un vase rempli de grains de blé, transformait les grains en souris. Il donnait aussi cette autre recette merveilleuse : « Creusez un trou dans une brique, mettez-y de l'herbe de basilic pilée, appliquez une seconde brique sur la première, de façon que le trou soit parfaitement couvert, exposez les deux briques au soleil et, au bout de quelques jours, l'odeur de basilic changera l'herbe en véritables scorpions (i). »

Le microscope, lorsqu'on commença de l'employer en grand, fit renaître la question de la génération spontanée. Il montrait des êtres simples, composés de cellules élémentaires et comme celles-ci se manifestaient soudainement, et se multipliaient rapidement, sans qu'on en conniît la cause, on pensait qu'elles naissaient bien de la matière même.

Pouchet avait traduit cette pensée de beaucoup et, par une expérience qu'il croyait décisive, il en apportait la preuve. Dans un ballon stérilisé où l'air ne pénétrait plus, des fermentations avaient apparu. Comme on ne pouvait plus dire que des germes venaient de l'extérieur, il fallait bien en conclure que la génération spontanée était réelle. A Pouchet s'étaient bientôt joints deux autres savants que sa démonstration avait convaincus, Joly et Musset.

Quand Pasteur annonça à ses maîtres Biot, Balard et Dumas, son intention d'aborder l'étude de cette question, il n'en reçut pas l'adhésion qu'il attendait. Biot lui prédit qu'il « n'en sortirait pas, qu'il perdrait son temps » (i). Pasteur n'en recula pas.

Sa première préoccupation est de prouver que l'expérience de Pouchet n'est pas décisive. Celui-ci a stérilisé son ballon en le maintenant dans un bain de mercure. Mais la surface du mercure gardait le contact avec l'air, et c'est par lui, au cours des manipulations, que les germes sont entrés dans le ballon. Les partisans de la génération spontanée, les hétérogénistes, ne se tiennent pas pour battus. A leur contradicteur qui affirme que tous les germes de toutes les fermentations existent dans l'air, ils répondent qu'une telle quantité rendrait celui-ci « dense comme le fer » (2). Pasteur, dont l'expérimentation est terrible, prouve toutes les faces de son idée, répond à toutes les objections, s'en fait à lui-même pour arriver à la stricte vérité. Dans un tube

(i) Histoire d'un savant par un ignorant. (2) Vie de Pasteur.

de verre, il introduisit une bourre de coton. Un courant dair qu'il fait passer dans le tube se décharge sur le coton de tous les germes qu'il tient en suspens, et ce coton, noirci, ensemence tous les bouillons préparés où on le plonge. Peut-il être accusé de fournir lui-même les germes? Pasteur le remplace par une bourre d'amiante. On objecte qu'en stérilisant ses ballons, il détruit l'oxygène nécessaire au développement des fermentations. Il imagine alors des ballons à long col recourbé. L'air y pénètre bien, mais les poussières tombent dans le fond de la courbure, avant d'arriver au liquide, et celui-ci restera toujours intact. Qu'on insuffle l'air avec force, ou qu'on incline le liquide de façon à ce qu'il vienne en contact avec le bas du col, les végétations bientôt paraissent.

Enfin, après de nombreux débats, Pouchet, Joly et Musset demandent à l'Académie des Sciences de nommer une commission qui prononcera en dernier ressort. Pasteur accepte avec empressement. « J'affirme, déclarait-il, qu'en tout lieu, il est possible de prélever au milieu de l'atmosphère un volume d'air déterminé qui ne contienne ni œuf, ni spore et ne produise aucune génération dans les solutions putrescibles (i). » Joly répondait: « Si un seul de vos ballons demeure inaltéré, nous avouerons loyalement notre défaite (i). » Enfin, Pouchet: « J'atteste que, sur quelque lieu que je prendrai un décimètre cube d'air, dès cjue je mettrai celui-ci en contact avec un liquide fermentescible, renfermé dans un madras hermétiquement clos, constam ment celui-ci se remplira d'organismes vivants. » La commission, nommée en janvier 1864, comprenait Flourens, Dumas, Brongniard, Milne Edwards, Balard. Pasteur était certain du résultat. Il avait reconnu que l'air est surtout chargé de ferments dans les villes et les endroits de passage, que plus on s'en éloigne ou plus on s'élève dans l'atmosphère, ils se raréfient. Sur vingt ballons à col de cygne ouverts à Arbois, huit seulement avaient montré des végétations ; cinq sur vingt à Salins et à Chamonix. Tout d'abord, les hétérogénistes mis en demeure de faire leurs preuves, demandèrent qu'on reculât l'époque jusqu'en été, dont la température était, disaient-ils, plus favorable que celle de l'hiver. On leur accorda le délai demandé. Mais, le temps venu, rappelés à leurs engagements, ils exigèrent de recommencer toutes les expériences antérieures. La commission leur fit remarquer qu'il s'agissait seulement d'un fait. Ils se retirèrent. Pasteur avait cause gagnée.

En réalité, la question de la génération spontanée, telle qu'elle se pose véritablement, n'était pas résolue, et si Pasteur n'avait eu que son rôle dans cette affaire à son actif, il ne fût pas parvenu à la popularié universelle qui garde sa mémoire. Il serait même aujourd'hui loin d'être

(i) Histoire d'un saz'aut par tm ignorant.

regardé comme ayant contribué à l'avancement des vérités humaines. Le problème est de lui-même plus vaste, et ne peut pas être circonscrit, comme Pasteur l'y obligea, dans un espace et un temps présents. Il fut révélé par la suite avec toute son importance et dans sa véritable réalité par la doctrine de l'évolution, sortant des travaux de Darwin et de Lamarck. Celle-ci montrant que les espèces animales se disposent selon une échelle organique continue et que chacune d'elles s'élève d'une espèce inférieure apparue précédemment, sous l'influence du milieu, de la sélection et de l'adaptation, mettait la question de la génération spontanée à son véritable plan. Et, il faut bien le voir, par la logique de son système et en raison des forces, des causes créatrices des espèces, elle imposait l'obligation de croire à la formation de l'organique par l'inorganique. L'invraisemblance trop grossière de la génération subite des animaux supérieurs disparaissait. La question du germe et de l'œuf, élucidée par l'embryogénie qui reconnaissait dans le processus génital, l'évolution spécifique de la race, diminuait d'importance. Toutes ces objections se réduisaient, au long de l'échelle des êtres et il ne restait plus, en fin de compte, que la distance de la matière à la vie. On l'apercevait alors bien moindre qu'on ne la croyait auparavant. Elle n'apparaissait pas si grande, à beaucoup près, que celle qui sépare la cellule primitive de l'admirable machine physiologique qu'est l'homme. Le passage se montrait possible. La vie ne semblait plus une pure entité métaphysique. On la voyait régie par des forces naturelles. L'esprit devait conclure aisément. Aussi bien, si le phénomène de génération spontanée ne s'accomplissait pas sous nos yeux, ce n'était pas une objectiori suffisante contre l'hypothèse transformiste. Il y avait, pour y répondre, la dijfïérence entre les conditions terrestres actuelles et les conditions de l'époque où parut la vie. Hœckel, d'ailleurs, affirmait la réalité, la nécessité et la vérité de la génération spontanée peu après les expériences de Pasteur, et toute une école de biologistes approuvait sa théorie de la monère. La découverte, aux profondeurs de l'océan, en 1868, du bathybius, masse amorphe de protoplasma, certifiait ses dires.

Depuis, la théorie de la génération spontanée n'a fait que gagner du terrain. Des pastoriens même, comme Félix Le Dantec, dont l'admirable Théorie nouvelle de la vie n'est pas assez connue, en sont les actifs partisans. Une nouvelle science, la plasmologie, qui pénètre les phénomènes de la vie primitive s'est constituée récemment. Enfin, les croissances osmotiques (précipitations de substances solubles dans certains liquides) étudiées par le professeur Stéphane Leduc, projettent de surpre- .nantes lueurs sur l'origine des êtres. « Les formes des croissances osmotiques, écrit-il, évoquent à première vue, immédiatement, les formes des yégétaux, des algues, des champignons, des coquillages, des madrépores, des animaux inférieurs. Comme les êtres vivants, les

croissances osmotiques sont formées de colonies de vésicules ou cellules séparées par des membranes osmotiques ; comme les êtres vivants, elles ont une circulation ; comme les êtres vivants, elles se nourrissent et s'accroissent par intussusception ; comme les êtres vivants, elles exercent une sélection sur les substances qui leur sont offertes, les modifiant avant de se les assimiler ; comme les êtres vivants, elles éliminent une partie de leur substance dans le milieu où elles se développent ; comme les êtres vivants, elles sont sensibles à toutes les actions extérieures, qui influencent d'une façon remarquable leur développement et leurs formes. Elles sont donc bien plus rapprochées des êtres vivants que les cristaux, et puisque la comparaison entre ces derniers est trouvée par tous légitime, il est légitime et scientifique d'admettre les croissances osmotiques entre les cristaux et les êtres vivants (i). » Notons qu'un mémoire sur ce sujet, présenté récemment par le professeur Leduc à l'Académie des Sciences, lui a été retourné sous prétexte que la haute Compagnie ne voulait pas rouvrir la question de la génération spontanée.

Pasteur, victorieux des hétérogénistes d'alors, se remettait à l'étude des fermentations. Il cherchait les causes des maladies qui altèrent le vin et le rendent acide, amer, tourné ou filant. Là encore, il reconnut qu'il avait affaire à des ferments dont le germe se dépose sur les raisins pendant leur mûrissement. C'est à Arbois, où il passait ses vacances en travaillant, qu'il trouva le moyen d'empêcher les ferments de se développer. Ce procédé de conservation consiste tout simplement en un chauffage de 50 à 60 degrés.

Il allait entreprendre des épreuves qui devaient convaincre le commerce et le public de l'efficacité de son procédé et continuer par l'étude des maladies du vinaigre, lorsque son maître Dumas réclama de lui un service national urgent.

Depuis 1849, une épidémie décimait les vers à soie, richesse du midi de la France. En 1865, la perte pour l'année, comparativement aux années antérieures de prospérité moyenne, s'élevait à cent millions de francs. Pour l'avenir, on voyait tout perdu. La maladie augmentait sans cesse ses ravages, ne laissant plus une éducation intacte. Un véritable désastre. Pendant dix ans, on avait lutté. Les graines saines, achetées en Espagne et en Italie n'avaient pas résisté à la contagion. La maladie, s'étendant à la suite des acheteurs dans ces deux pays, il avait fallu se pourvoir de nouvelles semences dans les îles de l'Archipel, en Grèce, en Turquie. Le fléau y faisait bientôt son apparition. Il s'étendait jusqu'en Syrie et dans les provinces du Caucase. Il ne restait plus d'épargné que le Japon.

(i) Revue Les Documents du Progrès, numéro de septembre 1909.

Tous les remèdes proposés avaient échoué. Il est vrai que certains ne manquaient pas d'étrangeté : soufre en fleur, cendre de suie, fumigations de chlore, de goudron, d'acide sulfureux. Quelques-uns même imaginaient de faire prendre aux vers du vin, du rhum, de l'absinthe, de la créosote. L'inquiétude était si grande qu'un Italien, apportant un remède qu'il assurait souverain, se voyait promis par le ministre de l'Agriculture une récompense de 500.000 francs s'il réussissait. Il n'en fut rien. L'épidémie s'étendait à douze départements. Trois mille six cents maires, conseillers généraux et grands éleveurs, en désespoir de cause, adressaient une pétition au Sénat. Dumas, sénateur et originaire du Gard, un des départements les plus frappés, fut chargé du rapport. Il pensa qu'un homme était tout désigné pour reconnaître la nature de la maladie, appelée la pébrine, et la vaincre : Pasteur. « Je mets un prix extrême, lui écrivait-il, à voir votre attention fixée sur la question qui intéresse mon pauvre pays. La misère dépasse tout ce que vous pouvez imaginer (i). » Après une courte hésitation, Pasteur, dont la bonté n'était jamais sollicitée en vain et au patriotisme de qui son maître faisait appel, accepta. Il partit en juin 1865 pour Alais.

Neuf jours après, une dépêche le demandait à Arbois, auprès de son père mourant. Il arrivait trop tard. Mais pour ne pas reculer d'un an ses nouvelles études, il retournait de suite dans le Midi. Pendant cinq ans. il continua ses recherches, jusqu'à ce qu'il fût en possession d'un procédé simple et certain d'enrayer la pébrine. Là comme toujours, il se montra un expérimentateur merveilleux, ingénieux et tenace, soucieux de ne laisserja place à aucune possibilité imprévue. Il étudia la maladie sous toutes ses formes, la provoquant pour mieux en suivre les développements, la réduisant à son caractère essentiel. Les renseignements qu'on lui fournissait étaient le plus souvent contradictoires, erronés. Il lui fallait tout examiner sur le fait, par lui-même. Il s'était installé au domaine de Pont-Gisquet, avec sa famille, et ses préparateurs de l'Ecole normale, Raulin, Duclaux, Gernez, Maillot. Ce fut long de déterminer la maladie dans son point central, parce qu'elle suivait diverses phases. Le ver, la chrysalide, le papillon, la graine en contenaient le germe, mais celui-ci n'agissait pas également dans chacun d'eux. Des vers qui l'avaient reçu de l'oeuf le conservaient sans en paraître altérés jusqu'à la troisième et quatrième mues. D'autres fois, le papillon seulement en devenait malade. En même temps que par hérédité, la pébrine se transmettait par contagion, ce qui doublait les difficultés de l'observation. Les déjections des vers atteints se répandaient sur les feuilles de mûrier et, absorbées, contaminaient les vers

(1) Vie de Pasteur.

sains de la même éducation. En outre, les vers s'infectaient par leurs crochets lorsque, passant les uns sur les autres, ils se blessaient entre eux.

Après trois années, Pasteur croyait avoir trouvé le procédé de distinguer les graines saines et de n'élever que celles-là, lorsque l'éducation qu'il expérimentait fut atteinte d'une autre maladie : la flacherie, qu'il dut combattre également.

Il ne pouvait, chaque année, passer que quelques mois à Pont- Gisquet. La culture des vers à soie s'arrête, on le sait, pendant l'hiver pour reprendre avec les chaleurs. Entre temps, il se remettait à ses travaux personnels qu'il n'eiit pas voulu abandonner tout à fait. Le choléra ravageant Paris en 1865, il en fait l'objet de recherches nouvelles. Il rédige son volumineux rapport sur l'étude du vin. Dumas, qui avait obtenu du gouvernement la souscription nécessaire à l'édition nationale des œuvres de Lavoisier, demande à Pasteur l'exposition de l'œuvre du père de la chimie, le premier des grands expérimentateurs. Doué du même génie, Pasteur devait mieux qu'un autre en parler. Il écrit ensuite un long article sur Claude Bernard, alors malade et très affecté, afin de montrer au célèbre physiologiste quelle place il occupait dans les sciences et dans le cœur de ses'amis. Enfin, il fait, en novembre 1867, sa fameuse conférence d'Orléans sur le vinaigre.

Déjà quelques grands vinaigriers, mettant en œuvre les découvertes de Pasteur en disaient merveille. C'était la rénovation de leur industrie. Le savant avait établi que le vinaigre est dii à un organisme microscopique, le micoderma aceti. Ensemencé à la surface d'une cuve pleine de vin, il produisait rapidement l'acidité. Alors qu'auparavant, par le moyen des mères, on ne pouvait soutirer du fût que cinq à six litres de vinaigre par semaine, le procédé de Pasteur promettait d'obtenir 95 litres sur 100 dans le même temps. Au cours de sa conférence, il mettait en garde contre la maladie qui survenait si on laissait le micoderma aceti continuer trop longtemps son action. La méthode qu'il avait indiquée donnait également toute facilité de détruire les anguillules qui dépréciaient le vinaigre et en rongeaient le voile micodermique — et qu'on croyait jadis nécessaires à la fabrication.

Son procédé de chauffage pour la conservation des vins, Pasteur le voyait adopté par le ministère de la Marine pour les bâtiments de long cours. On le baptisait de pasteurisation. A Paris, une commission représentative du commerce des vins en gros, formée des plus fins dégustateurs, reconnaissait que les meilleurs crus, mis en étuve, ne subissaient aucune altération du goût.

Pasteur a enfin établi que les corpuscules engendreurs de la pébrine doivent être détruits dans les graines. Il se prépare aux expériences décisives, lorsque à la suite de tant de surmenage, la maladie le terrasse, en octobre 1865. Frappé d'hémiplégie, il croit sa fin venue. « Je regrette

de mourir, dit-il à Sainte-Claire Deville, j'aurais voulu rendre plus de services à mon pays (i). » Il dicte à sa femme une dernière note sur les études qu'il pense quitter, y énonçant le procédé de grainage qui ramènera la prospérité chez les sériciculteurs. Sa famille, ses amis l'entourent d'une sollicitude empressée. Le monde savant tout entier s'inquiète de sa santé. Chaque jour, l'empereur fait prendre de ses nouvelles. La crise, pourtant, ne l'emporte pas. Deux mois, il reste paralysé. En janvier, comme le grainage soulève de violentes attaques, il veut partir pour le Midi. Aucun conseil ne le retient. Il fait le long voyage couché dans un wagon. Installé à Saint-Hippolyte-du-Fort, il dirige les expériences de son fauteuil. Suivant ses recommandations, les pontes sont faites séparément sur des carrés de linge, auxquels on épingle le cadavre du papillon. Puis on broie ce dernier dans un peu d'eau et on examine au microscope quelques goûtes de la mixture. Si les corpuscules noirs de la pébrine apparaissent, il faut jeter la graine au feu. L'éducation n'aboutirait pas. Les graines des papillons indemnes, indemnes elles-mêmes, seules seront élevées. Partout où ce grainage a été pratiqué, c'est le succès. L'épidémie est vaincue. Une consécration officielle éclatante est bientôt donnée à cette victoire. A la villa impériale Vicentina, près de Trieste, la vente des cocons n'a jamais couvert le prix d'achat des graines. La maladie régnait. Napoléon III demanda à Pasteur d'y aller essayer son procédé. Celui-ci accepte. Dès la première année, le bénéfice net s'élève à 26.000 francs.

L'Empereur a nommé Pasteur membre du Sénat, mais le décret n'a pas le temps de paraître à l'Officiel. La guerre éclate.

Le côté gauche à demi-paralysé. Pasteur se retire à Arbois. Dans la petite maison paternelle, il ressent toute la guerre, toute la défaite. L'implacabilité prussienne poursuivant la France et non plus Napoléon III, nombre d'attentats particulièrement odieux, indignent Pasteur qui renvoie au recteur de l'Université de Bonn, le diplôme de docteur en médecine qu'à l'unanimité de ses membres, elle lui avait décerné deux ans auparavant. Son patriotisme grandit encore jusqu'à devenir d'un exclusivisme farouche. Il se montre, la paix revenue, un des plus ardents à vouloir, par la meilleure méthode, le relèvement de la France vaincue et mutilée. Il n'a plus alors que ce mot : « Travaillons ! »

Sitôt l'armistice conclu, il veut rentrer à Paris. Mais la Commune éclate et son laboratoire n'est pas terminé. Duclaux, professeur à la Faculté de Clermont-Ferrand, lui offre le sien. Il s'y rend.

Il y avait, entre Clermont et Royat, à Chamalières, une importante

(i) Vie de Pasteur.

Il8 PORTRAITS d'hier

brasserie. La bière, phénomène de fermentation ! Pasteur l'étudiera, car une autre raison vient encore le stimuler. La France était tributaire de l'Allemagne pour cette boisson. Ne pouvait-on l'en affranchir et même la mettre au-dessus ? Justement, la fabrication de la bière souffrait de mécomptes. Des maladies l'altéraient souvent, la rendaient aigre, sûre, tournée, filante, putride. Elle ne pouvait se conserver. D'où de grandes pertes et des difficultés, des aléas dans la production nécessairement au jour le jour.

Pasteur ne fut pas long à trouver les causes de ces maladies et le moyen de les enrayer. Il établit d'abord par l'expérimentation, et avec une certitude sur laquelle il n'y avait plus à revenir, que les altérations du moiit et de la bière proviennent d'organismes, ne sont pas dues à des réactions chimiques internes de ces liquides, comme les anciennes théories de Liebig le faisaient toujours croire; que ces organismes sont apportés vivants ou en germe par l'air, les matières premières ou transmis par les appareils employés et que la bière mise en bouteilles sans germes, stérilisée, est inaltérable. Il s'ingénia alors à obtenir de la levure pure et énonça les principes d'après lesquels devaient être construits de nouveaux appareils afin d'éviter tout ensemencement de corpuscules étrangers pendant la fabrication. Il proposa le chauffage des bières à 50 ou 55 degrés pour les conserver. Grâce à lui, cette industrie ne connaît plus de difficultés et des réserves peuvent être faites pour les périodes de grande consommation.

En 1873, Pasteur est nommé membre de l'Académie de Médecine. Il a des titres. Ses découvertes sur la fermentation ont servi à la pathologie. Il a fait lever des idées. Certains ne croient plus que les maladies soient des résultantes' de mouvements propres aux substances en voie d'altération et déjà, de leur côté, en cherchent les germes, les formes de contagion. Lister, le grand chirurgien anglais lui a écrit . « Permettez-moi de vous adresser mes remerciements les plus cordiaux pour m'avoir, par vos brillantes recherches, démontré la théorie des germes de putréfaction et m'avoir ainsi donné le seul principe qui pût mener à bonne fin le système antiseptique (i). » Une lettre de Tyndall- Sall lui rend encore justice : « Pour la première fois dans l'histoire, nous avons le droit de nourrir l'espérance sûre et certaine que relativement aux maladies épidémiques la médecine sera bientôt délivrée de l'empirisme et placée sur des bases scientifiques réelles. Quand ce grand jour viendra, l'humanité, dans mon opinion, saura reconnaître que c'est à vous que sera due la plus large part de sa gratitude (i). »

Depuis longtemps, Pasteur envisageait, en effet, une application pa-

(i) Vie de Pasteur.

thologique de ses découvertes sur les fermentations. Dans ses mémoires relatifs au vin et à la bière, il indiquait, sans insister trop, quels résultats merveilleux on obtiendrait pour la médecine, si l'on parvenait à établir que, comme il le pressentait, les maladies contagieuses étaient produites elles aussi et transmises par des agents microscopiques. Mais les doctrines officielles, le corps des médecins hostile au chimiste, au chimiâtre, comme on disait par dérision et qui posait en principe, même devant Claude Bernard, la séparation absolue de la médecine et de la physiologie, s'opposaient aux théories pastoriennes.

A ce moment, le génie de Pasteur acquiert sa plus haute expression. Jusque là, certes, il avait voulu que la science fût immédiatement utile et ne se perdît pas dans les stériles spéculations ésotériques. Depuis sa nomination de doyen à la Faculté de Lille, il avait toujours eu. en but une amélioration à apporter dans la pratique de certaines industries. Cependant, il conservait beaucoup de relations avec la science pure. C'est qu'il travaillait alors à asseoir solidement et définitivement ses théories. Il avait à les constituer entièrement, et la discussion sur les générations spontanées est une preuve autant de l'importance qu'il attachait aux principes qu'il avait découverts que de la nécessité de les affirmer jusqu'au fond d'eux-mêmes et dans toutes leurs conséquences. Mais maintenant, son corps de doctrines sur les fermentations est complet et certain. Fondé sur l'expérience, certifié par tous les faits et toutes les circonstances possibles, il exprime la complète vérité. Pasteur peut se donner entièrement aux œuvres qu'il doit en tirer et qu'il a aperçues déjà. Riche non plus d'idées préconçues, mais de certitudes vivantes, il entre dans l'action plus résolument qu'autrefois.

Pasteur s'est intéressé jusqu'à présent à l'industrie. Il a fait collaborer, selon la juste expression de M. Val!er}'-Radot, le laboratoire et l'usine. Le voici maintenant qui se tourne vers la douleur, vers les affections qui déciment l'humanité. S'il commence par le charbon, il n'en est pas moins certain de travailler pour la pathologie entière. Avec son grand pouvoir d'embrasser les idées générales, il hausse les résultats qu'il obtient à l'universalité. Il opère sur la nature. Quand la réalité microbienne d'une maladie contagieuse sera démontrée, Ja vérité éclatera pour toutes. D'ailleurs, il n'étudie pas que le charbon, puis la rage. Entouré de collaborateurs émérites, ses élèves, il poursuit et dirige de nombreuses expériences sur la fièvre jaune, la furonculose, l'ostéomyélite, la tuberculose, la fièvre puerpérale, la fièvre typhoïde, la peste, les vertus de l'acide borique pour les lavages de la vessie. Et que d'autres sujets où devaient se spécialiser ses continuateurs, ses disciples, ceux qui se servaient, loin de lui, dans tous les pays, de ses découvertes, les Duclaux, les Roux, les Calmette, les Yersin, les Metchnikofï. Cette direction humanitaire des études pastoriennes, c'est bien

lui qui la donne volontairement, en toute conscience, à ce moment-là. 11 avait dit un jour : « Elle serait si belle et si utile à faire cette part du cœur dans le progrès des sciences (i) ! »

Lorsque Pasteur se décide à intervenir dans la question du charbon, elle est fort embrouillée. Par des expériences contradictoires, ceux qui avaient voulu l'élucider n'étaient parvenus qu'à la rendre inextricable. Longtemps auparavant, vers 1850, Rayer et Davaine, en l'étudiant pour la première fois, avaient reconnu dans le sang des animaux morts de cette maladie des « petits corps filiformes ayant environ le double en longueur d'un globule sanguin » (2), mais sans leur accorder autrement d'attention. Ainsi que le second le reconnaît, les travaux de Pasteur le font, en 1863, revenir sur ces corpuscules. Il a l'idée qu'ils pourraient être les agents du charbon. Inoculant du sang' qui en contient à des lapins ou des moutons, il les fait bien périr de cette maladie. Mais peu après, deux professeurs du Val-de-Grâce, Jaillart et Leplat, donnèrent bien la mort à des animaux en leur injectant la même substance, mais, analysant leur sang, ils n'y trouvaient pas la bactéridie charbonneuse, et cependant ce sang était encore mortel. Ils en conclurent, contrairement à l'opinion de Davaine, que le bacillus anthracis n'était point l'agent déterminant du charbon. Plus tard, un jeune savant allemand, le docteur Koch vient confirmer les dires du premier, mais ses affirmations n'entament pas les expériences des deux suivants. Enfin, Paul Bert démontre que la virulence reste au liquide d'inoculation, même lorsqu'on y a tué la bactéridie charbonneuse par une forte compression d'oxygène.

La question, pleine de contradictions, on le voit, en était là, lorsque Pasteur l'aborda.

Il y allait de grands intérêts. Sang de rate pour le mouton, maladie du sang pour la vache, fièvre charbonneuse pour le cheval, pustule maligne ou œdème malin pour l'homme, la maladie faisait d'immenses ravages. Dans le seul arrondissement de Provins, la perte annuelle s'élevait à plus de 500.000 francs, et parfois, pour la France, à 20 millions. De 1867 à 1870, dans le district de Novgorod, en Russie, 56.000 animaux et 528 personnes étaient morts.

Pasteur pratiqua la méthode qui lui avait toujours réussi : la culture de l'organisme soupçonné, à l'état de pureté. Il établit ainsi, d'après de nombreux essais, d'une façon certaine que, malgré les expériences de Jaillart et Leplat, la bactéridie charbonneuse était bien la cause de la maladie et qu'on la retrouvait dans le sang de tous les animaux morts de l'inoculation. Mais pourquoi ceux-ci ne l'avaient-ils pas trouvée, ce dont il n'y avait pas à douter? C'est alors qu'il fallut à Pas-

(i) Vie de Pasteur.

(2) Histoire d'un savant par itn ignorant.

teur toute sa sagacité, toute cette faculté extraordinaire dont parlait Tyndall « de combiner les faits avec les raisons de ces faits » (i).

Un survenant prétendait que le sang d'un cheval mort asphyxié, contenait aussi les bacilles du charbon. Or, Pasteur reconnut que ces bacilles étaient de ceux de la septicémie qui décompose les cadavres. Ce fut le trait de lumière. C'étaient ceux-là qui créaient toute la confusion. Il en étudia le mode d'action et fut bientôt à même d'expliquer toute l'histoire. Jaillart et Leplat avaient reçu de loin le sang charbonneux dont ils s'étaient servis. Cela avait demandé plusieurs jours. Quand ils l'employèrent, les bacilles du charbon ne s'y trouvaient plus seuls. Le vibrion sceptique y pullulait également. Tous deux inoculés, ce dernier, d'une action plus rapide avait agi immédiatement, déterminant seul la mort. C'est pourquoi les bactéridies charbonneuses n'avaient pas apparu aux deux professeurs. Quant à l'expérience de Paul Bert, Pasteur l'éclaircissait ensuite. La bactéridie charbonneuse se reproduit par un mode spécial, la génération sporadique. Les bâtonnets engendrent des petits corps sphériques qui sont les germes. Si les bâtonnets succombent à la pression de l'oxygène, les germes y résistent. C'est eux qui, se développant après l'expérience, par l'inoculation, avaient causé la mort.

L'agent du charbon ainsi spécifié. Pasteur et ses collaborateurs Roux et Chamberlan montrèrent quel était le moyen de propagation de l'épidémie. Il résultait de l'habitude d'enfouir dans les champs, à peu de profondeur, le corps des animaux charbonneux. Les germes, dont la virulence se conserve pendant dix ans parfois, sont amenés à la surface de la terrQ.par les vers. Ils se répandent alors sur les herbes que mangent les troupeaux, les infectant par une voie qui paraissait mystérieuse à tous. C'étaient les champs maudits.

Du charbon, Pasteur passait au choléra des poules et ces études nouvelles allaient le mettre sur la voie des vaccins par virulence atténuée, la plus belle, la plus précieuse de ses découvertes. Il a inoculé une poule avec une culture de choléra vieille de plusieurs semaines. L'oiseau devient malade, mais ne meurt pas. Inoculé ensuite avec une culture très violente et jeune, cette fois, il résiste. Il est vacciné.

Certes, le fait n'était pas nouveau et on le pratiquait depuis quelque temps déjà. La méthode de Jenner était adoptée partout. Mais on se bornait à la variole et on vaccinait avec du sang, non avec des cultures artificielles. Un nouvel horizon s'ouvre à Pasteur. Les maladies ne seraient-elles pas leur propre antidote ? Mais dans quelles conditions ? Pouvait-on obtenir de rendre les germes inoffensifs ? Tout de suite, il essaya ses idées sur le charbon. L'atténuation de la virulence pour

(i) Vie de Pasteur.

le choléra des poules s'est produite d'elle-même. Son bacille est anaérobie, c'est-à-dire qu'il ne peut vivre au contact de l'air. Le peu d'oxygène que renfermait le ballon contenant la culture lui a fait perdre son activité. Mais il n'en peut être ainsi avec la bactéridie charbonneuse qui est aérobie. Et la difficulté grandit encore à cause du mode de génération. Comment réduire la constance des germes qui, dans l'expérience de Paul Bert, ont résisté à la compression et qui, dans les champs maudits, conservent si longtemps leur puissance. Les essais commencent longs et nombreux. Pasteur traverse une des périodes les plus tourmentées de sa vie. Koch ne croit pas à la réussite. « Ce serait trop beau » (i), dit-il.

Voici des espérances. A la température de 50 degrés, les bactéridies succombent. Mais à 42 ou 43 degrés, elles ne produisent plus de spores. Leur culture meurt au bout de quelques semaines et, durant ce temps, sa virulence s'atténue peu à peu. C'est alors qu'elle peut servir à immuniser.

Ces résultats merveilleux. Pasteur les communique à l'Académie des Sciences le 28 février 1881. Si des partisans enthousiastes se déclarent aussitôt, il est des incrédules. Ceux-là seront bientôt convaincus. Deux mois après, la Société d'agriculture de Melun proposa à Pasteur, trop heureux d'accepter, une expérience en grand. C'est la fameuse expérience de Pouilly-le-Fort. 60 moutons et 10 vaches sont mis à sa disposition ; 25 moutons et 6 vaches sont vaccinés deux fois, à douze jours d'intervalle, la deuxième inoculation devant être plus virulente que la première. Quinze jours après, ceux-là et 25 autres moutons et les 4 dernières vaches recevront alors le charbon. 10 moutons, auxquels on ne touchera point serviront de témoins. Les animaux non inoculés périront seuls, dit Pasteur. Il était sûr de son fait. Durant l'expérience, des malins ricanaient, et, dans un banquet, buvaient même à l'échec ! Tout se passa comme l'avait prédit Pasteur dont le triomphe était absolu. A la fin de la même année, on avait vacciné 33.946 animaux et, l'année suivante, ce chiffre s'élevait à 399.102.

Les cultures de virulence atténuée dont il se servait pour les vaccins, Pasteur réussit à les ramener à la virulence maximum en les faisant passer dans le sang d'animaux vivants qui les régénèrent. Il veut alors partir pour le Sénégal afin d'y étudier la fièvre jaune, mais le rouget de porc vaincu, comme le charbon, la rage l'occupe bientôt entièrement.

Quant à cette maladie, il savait maintenant à quoi il voulait arriver. Il pensait « profiter de sa longue période d'incubation pour tenter d'établir dans cet intervalle, avant l'éclosion des premiers symptômes rabiques, l'état réfractaire des sujets mordus » (2). Longues et diffi-

(i) Vie de Pasteur.

(2) Idem.

cultueuses furent les études. Malgré tous les essais le microbe ne peut être découvert et aujourd'hui il reste encore inconnu. Tout d'abord, on croyait en trouver le siège dans la salive des animaux atteints. Certes, celle-ci, inoculée, produirait la mort, mais pas toujours certainement, et au bout d'un temps trop long. Or, pour son dessein, Pasteur voulait ce temps très court. De plus, il ne pouvait appliquer la méthode de culture du bacille à l'état de pureté. Dans la bave, il trouvait, en effet, d'autres bacilles dont l'action se confondait avec celle du bacille rabique ignoré. L'étude du sang ne donnait pas de meilleurs résultats. Enfin, reconnaissant que la maladie avait pour centre le système nerveux et surtout le bulbe, Pasteur découvrit le moyen de culture cherché. Chez un chien inoculé à la surface du cerveau, par trépanation, la rage éclatait très rapidement. Et en inoculant successivement plusieurs chiens, l'un de l'autre, on obtenait une virulence fixe et maximum qui pouvait servir de culture à l'état pur.

Restait maintenant à réaliser l'atténuation de la virulence qui devait conduire à la substance vaccinatrice. Un fragment de moelle de lapin à virulence maximum fut suspendu par un fil dans un flacon stérilisé et dont l'air était maintenu sec par des morceaux de potasse caustique. La moelle se dessécha. On constata qu'au bout de quatorze jours elle était morte. Il n'y avait plus qu'à la délayer dans un peu d'eau pour s'en servir. On l'inocule à un animal sain. Le lendemain, on recommence avec une moelle de treize jours et ainsi de suite en remontant jusqu'à la plus forte action. C'est le vaccin. L'immunité est complète. Ce traitement, expérimenté sur de nombreux animaux, Pasteur l'annonçait à l'Académie de Médecine et demandait qu'une commission fût chargée d'en contrôler les résultats. Béclard, Paul Bert, Bouley, Villemin. Vulpian et ^l. Tisserand, désignés par le ministre de l'Instruction publique, multiplièrent les expériences pendant deux ans. Leurs rapports confirment les déclarations de l'illustre savant. Pasteur, maintenant, n'inoculait plus un animal avant de le faire mordre par un autre enragé. Il vaccinait seulement après. Le vaccin plus rapide agissait avant la maladie et immunisait le sujet contre elle.

Cependant, il n'avait pas osé expérimenter sur l'homme. Le traitement serait-il pareillement efficace ?

On lui envoie un jour, d'Alsace, un enfant de neuf ans, mordu de l'avant-veille, le petit Joseph IMeister. Pasteur, toutefois, hésite. Sa responsabilité est grande. Mais les docteurs Oranger et Vulpian lèvent ses scrupules. Aucun moyen de guérison. L'enfant doit fatalement succomber. Le traitement offre chance de le sauver, pourquoi ne pas essayer ? Tout le temps que durèrent les injections. Pasteur, tourmenté, partagé entre l'espoir de la réussite et la crainte de l'échec, ne pouvait plus travailler. Toutes les nuits, il avait la fièvre. Mais le temps passe, Joseph Meister est sauvé. La plus grande découverte de

Pasteur venait d'être consacrée ! Peu après, elle se confirmait sur Théroïque berger Jupille dont on a tant conté l'histoire.

L'enthousiasme fut immense. Il en sortit l'Institut Pasteur. La souscription internationale ouverte pour l'édifier produisit 2.586.680 francs. Les Chambres françaises accordèrent 200.000 francs. Le tsar de Russie, dont seize sujets venaient d'être sauvés de la rage, donna 100.000 fr. Deux ans après, les bâtiments étaient inaugurés.

Pasteur assistait au plus beau triomphe de son génie. Le monde entier le comblait d'honneurs. Des villes le célébraient. Des sociétés savantes lui adressaient des éloges. Sa tâche si belle était terminée. Il la voyait continuée par d'autres, ses élèves, ses disciples. Le croup allait être vaincu...

Huxley avait dit : « Les découvertes de Pasteur suffiraient à elles seules à couvrir la rançon de guerre de cinq milliards payée par la France à l'Allemagne (i). » C'était vrai. Puissance extraordinaire du génie !

Le génie de Pasteur est une expression suprême. Les qualités les plus simples et les plus ordinaires, mais poussées à un très haut degré, en sont à la base : ardeur au travail, volonté, ténacité, suite dans les idées. Pasteur n'était pas un mondain. Jeune homme, il fuyait le plaisir pour l'étude. Au long de sa vie, il s'était tenu à l'écart des fêtes et des réunions à quoi les oisifs passent vainement leur temps. Il ne perdait jamais une journée, pensait continuellement à ses travaux. Le laboratoire réglait jusqu'à sa vie de famille. Rien ne le distrayait. Il était tout entier et de toute sa puissance à son œuvre.

Une fois déterminé, il allait jusqu'au bout de sa résolution. Les difficultés, loin de le rebuter, l'acharnaient à l'action, lui donnaient comme un courage surhumain de les surmonter. Au cours des expériences dangereuses, il ne pensait pas au mal ! pour mieux dire, le péril ne le faisait pas reculer, La science lui imposait un devoir qui dominait tous les autres et l'emportait sur son souci personnel. Ce devoir le rendait aussi plus fort que la douleur. Les siens perdus — trois de ses filles moururent jeunes — il se remettait aussitôt au labeur, farouchement.

Plusieurs fois, nous avons dit que Pasteur servait des « idées préconçues » et que lui-même en recommandait tellement la méthode, qu'il affirmait le travail impossible sans cela. Quand on regarde de près ce qu'étaient ces idées préconçues, on s'aperçoit qu'elles n'avaient rien de l'arbitraire et de l'irrationalisme que laisse toujours entendre ce terme d'apparence antiscientifique. Les idées préconçues de Pasteur participaient d'une logique précise et forte et n'étaient que des extensions et

(i) Vie de Pasteur.

des conséquences de principes antérieurement connus et poussés jusque dans l'inexploré. Sa première découverte des deux acides tartriques droit et gauche le démontre bien. Comme nous l'avons dit, c'est la loi formelle de constance de la nature qui forma le fond de son raisonnement sur ce point et le porta à condamner l'anomalie signalée par Mitscherlich. Et pareillement, une fois qu'il a découvert la nature du ferment, son origine, son mode d'existence, il s'en sert comme de principes premiers dans toutes ses études suivantes sur le vin, le vinaigre, la maladie des vers à soie, la septicémie, le choléra des poules, la rage. Puis encore, ayant fondé la théorie de la virulence atténuée, c'est avec l'idée préconçue de la réaliser partout qu'il aborde dès lors l'expérimentation des maladies contagieuses. Il se dirige ainsi avec quelques grandes vérités, qu'il applique avec succès. Son raisonnement, d'une rigueur admirable, mathématique presque, ne le trompe pas.

Par l'idée préconçue et la claire distinction du but à atteindre s'explique l'ingéniosité de son invention dans la recherche. Il crée luimême les méthodes qu'il emploie, les appareils dont il se sert. Il ordonne des expériences nouvelles avec une sûreté infaillible. Il combine bien « les faits avec les raisons de ces faits ». Ce sont des syllogismes sous formes de tubes et de ballons avec définition intérieure de produits chimiques et organiques, et dont résulte l'évidence indiscutable. Il crée ainsi du raisonnement matériel, il fait raisonner la matière comme un cerveau humain.

Cette expérimentation constante, infinie, lui est commandée aussi par une autre force de son génie. Il ne s'agit pas, en effet, pour Pasteur, de prouver par quelque fait une hypothèse fortuite ou agréable, admise non pour elle-même, mais en raison d'un intérêt étranger à la science. En réalité, il hait l'hypothèse. Il ne l'essaie que pour la condamner, pour en prouver la fausseté et la faire rejeter par tous comme par lui. Il ne court qu'après la vérité unique, la certitude inattaquable. Il veut avoir pleinement raison et droit en haute conscience. Car il ne faut pas croire que voilà de l'orgueil et qu'il entend ne pas pouvoir être combattu, pour dominer. Pasteur est le savant modeste chez lequel l'homme s'efface toujours. Cet orgueil est une foi, la foi en la science, en la vérité. Pour lui, la vérité est entièrement bienfaisante et l'erreur répand le mal. C'est le bien qu'il poursuit, qu'il veut réaliser. Son esprit ne se satisfait que d'absolu. C'est pour y atteindre qu'il multiphe l'expérimentation. Il ne suffit pas pour lui que le fait qui lui donne raison en dernier lieu soit réel, il faut que ce fait montre l'universel, qu'il réalise la manifestation de l'intégrale vérité. Voilà pourquoi il appelle toutes les hypothèses contraires. « Il faut, dit-il, épuiser les combinaisons de façon que l'esprit n'en puisse plus concevoir aucune (i). »

(i) Vie de Pasteur.

126 PORTRAITS d'hIER

Et ce n'est que lorsqu'il les a vues s'évanouir une à une, qu'il se sent sûr de lui-même. Bien souvent, il en a imaginé auxquelles ses adversaires ne songeaient même pas. Mais il ne travaille pas tant pour vaincre des adversaires que pour prouver une vérité; indépendamment de lui-même.

Cela est vrai encore lorsqu'il cherche la discussion, lorsqu'il provoque ceux qui dénient toute valeur à ses démonstrations et soutiennent des théories contraires aux siennes. On l'a en maintes occasions remarqué : Pasteur était un combatif. Il allait au-devant de ses ennemis, les cherchait, les défiait. Il n'admettait pas le dédain. Il fallait, avec lui, en venir à l'épreuve. Il n'avait rien d'un rhéteur et les rencontres qu'il proposait n'étaient point de paroles. Il voulait amener devant l'expérience probante qui empêche toute reculade et oblige à l'aveu.

L'expérience ayant prononcé et instituant le principe, il a en celui-ci une foi inébranlable d'idéaliste. C'est elle qui lui fait dire à distance que tel sang prélevé dans certaines conditions et cru charbonneux, ne l'est pas, ne doit pas l'être. On peut se moquer de lui, trouver drôle, comme quelques professeurs de Turin, qu'il affirme sans avoir vu : il est sûr de lui. L'idée inscrite en son esprit l'est aussi fondamentalement que la force ou la loi qu'elle exprime demeure et agit dans la nature. Comme la nature, il ne peut se déjuger, ni faillir. Et il faut bien reconnaître qu'il a toujours raison. « Pasteur ne s'est jamais trompé » (i), a dit quelqu'un.

Ce merveilleux génie dont les fonctions sont cependant si claires et si simples n'avait pas sa fin en soi et c'est ce qui le rend encore plus grand, ce qui fait de Pasteur un des plus hauts parmi les hommes. On a décerné à Pasteur le titre de bienfaiteur de l'humanité. Il n'y a d'emphase que dans les mots. La réalité est bien telle. Pasteur était né pour servir la race. Ses études préliminaires terminées, aussitôt qu'il devient lui-même, un savant libre, il choisit ses buts successifs dans les difficultés et les affections humaines. Poursuivant comme une ligne droite, l'étude des fermentations qui devait aboutir à celle des agents pathogènes, il prend ses points d'action dans des contingences auxquelles d'énormes intérêts et grandes quantités d'individus sont attachés. S'il s'arrête un instant à la question de la génération spontanée, dont la valeur paraît plus spéculative que pratique, c'est pour fonder par elle le principe de la spécificité. Et dans ces limites, nous devons avouer qu'il a parfaitement raison. La question philosophique qui en découlait, il ne la mêlait d'ailleurs pas à la science. Il était, en outre, homme de foi profonde et rien ne l'étonna plus que l'aisance ironique de Renan au

(i) Histoire d'un savant par un ignorant.

long du discours par lequel l'auteur de la Vie de Jésus répondit au sien en le recevant de l'Académie française. « Ne vous laissez pas atteindre par le septicisme dénigrant et stérile » (i), disait Pasteur à la jeunesse. Il lui fallait, quant à lui, une raison d'être hors de l'égoïsme, hors le plaisir de s'admirer dans les paradoxes subtils qui sont plus des paroles brillantes que des réalités. Et cette raison d'être, où qu'on la cherche, on ne peut la trouver que dans le bien, là précisément où la plaçait Pasteur.

Il était infiniment doux et serviable — et modeste, ce qui est encore une façon d'être bon. Il pensait à tous ceux qui souflfrent, aux fnisères inconnues. Il aspirait à soulager. Il rêvait certainement de conditions meilleures. Si on ne le voit pas faire des déclarations "en faveur des choses sociales, qu'il ignorait, il donnait plus que l'équivalent dans le règne où il pouvait quelque chose. Il voulait être utile, et il l'était, non seulement par destination de ses œuvres, mais aussi, on le sait bien, par cela qu'il ne consentait à tirer aucun profit de ses découvertes. N'eut-il pas pu s'enrichir fabuleusement, comme marchand, en prenant des brevets, en exploitant une fabrique de vaccins ? Mais non ! Qui avait recours à lui était soigné pour l'amour des hommes, pour la pitié de la souffrance, pour la valeur de la vie !

C'est sous cet angle qu'il faut voir son génie. On en admire le suprême épanouissement, et on comprend l'exemple qu'il nous donne, qu'il donne à tous, dans toutes les carrières, politiques, artistiques, surtout ! Sans altruisme, le génie de Pasteur ne rayonnerait pas d'une si pure gloire.

La vie de Pasteur et son œuvre, qui se confondent, présentent la plus belle manifestation du rationalisme tel que nous commençons à le déterminer complètement par une conscience de la totalité des phénomènes en même temps que par la véritable évaluation de la destinée humaine. Toute notre vie s'écoule sur la terre. Il nous faut y chercher le bonheur car nous ne le recevons pas en naissant. Il faut le chercher, le conquérir, le définir même, à cause des erreurs de nos ancêtres qui n'ont pas su trouver le vrai bien. Où vient l'homme, c'est un ordre cosmiques de forces aveugles. Les unes lui sont bienfaisantes, les autres mauvaises. Il ne peut s'en satisfaire. Il aspire au plus grand bien. Non pas, chacun pour soi, un bonheur égoïstement individuel, mais un bonheur de tous les autres, avec le sien. C'est alors un nouvel ordre qu'il faut constituer, aménager dans les champs humains, comme un autre univers régi par la Raison. C'est cette Raison suprême, organisatrice d'humanisme que Pasteur possédait à un haut degré. Il arrangeait une nature qui nous allait mieux, qui nous servait, au lieu de nous

(i) Vie de Pasteur.

128 PORTRAITS d'hier

nuire. Qu'importe qu'il n'ait pas traité de choses sociales, politiques. Il était par son œuvre scientifique, et quoique inconsciemment, un véritable socialiste, — de la bonne sorte. D'ailleurs, n'affirma-t-il pas souvent que les sciences sont à l'origine de tout progrès et qu'elles commandent la prospérité des nations, c'est-à-dire le bonheur des hommes ?

Par cela, comme par sa méthode expérimentale, lui qui se rangeait parmi les spiritualistes, ne marche-t-il pas avec le réalisme de son siècle ?

Certes, il prononça : « La science n'a pas de patrie, mais le savant en a une.» Les circonstances que l'on sait formaient la grande raison de cette restriction. Il avait subi la guerre, il se rappelait l'enseignement de son père, qui avait connu lui aussi la défaite. Mais la première partie de sa parole laissait la porte ouverte à l'internationalisme qui devait naître de nos jours, aussitôt que la raison et la suprême conscience humaine, qui rétablissent les événements à leur juste valeur, effaceraient chez les nouvelles générations le sentiment de revanche et d'orgueil blessé qui l'animait. Lui-même, d'ailleurs, dans les discours qu'il tenait hors frontière, à Edimbourg, à Genève, à Copenhague, à Londres ne s'efforçait-il pas de concilier les deux parties contradictoires de sa fameuse déclaration ? Et n'était-ce pas la première partie qui, malgré tout, l'emportait puisqu'il ne cherchait, en quelque sorte, qu'à excuser le nationalisme trop absolu de la seconde ? Contre l'impératif humanitaire, il n'objectait rien, et celui-ci formait bien le régime fondamental de sa pensée ! Demandait-il leur nationalité à ceux qui venaient de Russie, d'Amérique ou d'Allemagne réclamer ses soins ? Et cette France qu'il rêvait forte, ne la voulait-il pas grande de fraternité ?

Sans doute la décoration qu'il refusait au Kaiser allemand, l'eiàt-il acceptée, venant du peuple.

La foi débordait de son cœur. Il enseignait comme un apôtre. Il demandait plus que des élèves : des disciples. Il aurait voulu communiquer à tous ceux qui l'écoutaient et l'approchaient, la flamme et le génie dont il brûlait. Il ne concevait pas qu'on ne se consacrât pas à quelque grande tâche humaine. Quelques-uns exaucèrent ses vœux. On les connaît. Ils continuent son œuvre.

Son soixante-dixième anniversaire fut célébré en Sorbonne. En ce jubilé, on lui apporta l'hommage de la reconnaissance universelle. Il mourut trois ans après, le 28 septembre 1895. Sa dépouille fut honorée de funérailles nationales. Elle repose, embaumée, dans une crypte, à l'Institut qu'il a créé.

Gaston Sauvebois.

œOPERATivE^^d^^oovRiÈRE ^^ Gérant: Ernest Reynaud.

= 15 Août 1910 =

Portraits d'Hier

Louis BUCHNER

par VICTOR DAVE

pc ceiMTiivigs

Etudes sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps

Publication bi-mensueiie illustrée ; le 1'^'' et le 15 de chaque mois -î- -?-

NUMÉROS PARUS

Première série : Emile Zola, par Victor Méric. — Puvis de Chavannes, par Léon Werth. — Beethoven, par Georges Pioch. — Henrik Ibsen, par François Crucy. — Honoré de Balzac, par Manxjel Devaldès. — Bakounine, par Amédée Dunois-

Deuxième série ; Baudelaire, par Gaston Syffert. — Jules Dalou, par Paul Cornu. — Gustave Flaubert, par Henri Bachelin. — P.=J. Proud= hon, par Maurice Harmel. — Gustave Courbet, par Maurice Robin. — Goethe, par Raymond Darsiles.

Troisième série : Pierre Dupont, par G. Clouzet. — Pelloutier, par Victor Dave. — A, de Vigny, par Han Ryner. — Michelet, par Elie Faure. — Verlaine, par A- Waseige. — Léon Cladel, par G. Normandy.

Quatrième série : Edouard Manet, par Camille de Sainte-Croix. — Constantin Meunier, par M-C. Poinsot. — Eugène Delacroix, par Maurice Robin. — Clovis Hugues, par Gustave Kahn — Alfred de Musset, par Paux Peltier. — Richard Wagner, par J.-G. Prod'homme.

Cinquième série ; Villiers=de=risle=Adanî, par Victor Snell. — J.=B. Carpeaux, par Florian Parmentier. — Edgar Poe, par Maurice de Casanove. — Paul Cézanne, par Elie Faure. — Edgar Quinet, par Elie Rey- NiER. — Tchernichevsky, par Vera Starkoff.

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Portraits d^hicr

N» 35. — 15 Août 1910

Louis Bûchner

La loi biologique de l'héridité, telle qu'a cherché à l'établir la science moderne, se vérifie parfois d'une façon tout à fait remarquable dans certaines familles privilégiées. Celle du professeur Louis Biichner a incontestablement été de ce nombre. Le père, Ernest Biichner, né en 1782 à Reinheim, petite ville" située à trois lieues de Darmstadt, fut médecin du grand-duc de Hesse, et plus tard membre du Conseil supérieur de médecine. Il était pravenu, à force de travail et de volonté, à se faire une place honorable parmi ses confrères. Avant de se fixer dans la capitale du grand-duché, il avait appartenu, pendant cinq ans. à Gouda, en Hollande, en qualité de chirurgien militaire, à l'armée nouvellement organisée du roi Louis-Napoléon et il accompagna les troupes hollandaises lorsqu'elles allèrent tenir garnison près de Paris. De retour en Allemagne, il fut nommé médecin de l'asile d'aliénés de Hofheim, sur le Rhin.

C'est dans cette dernière ville qu'en 1812, il eut la bonne fortune de rencontrer Caroline Reuss, jeune fille de dix-huit ans, d'une grande beauté, d'un esprit remarquable, et qui était en même temps une ardente patriote allemande^ qu'enflammaient les strophes belliqueuses de Schiller, de Théodore Koerner et des autres poètes excitant les populations à la guerre sainte contre l'envahisseur. Quoiqu'il fût, en politique, très éloigné de toute idée libérale, à plus forte raison démocratique, il épousa la fille du conseiller de gouvernement Reuss, et cette union, malgré la divergence d'opinions des conjoints, fut particulièrement heureuse. Il se retira avec elle à Darmstadt, 011 il exerça la médecine jusque dans un âge très avancé. Il mourut en 1862.

Le docteur Bùchner eut sept enfants. Deux d'entre eux. Mathilde et Guillaume, ne se sont pas adonnés spécialement à la littérature ou la science. Celui-ci, propriétaire et directeur d'une importante fabrique de bleu d'outremer à Pfùngstadt, dans le grand-duché de Hesse, fut

élu, en 1877, député libéral au Reichstag pour la circonscription de Darmstadt-Grosgerau.

Alexandre, un frère cadet, chassé de sa patrie à vingt ans, à la suite des événements de 1848, demanda asile à la France. Il a occupé pendant plus d'un quart de siècle la chaire de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Caen. C'est un voltairien d'une rare culture et d'une érudition très étendue, un fin lettré à qui l'on doit de nombreux travaux philologiques, et des mémoires historiques et littéraires d'une valeur considérable. Entre autres ouvrages, il a publié une Histoire de la litfcnitare anglaise; des Tableaux de littérature française; une traduction du Child-Harold de Byron; un roman, der Wunderknabe von Bristol (L'enfant merveilleux de Bristol) ; Lord Byron' s letzte Liebe (les dernières amours de lord Byron) ; et un grand nombre d'essais ayant trait à l'enseignement supérieur. En 1900, il fit paraître un volume de souvenirs {Das toile Jahr, l'année fougueuse), se rapportant aux événements de 1848.

Louise, une sœur aînée du professeur, a consacré toute sa vie à l'éducation des femmes et à leur émancipation morale et matérielle. Elle a publié plusieurs ouvrages fort estimés sur le rôle social de la femme, sur la possibilité, pour elle, de vivre libre et indépendante, du produit de son travail, et des dissertations savamment documentées sur la question du féminisme en Allemagne et en Europe. Ses deux livres Die Frauen und ihr Beruf (Les femmes et leur fonction) et Praktîsche Versuche sur Losung der Frmienfrage (Essais pratiques relatifs à la solution de la question des femmes) sont encore souvent cités aujourd'hui. Elle a publié aussi un certain nombre de romans, de nouvelles, de contes de Noël, et des poésies remarquables, d'un sentiment très élevé, entre autres Frauenherz (Cœur de femme) et Dichterstiimnen (Voix des poètes), chçix de poésies allemandes, anglaises et françaises, qui eut au moins une demi-douzaine d'éditions. Elle mourut en 1877 et cinq ans après, en 1882, la Société allemande pour l'éducation et pour le patronage des femmes, à la prospérité de laquelle la défunte avait largement contribué, lui a élevé un monument splendide dans le cimetière de Darmstadt.

Georges Biîchner, le poète d'e la famille, l'auteur célèbre de La Mort de Danton, s'engagea, sur les traces de Weidig, mais avec plus de logique que celui-ci, dans le mouvement révolutionnaire et mourut en exil, à Zurich, où malgré sa jeunesse, il était déjà privat-docent à l'Université. Des professeurs éminents, Onken, Arnold, Schoenlein avaient conçu les plus grandes espérances pour son avenir, mais sa mort prématurée déjoua malheureusement leur attente. Le parti social-démocratique en Allemagne exalte aujourd'hui encore Biîchner comme un de ses principaux représentants. On a vu en lui le saint Jean qui a précédé le messie Lassalle. Mais le précurseur l'a emporté

en noblesse d'âme, en désintéressement, en dignité morale sur celui dont il annonçait la venue. Ce que le bel et orgueilleux israélite de Breslau a fait avant tout par ambition, par soif de domination, par amour du luxe et des jouissances, le jeune étudiant de Giessen l'a fait par tendresse profonde pour les malheureux et les opprimés, par commisération intense pour la classe populaire, de tout temps maltraitée dans sa chair et refoulée dans ses aspirations les plus légitimes. Son pamphlet fameux, Der hessische Landbote (le Messager hessois), dont le retentissement fut immense, et qui, après plus d'un demisiècle, occupe encore une bonne place dans la littérature socialiste allemande, suffirait à le prouver (i).

(i) « Ce pamphlet vient annoncer la vérité au pays hessois, mais qui dit la vérité, sera pendu ! » ainsi débute Biichner qui bravait la persécution. Le Messager hessois avait été à l'origine quelque peu tripatouillé par Weidig, par l'addition d'une légère couche de vernis religieux, rappelant VAthauase du fougueux teutomane catholique Goërres ou les Paroles d'un croyant de Lamennais, et qui contraste avec l'âpreté implacable et voulue du fond de son œuvre, qui n'a d'égale que la virulence sarcastique de la forme. Aujourd'hui, le travail a été rendu à son originalité première par un érudit très informé, M. Edouard Fuchs, de Munich.

Frédéric-Charles-Chrétien-Louis Biichner naquit à Darmstadt, le 29 mars 1824. Après avoir suivi les cours du lycée de sa ville natale, il reçut, à l'âge de dix-huit ans, un diplôme constatant a qu'il s'était distingué dans ses études très complètes de littérature, de philosophie et de poésie, et avait fait preuve, dans ses compositions littéraires, d'un remarquable talent ». Il entra ensuite à l'école professionnelle supérieure, où il s'adonna, sans quitter l'étude des belleslettres, à la physique, à la chimie, à la botanique et à la minéralogie. On conserve encore dans la famille (i) une édition in-12 des œuvres d-e Schiller, où le jeune étudiant a tracé de sa main de nombreuses annotations d'histoire, de philosophie et de linguistique.

Au printemps de 1843, faisant sa philosophie à l'Université de Giessen, le docteur Georges Zimmermann exerça pendant quelque temps sur lui une très grande influence, qu'il parvint cependant et fort heureusement à briser, sans quoi il serait probablement resté pour longtemps, pour toujours peut-être, parmi les épigones de l'hégélianisme. Au bout d'un an, son père, qui tenait absolument à ce que son fils fût médecin et qui avait toujours conservé une grande prédilection pour la France, l'envoya à Strasbourg, où les Bùchner, du reste, avaient des parents du côté maternel. Il demeura dans la famille du célèbre exégète protestant Théodore Reuss, et eut avec lui mainte discussion théologique, prélude des polémiques violentes et acharnées qu'il allait soutenir par la suite contre les spiritualistes et les métaphysiciens. Il ne demeura pas longtemps dans la ville alsacienne, l'Université ayant perdu peu à peu sa brillante réputation, grâce à la domination prosaïque exercée par la monarchie de juillet sur le haut enseignement. Il revint passer ses examens à Giessen, au commencement de 1848, et les subit tous avec grande distinction, magna cwn lande. Pendant l'été de cette année orageuse et révolutionnaire, tout en continuant d'étudier la philologie et l'esthétique avec des maîtres illustres à des titres divers, tels qu'Hillebrand. Adrian, Carrière et Kroenlein, il publia sa dissertation inaugurale : Contribution à la doctrine de Hall sur l'existence d'un système nerveux excito-moteur (2). Après avoir ensuite passé sa thèse publique

(i) Ce Schiller, en 14 volumes in-12, est aujourd'hui en la possession de M. Alexandre Bùchner.

(2) Beitrage sur Hall'schen Lehre von einem excito-motorischen Nerven-System. Inaugural Abhandhmg. — In-8°,, Giessen, 1848.

avec la plus grande distinctic«i, maxima cum laude, il alla exercer la médecine dans sa ville natale.

Giessen a été de tout temps un foyer ardent de sociétés révolutionnaires plus où moins secrètes, selon les circonstances ; aussi Louis Biichner se mêla de bonne heure au mouvement politique de cette époque et prit une part importante et active aux tentatives de réforme qui se faisaient jour alors dans les Universités allemandes. Il fut l'im des fondateurs et devint bientôt l'un des chefs de l'Allemania, société d'étudiants à tendances très avancées, qui compta plusieurs centaines de membres, et où sa grande et vigoureuse éloquence le faisait aimer de tous. Lorsqu'arriva 1848 et la révolution de février, qui mit en ébullition les Universités, la plupart des jeunes gens des écoles étaient républicains, voire même socialistes. Un ami de Georges Bûchner, Auguste Becker, revenu de Suisse dans sa ville natale, Giessen, pour y participer au mouvement révolutionnaire, y rédigea un journal intitulé: Der jungste Tag (le Jugement dernier), où Louis Bùchner écrivit de vigoureux articles politiques et prépara, avec son frère Alexandre, l'élection de Cari ^'ogt au Parlement de Francfort. Il alla ensuite, en compagnie du rouge Becker, — der rothe Becker, — à Francfort, d'où il envoya le compte rendu des séances de l'Assemblée qu'Alexandre publiait dans Der jungste Tag. Ces jeunes démocrates organisèrent même une espèce de garde nationale, armée de vieux fusils de chasse et de piques rouillées. dont Lxjuis Bùchner fut le commandant. Dans ses souvenirs sur l'année fougueuse. — Dos toile Jahr, — Alexandre Bùchner a raconté avec infiniment d'esprit et d'humour la façon dont les jeunes gens se procurèrent leurs armes et des cocardes, — noir, rouge et or, — couleurs défendues, dont le port les exposait à des procès de haute trahison politique.

Le capitaine improvisé de ces troupes révolutionnaires collabora aussi, à la même époque, à la Neue deutsche Zeitutig, qui paraissait à Darmstadt, sous la direction du docteur Otto Luning. et fit partie de toutes les manifestations politiques, jusqu'à ce que la défaite de l'insurrection dans le duché de Bade eût mis fin, pour longtemps, à toute agitation républicaine. Des temps très durs commencèrent alors pour la plupart de ceux qui avaient été mêlés au mouvement, mais Louis Bùchner échappa toutefois aux persécutions qui atteignirent ses amis, parce que, vers la même époque, il entreprit un voyage à Wùrzbourg et à Vienne pour compléter ses études médicales.

Vingt ans après, se souvenant des luttes de son orageuse jeunesse, il rentra une fois encore dans l'arène politique et devint membre de l'Association iitteniafioimle des Travailleurs. Il ne put prendre part auiX travaux du premier congrès de l'Association, tenu à Genève en r866, mais il écrivit au Conseil général de Londres une remarquable

lettre d'adhésion, qui n'a pas été publiée dans le compte rendu de ce congrès et qui est restée inédite. J'en donne ici, ix)ur la première fois, la traduction intégrale :

(( Darmstadt, 28 aoiàt 1866.

« Tous les changements politiques de l'Europe qui, à l'heure présente, préoccupent à un si haut point les esprits, sont d'une importance insignifiante et transitoire quand on les compare au bouleversement qui se prépare dans le sein des sociétés européennes, et le peuple appelé à choisir ses ministres devrait bien plutôt s'enquérir de leurs idées sociales que de leurs idées politiques: car à quoi servent les plus grandes libertés politiques, si en même temps la plus grande partie de l'espèce humaine se trouve sous le joug du besoin, de la faim, et si une partie de la société est soumise à resclavage pour que l'autre puisse jouir à son aise? Lorsque cette idée aura pénétré dans l'esprit des prolétaires et qu'ils prendront la ferme résolution d'améliorer leur sort, alors la révolution sociale sera faite, car le prolétariat formant l'immense majorité de la population, il ne saurait être question de lui résister. Malheureusement, la connaissance de ces faits dans la classe ouvrière est encore trop exceptionnelle et trop disséminée ; de là le manque d'unité et d'entente mutuelle.

« Quant à vous, plus vous chercherez, au moyen de votre Association, à répandre ces vues et ces dispositions parmi les grandes masses ouvrières, plus vous aiderez au succès de la bonne cause. Le lien international que vous essayez d'établir est un excellent moyen pour atteindre votre but. Il sera prouvé que l'humanité non faussée est partout la même, et que les peuples européens sont destinés à former une grande famille où toutes les affections et tous les secours se trouveront, tandis que les rois les ont toujours poussés à se détruire et à s'égorger les uns les autres comme des bêtes féroces. Pour que cela s'accomplisse, les ouvriers ne doivent plus séparer leurs propres intérêts de la question sociale générale, comme on a voulu le faire depuis dix ou vingt ans, et cela au grand détriment des classes nécessiteuses.

« D'après ma conviction la plus profonde, la classe ouvrière ne pourra jamais obtenir complètement son émancipation avant la solution de la question sociale générale, et les innombrables tentatives faites aujourd'hui en vue d'améliorer la position de cette classe, que ces tentatives soient faites par Schulze-Delitsch, Lassalle ou d'autres réformateurs, ne sont que de simples palliatifs qui ne font que prolonger son agonie. Le genre de sociétés coopératives préconisé par Lassalle, et dont ses partisans espèrent obtenir une panacée pour leurs maux, ne servirait qu'à créer un quatrième état, comme autrefois le tiers état a été créé, et produirait bientôt un cinquième état,

encore plus malheureux, qui se composerait de la grande masse des prolétaires non employés dans ces sociétés coopératives. La racine du mal est située bien plus profondément que ces messieurs et leurs adhérents ne le croient ou ne veulent le croire. Le mal provient, non pas tant de ce que les intérêts d'une seule classe sont négligés, que de ce que les conditions de la société elle-même sont anormales et injustes ; car, aussi longtemps que les richesses s'obtiendront par droit de naissance et non par le mérite personnel, et qu'elles seront inégalement réparties comme aujourd'hui, il est absurde de parler de succès pour les simples prolétaires, excepté dans des cas rares et particuliers. La bourgeoisie libérale de nos jours demande, comme apogée de la liberté individuelle, le laisser faire, le laisser passer, en d'autres mots, la liberté de développer toutes ses forces par l'abolition de toutes les restrictions imposées par l'Etat, mais elle oublie que la liberté ne suffit pas pour rendre la concurrence éga;le et que la justice exigerait dans ce cas l'égalité dans les ressources des capitaux.

(( L'ouvrier le plus vigoureux et le plus habile, s'il ne possède rien, est aussi impuissant devant le capital que le sauvage devant les canons et les fusils à aiguille.

« Tout cela est si clair et si évident, que l'on éprouve quelque lépugnance à le répéter ; et cependant l'habitude a aveuglé les hommes à tel point qu'il leur est impossible de comprendre des vérités aussi simples.

« Certes, je ne veux pas dire que l'ouvrier ne doit pas faire tous ses efforts pour améliorer sa position. Au contraire, il doit se servir des sociétés coopératives et de tous les autres moyens qui peuvent lui apporter un soulagement transitoire, et cela de la manière la plus empressée, en attendant le temps où il lui sera permis d'en finir avec ses maux d'une manière plus radicale. Pendant qu'il accomplit les réformes qui sont à sa portée, il ne doit jamais oublier le grand but de l'avenir, qui seul pourra Ivii fournir la guérison complète et dernière de tous ses maux. Tout ouvrier qui fait de la Révolution le but de sa vie, ne doit pas être seulement l'ami et le partisan de sa classe. il doit être en même temps un socialiste ; il doit comprendre, non seulement les souffrances de sa classe, mais encore celles de la société elle-même. Alors il sera un hninaniiairc et un cosmopolite, au lieu d'être un membre d'une classe égoïste.

« Enfin, encouragez les travailleurs, dans leurs prochaines tentatives, à ne se fier qu'à eux-mêmes et à quelques vrais amis qiti sont peu nombreux, s'ils veulent éviter de nombreuses déceptions. Ni les possesseurs actuels du pouvoir, ni la bourgeoisie libérale, ni la démocratie politique, ne feront quelque chose de sérieux pour le prolétaire, à moins d'y être forcés. La classe ouvrière doit adopter pour maxime :

138 PORTRAITS d'hier

Ne te fie qu'à toi-même. Au milieu du tohu-bohu politique, vous rencontrerez certainement beaucoup de gens qui se proclameront « le^ amis du peuple » , mais qui en réalité seront ses plus dangereux ennemis. Tenez-vous sur vos gardes ique les faits parlent et non les mots!...

« Ce sont là les seules observations que je désirais faire à vous et à vos amis. Je n'ai pas parlé de la question de l'émancipation intellectuelle, parce que je considère que tout ouvrier qui lutte pour la liberté contre la tyrannie sociale doit déjà avoir accompli en lui-même sa libération intellectuelle ou est en voie de l'accomplir. Il faut à l'homme la liberté de la pensée avant qu'il puisse détruire la servitude imposée par l'Etat et la société.

(( Combien j'aurais été heureux d'assister à votre congrès! Mais je regrette de dire que des affaires domestiques m'ont mis dans l'impossibilité de satisfaire ce désir cette année. Je vous souhaite le plus grand succès pour la rapide propagation de votre œuvre.

« Votre dévoué Louis Bùchner,

« Docteur en Médecine. »

Il prit part, en qualité de délégué des ouvriers de Darmstadt, au Congrès de Lausanne de cette Association, en septembre 1867, et ce fut sur sa proposition, appuyée par MM. Chemalé, De Paepe, Eccarius, Tolain, Coullery et quelques autres, que le congrès décida à l'unanimité d'adhérer pleinement et entièrement au Congrès de la Paix (réuni à la même époque à Genève), de le soutenir énergiquement et de participer à tout ce qu'il pourrait entreprendre pour réaliser l'abolition des armées permanentes et le maintien de la paix, dans le but d'arriver le plus promptement possible à l'émancipation de la classe ouvrière et à son affranchissement du pouvoir et de l'influence du capital, ainsi qu'à la formation d'une confédération d'Etats libres dans toute l'Europe. Ce fut également dans ce Congrès qu'à l'occasion d'un discours prononcé par le citoyen Aviolat, de Lausanne, en sa qualité de président du comité d'organisation, Biichner fît entendre une protestation énergique. Cet honorable président avait trouvé bon de terminer son speech de réception des délégués en appelant sur les travaux du Congrès ouvrier les bénédictions de la divine Providence. Bùchner montra, par sa protestation, sur quel terrain, franchement positif et scientifique, le Congrès devait se placer. Quiconque veut réaliser ici-bas la justice, doit cesser d'attendre la justice d'en haut, et doit la trouver dans le cœur même de l'homme ; ce que cherchent les travailleurs, ce n'est pas la justice divine, la justice distributive, cette bonne déesse Astrée remontée au ciel depuis l'âge d'or, mais c'est la justice humaine, la justice commutative, la jiistice immanente à l'humanité. D'ailleurs, pour éteindre bourgeoisisme et prolétariat, pour détruire la fatalité économique, il faut que les travailleurs sa-

chent dans quelle mesure peut s'exercer leur intervention dans les phénomènes sociaux, et pour cela, il faut aux prolétaires et une grande force morale et beaucoup de science; or, que devient l'énergie morale quand l'esprit et le cœur commencent par s'incliner devant la volonté de puissances invisibles, et que devient la science en présence de la croyance au surnaturel, au miracle?

Ce fut aussi à Lausanne, après les travaux du Congrès, que Louis Bûchner fit ses belles conférences, livrées plus tard à l'impression, sur les tendances économiques des deux partis qui se disputaient à cette époque, en Allemagne, la faveur populaire : le parti des adhérents de Schulze-Delitsch, et celui des partisans de Ferdinand Lassalle.

AWiirzbourg, le docteur Louis Bûchner s'attacha spécialement à Rodolphe Virchow, dont la réputation scientifique était déjà grande et dont l'influence détermina la marche que le jeune savant allait suivre dans ses études médico-philosophiques. A son retour de Vienne, où les célébrités médicales de l'x\utriche l'avaient reçu avec la plus grande bienveillance, il se livra à la pratique de son art, sous la direction de son père qui le fit travailler dans son laboratoire, riche en préparations anatomiques, jusqu'à ce cju'il fut nommé médecin-adjoint et privat-docent à la clinique médicale de Tubingue, dirigée alors Dar l'illustre Rapp. La place n'était pas fameuse : il dut se contenter d'un logement gratuit à la clinique avec quatre cents florins d'émoluments, mais il avait le pied dans l'étrier pour devenir professeur dans une Université. Il y resta trois ans, et publia, en dehors de mémoires relatifs à ses occupations professionnelles, des travaux de médecine légale qui parurent dans la Vereinte deutsche Zeitsclirift fur die Staatsarsncikiinde (Revue allemande de médecine légale) de Schrôder, Schûrmayer, etc., à Fribourg-en-Brisgau. Ses études, toujours très documentées, appelèrent sur lui l'attention de la Société des médecins badois qui le reçut, en 1855, au nombre de ses membres d'honneur. Un travail qu'il fit sur les cristaux d'hémine et sur leur signification au point de vue médico-légal (i), parut dans les Archives de Virchow et lui valut, en 1860, la 'grande médaille d'honneur de la Société des médecins-légistes du duché de Bade. Ce travail parut plus tard, en 1861, avec des études sur le cœur, le sang, la chaleur et la vie, la cellule, l'air et le poumon, le chloroforme, sous le titre de Tableaux physiologiques. Le second volume ne fut publié qu'en 1875 et contient des essais remarquables sur le cerveau et sur les nerfs. Il fit également à Tubingue, devant des auditoires sans cesse grandissants, des conférences sur la syphilis, la pharmacologie, le diagnostic médical et la médecine légale. Cette dernière branche des sciences juridico-médicales qui l'attirait par son côté humanitaire, devint le pricipal de ses travaux, et il mit à profit, à cette occasion, les nouveaux résultat^; obtenus par la physiologie et l'anatomie pathologique. Sa leçon d'ouverture, en qualité de privat-docent, sur « la vie nocturne de l'âme dans ses rapports avec la médecine légale », parut ensuite dans un journal badois et suscita de vives polémiques, dont on peut suivre

fi) En collaboration avec le D'' Simon, de Darmstadt, mort à Heidelberg, où il enseigna la physiologie et l'anatomie à l'Université.

LOUIS BUCHXER 141

les traces dans les Archives de A'ichow, dans celles de \'ierordt, dans la DeiitscJic Klinik, dans le Vierteljahrschrift, de Prague, et dans plusieurs autres publications scientifiques de l'époque.

Biichner se préparait ainsi peu à peu au professorat universitaire, et il eût certainement brillé d'un vif éclat dans la carrière de l'enseignement supérieur, lorsque le célèbre ouvrage de ^Moleschott sur la circulation de la vie (i) lui donna l'idée de scn livre : Fo)'ce et Matière, études de philosophie naturelle et expérimentale. « Si ce livre a un mérite ou un caractère spécial, disait Bùchner dans la préface de la première édition, ils consistent surtout dans ce fait que l'auteur n'a reculé devant aucune des conséquences, aussi simples (2) qu'inévitables, découlant d'une étude impartiale de la nature, basée sur la philosophie expérimentale, et que, sur tous les points, il a confessé la vérité. On ne peut pas faire que les choses soient autrement qu'elles ne sont, et rien ne nous parait plus déplorable que les efïorts de certains naturalistes pour introduire l'orthodoxie dans le domaine des sciences naturelles... Le spiritualisme perd du terrain en raison de l'épanouissement rapide des sciences expérimentales qui permettent de moins en moins de douter que le macroscome et le microscome ne soient soumis, dans toutes les phases de la naissance, de la vie et de la mort, à des lois purement mécaniques et inhérentes aux choses elles-mêmes. Partant de la notion de ce rapport constant entre la force et la matière, comme d'un principe inébranlable, l'étude philosophique et expérimentale de la nature arrivera nécessairement à bannir d'une façon complète le surnaturel et l'idéalisme (3) de la théorie de l'ordre naturel du monde, représenté comme entièrement indépendant de l'action d'une naissance extérieure quelconque, siégeant en dehors de la connexion naturelle des choses. »

Biichner avait débuté dans la science au moment oi\, sous l'influence de Darwin, le transformisme commençait à imprimer aux sciences biologiques une impulsion nouvelle. Lui qui aimait tant la science et lui attribuait une mission si haute, il n'eut pu restreindre son activité intellectuelle aux spéculations purement théoriques et aux déductions plus ou moins plausibles. Il plaçait au-dessus de tout l'observation scrupuleuse des faits, mais il voulait aussi que. ceux-ci définitivement cons-

(i) Der Kreislauf des Lebciis, dont la première édition parut en 1852 et eut immédiatement un retentissement énorme.

(2") En effet, les théories philosophiques qui ne sont pas à la portée de tout esprit cultivé ne valent pas l'encre qu'on use pour les imprimer, tel était l'avis de Biichner qui aimait avant tout la simplicité et la clarté. Une phraséologie abstraite, obscure et savante est presque toujours la marque d'un manque de profondeur.

(3) « La spéculation, dit Louis Feuerbach, est la philosophie en état d'ivresse ; qu'elle se dégrise, et elle sera pour l'esprit ce que l'eau de source est pour le corps. »

tatés, le savant pût en tirer toutes les concluusions qu'ils comportent, sans qu'aucune barrière, quelle qu'elle fût, ne vînt entraver sa pensée. Aussi était-il un transformiste convaincu, alors que la réaction scientifique tenait encore le haut du pavé. Son livre, qui bat impitoyablement en brèche la conception théologico-métaphysique du système du monde, valut à son auteur une célébrité européenne, mais provoqua en même temps une telle levée de boucliers de la part de la réaction que les autorités académiques enlevèrent au courageuK iconoclaste le droit d'enseigner à l'avenir. Il fallait une audace peu ordinaire, a reconnu plus tard le D'' Bûchner lui-même (i), pour se présenter en quelque sorte comme un ordonnateur et un juge, et, en réintroduisant une méthode d'observation philosophique dans les sciences naturelles, arriver à des résultats importants et conciliants. La contradiction des savants spécialistes, le mépris et les sarcasmes des marchands de détail scientifiques ne pouvaient pas tarder à venir ; mais le temps a triomphé de ces résistances et rendu pleinement justice à cette audace. Comme délivré d'un lien, l'esprit philosophique reprit de nouveau son vol et reparut peu à peu dans presque tous les domaines des sciences empiriques, et sous ce rapport, le succès a été complet. En s'appuyant sur la théorie du développement, si longtemps oubliée et méprisée, les sciences naturelles avancèrent dès lors dans la direction d'une voie nouvelle et brillante et vers leur véritable destinée, qui est d'être les libératrices spirituelles de l'humanité.

Les limites que quelques naturalistes de renom ont voulu tracer eux-mêmes à leur science, n'ont pas de raison d'être, disait Bûchner (2). Et il concluait bravement de la sorte, à une époque où, en Allemagne plus encore qu'ailleurs, il y avait quelque courage à le faire : une science n'a pas d'autres bornes que celles qui lui sont assignées par son sujet même, et rien n'est plus insensé que de vouloir imposer aux recherches de l'homme (en tant qu'elles ne s'égarent pas sur le terrain du transcendentalisme) des limites infranchissables et déterminées a priari. Celui qui tente cette entreprise est lui-même incapable de s'élever jamais au-dessus de son temps et de dépasser le niveau des connaissances de son siècle, et il faudrait véritablement qu'il eût le don de prophétie pour pouvoir, dans ces conditions, jx^rter un jugement définitif sur la marche future des connaissances humaines. Si un savant se fût avisé d'affirmer, il y a un millier d'années, qu'on n'arriverait jamais à connaître à fond la nature du serpent de mer ou celle des démons, ou à savoir quoi que ce soit de précis touchant la pierre philosophale, le mouvement perpétuel, la nature des étoiles, la formation de la terre, l'origine de l'homme ou

(i) L. BiicHNER. Aus Natur und Wissenschaft, p. 409. (2) Cf. L. Bûchner, Force et Matière, p. 226.

LOUIS BUCHXER 143

du monde organique, etc., etc., cela aurait produit à cette époque tout juste autant d'effet qu'aujourd'hui les tirades et les déclamations à la mode sur l'impossibilité de résoudre un si grand nombre « d'énigmes relatives à l'univers ». C'est seulement lorsqu'on met en jeu l'essence même ou le « pourquoi?» des choses que cette manière de voir semble justifiée ; elle ne l'est pas, en tant que nos recherches portent sur la connexion intime des êtres, basée sur la loi inviolable de la cause et de l'effet, et que nous nous occupons du « comment? » et du « pourquoi? ». La seule limite de nos connaissances, c'est l'ignorance, selon l'heureuse expression de Virchow, et, comme le dit Wieland, tout ce que nous pouvons savoir, — nous avons le droit de le savoir. Les enthousiastes ou les fanatiques de l'ignorance sont, dans leur genre, aussi intolérants que ceux de la foi, et d'autant plus dangereux qu'ils savent se couvrir des apparences de la réalité objective, tandis qu'au fond ils choisissent cette position mixte surtout, à ce qu'il semble, par la crainte ridicule d'encourir le reproche d'athéisme, et parce qu'ils n'ont pas le courage d'être conséquents dans leurs idées. Si, dans les choses de la religion et dans celles qui dépassent les limites de la connaissance sensible, nous n'avions rien de mieux à faire qu'à nous jeter à genoux devant l'ombre que projette notre propre ignorance, il y aurait de quoi douter de toute étude, comme le remarque un écrivain anglais, et le sort des morts paraîtrait préférable à celui d<es vivants. Mais, en y regardant de près, on s'aperçoit que le fameux wiknozvable, l'inconnaissable de nos modernes agnostiques, n'est autre chose que l'ancien « bon dieu » cher aux théologiens, qu'on a déjà vu aparaître dans l'histoire de la philosophie sous tant de déguisements divers. Qu'on le nomme « \"olonté » (IVille), « Inconscient » (Unbeiciissfe), a Chose en soi », (Ding an sich), « Ame imiverselle » (AHseele), « Raison du monde » ou « Inconnaissable » , cela ne fait pas de différence ; c'est toujours la même idée fondamentale, la même aberration de l'anthropomorphisme, la même entité obscure enfantée par cette crainte de l'inconnu qui dominait déjà l'homme grossier des temps primitifs, et qui continuera à dominer les hommes civilisés, jusqu'à ce que le soleil de la science et la notion généralisée de l'existence d'un ordre indépendant et naturel des choses aient fait du « Fiat lux ! » une vérité.

Oui, certes, les sciences naturelles deviennent de plus en plus les libératrices spirituelles de l'humanité, mais l'auteur de Force et Matière, aussi modeste que savant, n'a jamais élevé la moindre prétention à avoir amené cet important résultat à lui tout seul ; d'autres circonstances et des travaux scientifiques de la plus grande valeur ont fourni leur part de collaboration. Mais, dans tous les cas, c'est lui qui le premier a donné à ces disciplines une impulsion vigoureuse et systématique. Tout ce qui a été fait avant lui dans cette direction,

c'étaient plutôt des assertions occasionnelles, ou bien des allusions, des indications fournies par quelques savants isolés, qui provoquaient parfois une sensation considérable, mais passagère. La voie ne fut aplanie que par Force et Matière ; la lutte fut alors ouverte de telle façon que l'on y vit prendre part le monde savant et le monde profane et qu'elle ne pouvait plus cesser sans avoir produit un résultat positif. Aussi est-ce dans ce sens que l'on peut et que l'on doit même appeler Force et Matière un ouvrage qui réellement a fait époque ; ce livre remarquable devra être et sera cité et discuté dans l'histoire des sciences, aussi longtemps qu'en général il existera une telle histoire.

La France, à ce moment, était encore plongée dans la réaction la plus noire ; le pouvoir, aux mains du bandit du Deux-Décembre, avait bâillonné la parole, mutilé la presse sous les grififes de la censure et étendu sur tout le pays comme une immense calotte de plomb où les citoyens avaient peine à respirer librement. Le silence était universel : puisqu'on était gêné dans l'expression de sa pensée, les idées demeuraient cachées au fond des intelligences et les honnêtes gens attendaient avec impatience le moment où elles éclateraient en faits positifs. La jeunesse des écoles surtout subissait malaisément le joug; des velléités de résistance aux leçons truquées des maîtres, qui mettaient leur science en règle avec les doctrines de l'Eglise, se faisaient jour un peu partout; bientôt allait éclater la banqueroute définitive de l'idéalisme. En 1863, la première traduction du livre de Bùchner vit le jour à Paris; « ce livre court et nerveux, dit Paul Jauet, un adversaire (i), écrit avec rapidité et clarté, qualités toutes nouvelles dans un livre allemand, peut servir à résumer tous les autres et contient en peu de pages (2) tout le suc de la doctrine. C'est le système matérialiste le plus net, le plus franc, le plus lumineux qui ait paru en Europe depuis le Système de la N'ature. » L'apparition de ce livre fut comme un coup de foudre tombé au sein de la réaction européenne; en France, il sonna le glas du spiritualisme; les esprits, longtemps trompés par les rêves décevants de la métaphysique et comprenant enfin l'impuissance radicale, absolue, de la spéculation à rien édifier de sérieux sans le secours de l'observation et l'appui de l'expérience, allaient enfin pouvoir se réfugier dans la science.

On a quelque peine à se rendre compte aujourd'hui de l'influence exercée par ce seul ouvrage sur le développement des idées révolutionnaires dans la science, dans la politique, dans la religion, dans les arts ; on peut suivre cependant pas à pas ce progrès qui va, pour

'i) P. Janht, Le inotcrialisnie contemporain en Allemagne. 1864. (2) La première édition ne comprenait que 267 pages in-S". la dix-septième en avait 505.

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zxy

Autographe de Bïichner.

(Traduction de l'autographe ci-dessus.)

En envojant des services de presse, je vous serai obligé de ne pas envoyer mon livre à la Revue mensuelle de Westermann (Westermann's Monatshefte.

Si vous avez besoin d'autres indications pour la presse, pour le lancement du livre, je vous prie de me les demander.

Compliments amicaux de votre respectueux et dévoué

Prof. BUCHXER.

146 * PORTRAITS d'hier

la France notamment, des Essais d'histoire et de critique, une profession de foi matérialiste, d'A. Regnard, publiée en 1865, de la Revue encyclopédique de la même année, avec Clemenceau, Naquet, Onimus, Asseline, Farabeuf, Taule, etc., de La Libre Pensée, publiée en 1866 et 1867 avec Coudureau, Letourneau, Lefèvre, jusqu'à La Pensée nouvelle, paraissant l'année suivante, et L'Encyclopédie générale, en 1869, avec Bertillon, Paul Broca, L. Combes, Castagnary, Marey, Ranc, Spuller, Jules Soury et quelques autres. C'est en 1865 aussi que Jaclard, Protot, Rey, Rousselle, Rigault, Casse, Lafargue et cent autres, passant la frontière, allèrent porter au Congrès révolutionnaire des étudiants de Liège « la bonne parole matérialiste et rédemptrice » (i); c'est là que les plus grandes illustrations du siècle, Foucher, le commentateur de Leibnitz, l'étudiant de la dernière heure, comme Socrate, vinrent discuter avec des jeunes gens de vingt ans sur les questions les plus ardues de la philosophie. Les étudiants accumulaient sur leurs têtes les colères et les haines de toute l'Europe; jamais un congrès ne fut malmené comme celui-là, première explosion d'une jeunesse longtemps contenue; toute la presse fut unanime à lui lancer ses anathèmes; la jeunesse studieuse venait de troubler sa libre jouissance et son commerce d'annonces politiques; de graves évêques, comme Dupanloup, répandaient par le monde des milliers de livres, dénonçant « le péril social de l'athéisme et doi matérialisme » ; les bourgeois ventrus qui aiment surtout ce qui ne trouble ni la tranquillité publique ni le cours de la Bourse, criaient casse-cou et demandaient aux gouvernements une répression sévère pour ces audacieux qui essayaient d'implanter partout les idées dangereuses et subversives d'O.utre-Rhin. Vains efïorts ! Il avait suffi de ce seul livre. Force et Matière, pour mettre le feu aux poudres ; désormais la brèche demeura ouverte et l'on s'aperçut bientôt que les excès des spéculations métaphysiques n'avaient pas détruit pour toujours le goût de la pensée affranchie.

(i) Congrès de Liège. Discours de G. Casse.

Dans ce livre d'admirable vulgarisation, le docteur Louis Bùchner établit une des vérités les plus simples et les plus grosses de conséquences, mais aussi et pour cette raison peut-être, l'une de celles qui ont été le plus longtemps méconnues : il n'y a pas de force sans matière, il n'y a pas de matière sans force. Q)mme choses en soi, elles ne sont ni possibles, ni même concevables. Ce que nous savons, c'est que la force constitue l'aspect dynamique de la matière, selon l'expression de Lewes, et la matière, l'aspect statique de la force. De cette vérité si simple découlent des thèses d'un^e importance extrême pour le progrès des idées scientifiques : l'immortalité de la matière et celle de la force, l'immutabilité et l'universalité des lois de la nature, l'impossibilité d'une immortalité personnelle, d'une existence personnelle après la mort (i).

Ces thèses matérialistes de Biichner et leurs conséquences logiques sur le cerveau, l'âme, la pensée, la conscience, le libre arbitre, la morale, Dieu, furent longtemps présentées au monde, par les théologiens et les philosophes spiritualistes, sous les couleurs les plus sombres. Après la réaction formidable qui suivit les années 1848 et 1849, il fallait une grande vaillance et un cœur d'airain pour oser élever la voix, robur et aes triplex circa pecttis. La grande masse ignorait tout des sciences naturelles et les savants ne se risquaient pas à parler ouvertement, parce que les résultats de l'anatomie comparée, de l'anthropologie, de la biologie, les découvertes récentes de nombreux fossiles, se trouvaient être en contradiction étrange avec le contenu fantaisiste de la Bible et sapaient par conséquent dans l^urs bases mêmes la religion et ses dogmes. Pour faire sortir ses contemporains de la nuit des conceptions réactionnaires, pour délivrer beaucoup d'entre eux du mysticisme philosophique et théologique, il fallait des •hommes de la trempe de Biichner, courageux et désintéressés comme lui. La réaction l'attaqua avec un acharnement inou'i, et pour ruiner

(l^ (( La physiologie se prononce d'une manière péreraptoire et catégorique contre l'immortalité individuelle, comme en général contre toutes les conceptions ayant trait à l'existence particulière d'une âme. L'âme n'existe pas dans le fœtus, comme le démon dans le corps d'un possédé : elle est le produit du développement du cerveau, tout comme l'activité musculaire est le produit du développement des glandes. C'est après la naissance que commencent à se développer les facultés intellectuelles ; mais c'est aussi après la naissance seulement que le cerveau commence à tendre peu à peu vers le perfectionnement matériel dont il est susceptible. A mesure que la vie se déroule, les facultés de l'âme subissent des modifications déterminées pour s'éteindre complètement avec la mort de l'organe. » (Carl Vogt.^

148 rORTRAITS d'hier

le savant, ne craignit pas de s'en prendre à l'homme privé. Pendant longtemps, il put passer pour l'homme le plus haï, le plus détesté de toute l'Allemagne et les réactionnaires des autres nations faisaient chorus avec ceux de son pays. On ne lui épargna ni injures, ni calomnies, ni dénonciations. L'homme, disait-on, ne valait pas plus que son œuvre. On dut finir cependant par rendre justice à l'un et à l'autre. « Cette négation accentuée, dit Lange, dans son Histoire du matérialisme (i), n'est aucunement le produit d'une intelligence sèche et purement critique: elle procède bien plutôt d'un enthousiasme fanatique pour le progrès de l'humanité, pour la victoire du vrai et du beau. Bùchner est né idéaliste. Il appartient à une famille richement douée du côté de la poésie. Lui-même, comparable en cela à La Alettrie, il se distingua comme élève par ses études littéraires, philosophiques, poétiques, et par l'éclat de son style (2). Plus sérieux et plus solide que La Mettrie, il appliqua ensuite son talent riche et multiple soit à des recherches scientifiques, soit à la vulgarisation, par la parole et par les écrits, des résultats acquis de nos jours par les sciences physiques. Dans tout le cours de son activité, il ne perdit jamais de vue les rapports de ses études avec les grands problèmes que l'humanité, dans sa marche progressive, a le devoir de résoudre. >>

Mais il n'y avait pas que le savant à admirer en lui. Tous ceux qui l'ont connu s'accordent à reconnaître la belle dignité de toute sa vie, son attachement aux grands principes, son orgueil d'être du nombre des privilégiés qui scrutent victorieusement la nature. Je parle d'orgueil et le mot est tout à fait juste, mais j'ajoute qu'il était, pour Buchner, l'expression du sentiment qu'il avait de l'importante mission qui incombe à la science pure et aux savants.

La fonction sociale de Biichner a bien été réellement celle d'un émancipateur spirituel de l'humanité. Il pensait, comme l'a dit plus tard M. Poincaré, que la liberté est pour la science ce que l'air est pour l'animal ; privée de liberté, elle meurt d'asphyxie comme un oiseau privé d'oxygène. Et cette liberté doit être sans limites, parce que, si on voulait lui en imposer, on n'aurait qu'une demi-science, et

(i) A. Lange, Histoire du matérialisme, t. II, p. 113 (traduction B. Pommerol").

(2) Buchner publia en 1858, chez Schàbelitz, à Ziirich, sous le pseudonyme de Karl Ludwig, un ouvrage de sa jeunesse, qui ne laissait pas deviner l'écrivain matérialiste qu'il devait être plus tard. Cet ouvrage, intitulé : Der neue Hamlet ; Poésie tind Prosa aus den Papieren eines verstorbenen Pessimisten '(Le "nouvel Hamlet ; Vers et Prose tirés des papiers d'un pessimiste décédé) contient soixante morceaux lyriques d'une grande profondeur de pensée et d'une forme littéraire parfaite. Trois fragments de tragédie: Cromwell, Rosamnnd, et Andréa Castagno dénotent un sérieux talent dramatique. Divers essais : Macbeth, la Vie un rêve. Cola di Rienzi, Histoire de l'amour, sont remarquables par la beauté et l'éclat du style. C'est dans ce volume que Buchner a donné (Tagebtichblàtter, Feuillets de journal) une espèce de confession des premières années de sa vie.

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qu'une demi-science, ce n'est plus la science, puisque cela peut être, cela est forcément une science fausse. La pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n'est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d'être.

Profondément pénétré de cette vérité, Bùchner fit vaillamment son devoir d'apôtre du progrès et des idées nouvelles, partout où il eut l'occasion d'exercer sa prestigieuse autorité, dans les nombreux ouvrages qu'il a publiés, dans les conférences publiques qu'il a faites en Europe et en Amérique (i), dans les associations de libre pensée qu'il a fondées ou dirigées et dans les congrès du socialisme international aux travaux desquels il fut toujours heureux de prendre part. Mais de semblables dévouements, surtout aux heures tristes de réaction, se paient chèrement. Les biichers sont éteints pour toujours, mais il arrive encore que les hommes sont punis pour avoir librement pensé. Leurs idées, si elles ne sont pas celles du jour, sont souvent pour eux l'origine de mille tracasseries ; elles les exposent aux taquineries haineuses de persécuteurs hypocrites qui n'ont plus le courage d'être de francs inquisiteurs. Le docteur Louis Bùchner, lui aussi, dut apprendre ce qu'il en coûte de vouloir être et rester un penseur libre. Il l'a dit lui-même, dans une page pleine de franchise et d'émotion contenue, qu'il a placée en tête de la douzième édition allemande de son livre (2). « L'originalité de Force et Matière ne repose pas sur les recherches contenues dans le livre ou dans les matériaux qui y ont été employés et utilisés, mais bien sur les déductions ou conclusions qui en ont été tirées et qui parurent à tant de personnes si nouvelles et si fabuleuses, qu'elles se livrèrent pour cela aux éclats les plus violents de leur sentiment offensé. Il est vrai que l'auteur du livre n'a pas découvert de nouvelle étoile ou un nouveau muscle, qu'il n'a pas fait danser des cuisses de grenouilles, qu'il n'a pas fait de calculs mathématiques, qu'il n'a pas publié d'analyses chimiques ni décrit une nouvelle espèce d'acarus ; mais il n'en a pas moins accompli dans le domaine de l'esprit un travail qui, au point de vue de son importance générale, laisse bien loin derrière lui ces recherches de détail, et qui continuera encore à exercer son influence à une époque où l'on se souviendra à peine de ces recherches et de leurs auteurs... Comme son ardeur pour les recherches et sa passion

(i) En 1874, Bùchner fit en Amérique une tournée de conférences qui eut un grand retentissement. Il parla dans trente-deux villes diflFérentes et prononça une centaine de discours.

(2) Critique de l'auteur par lui-même, pour la douzième édition de son livre. Dans Nature et Science, trad. Gustave Lauth, de Strasbourg.

pour la vérité étaient plus grandes que son amour pour des avantages personnels, il ne dut pas seulement s'éloigner violemment de sa place de professeur, mais il lui fallut encore accepter d'être, presque journellement, accablé sous le poids des soupçons, des insultes et des persécutions de toute nature. Celui qui accuse les partisans et les défenseurs du matérialisme philosophique de se livrer d'ordinaire aussi au matérialisme grossier de la vie, celui-là n'a pas le moindre soupçon de cette force idéaliste et stimulante en même temps qu'ennoblissante de l'amour de la vérité, force qui fait peu de cas de tout le reste, lorsqu'il s'agit de rechercher la vérité et de combattre le mensonge et l'ignorance. Mais lorsque ceux qui sacrifient leur existence et le prix de cette existence à une pareille aspiration idéale, récoltent d'ordinaire de la part de leurs contemporains plus de basse calomnie que de reconnaissance, plus de persécution que de récompense, plus de dédain que d'élévation, il ne leur reste plus autre chose qu'à se consoler avec les magnifiques paroles du poète:

Qui aime la vérité doit déjà tenir son cheval par la bride ! Qui pense la vérité, doit déjà avoir le pied dans l'étrier ! Qui parle la vérité, doit avoir des ailes au lieu de bras !

Et cependant Mirza-Schaffy dit :

Celui qui ment ici doit recevoir des coups de bâton ! (i)

En effet, Louis Biichner, calomnié, vilipendé, n'eut plus jamais de chaire universitaire, et son titre de professeur ne fut qu'une distinction purement honorifique que lui conféra, sur le tard, la cour de Saxe-Cobourg-Gotha. Cet ostracisme le peina beaucoup, non pas qu'il aspirât à jouer un rôle, — sa modestie égalait sa science, — mais il estimait que le haut enseignement est une des forces vives d'une nation, qu'il ne suffit pas de faire choix d'un homme capable pour occuper une chaire universitaire, mais qu'il faut chercher le plus capable, et il jugeait avec raison que dans le domaine des sciences expérimentales, son opinion pouvait être de quelque poids. Il n'enseigna donc pas officiellement, mais Force et Maticre n'en fit pas moins le tour du monde. L'ouvrage a été traduit en treize langues différentes, en anglais, en français, en italien, en polonais, en suédois, en hollandais, en grec, en russe, en danois, en arménien, en roumain, et toutes ces traductions ont eu de nombreux tirages et des million? de lecteurs. Beaucoup de ses autres livres, pour n'avoir pas eu une

(i) Wer die Wahrheit liebt, muss — Schon sein Pferd am Ziigel haben ! — Wer die Wahrheit denkt, der muss — Schon den Ftiss im Biigel haben. ' — JVer die Wahrheit spricht, der muss — Staft der Arme, Fliigel haben! — Und dock spricht Mirca-Schaffy : — Wer da li'tgt, muss Prii^el haben!

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semblable bonne fortune, ont été traduits également dans plusieurs langues et répandus à un très grand nombre d'exemplaires. Tel fut entre autres le cas pour Science et Nature, essais de philosophie et de science naturelle, pour ses Conférences sur la théorie daminiennc de la transmutation des espèces et de l'apparition du inonde organique, pour L'homme selon la science, son passé, son présent, son avenir, pour la Vie pratique des bêtes, et pour ses leçons d'histoire naturelle sur la circulation des forces et la fin du monde, sur la philosophie de la génération.

Avant de clore cette esquisse de la vie et de l'œuvre du savant vulgarisateur, on nous en voudrait de ne pas rappeler ici que Biichner fut invité par le comité organisateur du monument élevé en 1886 à la gloire de Diderot, à Paris, d€ venir y prendre la parole au nom des libres-penseurs d'Allemagne. Il prononça, à cette occasion, en français, un discours que les grands journaux de l'époque, Le Temps, la République Française de Gambetta, etc., non seulement ne reproduisirent pas, mais dont ils ne soufflèrent pas même mot (i). Un groupe d'étudiants avait même résolu de protester contre « l'intrusion » de Bûchner à cette solennité et ils n'avaient pas eu honte de faire placarder la veille du 13 juillet, jour de la manifestation, dans tout le quartier latin, cette affiche" injurieuse et stupide : « Nous, étudiants français, indignés de l'intrusion des Allemands à l'inauguration de la statue de Diderot, invitons nos camarades à protester contre le discours du mouchard allemand Bvichner demain mardi 13 juillet, place Saint-Germain-des-Prés, à quatre heures et demie. »

Les premiers mots du discours du célèbre libre penseur furent en effet accueillis par les protestations isolées de quelques jeunes énergumènes dont pas un peut-être n'avait lu une ligne des œuvres du médecin-philosophe, mais à ces protestations indignes répondirent aussitôt de vigoureux applaudissements.

Bùchner prononça d'une voix forte, sans émotion apparente, le discours suivant : « Mesdames et messieurs, l'homme dont nous célébrons la mémoire, n'est pas seulement une des gloires de la France ; il est revendiqué par tous les amis de la science libre et de la libre pensée, quelle que soit leur langue, quel que soit leur pays. C'est pour cette raison que le comité Diderot a tenu à donner à cette solennité un caractère international ; c'est pour cela qu'il m'a invité à représenter ici les libres penseurs de ma patrie. J'ai accepté cette aimable invitation d'autant plus volontiers qu'à mes yeux Diderot est un de? plus grands et des plus nobles génies de tous les temps, et que l'al-

(i) Bùchner a reproduit son discours en allemand dans son livre : Fremdes und Eigenes ans dem geistigen Lebeii der Gegenzvart (La vie intellectuelle contemporaine d'après les travaux personnels et d'après ceux d'autrui), 1890, pp. 309-312.

lure de sa pensée accuse une étroite parenté avec la nôtre. La profondeur de ses sentiments, l'exubérance de sa fantaisie, unie à l'activité, à la sagacité, à la hardiesse intellectuelle, — cette fusion sympathique des hautes qualités de l'esprit, ou plutôt comme le disait Gœthe, des esprits a parents » des deux côtés du Rhin, — ont fait appeler Diderot le plus allemand des philosophes français, mais Diderot est plus que cela; il est, dans le vrai sens du mot, le cosmopolite de la science et de la libre pensée. C'est pour le monde entier qu'il a écrit et qu'il a vécu. De son vivant, on l'admirait autant sur les rives de la Neva que sur celles de la Seine.

(( En fêtant un centenaire comme celui-ci, il est impossible de ne pas comparer deux époques : le siècle dernier et le nôtre. La confrontation est loin d'être de tous points satisfaisante; seulement, les classes dirigeantes de la société, au dix-huitième siècle, en Europe, étaient plus que celles de notre temps favorables à la libre pensée. Pourtant, malgré ce recul partiel et apparent, l'esprit humain, représenté par la science, a fait des progrès gigantesques !

(( Aujourd'hui c'est à la science que la libre pensée emprunte ses armes les plus irrésistibles. Si le grand Diderot pouvait secouer la mort et reprendre sa place sur le champ de bataille de l'esprit, quelle joie serait la sienne! Ses larges théories, ses vues géniales, enfantées par son clair et pénétrant esprit, il les verrait toutes sanctionnées par la science elle-même ; il verrait la grande doctrine de l'évolution dont il avait le pressentiment net, solidement fondée aujourd'hui par Lamarck et par Darwin, et résolvant sans peine nombre de problèmes qui le tourmentaient. Mais le contentement de notre grand apôtre de la libre pensée ne serait pas sans mélange. Un siècle entier, et l'un de plus féconds au point de vue scientifique, n'a pas suffi pour faire triompher la vérité. Aujourd'hui encore, comme au temps de Diderot, la superstition enserre dans ses filets le plus grand nombre; la foule, aveugle et inconsciente, s'incline encore devant les autels des dieux. Seule, une minorité, toujours grandissante il est vrai, suit les traces de Diderot, de Voltaire, de d'Holbach, d'Helvétius, de Bayle, de Feuerbach, de Strauss, de Darwin, de Haeckel et de tant d'autres héros de la science et de la pensée libre. J'aurais pu sans peine allonger la liste des grands hommes que je viens de citer pêle-mêle et sans distinction de nationalité, car dans le domaine de la science et de la vérité, les distinctions de pays disparaissent ; dans cette grande république intellectuelle, tous les hommes de bonne volonté sont frères, car tous visent au même but, c'est-à-dire à l'afïranchissement du genre humain, des esprits aussi bien que des corps. La vérité est cosmopolite ; comme son illustre défenseur Diderot, elle n'est ni française ni allemande, ni russe ni italienne ; elle est la vérité, identique et la même pour qui la peut comprendre et découvrir.

« Non pas certes que la recherche du vrai soit une besogne facile. « La vérité, comme le dit le grand philosophe Schopenhauer, n'est « pas une courtisane sautant au cou de qui la dédaigne ; au contraire, « c'est une belle si fière et si orgueilleuse que celui qui lui sacrifie « tout, ne peut pas être sûr de la posséder. » ]vlais cette difficulté même est un stimulant, et si par cette noble poursuite, le but final semble se dérober sans cesse, il suffit à l'esprit humain de l'avoir entrevue. La vérité a des droits imprescriptibles, a dit Voltaire. La vérité, c'est notre étoile conductrice, nous l'adorons, et sur ses autels nous sacrifions en vue du plus grand bonheur, du plus grand savoir. de la plus grande liberté du genre humain.

« C'est au nom de ces nobles intérêts que je me s.uis risqué à prendre ici la parole, sous le patronage du grand nom de Diderot, d'un homme dont l'esprit et le cœur planaient bien au-dessus des mesquines rivalités des peuples et des nations. Dans un ouvrage remarquable sur la vie et les œuvres du grand philosophe français, le professeur Rosenkranz nous a appris à admirer en Diderot à la fois les qualités germaniques et les qualités françaises. Quelle occasion serait donc plus favorable qu'une solennité consacrée à la mémoire de ce grand homme pour proclamer, autant qu'il est en nous, la solidarité des peuples européens, la grande union internationale que nous n'aurons pas le bonheur de voir de nos propres yeux, mais que nous pouvons prophétiser à coup sûr pour ceux qui nous suivront. Il en sera ainsi, en dépit des ennemis du progrès, en dépit des semences de haine déposées dans bien des cœurs par le plus grand des fléaux : la guerre et par toutes les atrocités qui en sont l'inévitable et tragique accompagnement, la guerre, survivance des temps préhistoriques, de ces âges lointains où les hommes avaient entre eux des relations de bêtes fauves.

« Au fond, les rapports entre les peuples ne dififèrent pas essentiellement des rapports entre les individus. Pour les uns comme pour les autres, le devoir est de s'unir étroitement, pour travailler ensemble à accroître le bonheur et le savoir communs. Il faut que la fameuse lutte pour la vie, si à la mode depuis Darwin, cesse d'être une lutte entre les individus, entre les nations, pour devenir un combat commun de tous les hommes contre les fléaux naturels, contre les calamités sociales, contre le vice et contre la faim.

« Voilà pourquoi j'ai accepté de prendre la parole dans cette solennelle occasion. J'ai aussi désiré vous apporter un sincère témoignage de sympathie des libres penseurs d'Outre-Rhin, qui sont peu nombreux, il est vrai, ceux d'entre eux du moins qui osent arborer bravement leur drapeau, mais ils s'appelleront légion, je vous en donne la ferme assurance, le jour oi\ disparaîtra l'oppression politique et théologique qui pèse encore sur les esprits dans ma malheureuse

patrie. En ce jour heureux, nous, libres penseurs, nous serons les premiers à vous tendre la main et à fonder enfin l'entente cordiale de l'avenir entre tous les peuples libres et cultivés.

« Je vous remercie de votre bienveillante attention et je terminerai par cette fameuse sentence sortie de la bouche de Diderot mourant : « Le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité. » Oui, il faut opposer l'incrédulité au dogme qui tyrannise le corps et l'esprit, aux creuses spéculations des philosophes spiritualistes, aux fallacieuses promesses des religions, aux tîagorneries des despotes politiques, mais il faut croire à la vraie science, à la philosophie expérimentale et aux larges espoirs de ceux qui veulent faire le genre humain tout entier plus heureux, plus noble et plus vertueux qu'il ne l'est à présent.

« C'est sous ce glorieux drapeau que triomphera la pensée libre et qu'elle nous aidera à atteindre le grand but de l'avenir, c'est-à-dire : liberté, instruction et bien-être pour tous les enfants des hommes ! »

La presse germanique jeta feu et flammes contre l'audacieux savant qui avait eu la témérité d'associer son pays à la glorification d'un philosophe français, mais Bûchner, habitué depuis de longues années à être vilipendé par des adversaires de mauvaise foi, ne tint pas plus compte des calomnies et des diffamations des journalistes allemands qu'il n'avait prêté d'attention aux sottes et stupides injures de quelques étudiants de Paris.

Bùchner, après avoir, comme homme et comme écrivain, exercé une grande influence sur ses contemporains, après avoir contribué à délivrer beaucoup d'entre eux du joug du mysticisme philosophique et théologique, entreprit encore une fois, au déclin du siècle dernier et à la fin de sa vie, de résumer, en une vaste synthèse, l'état de nos connaissances générales. Dans un dernier ouvrage, qui est comme son testament scientifique et philosophique, il jette un regard ému sur le passé et en tire des leçons pour l'avenir.

Nous n'avons rien dit, dans les pages qui précèdent, de la vie privée de Biichner. Elle peut se résumer en quelques lignes. Il épousa, en 1860, M"® Sophie Thomas, fille d'un écrivain et savant de Francfort. Elle-même fort instruite, elle avait un sens très affiné pour tout ce qui est beau dans la vie. Elle sut faire de sa maison le rendez-vous aimé de tous les esprits libres, indépendants et cultivés qui venaient, de partout, rendre hommage à la science de son illustre époux. Il s'éteignit en 1899, âgé de soixante-seize ans, dans la sérénité d'un sage antique, en philosophe affranchi de toutes les vieilles superstitions, laissant à ses enfants, avec un nom glorieusement porté, l'exemple de toutes les vertus humaines.

Victor Dave.

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