ÉPISODE DES MASSACRES DE SCIO
(Musée du Louvre.)
d'abord étudiée en guise de passe-temps sous Vincent et sous David, un moyen d'existence et une notoriété qui le précéda jusqu'en Russie où, de 1816 à 1822, il gagna une petite fortune.
Ces détails de famille qui peuvent paraître superflus ont cependant leur importance, puisque la sœur et le frère aîné de Delacroix eurent, le second surtout, une grande part de son affection et tous deux même une certaine influence sur ses débuts dans la vie. Célibataire par goût et par principe, car il estimait que les soucis de la vie d'artiste sont incompatibles avec les charges d'un ménage, il entretint avec ses très nombreux parents les rapports les plus affectueux. L'un d'eux, Léon Riesener, lui fut surtout cher en raison de leur proche parenté et d'un talent de peintre' auquel on n'a pas suffisamment rendu justice.
Delacroix disait un jour à Raudelaire que, dans son enfance, il avait été un « monstre » ; tout au moins fut-il sans doute fort turbulent et c'est cette mobilité de gestes qui eut pour conséquences les divers accidents que les Mémoires d'Alexandre Dumas et ceux du D r Véron ont rendus célèbres : la même année, il faillit se noyer en accompagnant son père (alors préfet des Rouches-du- Rhônc) lors de la visite officielle d'un bâtiment de guerre, s'empoisonner avec du vcrt-de-gris, se pendre à la fourragère de l'uniforme de son frère aîné, être brûlé vif dans son lit et s'étrangler avec une grappe de raisin. Ces particularités anecdotiques, telles qu'en offrent parfois les premières années de gens demeurés obscurs, sont moins
intéressantes pour nous que les aptitudes précoces qu'il manifesta pour les beaux-arts : à Marseille, il ne quittait point des yeux l'ébauchoir du sculpteur Joseph Chinard, occupé à modeler les médaillons de son père et de sa mère; à Bordeaux, un professeur de musique frappé de la justesse avec laquelle l'enfant improvisait des basses et des accompagnements, s'offrait à développer des aptitudes qui persistèrent toujours sans avoir été spécialement cultivées.
A neuf ans, Delacroix entra comme interne au lycée Impérial (aujourd'hui Louis-le-Grand) à Paris. Si dur que fût alors le régime imposé à l'Université par son réorganisateur, l'adolescent ne paraît pas en avoir trop souffert, et ces années tantôt odieuses, tantôt entrevues par les autres hommes à travers le prisme du souvenir, ne semblent lui avoir laissé ni haine, ni regrets. Il ne dépassa pas, on le peut croire, dans ses études classiques, une honnête moyenne et ses succès scolaires, s'il en eût, n'ont point laissé de traces. Le D 1 Véron et Philarète Chasles furent au nombre de ses condisciples, mais, dans ces sombres préaux, aujourd'hui détruits, il contracta de plus étroites amitiés avec J.-B. Pierrot, Félix Guillemardet, fils du collègue de son père qui avait signé son acte de naissance, Frédéric Leblond et Piron, son futur exécuteur testamentaire, dont les noms obscurs n'ont dû qu'à cette affection même de ne point périr.
La correspondance de Delacroix s'ouvre néanmoins par deux lettres adressées à d'autres camarades qu'il avait
probablement perdus de vue d'assez bonne heure. Le 10 janvier 1814, il contait à Félix Louvet, le propre fils de l'auteur de Faab/as, l'emploi de ses vacances passées en Normandie et lui décrivait cette abbaye de Valmont, près de Fécamp (acquise par son cousin Bataille, issu de la branche de Delacroix d'Ante, frère du conventionnel), dont une querelle futile l'éloigna pendant quelques années, mais où, de 1829 jusqu'à sa mort, il revint, chaque fois qu'il en eut le loisir, raviver des impressions d'enfance à la fois très douces et très cruelles. En 1814, il s'y abandonnait déjà aux idées « tout à fait romantiques » (le mot est de lui), que lui suggéraient « ces grands corridors dont on voyait à peine le bout, un petit escalier où on ne pouvait passer deux de front » et surtout l'antique église, à moitié ruinée, où se trouvaient les tombeaux des seigneurs d'Estouteville. « La nuit, le vent siftlait au travers des croisées mal jointes, et les chouettes, s'introduisant par l'église, venaient nous réveiller... J'aimais beaucoup à me promener seul en rêvant parmi les ruines de cette église silencieuse, dont les murs sonores répétaient jusqu'au bruit de mes pas. » Dans une autre lettre portant en tête : « 25 août ou auguste, si cela vous plaît », que Burty a cru pouvoir dater de 1815, mais qui, d'après une annotation anonyme ancienne, serait de 1813, Delacroix annonce précisément à un de ses camarades, Jules Allard, qu'il part le lendemain matin pour Valmont, et il ajoute : « J'ai été ce matin chez M. Guérin. J'y ai admiré 4es beaux tableaux qu'il
exposera aux curieux le Salon prochain. J'ai du regret de ne pouvoir étudier cette année chez lui. Mais quand je ne serai plus à ce lycée, je veux y passer quelque temps pour avoir au moins un petit talent d'amateur. » On sait par les notes de Léon Riesencr et par celles de Delacroix luimême que sa première initiation ne lui vint pas seulement de ses visites fortuites à l'atelier de Guérin, mais encore et surtout de ses fréquentes promenades au musée du Louvre, tel que l'avaient constitué les conquêtes de la République et de l'Empire et où prit naissance l'admiration qu'il n'a jamais cessé de manifester pour Titien, pour Paul Véronèse et pour Rubens.
Le plus ancien dessin connu d'Eugène Delacroix est, comme sa première lettre, de 1813 et son premier essai d'eau-forte gravée sur le fond d'une casserole, serait de 1814; il ny a rien à conclure de ces deux tentatives <jui n'ont de prix que par l'époque à laquelle elles remontent. Encore même celle-ci n'est-clle point certaine, pas plus qu'on ne saurait assigner une date précise à d'autres essais de burin tracés sur le cuivre même d'un en-tête de lettres officiel provenant de Charles Delacroix et où sont esquissés d'une main déjà plus ferme un buste d'officier du temps de Henri IV, deux moines, dont l'un tient un crucifix, et une tête chevelue où, avec quelque bonne volonté, l'on peut discerner les traits de Murât. La même incertitude règne sur la part réelle prise par l'adolescent aux caricatures publiées par le Nain jaune, le Miroir et autres organes libéraux des premières années de la Restauration.
.A GRÈCE A MISSOLONGHI (1826). (Musée de Bordeaux.)
Cliché Moreau.
tiUGÈNti DELACROIX. 23
Ces balbutiements sont très probablement antérieurs à l'entrée de Delacroix dans l'atelier de Pierre Guérin et à son inscription sur les registres de l'Ecole des Beaux- Arts (23 mars 1816). Ce fut son oncle Henri Riesener qui le présenta au peintre de Marcus Sextus, et le choix d'un tel maître ne laisse pas de nous surprendre, aujourd'hui que nous connaissons le chemin parcouru par l'élève ; mais si Guérin n'eut pas plus d'influence sur lui que sur Géricault, et s'il ne témoigna jamais beaucoup de sympathie à Delacroix, il n'entrava pas du moins le développement de facultés qui, reconnaissons-le, sommeillaient encore à ce moment.
C'est en cette môme année 1816 que Delacroix fit, par l'intermédiaire de son ancien condisciple Horace Raisson, la connaissance de J.-B. Soulier, devenu peu après et resté jusqu'à la fin l'un de ses plus lidèles et plus intimes confidents. Élevé en Angleterre où il avait suivi son père durant l'émigration, Soulier avait appris de Copley Fieldingla pratique de l'aquarelle, alors à peu près inconnue en France, et acquis celle de l'anglais qu'il enseignait simultanément au vieil Andrieux et au jeune Delacroix. Alors surnuméraire au secrétariat du Domaine extraordinaire et secrétaire particulier du marquis de La Maisonfort, Soulier était, à ce dernier titre, logé dans cette mansarde de l'hôtel du Domaine, place Vendôme, dont plus d'une fois, en ses réminiscences d'arrière-saison, Delacroix a évoqué l'image. Horace Raisson, qu'il traitait, en 1821 , de « badaud dans la peau d'un Gascon »
et qu'il ne retrouva plus tard que de loin en loin, lui procura néanmoins le premier argent qu'il ait gagné en enluminant pour des brevets d'invenjion des dessins de machines dont Soulier exécutait le tracé linéaire. « Lorsque je portai à Eugène le prix de son travail (écrivait Soulier au-dessous de la copie d'un billet en anglais où il est question de cette enluminure), il était juché dans le grand salon (du Louvre) en haut d'une immense échelle, copiant des tètes dans les Noces de Cana de Paul Véronèse... Nous étions fort joyeux d'avoir gagné douze louis en nous amusant dans ma petite chambre et en plaignant les pauvres gens appelés à exécuter nos dessins. »
Uelacroixtraversait alors une crise matérielle et physique des plus graves. 11 venait de perdre sa mère et se trouvait, ainsi que ses deux aînés, en présence d'une situation financière très obérée. La majeure partie du patrimoine de la famille consistait en biens-fonds situés dans la foret d'Axe-en-Angoumois et dont il fallait ou réaliser la vente, ou entreprendre l'exploitation. M. et M me de Verninac s'arrêtèrent à ce dernier parti et allèrent habiter en 1818, au centre même du domaine, un pavillon délabré appelé la Maison des Gardes, où Delacroix, sujet à de cruels accès de fièvre intermittente, vint demeurer aussi. C'est de là qu'il adressait de longues lettres à Pierret, à Soulier, à Guillemardet, où tantôt il contait ses premiers exploits cynégétiques, tantôt il décrivait les prodromes et les phases de sa fièvre ; tantôt, pour abréger les longueurs d'une séparation qui se prolongeait, il s'essayait à traduire
CM
en prose la dixième églogue de Virgile. Ses séjours à la Maison des Gardes, coupés par un retour à Paris, puis de nouveau à Souillac et sans doute à Croze, dans la famille de son beau-frère, durèrent à peu près jusqu'à la mort de celui-ci (23 avril 1822) et se terminèrent par de pénibles règlements d'intérêt, au bout desquels il ne lui resta, au témoignage de Léon Riesener, que deux couverts d'argent et un pot de porcelaine dorée! M me de Verninac se trouva également ruinée et dut accepter un emploi de dame de compagnie.
Ces absences fréquentes et son état de santé ne permirent à Delacroix de prendre part qu'à un petit nombre de concours de l'Ecole. Il avait très soigneusement conservé les académies dessinées sous la direction de Meynier, de Houdon, etc., et l'on connaît également de lui des esquisses peintes sur des sujets désignés à l'avance, tels que Jésus amené devant Caïphe, les Dames romaines se dépouillant de leurs bijoux en faveur de la patrie, un autre Jésus devant Pilate\ elles sont sans nul doute contemporaines d'un tableau qu'il peignit en 1819 pour l'humble église d'Orcemont (canton de Rambouillet), la Vierge des moissons, et qui y est encore conservé. L'interprétation de l'une des compositions les plus célèbres de Raphaël y est flagrante; mais dès lors fidèle au principe dont il ne se départit jamais, il avait cherché sur le papier, sur la toile et au pastel les détails et l'arrangement de son tableau, et ces tâtonnements, qui nous sont parvenus, sont d'un haut intérêt. Il en est de même pour cette Vierge du Sacré-
Cœur que le ministère de la Maison du Roi avait eu la singulière idée de demander à Géricault et dont celui-ci confia l'exécution à son jeune camarade. La destinée de ce tableau, terminé seulement en 1822, n'est pas exactement connue; mais Delacroix avait, comme pour la Vierge d'Orcemont, conservé les croquis et les esquisses que Isa vente posthume a dispersés. Entre temps, il s'essayait à d'assez nombreux portraits d'amis ou de luimême, à des caricatures politiques ou littéraires dont la plus notable est une macabre Consultation de médecins épiés par la Mort, à des fantaisies inspirées tour à tour de la lecture assidue de Byron et de la lutte de la Grèce contre la Turquie. Son véritable, son éclatant début date du Salon de 1822 et de Dante et Virgile, conduits par Phlégias, traversant le lac qui entoure les murailles de la ville infernale de Dite.
Personne n'ignore que ce premier envoi fut, dans le Constitutionnel, l'objet d'un article élogieux de Thiers qui, de son propre aveu, confiait au papier l'opinion d'un des maîtres de l'école française, c'est-à-dire de François Gérard. Il ne faudrait pas conclure d'une si haute approbation que l'enthousiasme fut unanime, car c'est précisément alors que Delécluze, le critique des Débats, employa ce mot de « tartouillade » demeuré fameux, tandis que si l'on en avait cru Landon, le jeune peintre aurait très probablement copié quelque dessin inconnu de l'Ecole florentine ! Néanmoins, le ministère de la Maison du Roi acheta le tableau deux mille francs et Delacroix put aller
embrasser son frère, retiré dans un petit village des environs de Loches.
C'est du Louroux qu'il date la première page de son Journal, commencé par une touchante pensée de piété filiale, le jour anniversaire de la mort de sa mère (3 septembre 1822), et cet inappréciable document, complet pour cette période, nous permet de suivre pas à pas les phases d'une œuvre nouvelle dont la lutte désespérée de l'indépendance hellénique lui avait fourni le sujet. S'il fit ébaucher le ciel par son ami Soulier et par un aquarelliste anglais de grand talent, Thaïes Fielding, avec qui il vivait alors familièrement, il travailla seul et pendant de longs mois à la composition plusieurs fois modifiée de la scène qu'il avait conçue et dont il reprit et aviva la coloration générale lorsqu'il eût obtenu la faveur de voir, avant l'ouverture du Salon de 1824, les paysages de John Constable admis par le jury. Le succès fut considérable parmi la jeunesse, sinon auprès de la critique ; Gérard fut effrayé, Guérin de plus en plus déconcerté et Gros, qui ne pardonnait point à Delacroix de n'avoir point voulu concourir sous ses auspices pour le prix de Rome, déclara qu'il « courait sur les toits ». La légende veut qu'après le Salon, le vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld, directeur du département des beaux-arts, ait conseillé à Delacroix de « dessiner d'après la bosse ». Toujours est-il que, cette fois encore, l'administration fit preuve d'intelligence et d'éclectisme en achetant les Massacres de Scio au prix relativement élevé de 6000 francs.
Un deuil cruel avait, quelques mois auparavant, frappé i'école française : Géricault avait succombé, le 26 janvier 1824, aux atroces souffrances engendrées par une chute de cheval, et son atelier allait être dispersé. Delacroix professait pour Géricault, — couime tous ceux d'ailleurs qui l'avaient connu et pratiqué, — un véritable culte et il avait même posé pour l'an des naufragés de la 'Méduse; il résolut de conquérir à tout prix quelques-uns des débris de l'œuvre interrompue et notamment ces fameuses copies d'après les maîtres où Géricault mettait tant de ^a propre personnalité. Après les enchères, le bordereau de Delacroix s'élevait à 957 francs ! Il avait obtenu, il est vrai, les études et les copies qu'il garda toute sa vie, mais son budget fut longtemps à se remettre de cette rude atteinte.
De la rupture du traité d'Amiens jusqu'au départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, la France fut fermée aux Anglais, et les quelques artistes qui y avaient obtenu un permis de séjour, s'étaient vus en butte aux tracasseries de la police impériale. Les traités de 1815 permirent aux deux nations de renouveler connaissance; mais c'est seulement à ce même Salon de 1824 que fut révélée au public ot à la critique l'évolution accomplie dans l'art du portrait et celui du paysage par Thomas Lawrence et par John Constable, et il est piquant de relever sur le livret, outre ces deux noms illustres, ceux de Bonington, de Copley Fielding, de Thaïes Fielding, de Harding, de James Roberts, de John Varlay, de Wild. Si la critique ne comprit pas grand'chose à cette manifestation tout à fait
imprévue pour elle, les jeunes peintres, tels que Paul Huet, qui débutait à ce même Salon, Delaberge et Poterlet en demeurèrent singulièrement émus, et Delacroix, dont l'admiration pour Constable ne se démentit jamais, saisit avec empressement l'occasion d'aller, l'année suivante, étudier sur place des procédés d'exécution et un climat également nouveaux. Arrivé à Londres au mbis de mai 1825, il y prolongea son séjour jusqu'en août, y retrouva Thaïes Fielding, qui fit de lui un portrait aujourd'hui inconnu, Bonington, qu'il avait perdu de vue depuis le temps où il rencontrait au Louvre « un grand adolescent en veste courte » peignant à l'aquarelle d'après les maîtres flamands, puis toute une colonie d'artistes français : Poterlet, dont le séjour dura peu, Eugène Isabey, Alex. Colin, Enfantin, Henry Monnier, Eugène Lami. Il visita les ateliers de Th. Lawrence, de Wilkie, de Ettie, de Haydon, ne put voir sans doute ni Constable, ni Turner, dont il ne parle point dans ses lettres, prit des croquis chez divers particuliers et surtout dans la riche collection d'armes de M. Meyrick, fit quelques excursions aux environs, mais « le spectacle d'une civilisation extraordinaire », comme il a si justement défini la sensation qu'il emporta de Londres, ne le décida point à s'y fixer, bien qu'il en ait eu un moment la pensée, et il revint à Paris.
Ce voyage, qu'il ne voulut jamais refaire, eut sur son talent une influence momentanée que l'on retrouve très sensible dans le Christ au Jardin des Oliviers et surtout dans la Mort de Sardanapale reçus au Salon de 1827, en
même temps que le Doge Marina Faliero décapité et neuf tableaux moins importants {Portrait du comte Palatiano en costume souliote, Deux chevaux de ferme anglais, Jeune Turc caressant son cheval, Pâtre de la campagne de Rome, blessé, se désaltérant au bord d'un marais, Combat du Giaour et du Pacha, Nature morte, Faust dans son cabinet, Milton soigne par ses filles); de plus, le public était admis à visiter les salles du Conseil d'Etat (au Louvre) dont la décoration avait été confiée à divers peintres et pour laquelle Delacroix avait obtenu la commande d'un Justinien composant ses Institutes. La Mort de Sardanapale souleva des orages que nous avons peine à concevoir aujourd'hui et Marino Faliero ne fut guère mieux accueilli. Tous deux rentrèrent à l'atelier de l'auteur et y demeurèrent longtemps.
C'est à l'issue du Salon de 1 827 qu'eut lieu entre Sosthènes de La Rochefoucauld et Delacroix une entrevue mémorable dont le plus clair résultat fut pour le jeune peintre l'exclusion systématique de toute faveur ministérielle. « Vous j ugez, a écrit Delacroix (dans un fragment autobiographique communiqué au D r Véron et à MM. Rivet et Piron), ce que fut pour moi, sans parler de la question d'argent, un pareil chômage dans un moment où je me sentais capable de couvrir de peintures une ville entière, non que cela eût refroidi mon ardeur, mais il y eut beaucoup de temps perdu en petites choses, et c'était le temps le plus précieux ».
Ces « petites choses » sont principalement des lithographies, des aquatintes et des eaux-fortes dont les divers états constituent aujourd'hui de précieuses raretés, mais
qui, tirées à quelques épreuves, étaient pour l'artiste un délassement et non une ressource.
Le public le lui fit bien voir lorsqu'avant de se mesurer avec Shakespeare, il osa s'attaquer une première fois au Jupiter, encore vivant alors, de la poésie allemande et au drame qui avait rendu son nom universellement célèbre : Faust, tragédie de M. de Gœthe, traduite en français par M. Albert Stapfer, ornée d'un portrait de l'auteur et de dix-sept dessins exécutés sur pierre par M. Eugène Delacroix, parut en 1828; mais quelques-unes de ces .lithographies dataient de 1826, c'est-à-dire du lendemain même du séjour à Londres où il avait vu interpréter par un acteur nommé Terry le personnage de Méphistophélès clans une sorte d'adaptation lyrique du drame de Gœthe qui l'avait beaucoup frappé. Deux de ces planches : Faust et Méphisto allant au sabbat et la Taverne des étudiants, étaient parvenues jusqu'à Weimar et nous savons par Eckermann quel plaisir prit Gœthe à les commenter devant son respectueux interlocuteur avant de faire de l'album complet un examen plus détaillé. Le Faust se vendit fort mal et Delacroix en tira pour tout bénéfice une centaine de francs et une épreuve du portrait de Pie VII d'après Thomas Lawrence. C'était, d'ailleurs, le temps où Don Quichotte dans sa librairie, dont il demandait trois cents francs, et Faust dans son cabinet de travail restaient des semailles entières à la vitrine de M mc Hulin, rue de la Paix, sans qu'un seul amateur se risquât même à s'informer de leur prix.
De 1826 à 1831, Delacroix prit part aux diverses expositions de la Société des Amis des Arts, à celles de la Galerie Lebrun, rue du Gros-Chenet, ouvertes au profit des Grecs (1826) ou pour l'extinction de la mendicité (1829), aux exhibitions permanentes, dites du Musée Golbert, organisées rue Viviennc par l'éditeur d'estampes Gaugain, qui offraient aux jeunes artistes une revanche contre les rigueurs du jury et une compensation aux longs intervalles des Salons officiels. Il peignit pour quelques particuliers des tableaux de chevalet et des aquarelles, pour lui-même son propre portrait, connu sous le nom de « l'homme au gilet vert » tant de fois reproduit de nos jours, continua cette singulière galerie de lauréats du concours général sortis de l'institution Goubeaux qu'il avait commencée en 1824, exécuta la plupart de ses meilleures lithographies, entr'autres le Tigre Royal aï le Lion de l'Atlas, dont il avait longuement étudié les modèles, en compagnie de Barye, au Jardin des Plantes ou dans des ménageries ambulantes. Après être resté longtemps privé des faveurs du gouvernement, il lui fut presque simultanément commandé par le duc d'Orléans (Louis- Philippe) un Cardinal de Richelieu disant la messe an Palais-Royal (détruit en 1848), par la duchesse de Berry le Roi Jean à la bataille de Poitiers et par la Maison du Roi la Mort de Charles le Téméraire à la bataille de Nancy dont une première esquisse date de 1828, mais qui ne fut commencée qu'en 1831 et terminée qu'en 1834
Dans l'intervalle une révolution avait mis sur le trône un prince dont les fils goûtaient beaucoup plus que luimême la puissance et l'originalité de la nouvelle école et dont l'un des premiers ministres fut précisément le critique d'art du Constitutionnel As 1822.
Si Delacroix échoua lorsque l'administration mit au concours le Boissy d'Anglas et le Mirabeau et Dreux-Brézë dont il subsiste du moins les deux admirables esquisses, il rentra en lice au Salon de 1831 avec neuf tableaux, (le 28 Juillet 1830, le cardinal de Richelieu dans la chapelle du Palais-Royal, Indien armé du gourka-kree, Cromwell au château de Windsor, regardant le portrait de Charles I er , Jeune tigre jouant avec sa mère, Meurtre de révêque de Liège, Tarn' 0' S hanter) , deux aquarelles (Gulnare et Conrad, Une jeune fille près d'un puits), et une sépia (Eccehomo). De ces neuf tableaux, les plus importants étaient le 28 Juillet ou la Liberté guidant le peuple (sur les barricades) qui fut acheté par la Liste civile et valut à son auteur la croix de la Légion d'honneur, et le Meurtre de révêque de Liège, acquis par le duc d'Orléans pour sa galerie particulière. Delacroix qui, au début de cette même année, écrivait à un ami : « Il n'y a pas de
pire situation que de ne savoir jamais comment on dînera dans huit jours et c'est la mienne », vit enfin le destin lui sourire. Une mission diplomatique, dont le chef était le comte de Mornay, se rendait au Maroc et il y fut adjoint à un titre non défini, mais qui le défrayait des dépenses toujours très lourdes d'une semblable expédition.
Embarquée sur un navire à voiles, la Perle, la mission louvoya par un gros temps le long des côtes d'Espagne, et, après treize jours d'une traversée pénible, débarqua devant Tanger, le 24 janvier 1832. De Tanger, elle se rendit à.Mekinez où eut lieu sa réception officielle par l'empereur Muley Àbd-er-Rhaman (22 mars 1832), puis elle revint h Tanger d'où Delacroix s'embarqua pour le sud de l'Espagne et où il passa quelques semaines. Le 5 juillet suivant, il débarquait au lazaret de Toulon après avoir visité Oran et Alger. Une quarantaine, d'autant plus inexorable que le choléra venait de décimer l'Europe, le retint plus longtemps qu'il n'aurait voulu derrière les grilles de la Santé et il ne réintégra son atelier du quai Voltaire que dans le courant du mois d'août.
« Je suis sûr, écrivait Delacroix à Pierret, de Tanger, le 29 février précédent, que la quantité assez notable de renseignements que je rapporterai d'ici ne me servira que médiocrement. Loin du pays où je les trouve, ce sera comme des arbres arrachés de leur sol natal ; mon esprit oubliera ces impressions et je dédaignerai de rendre imparfaitement et froidement le sublime vivant qui court ici dans les rues et nous assassine de sa réalité. » Malgré ses appréhen-
«t toc
fi
sions, communes à tous les artistes et à tous les écrivains effrayés de leur insuffisance devant les spectacles où les sentiments qu'ils ambitionnent de traduire, Delacroix puisa jusqu'à la fin de sa vie dans le trésor qu'il avait amassé en quelques mois. Au Salon de 1833, diverses aquarelles révélaient seules ce voyage dont les journaux n'avaient point parlé, mais à celui de 1834 figuraient une Rue à Mekinez et les Femmes d'Alger dans leur appartement (le jury avait refusé un Choc de cavaliers maures)] à celui de 1838, les Convulsionnaires de Tanger \ à celui de 1841, la Noce Juive dans le Maroc; à celui de 1845, Muley Abder-Rhaman sortant de son palais de Mekinez (Musée de Toulouse); à celui de 1848, des Comédiens ou bouffons arabes (Musée de Tours) ; à celui de 1$53, des Pirates africains enlevant une jeune femme ; à celui de 18S9, les Rords du fleuve Sebou, sans parler de l'album, aujourd'hui dépecé, de dix-huit aquarelles importantes exécutée # s pour le comte de Mornay, du précieux carnet de croquis et de notes acquis par Burty à la vente posthume du maître et légué par lui au Louvre, de nombreuses répétitions, variantes ou réductions (entr'autres celle des Femmes d'Alger offerte par Bruyas au Musée de Montpellier) et de ces Lions dont les luttes terribles ou les nobles nonchalances s'encadrent dans des paysages vibrants de lumière et non point empruntés, comme ceux des aquarelles de Barye, aux sombres horizons de la forêt de Fontainebleau.
Dès son retour à Paris, Delacroix avait repris les tâches interrompues et vécu de nouveau dans le commerce des
grands poètes étrangers dont il était l'émule et le frère. La Liberté guidant le peuple, où l'allégorie se mêle d'une si puissante façon à la réalité épique, est le seul tableau d'histoire moderne qu'il ait peint et il faut vivement regretter qu'il n'ait pas donné suite à la Velléité, un instant manifestée dans son journal, de traiter quelques épisodes des guerres de l'Empire. L'insuccès de ses esquisses de Boissy-d'Anglas et de Dreux-Brézé n'était pas, il est vrai, de nature à l'encourager dans cette voie nouvelle, tandis que la Bible, le Nouveau Testament, l'histoire grecque, l'histoire romaine, le sollicitaient sans lui faire craindre de revenir sur des sujets pour la plupart maintes fois traités avant lui. Répondant lui-même aux objections de sa propre pensée, il écrivait sur un carnet: « Quoi ! vous êtes original, dites-vous, et votre verve s'allume à la lecture de Byron ou de Dante, etc. Cette fièvre, vous la prenez pour le besoin de produire ; ce n'est plus qu'un besoin d'imiter. Eh bien ! c'est qu'on n'a pas encore dit la centième partie de ce qu'il y a dire ». Et ailleurs, il a de nouveau exprimé la même pensée sous une forme différente : « Ce qui fait les hommes de génie, ce ne sont pas les idées mêmes, c'est cette idée qui les possède que ce qui est dit ne l'a pas encore été assez ».
La monarchie de juillet qui avait décoré Delacroix lui
I faisait, malgré l'antipathie prononcée de Louis-Philippe
mon pour l'homme, mais pour le peintre, une part dans
ses commandes et ses acquisitions dépendant alors des
ministères du Commerce et des Travaux publics, de
l'Intérieur, et de la Maison du Roi. Au Salon de 1834, la Bataille de Nancy enfin terminée (Musée de Nancy), et le portrait de Rabelais (bibliothèque de Chinon), appartenaient à l'Etat, tout comme le Saint Sébastien secouru par les saintes femmes (Salon de 1836), réintégré en 1873 dans l'église de Nantua (Ain), après un procès retentissant, la Bataille de Taillebourg (Salon de 1837), destinée au Musée de Versailles et Y Entrée des Croisés à Constantinople (Salon de 1841) qui, après un long stage dans ces mômes galeries, a été revendiqué par le Louvre. Il ne faudrait pas conclure de ces achats, d'ailleurs très maigrement payés, que Delacroix fût devenu persona grata auprès du légendaire jury de qui dépendait l'admission aux Salons annuels. A celui de 1834, il s'était vu refuser non seulement la Rencontre de caualiers maures, mais encore Y Ermite de Copmanhurst ; à celui de 1836, un Hamlet au cimetière (qu'il ne faut pas confondre avec une composition toute différente exposée en 1839), à ce même Salon de 1839, le Tasse sur son lit dans sa prison, un Camp arabe et Ben Abou auprès d'un tombeau. En 1840, la Justice de Trajan ne fut acceptée qu'à une voix de majorité et, en 1845, Y Éducation de la Vierge fut retournée à son auteur! L'Assassinat de Vévêque de Liège (1831) et le Prisonnier de Chillon (Salon de 1835) avaient été, il est vrai, acquis par le duc d'Orléans ; c'est à la vente posthume de celui-ci (1853) que Frédéric Villot se vit adjuger le premier et que M. Moreau père, déjà possesseur de l'admirable Naufrage de don Juan (Salon de 1841) put
faire entrer dans sa galerie le Prisonnier de Chillon soigneusement conservé aujourd'hui par son petit-fils.
Immobilisés depuis dans des collections publiques, ou cotées à des prix de plus en plus élevés lorsqu'elles passent en vente, ces toiles attirèrent en leur temps à l'auteur des critiques dont nous n'avons plus souci maintenant mais qui lui causaient parfois de cruelles blessures. L'opinion publique associait déjà son nom, comme elle l'associe encore aujourd'hui, à celui de Victor Hugo, et ce rapprochement irritait d'autant plus Delacroix que des dissentiments personnels, dont l'origine est demeurée obscure, avaient affaibli des relations d'abord, semblet-il, assez cordiales. Delacroix a bien, il est vrai, dessiné les costumes du drame A'Amy Robsart, mais on ne trouve son nom ni sur les listes des « bandes » d'Hernani, ni parmi ces modèles des portraits d'Achille Devéria dont l'atelier était le centre de ralliement de ces mêmes bandes, et lorsqu'en 1837 il refusa de céder au duc d'Orléans Marino Faliero, en apprenant qu'il comptait l'offrir à Victor Hugo, la rupture dut être complète. Le peintre en titre du cénacle était, dès avant 1830, Louis Boulanger, et bien que celui-ci eut écrit dans l'Artiste un article dithyrambique sur l'esquisse de Boissy d'Anglas, ce n'est pas dans l'entourage primitif de Victor Hugo, — à l'exception toutefois de Théophile Gautier, — que se rencontrèrent les premiers défenseurs de Delacroix. De même qu'il fréquentait plus volontiers des salons doctrinaires et « juste milieu » en art comme en politique, tels
tu
que, ceux du baron Gérard, de Bertin, des Miss Clark et de Cuvier, et qu'il n'eut parmi les chefs romantiques les plus -en vue de relations durables, sinon fréquentes, qu'avec Alex. Dumas, Stendhal, Musset et Mérimée, de même, il trouva dès ses débuts l'appui de Thiers, de Vitet, de Jal, de Ch. Lenormant. Celui de Gustave Planche, de Jules \ Janin, d'Alex. Decamps, de Th. Thoré, de Prosper Haus- I sard, de Th. Gautier, de Louis Peisse, d'Eugène Bareste / ne se manifesta que plus tard et, en dépit parfois de J défaillances passagères, lui demeura lidèle sans réussir à vaincre des préjugés qui, à la vérité, durent encore et dureront toujours.
En 1833, M. Thiers « le seul homme placé pour être utile, a écrit plus tard Delacroix, — qui m'ait tendu la * main », — lui demanda de peindre pour le salon du Roi, à la Chambre des Députés, quatre figures allégoriques : Y Agriculture, Y Industrie, la Guerre, la Justice, accompagnées de pendentifs représentant l'Océan, la Méditerranée et les principaux fleuves de France. Les dispositions matérielles de la pièce se prêtaient peu au développement de ce thème et ce cadre étroit ne permettait pas à Delacroix de donner toute la mesure de ce qu'il devait accomplir un peu plus tard dans le même ordre de décoration murale. A Valmont, « séjour de paix et d'oubli du monde entier », il s'essaya, en 1834, à peindre deux fresques qui subsistent encore : un Bacchus et une panthère, une Léda et un cygne, et cette tentative, qui réussit à son gré, l'encouragea dans le long et difficile travail du salon du Roi,
terminé seulement en 1838, mais que la presse fut admise à visiter dès 1836. En cette même année 1838, M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur, confiait à Delacroix la décoration de la Bibliothèque de la Chambre. Sur les deux hémicycles et les cinq coupoles comprenant vingt pendentifs que présente cette Bibliothèque, Delacroix résolut de peindre l'histoire même de la civilisation antique depuis le mythe d'Orphée jusqu'à l'invasion d'Attila, en y rattachant divers épisodes destinés à marquer les phases des progrès accomplis un moment interrompus par le retour offensif de la barbarie : chaque coupole reçut donc une désignation et une destination différentes à partir de l'hémicycle représentant Orphée venant enseigner aux Grées les arts de la paix : la première, dite de la Poésie, comporte : Alexandre et les poèmes d'Homère, ['Éducation d'Achille, Ovide chez les Barbares, Hésiode et la Muse ; la seconde, dite de la Théologie, représente Adam et Eve chassés du Paradis, la Captivité à Babylone, la Mort de saint Jean-Baptiste, la Drachme du Tribut ; la troisième coupole, consacrée à la Législation, montre Nu?na etÈgérie, Lycurgue consultant la Pythie, Démosthène haranguant les flots, Cicéron accusant Verres ; la quatrième coupole est celle de la Philosophie, caractérisée par Hérodote interrogeant les Mages, les Bergers chaldéens inventeurs de /' Astronomie, Sénèque se faisant ouvrir les veines, Socrate et son démon', dans la cinquième coupole, dite des Sciences, nous voyons la Mort de Pline l'Ancien, Aristote décrivant les animaux que lui envoie Alexandre,