‹ Eugène DelacroixChapitre 40 sur 45 · I. — Ux RÉFRACTAIRE · texte numérisé non relu

I. — Ux RÉFRACTAIRE

C'était à Berlin, à la veille de 1848. La lourde brume de réaction se dissipait — présage de la révolution. De nombreux groupements d'intellectuels radicaux se constituaient, et parmi eux il en fut un remarquable par sa critique railleuse et « cynique ». Ce groupe se donna le nom de « Libres ». Il est vrai qu'il inspirait plus d'horreur aux petits bourgeois d'alors, qu'il ne faisait de bonne besogne pratique. IMais. de ces réfractaires, ayant les défauts et qualités communs aux réfractaires de tous les pays, beaucoup prirent part aux barricades de mars.

Dans leur cabaret habituel, chez Hippel, où se coudoyaient les hommes de tous les partis avancés, on pouvait rencontrer presque tous les soirs un homme blond-roux, de taille moyenne, aux yeux bleus sous des lunettes d'acier, observateur calme et un peu pédantesque — un type parfait de professeur de collège, au dire des survivants. Johann- Caspar Schmidt de son vrai nom. il s'attribuait le pseudonyme, qu'il devait rendre illustre, de Stirner — à cause de son front (Stirn en allemand) puissant, la seule partie frappante de .son visage.

Bien avant la publication (1844) de son livre L'Unique et sa Propriété, il était connu dans ce milieu de réfractaires par ses idées révolutionnaires. LIne chanson satirique, retrouvée naguère (i), datant de 1842, dans laquelle un auteur inconnu célébra les ébats des u Libres », représenta Stirner en ces termes :

Regardez-le Stirner, ce circonspect briseur de cadres :

Pour le moment, c'est de la bière qu'il boit,

Mais attendez, il boira bientôt du sang.

Les autres poussent des cris sauvages : à bas les rois !

Et Stirner les complète criant : à bas aussi les lois !

(i) Publiée dans les Dokumente des Socialismus, 1904 ou 1905.

Elle est curieuse, cette appréciation de Stirner par ses compagnons. Pour nous, elle vaut bien les critiques ternes parues après la publication de son œuvre.

Des journalistes, des poètes, des instituteurs, jouèrent un rôle important dans le mouvement de cette époque, — où Berlin n'était encore qu'une ville de 400.000 habitants. Les organisations d'ouvriers de fabriques n'étaient qu'embryonnaires. La plupart des métiers se composaient d'artisans dont deux tiers de maîtres et un tiers de salariés (i). Ce furent les intellectuels qui lancèrent les mots d'ordre et formulèrent les revendications populaires, tout en fréquentant le seul « cercle d'artisans » existant. Il est assez naturel qu'ils aient pris de grands airs, certains qu'ils étaient de pouvoir ébranler le monde entier. La déception fut cruelle...

Stirner regardait froidement autour de lui. Se plaisant dans ce milieu, il lui était facile néanmoins de constater que des forces nouvelles n'y pouvaient pas s'éveiller. Il commença à chercher ailleurs... sans toutefois rompre toutes ses attaches. L'industrie avait commencé son œuvre de dislocation dans la patriarcale Allemagne. Un nombre considérable d'intellectuels avaient été jetés sur le pavé. Des professeurs suspendus de leurs fonctions pour libéralisme augmentaient la phalange des réfractaires. Et Stirner était un de leurs représentants les plus intéressants.

« Tout vagabondage déplaît au bourgeois, — écrivait-il dans V Unique (2) — et il existe aussi des vagabonds de l'esprit, qui, étouffant sous le toit qui abritait leurs pères, s'en vont chercher au loin plus d'air et plus d'espace. Au lieu de rester au coin de l'âtre familial à remuer les cendres d'une opinion modérée, au lieu de tenir pour des vérités indiscutables ce qui a consolé et apaisé tant de générations avant eux, ils franchissent la barrière qui clôt le champ paternel, et s'en vont, par les chemins audacieux de la critique, où les mène leur indomiptable curiosité de douter. Ces extravagants vagabonds rentrent, eux aussi, dans la classe des gens inquiets, instables et sans repos que sont les prolétaires, et quand ils laissent soupçonner leur manque de domicile moral, on les appelle des « brouillons », des « têtes chaudes « et des « exaltés «... Ce qui leur manque à tous, c'est cette espèce de droit de domicile dans la vie que donnent un commerce solide, des moyens d'existence assurés, des revenus stables, etc. ; comme leur vie ne repose pas sur une base sûre, ils appartiennent au clan des « individus » dangereux, au dangereux prolétariat : ce sont des « par-

Ci) Vr. Eduard Bernstein, Geschichte der Berlincr Arbeiter-Bezvcgiing, 1907, I, pp. 70-72.

(2) Pp. 132, 133, Stock, 1900.

ticuliers » qui n'offrent aucune « garantie » et n'ont « rien à perdre » et rien à risquer. »

Ne croirait-on pas entendre un frère de Jules Vallès, plus abstrait, plus idéologue, mais non moins pittoresque dans ses paroles de puissance ?

Mais l'homme manqua d'énergie. Pris dans les tenailles de la vie quotidienfie, Stirner fut broyé.

Né, en 1806, à Bayreuth, issu d'une famille d'artisans, Stirner fit sa philosophie à Berlin, ayant comme maîtres Hegel lui-même, Schleiermacher et d'autres professeurs réputés. Il aspirait à un poste d'instituteur dans un collège d'Etat. Il n'y fut pas accepté. Mais durant quelques années, il donna des leçons dans un institut privé de jeunes filles. Désirant être libre au moment de l'apparition de son ouvrage, il quitta cette place en 1844. Il avait déjà débuté dans les lettres comme collaborateur de la fameuse Gazette du Rhin de Karl Marx.

Son livre parut à Leipzig. La censure sévissait durement à cette époque. Craignant des poursuites, l'éditeur chargea les volumes imprimés dans une charrette après l'envoi obligatoire d'un exemplaire au censeur ; il fit en même temps distribuer aux libraires l'ouvrage. La confiscation fut prononcée, mais on ne trouva chez l'éditeur qu'environ deux cent cinquante exemplaires. D'ailleurs, les jours suivants, on les rendit à la circulation : le censeur jugea l'ouvrage « trop inepte » pour pouvoir être dangereux.

Stirner tout entier s'était donné dans ce livre ; c'est à croire que l'effort l'avait épuisé. Il ne produisit, par la suite, plus rien d'original.

Bientôt surgirent les événements révolutionnaires. De même que le réfractaire Vallès est devenu l'insurgé de 187 1, le réfractaire Stirner, ce théoricien de la violence, a-t-il été pris dans les remous de la révolution de 1848 ? On le perd de vue à cette période, mais tout donne lieu de croire qu'il s'abstint. Nature méditative, il ne pouvait opposer à la vie qu'une résistance passive. Il n'avait point l'étoffe d'un militant, bien qu'il fit sienne la doctrine de la révolte. Son « diable » ne résidait pas dans le corps, mais bien dans le cerveau. Bakounine, qu'il voyait chez Hippel, bouleversant tout, produisit sur lui une grande impression. (( On raconte qu'il sut s'imposer à Stirner, lequel admirait sa force slave élémentaire, sa nature saine, fraîche et sa puissance (i). » Mais si Stirner admirait la force, il ne put jamais arriver à la pratiquer. Lui qui combattait l'intellectualisme, rêvant d'une harmonie entre <( la pensée » et « l'action », n'avait fait qu'effleurer l'action — cérébralement.

(i) Max Nettlau, The Ufc of Michael Bakuninc, I, note 566, p. 96.

Quelques années avant l'apparition de son ouvrage, il se maria avec Marie Daehnhardt, rencontrée chez les (( Libres ». Elle lui apporta quelques sous qui lui permirent de vivre momentanément sans souci. Puis, il espéra vivre de sa plume ; il fut vite déçu — la réaction avait redoublé. Il essaya de fonder une laiterie, mais échoua ; l'argent de sa femme y fut englouti. Bientôt l'indigence se fit sentir dans le ménage. Sa compagne le quitta. Elle se fixa à Londres où les Herzen, les Freiligrath la fréquentaient. Ensuite, elle partit pour l'Australie d'où elle revint, après des années de misère, héritière. Devenue mystique, catholique à outrance, bornée, elle ne gardait de sa vie passée qu'une grande amertume.

Stirner, lui, se laissa lentement glisser sur la pente de la misère. Il fit tous les métiers. Il subit toutes les épreuves. On l'emprisonna d'eux fois à cause de dettes, cette peine existant encore alors. Mais il ne renia pas son passé, comme beaucoup de ses camarades, « Libres » d'antan, prosternés plus tard devant les gouvernants.

Et soudain, en 1856, à l'âge de quarante-neuf ans, fort encore physiquement, il meurt, victime de l'intoxication provoquée par la morsure d'une mouche emjpoisonnée. Bruno Bauer |et Ludwig B'uhl, ses anciens amis, également sombres dans la détresse, l'ont conduit au cimetière...

Ses papiers disparurent ; les lacunes de ses historiographes ne pourront jamais être comblées.

Il ne reste de Stirner aucun portrait contemporain. Ce n'est que quarante ans après sa mort, qu'Engels, sollicité par H.-J. Mackay, essaya de rétablir de mémoire ses traits.

IL — Le dualisme dans l'œuvre .stirnerienne

On se plaît à représenter Stirner comme un logicien impeccable, son livre comme un flux perpétuel d'idées enchaînées l'une à l'autre, immuablement. Et ainsi suggestionné d'avance, emporté par l'élan superbe du verbe, le lecteur, le plus souvent, ne soupçonne même pas quel conflit aigu entre deux méthodes de penser se manifeste dans cette œuvre, s'infiltre dans tous ses recoins.

Quoique idéaliste d'origine, Stirner a combattu la manière de penser par abstraction, de ne voir qu'à travers le prisme des concepts. Il a fait des efforts énormes pour extirper la métaphysique de son cerveau. Et il a vaincu. Il est sorti de son combat en réaliste. Il a su voir clair autour de lui, adapter sa pensée à la vie, et n'énoncer une idée que comme la généralisation des faits observés. Mais nous, les lecteurs, qui assistons à cette lutte étrange de l'auteur pris entre deux directiouo d'esprit, nous en éprouvons parfois un malaise, et, pour celui qui ne

ilAX STIRXER

remarque pas la lutte que Stirner soutint, son œuvre reste inconcevable.

\'oici comment se manifeste ce dualisme. Stirner analyse par exemple le rapport entre les hommes et la société. Deux tendances le poussent dans deux directions opposées. Primo : au lieu d'examiner ce rapport comme tel, il porte toute son attention sur la notion de ce rapport; il transforme une rencontre de phénomènes réels en un choc d'idées, et, sans tenir compte de la réalité, il opère sur divers concepts ; en détruisant ensuite cette <( pensée «, en la proclamant « rien qu'une idée », il croit abolir le rapport même. Secundo : il examine ce rapport d'une manière absolument opposée : comme une chose concrète, comme un fait ; il démontre sa valeur empirique, observe les conditions dans lesquelles il est né, suit la méthode inductive et arrive ainsi à un résultat précieux : aux généralités, pensées condensant dans leur expression toute la multitude des faits observés. Et les deux méthodes, il les manie avec une maîtrise égale.

\^oici des exemples. Il a écrit un article sur les Mystères de Paris, d'Eugène Sue. X'otons qu'alors il fallait, pour détourner l'attention de la police, examiner la question sociale et les problèmes politiques sous l'affabulation romanesque, poétique, etc.. la censure saisissant tout écrit non déguisé sur ces matières. Or. les Mystères de Paris ont déchaîné un enthousiasme immodéré chez les Allemands ; ils apparurent comme un premier roman social. Marx et Engels ont flagellé ce roman dans une critique âpre et violente (voir la Sainte Famille, Die heilige Familie). L'article de Stirner se rattache à cette critique rédigée postérieurement.

Il écrit avec véhémence : « Siie, c'est le poète de la bourgeoisie vertueuse et libérale... Le banquier et le moraliste jugent les hommes du même point de vue... Ce « frère de charité », Rodolphe... veut rendre inoffensifs ceux qui sont « tombés ». et il les punit par des tortures morales raffinées... A^raiment. on ne pourrait décrire notre époque avec plus de virulence, plus de cruauté... Lui (Rodolphe) est bien la copie exacte de son misérable et vertueux auteur (i). » C'est excellent.

Eh bien, Stirner « complète » ses conclusions par une série de réflexions. Mais quel abîme sépare les deux parties, dans le texte formant pourtant un seul bloc ! Tout à l'heure, il soulevait le voile de l'hypocrisie des classes possédantes, il expliquait leurs jugements moraux par les causes et circonstances matérielles, et voici qu'il recommence à planer dans le monde des abstractions, érigé loin de la réalité terrestre, voici qu'il fait des actes, des choses de la

(i) Max Stirner's, Kleinere Schriften réunis par M. Madkay, pp. 89, 93. 98, 99.

vie, de faibles reflets du principe moral d"où la vie émane, telle l'eau qui sort d'une source. Il tranche de tout en traitant Rodolphe de « possédé )) ! Et ainsi de suite. Il oppose le « bien » au « mal », en fait deux principes indépendants de la réalité, et « tout le heurt — conclut-il — se réduit à un conflit entre deux êtres bornés, tous les deux possédés par le fantôme du bien et du mal ».

Mais, en même temps, attiré par l'autre qualité de son esprit, il ramène le même « conflit » à sa juste place dans l'ensemble de la vie réelle dont il fait partie. Cet homme qui, quelques pages auparavant, contraint le « principe moral » à « créer les êtres » ( !) ce même homme écrit plus loin : « Le principe moral ne peut être le moteur de la vie réelle... Les faits et les actes de celle-ci se moquent de nos faibles principes. »

Une fois entraîné par le fil de ses raisonnements abstraits, il ne parvient à s'arrêter que difficilement.

Il écrit ces mots : « La propriété n'est pas un vol, ce n'est que par elle que le vol devient possible », et huit lignes plus loin, sans préambule, il étale cette « découverte ». « La propriété n'est pas « un fait », comme le pense Proudhon, mais une fiction, une idée » {L'Unique, p. 303.)

Il pénètre le mécanisme de notre société — nous verrons plus loin de quelle façon il le comprend — mais néanmoins ce ressort métaphysique qui se blottit en un coin de son cerveau le pousse à écrire des pages lamentables sur l'origine de la société qui « n'est que l'occupation en commun d'une salle ! (L'Unique, p. 261.)

Il en résulte une confusion notable, mais à mesure qu'il s'avance dans L'Unique, on sent qu'il a définitivement rompu avec son ancienne conception du monde. Ses incursions dans le domaine de l'abstraction pure deviennent de plus en plus rares. On voit qu'elles sont la partie éphémère de son œuvre, et que son caractère durable consiste dans l'autre partie.

Alors, ceci reste bien acquis, hors de doute : Stirner a surmonté son dualisme, et, dès que cet enduit spéculatif est gratté, la charpente de l'œuvre apparaît, solide et bien enfoncée dans la vie réelle.

Notre regard perçoit tout d'abord la notion du « moi » chez Stirner. S'il a forcé le sanctuaire des idées préconçues, des traditions, des mensonges innés et inoculés, il l'a fait afin de cristalliser le moi réel, le moi vivant, dans toute la plénitude de ses besoins et de ses facultés.

Cette tâche — une analyse psychologique irrésistible — il l'a accomplie. Nous tenons la clef de voiite de son édifice.

MAX STIRXER 73

L'erreur fondamentale que font presque tous ceux qui ont écrit sur Stirner, c'est de situer son point de départ dans le « moi », l'individu. Or, Stirner a commencé par l'analyse de la conscience individuelle qui, à cause de l'éducation reçue, à cause de la « culture » spéciale qui nous asservit, nous courbe, est couverte d'une épaisse couche idéologique. Quel est le but de Stirner ? Pourquoi fait-il cette critique impitoyable, écrasant tous les préjugés, secouant la lâcheté intellectuelle ? — Il veut arriver jusqu'au fond du moi réel de l'individu placé dans son milieu social ; il veut lui donner la conscience de ses véritables besoins vitaux; il veut que l'individu fasse siens ses intérêts à lui et non ceux de son maître qui. naturellement, les veut étouffer. « L'individualité, elle, vous rappellera à vous, elle vous crie : a Reviens à toi ! » (L'Unique, p. 196.)

C'en est assez de tomber dans les pièges que nous ont tendus les autres. « Que je rentre donc en possession de la puissance que j'ai abandonnée aux autres, ignorant que j'étais de la valeur de mes forces. » (Id., p. 310.) Il veut enfin ramener les idées aux hommes.

Alors, l'idéologie étrangère à nos propres intérêts s'évanouit dans la fumée, et Stirner aboutit à son « moi » — moi réel, concret.

Et nous verrons que ce moi dont il parle constamment n'est pas un être vague, mais qu'il appartient à une classe déterminée.

Page 1