‹ Eugène DelacroixChapitre 44 sur 45 · VII. — Morale stirxeriexxe · texte numérisé non relu

VII. — Morale stirxeriexxe

Entre le moment présent et la grève générale, il y a une période préparatoire que Stirner ne sait comment remplir. Il ne pouvait être compétent dans cette question.

Par contre, il pouvait, sinon observer, du moins assez exactement deviner d'avance les principes moraux propres au prolétariat révolutionnaire. Nous ne savons s'il les a sentis profondément. En tout cas ses « maximes » sont coulées puissamment. Peut-être justement en raison de leurs généralités, ses phrases de violence et de révolte nous émeuvent : pour ces sortes de généralités ne s'appliquant en apparence, dans le livre, à aucune forme précise de la vie réelle, il est facile, selon les besoins, de trouver un équivalent historique. Nous pouvons les adapter, voire les incarner dans telle ou telle forme pratique, et les utiliser ainsi.

Stirner comprend les principes éthiques de la manière suivante : pour les possédants, être moral c'est de s'incliner devant le régime actuel, être immoral, c'est de se révolter ; pour les opprimés, être moral c'est de se révolter, être immoral c'est de se résigner.

Assurément, affirmait-il, pour les dirigeants « toute révolution, toute insurrection, est toujours quelque chose d'immoral » auquel on ne peut se résoudre à moins de cesser d'être « bon » pour devenir « mauvais » ou — ni bon ni mauvais » {L'Unique, p. 6i). ]\Iais la lutte de classe forcément scinde l'appréciation éthique des actes ; du moment que les ouvriers n'empruntent plus leur idéologie chez leurs maîtres, leurs jugements moraux se changent en conséquence et « ils aiment mieux suivre leurs intérêts réels que de s'astreindre aux commandements de la morale ». Stirner appelle cela de la « sage immoralité ».

(i) Il est très intéressant de noter que Marx, dans sa critique, se gaussa beaucoup de cette idée de la grève générale.

C'est la place ici de faire la remarque importante que voici : la notion du peuple n a pas, dans la terminologie de Stirner, le sens que nous lui prêtons. Les classes exploitées et opprimées, il les désigne sous les termes de prolétariat et surtout de plèbe. Quant au peuple, Stirner l'identifie avec la Nation et, en conséquence, le combat au même titre que l'Etat. Quelle regrettable confusion peut naître dans l'esprit de ceux qui ne remarquent pas cette identification ! Pour eux, d'une part, Stirner proclame la puissance formidable des ouvriers et assimile leurs intérêts aux siens, d'autre part il affirme que son malheur est le bonheur du peuple!

La bourgeoisie de son côté fait tout son possible pour obscurcir la mentalité de ses esclaves. Stirner a des mots très durs pour les idéologues aux gages de la bourgeoisie, et il n'hésite pas à mettre à nu leurs mobiles : a Le serviteur obéissant, voilà l'homme libre ! — Et voilà une rude absurdité ! — Cependant tel est le sens intime de la bourgeoisie ; son poète Gœthe, comme son philosophe Hegel, ont célébré la dépendance du sujet vis-à-vis de Tobjet, la soumission au monde objectif, etc. »

Et Stirner, en écrivain révolutionnaire, au contraire, se tourne « vers ceux qui veulent être égoïstes », leur montrant que c'est dans leur intérêt d'être révoltés.

Considérant la lutte entreprise entre les d€ux classes comme un gigantesque choc de deux volontés, Stirner ne voit d'issue heureuse pour les ouvriers que dans la possession de la force. Les droits, comme expression idéologique de la force, ne le préoccupent guère. C'est pourquoi il lance cet appel : Soyez forts, que chaque moi soit tout puissant.

La lutte engagée — pas de fléchissements. Parler des idéals devant ses ennemis ; à chaque instant « invoquer la sacro-sainteté des imprescriptibles droits de l'homme devant ceux-là mêmes qui en sont les ennemis » ; incriminer l'Etat, l'égoïsme des riches, etc., « alors que c'est bien notre faute s'il y a un Etat et s'il y a des riches » ; agir ainsi — au lieu d'être à la guerre comme à la guerre, car « en temps de guerre on ne peut pas faire le généreux » et on ne doit demander nul quartier aux ennemis, et, s'il le faut, « tourner les lois tant qu'on n'a pas la force de les détruire )> — Stirner ne pouvait l'excuser que par le manque de conscience de classe.

Ainsi, il n'admet pas une morale à l'usage de tout le monde. Il a nié — et c'est beaucoup — l'existence d'une morale propre à tous les membres d'une société divisée en deux classes opposées, aux intérêts divergents. Certes, il n'a pu exposer l'éthique ouvrière, car elle s'élabore actuellement dans les relations réciproques des ouvriers organisés, relations qu'il ignora. En revanche, il démontra — presque a priori — l'incommensurabilité des jugements moraux de deux classes d'ennemis. Quand il envisage les phénomènes non sous leur forme de concepts, appelés à mener une existence propre, mais sous leur forme concrète, il divise les principes moraux d'après la situation économique des hommes.

Il y a, selon sa doctrine, deux catégories de sentiments moraux : « ceux qui nous sont donnés et ceux dont les circonstances extérieures ne font que provoquer en nous l'éclosion. Ces derniers nous sont propres, ils sont égoïstes parce qu'on ne nous les a pas soufflés et imposés...; les premiers, au contraire, nous ont été donnés ». {L'Unique, p. 74.) Les premiers, il les rejette, naturellement; les seconds, il

les admet, montrant une fois de plus qu'il ne s'élève pas contre n'importe quelle morale, mais contre la morale non adéquate aux « notis », aux intérêts de la classe opprimée. Il constate, en effet, que « la bourgeoisie se reconnaît à ce qu'elle pratique une morale étroitement liée à son essence ». C'est non seulement par le fait que le capitalisme se tient debout, il fait concourir tous les moyens intellectuels à l'asservissement de la mentalité des producteurs en masquant, à ceux-ci, l'essence de la société. Et lorsque Stimer attaque la moralité et toutes les religions, c'est non en vertu de considérations philosophiques, mais à cause de l'œuvre néfaste qu'elles ont mission d'accomplir. Il est explicite : « Le christianisme est un merveilleux étoufiFoir de tous les murmures et de toutes les révoltes. Mais il ne s'agit plus aujourd'hui d'étouffer les désirs, il faut les satisfaire. La bourgeoisie, qui a proclamé l'évangile de la joie de zirre. de la jouissance matérielle, s'étonne de voir cette doctrine trouver des adhérents parmi nous, les pauvres ; elle a montré que ce qui rend heureux, ce n'est ni la foi ni la pauvreté, mais l'instruction et la richesse ; et c'est bien ainsi que nous l'entendons aussi, nous autres prolétaires. » (L'Unique, p. 143.)

Xous signalons cette phrase d'autant plus volontiers qu'elle montre à la fois la tâche que s'est donnée Stirner en critiquant les entités morales et la distance qui sépare ses convictions de celles qui ont dicté à Nietzsche l'évaluation des valeurs.

Stirner veut pour la misère une morale qui soit à elle pour la substituer à la morale qui consacre la misère.

Cette morale sera « le synonyme d'activité spontanée, de libre disposition de soi-même ». Il est assez curieux aussi de voir comment Stirner se défend de « faire de la morale •> lui-même avec toutes ses maximes d'égoïsme tel que : décide-toi. reviens à toi-même, relève-toi, sois fort. etc. Il a raison de parler ainsi (Marx le lui a reproché à tort), puisqu'il démontre la rigoureuse nécessité de se révolter : a L'influence morale commence où commence l'humiliation... Lorsque je crie à quelqu'un de s'éloigner d'un rocher prêt à sauter, je n'exerce sur lui, par cet avertissement, aucune influence morale. Si je dis à l'enfant : <f tu auras faim si tu ne veux pas manger de ce qui est sur la table », il n'y a là non plus rien qui ressemble à l'influence morale. ^^lais si je lui dis : Il faut prier, honorer père et mère, respecter ce crucifix, etc., j'aurai cette fois exercé sur lui une action morale... » (Id., p. 94.)

Selon Stimer, le respect de la légalité résulte en grande partie de l'attachement à la moralité officielle : « La période bourgeoise est dominée par l'esprit de la légalité ». mais lui. Stirner, il appelle à la violence dont l'ère serait proche si les opprimés avaient forgé leurs armes. L'action parlementaire n'a plus, en conséquence, aucune importance, dit Stirner. « les membres des parlements ne pouvant fran-

chir les limites que leur trace la charte ». Il pourrait ajouter, de nos jours, des arguments infiniment plus probants. Il n'admettait surtout pas la résignation hypocrite de ceux qui, tout en ayant l'air de combattre l'ordre actuel, se répandent « en protestations d'amour » et (( rappellent les ennemis au respect des choses sacrées». Ce respect dont ses contemporains ont fait preuve, Stimer l'abhorre au plus haut point ; le « sacré » l'obsède ; il le déniche là où il ne se trouva jamais !

Le résultat de la morale stirnerienne est que <( celui qui a pour lui la force a pour lui le droit ». Contemplez donc les puissants, regardezles agir !... Une seule voie vous est ouverte si vous voulez donner tort aux puissants : c'est la force.

Si nous ajoutons les principes de l'antipatriotisme, très prononcés dans l'Unique, nous pourrons qualifier la conception de la morale chez Stirner de morale de classe.

Page 1