VI. — Stirner et le Prolétariat
Il est étonnant, à la vérité, que Stirner, dont le champ d'expériences fut si étroit, ait pu concevoir le mécanisme de la société bourgeoise et avoir la vision de l'avenir du prolétariat.
Les utopistes et les « vrais » socialistes écartaient toute idée de révolte du prolétariat. L'amour des humbles, le sentiment de la justice ne feront pas défaut aux bourgeois éclairés le cas échéant, disaient-ils. Stirner repousse cette fausse et dangereuse théorie. « A quoi vous a-t-il amené, votre prêche de l'amour ? — s'écrie-t-il, s'adressant indigné, à ses critiques, — depuis bientôt deux mille ans on le sert aux hommes, et pourtant, voyez, les socialistes constatent qu'on traite nos prolétaires pis qu'on ne traitait les esclaves de l'antiquité. »
Les suppliques, la bonne volonté ne peuvent combler le gouffre entre les riches et les pauvres. Pas de tâtonnements ici, chez Stirner : il est catégorique. Deux volontés diamétralement opposées : voici l'image, qu'il reçoit de la structure sociale. La vision du choc terrible qui s'ensuivra quand elles se heurteront domine l'œuvre de ce précurseur de la lutte de classe.
Croire que les attaques dirigées contre le socialisme, contenues dans L'Unique, peuvent s'appliquer au socialisme moderne, ce serait méconnaître absolument là genèse de ce livre, qui ne doit pas être isolé des conditions historiques dans lesquelles il fut rédigé. Nous supposons que Bakounine ait influencé Stirner par son admirable article La Réaction en AUcuiagne, paru le 17-21 octobre 1842 et signé Jules Elyzard. Les deux classes en lutte, la prédication d'vme révolte inévitable pouvaient bien susciter en Stirner des idées analogues. En tout cas, toute pensée d'une influence inverse, c'est-à-dire celle de Stirner sur Bakounine, doit être écartée comme impossible même chronologiquement.
Il est des maladies qu'on ne peut guérir que par l'emploi de remèdes héro'iques, écrit* Stirner. L'organisation de notre société montre qu'inévitablement il faudra recourir à un tel remède, à la révolution.
Il ne faut pas s'attendre, dans L'Unique, à une analyse détaillée de la société et de tous ses facteurs agissants. Stirner en brossa le tableau à larges touches. Les rôles de la bourgeoisie, de l'Etat et enfin du prolétariat y sont tracés.
Souvent on reproche à Stirner d'avoir trop simplifié la notion de l'Etat qui, chez lui, serait une entité, ou du moins une institution vivant d'une vie absolument sans attaches avec l'ordre économique. Moi contre Etat, telle serait l'antagonisme annoncé. Antiétatiste, il l'était résolument, mais cette formule est plus profonde, chez lui, qu'on ne le croit ordinairement. Il y a une série de postulats sans
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lesquels elle serait lettre morte, ce qui rendrait toute discussion inutile.
C'est que, suivant Stirner, la destruction de l'Etat est subordonnée directement et nécessairement à la destruction de l'exploitation économique.
Prenez la fin de son pronostic sur la grève générale, de quelle façon conclut-il ? (( L'Etat est fondé sur l'esclavage du travail. Si le travail devient libre, l'Etat s'écroule. » Ces mots et cette condition sont d'une importance pour ainsi dire capitale. Ils nous prouvent que Stirner sut comprendre les relations existant entre l'organisation du travail et la forme politique de la société. Ils nous montrent aussi que s'il avait préconisé la lutte contre l'Etat, il devait également la préconiser contre l'ordre économique. D'après ces mots, l'abolition du capital, (( la libération du travail », sont la condition primordiale (le la destruction de l'Etat.
Dans maintes définitions souvent heureuses et parfaitement exactes, Stirner montre la signification de l'Etat moderne : « Ceux qui possèdent gouvernent... L'Etat, c'est l'ange gardien des capitalistes... L'Etat est un Etat bourgeois, c'est le statut de la bourgeoisie... L'Etat, le royaume de la bourgeoisie. » Que Stirner s'embrouille parfois, qu'en passant il vous donne une formule extravagante, métaphysique, sinon fantastique, cela est dans l'ordre : il oscille entre deux manières de voir.
L^ne haine profonde contre les iniquités du régime bourgeois anime son livre. Il stigmatise l'exploitation. Il a compris que cette exploitation résulte de la forme de la propriété.
Il importe de montrer sous son vrai jour sa position envers la propriété privée. Il est son ennemi résolu. « La propriété, telle que la comprennent les libéraux bourgeois, mérite les invectives des communistes et de Proudhon : elle est insoutenable ; tous les tra-vailleurs, « nous », doivent posséder; « qu'ils s'approprient tous les produits, ces produits de leur travail qu'ils s'apercevront d'être à eux comme ils viennent d'eux. »
Mais tous les efiforts que fait Stirner pour analyser la propriété privée au point de vue social restent stériles. Jamais le combat intérieur qui se livre en lui n'est plus apparent que dans cette question. Ces efïorts restent stériles, disons-nous. Trois causes l'ont voulu : son ancienne conception du monde qui intervient toujours juste au moment où elle est le moins souhaitable ; puis, la conception de la propriété selon le communisme archi-autoritaire de Weitling et enfin ses insuffisantes et superficielles connaissances économiques que l'intuition ne peut remplacer avantageusement.
La première cause faillit perdre tout le système de Stirner : il identifie la propriété en général avec la propriété privée. Il croit, tout comme
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le bon épicier du coin, que l'abolition de la propriété privée, l'expropriation des instruments de production, etc., entraîne la mainmise sur les idées et les sentiments individuels, car, dit-il, les idées et nos sens sont bien aussi une « propriété » !
La seconde cause agit d'une manière moins malfaisante. L'idéal de la société future présenté par \\'eitling l'effraye. « Le communisme (de Weitling) — dit-il — s'oppose avec raison à l'oppression dont je suis victime de la part des individus propriétaires, mais le pouvoir qu'il donne à la comnuuiauté est plus tyrannique encore. » Ici parle urt antiautoritaire.
Enfin, la troisième cause le mit simplement dans l'impossibilité de faire une analyse critique de la propriété privée, l'histoire économique de l'humanité lui échappant (i).
]\Iais lorsqu'on libère sa pensée de la coriace enveloppe spéculative, on obtient un noyau très ferme : la propriété privée doit être supprimée ; par qui ? par les ouvriers. Il ne s'agit plus de bavarder sur les droits à la propriété, à la liberté, etc. Il faut avoir la possibilité matérielle d'atteindre ce but. Et le but auquel il tend, c'est la société la plus conforme aux besoins des hommes. Il se refuse à tracer le plan détaillé de la société rêvée comme le font les utopistes.
(( On demandera : Mais que se passera-t-il, quand les sans-fortune auront,^ pris courage ? Comment s'accomplira le nivellement ? Autant vaudrait de demander de tirer l'horoscope d'un enfant. Ce que fera un esclave quand il aura brisé ses chaînes ? — Attendez, et vous le saurez.
Comme contrepoids aux rêveries d'utopistes cela avait son bon côté.
La conséquence immédiate de cette théorie était de préconiser la lutte directe et effective. Beaucoup de critiques veulent nous faire croire que Stirner n'admettait que la révolution des idées, qu'il n'alla point jusqu'à formuler la révolte matérielle, étant avant tout partisan de la « transformation » intérieure, puisque le salut est en nous et non dans la transformation « extérieure ». Et pourtant parmi les écrivains de son temps on en rencontre rarement qui, aussi vivement que lui, insistèrent sur la nécessité du changement — et non seulement du changement mais du bouleversement fondamental des conditions matérielles de notre existence.
Il voulait non seulement la disparition de l'exploitation, mais aussi la destruction de l'Etat sous toutes ses formes.
En paroles martelées, il s'élève contre toute loi, contre toute contrainte.
(i) Est-il besoin de dire que la partie « historique » de l'Unique, les trois phases que traverse l'humanité, tous ces mongolismes, etc., n'ont de valeur — et encore ! — qu'allégorique.
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Nous ne pouvons pas, faute de place, donner ici l'aperçu de sa critique de l'Etat. Il faut la lire ; c'est sous de multiples aspects, employant tour à tour diverses méthodes — psychologique, philosophique, historique — qu'il fait le procès de l'Etat. Ses arguments sont souvent d'une grande force de persuasion.
La révolution à venir, sa révolution, doit abolir l'Etat ; il lui refuse nièine ce titre de révolution, marquant ainsi son dédain pour toutes les révolutions, qui jusque là se sont bornées à modifier les apparences. Il l'appelle tantôt Vinsiirrcctioii, tantôt le crime. Et on doit convenir que dans sa description de l'insurrection il y a non seulement des éléments d'imagination, mais aussi des éléments qu'on a presque envie de croire observés tant ils ressemblent à la conception de la révolution sociale acquise depuis l'année 1844. <( L'insurrection... c'est l'acte d'individus qui s'élèvent, qui se redressent, sans s'inquiéter des institutions qui vont cracjuer sous leurs efforts... La révolution avait en vue un régime nouveau, l'insurrection nous mène à ne plus nous laisser régir, mais à nous régir nous-mêmes et elle ne fonde pas de brillantes espérances sur les « institutions à venir ».
Et dans sa vision apocalyptique de la révolution déchaînée, il jette ce sombre et terrible appel :
« C'est par le crime que l'Egoïste s'est toujours affirmé et a renversé d'une main sacrilège les saintes idoles de leurs piédestaux. Rompre avec le sacré ou, mieux encore, rompre le sacré peut devenir général. Ce n'est pas une nouvelle révolution qui approche ; mais puissant, orgueilleux, sans respect, sans honte, sans conscience, un crime ne gronde-t-il pas avec le tonnerre à l'horizon, et ne vois-tu pas que le ciel, lourd de pressentiments, s'obscurcit et se tait ? »
Ici, qu'on nous permette d'avertir le lecteur que le langage révolutionnaire de Stirner ne nous dirait rien s'il n'était heureusement complété par la philosophie d'action ouvrière et surtout par l'idée de la grève générale. Bien que ces propos soient en concordance absolue avec l'esprit de L'Unique, il ne faut pas oublier que les images violentes étaient en honneur chez les écrivains de la gauche hégélienne. Les docteurs en philosophie, comme le raconte fort bien Bakounine, crurent épater le monde par la révolution approchante. Ils crurent surtout pouvoir la faire aussi logiquement rectiligne qu'elle se présentait dans leurs cerveaux. Bakounine les a dépeints, pendant la révolution, dans une lettre datant de 1848 : « Tous les philosophes, écrivains et politiciens, tous ceux qui ont dans leurs poches un système prêt.... tous sont bêtes et impuissants (1). )) Il est vrai que Stirner, quoique souvent ses propos
(i) « 1848 », Mùnchen, 1896, p. 23.
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de violence ne sont que figures de rhétorique, ne se présenta pas avec un plan conçu, se refusant de dire ce « que fera l'esclave quand il aura brisé ses chaînes » ; mais où sa théorie devient véritablement sérieuse et profonde et où on ne peut avoir deux avis, c'est dès qu'il parle du rôle de la classe ouvrière dans la prochaine révolution.
« Que faire donc, diront les travailleurs ? Que faire ? Vous compter, lie compter que sur vous-mêmes et ne pas l'ous occuper de l'Etat... Ici, c'est à l'égoïsme, à l'intérêt personnel de décider ». (L'Unique, pp. 308- 310).
Il y a plus : Stirner insiste sur ce fait, que la révolution sociale doit être l'œuvre des opprimés eux-mêmes. C'est d'une clairvoyance sublime. Peu importe qu'il n'ait pas défini les moyens de la faire; son apport restera dans l'histoire.
« C'est de l'égoïsme seul que la plèbe doit attendre quelque aide ; cette aide elle doit se la prêter à elle-même et c'est ce qu'elle fera, n
On peut suppo.ser que, fréquentant les milieux de radicaux d'avant 48, Stirner ait compris vers où monte la marée nouvelle qui, irrésistible, doit emporter le vieux monde. Sur le mode d'organisation, sur l'action systématique qui peut donner ce résultat voulu, Stirner reste muet. Le mouvement ouvrier, dans le sens contemporain, n'existait pas et il fut contraint d'envisager seulement la dernière phase de la lutte — l'écroulement. Il eut donc la conception catastrophique de lutte de classe. Mais le créateur que fut Stirner trouva quelques nouvelles notes. Ainsi on rencontre, chez lui, des phrases très significatives qui montrent qu'il était plus réaliste qu'on ne le pouvait attendre. C'est ainsi qu'il écrit : « Une société ne peut guère se renouveler tant que ses éléments vieillis ne sont pas remplacés par d'autres. » {L'Unique, p. 252.) L'ascension de ces éléments nouveaux implique l'approche de la révolution.
Il faut préparer cette ascension dans le combat quotidien, mais où ? comment ? Stirner ne pouvait répondre, les syndicats et leurs rôles ne pouvant alors être prévus.
Cela rend plus remarquable encore ce trait de génie de Stirner : il a conçu l'idée de la grève générale économique et révolutionnaire, qu'il rapporte à la révolution sociale.
Voici cette formule que l'on dirait sculptée, où rien ne manque, où tout paraît mûrement réfléchi .
« Les ouvriers disposent d'une puissance formidable, qu'ils parviennent à s'en rendre bien compte et se décident à en user, rien ne pourra leur résister; il suffirait qu'ils cessent tout travail et s'approprient tous les produits, ces produits de leur travail, qu'ils s'apercevraient être à eux comme ils viennent d'eux. Tel est d'ailleurs le sens
des émeutes ouvrières que nous voyons éclater un peu partout. » {Id.,
Ces mots, qui sont écrits depuis cinquante-six ans. suffiraient pour
assurer à Max Stirner une place à part dans l'évolution de la pensée
prolétarienne (i).