C.icue Uulloi
MICHEL-ANGE DANS SON ATELIER (1851) (Musée de Montpcll'er.)
solennel, les modèles qu'il a mis en # action dans les Femmes d'Alger, la Noce juive, le Muley Abd-er-Rhaman, et vingt autres chefs-d'œuvre, il vit le paysage, les grands ciels implacablement bleus, et, même au milieu des accidents les plus colorés, les adoucissements que les reflets font subir à l'intensité du ton local, cette réconciliation des vivacités particulières qui s'entendent pour constituer une harmonie. Il vécut pendant quelques mois dans un monde de transparences et il n'oublia jamais la limpidité du jour africain. Dans les intérieurs où s'enferme le rayon prisonnier, il a fait pénétrer des lumières tièdes dont la finesse le classe parmi les clairobscuristes les plus pénétrants.
« Ce voyage au Maroc lui apprit aussi comment la couleur se comporte au soleil, et il sut désormais tout ce qu'un honnête homme peut savoir sur la coloration des ombres et sur le rôle des reflets calmants. Au retour de cette expédition, les leçons prises sur le vif des réalités se fondirent dans une sorte de synthèse lumineuse qui devint sa règle et son bréviaire. Le travail de l'esprit s'ajouta chez Delacroix aux images dont ses yeux avaient gardé le souvenir, et il n'acheva pas une peinture sans y faire briller les qualités spéciales que Fromentin a si bien caractérisées quand il a dit : « Delacroix a imaginé, môme « pour ses tableaux de plein air, une sorte de jour élyséen, (( doux, tempéré, égal, que j'appellerai le clair-obscur des « campagnes ouvertes. Il a pris à l'Orient les bleus forts de « son ciel, ses ombres blêmes, ses demi-teintes molles;
<( quelquefois, ila fait tomber sur un parasolou vert quelque « chose comme la pesanteur d'un morne et lourd rayon du « soleil, mais il se plaît dans lesdemi-clartésfroides, la vraie « lumière de Véronèse. »
« Et, en effet, comme l'a dit justement Fromentin, Delacroix est m frère de l'auteur des Noces de Çana. Il a aussi d'intimes ressemblances avec Tintoret, avec celui du moins qui, avant de tomber dans l'abus des tons roux, oppose scientifiquement les bleus -intenses aux orangés superbes, les rouges éclatants aux verts robustes. Ce que Venise avait su, ce que l'école de David avait si tristement oublié, Delacroix le retrouva. Tout est calculé dans ses colorations; lestons s'appellent et se répondent, ils jouent les uns avec les autres, en raison de leur valeur contrastée, ils s'exaltent au bon endroit, ils se rompent ou se rabattent pour éviter les trop brusques contacts et pour constituer le tissu, à la fois puissant et modéré, d'une merveilleuse étoffe orientale. Je ne cite aucun exemple ; le charme harmonieux est partout, et partout aussi la leçon.
« Le coloris d'Eugène Delacroix a un autre caractère. Par une vertu bien rare dans toutes les écoles, il garde quelque chose de subtil et d'intellectuel. 11 est toujours le vêtement que réclamait la pensée. Dans sa variété, infinie comme l'âme humaine, il contient du drame ou de la joie. Tantôt l'artiste souverain entrelace les notes gaies et brillantes, tantôt il entremêle les accords attristés et tragiques. Ses tableaux vous parlent de très loin : vous êtes averti; vous savez que le peintre va vous conter
es
une histoire heureuse ou une sinistre aventure. Il a la fanfare ou l'épouvante, le sourire ou le sanglot. Chez Delacroix la couleur n'a jamais cessé d'être un langage. »
D'une commune voix, et pour obéir à l'antipathie manifestée hautement par Delacroix à l'égard des concours, le comité demanda l'exécution du monument projeté à Jules Dalou et n'eut qu'à se louer de son choix, car, depuis la mort de Carpeaux, nul statuaire n'a possédé comme Dalou le sens de la vie et des allégories parlantes. Dans la composition dont il soumit le plan au comité, la jeune Gloire, soulevée par le Temps, dépose une palme au bas du buste de Delacroix tandis qu'Apollon, dieu des arts, applaudit à cet acte de tardive justice.
L'inauguration eut lieu le 5 octobre 1890, sur l'emplacement concédé par la questure du Sénat, à l'extrémité du jardin particulier de la présidence. Divers discours furent prononcés par Auguste Vacquerie, par M. Léon Bourgeois, ministre de l'Instruction publique, par Paul Mantz, comme doyen de la critique d'art. Enfin M. Delaborde exposa au nom de l'Institut cette théorie bizarre que, si l'Académie avait si longtemps repoussé Delacroix, c'était pour faire pièce à des partisans trop bruyants que Delacroix (M. Delaborde en convint) était d'ailleurs le premier à répudier.
Bien qu'aujourd'hui, selon l'expression même de M. Delaborde, sa gloire n'ait plus besoin d'être défendue, la situation de Delacroix n'en reste pas moins aussi exceptionnelle que de son vivant. Il demeure devant la
postérité ce qu'il fut pour ses contemporains : un isolé. Son nom, certes, est célèbre entre tous, mais son œuvre est actuellement encore bien mal connu. On a vu plus haut comment la guerre civile nous a privés du Justinien du Conseil d'Etat et du Salon de la Paix à l'Hôtel de Ville. La mauvaise qualité des toiles, des couleurs et des huiles employées par l'artiste a compromis l'existence des peintures du Palais-Bourbon, du Luxembourg et du Louvre, et il a fallu plusieurs fois procéder à des restaurations urgentes. Si le Louvre peut montrer à tous Dante et Virgile, le Massacre de Scio, la Noce juive, la Barque de don Juan, offerte par M me Àd. Moreau au nom de son mari, Y Entrée des Croisés à Consfantinople, les Femmes d'Alger, le portrait de l'auteur peint en 1829 et légué par Jenny Le Guillou, s'il possède en nue propriété le Jeune tigre jouant avec sa mère et Y Ilamlet au cimetière (1839), légués par M. Maurice Cottier, si la donation Tommy Thiéry est à la veille de l'enrichir de huit toiles de choix (Ophclic, le Christ en croix, Versée délivrant Andromède. le Lion an sanglier, la Fiancée dWby dos, le Lion dévorant un caïman et une réduction de Médée), d'autres tableaux du premier ordre sont enfouis dans des collections privées, ou conservés dans des musées relativement lointains : Marino Faliero est à Londres, dans la galerie publique formée par sir Richard Wallacc, la Médée furieuse est à Lille, Marc- A tire le à Lyon, la Justice de Trajan h Rouen, Mulpy Abd-er-Rhaman à Toulouse, et la série la plus riche des tableaux de chevalet et des esquisses a été
les disciples d'emmaus (1853).
donnée par Alfred Bruyas à la ville de Montpellier.
Aux quatre dessins acquis par l'administration du Louvre à la vente posthume [Femme d'Alger, étude au pastel pour le tableau du Salon de 1834, VA /fût, Lion dévorant ttn cheval. Tête de lion tournée à gauche, la gueule ouverte), la générosité de M. Paul de Laage et de Philippe Burty a, depuis, ajouté les deux admirables dessins de Y Éducation d'Achille ou du Centaiwe (expressément désigné par le maître dans son testament) et de la Montée au Calvaire, projet non exécuté pour l'église Saint-Sulpice. A défaut de l'esquisse peinte du plafond de la galerie d'Apollon, conquise par le musée de Bruxelles à la vente posthume de M. Piron (1865), le Louvre peut encore montrer l'ébauche au crayon (acquise en 1894), de cette vaste et admirable composition.
Depuis 1885, deux nouveaux appels ont été faits au bon vouloir des municipalités, des fabriques et des particuliers à l'occasion des expositions centennales de 1889 et de 1900, et telle a été la fécondité de Delacroix que les quatorze tableaux et les quatorze dessins recueillis par les organisateurs de 1900 ne faisaient nullement double emploi avec ceux que leurs prédécesseurs avaient réunis en 1889.
La gravure aurait pu du moins, semble-t-il, populariser quelques-unes de ces compositions les plus célèbres : il n'en est rien. Sans doute, il existe d'après plusieurs d'entre elles d'excellentes lithographies de Mouilleron, de Sirouy, d'Eugène Leroux, de belles eaux-fortes de Brac-
quemond, Des amateurs, tels que F. Villot ou Bouruct, se sont plu à traduire sur le cuivre des improvisations destinées à l'intimité et qui ne sont pas sorties de ce cercle étroit; vainement aussi, M. Robaut a calqué avec une perfection rare nombre d'esquisses frémissantes de vie et de passion; pourquoi les interprètes de Delacroix réussiraient-ils là où le maître lui-même attend encore la place qui devrait lui être faite? Paris ne possède aucun musée spécialement consacré à la gravure et le vestibule du Cabinet des -estampes de la Bibliothèque nationale, qui jusqu'à présent en a tenu lièii, renferme en tout deux spécimens de cette partie, de l'œuvre de Delacroix : une planche de la série à'flamlet et une épreuve de la Médcc lithographiée par Lassallè!
Dans une étude sur l'Art en France, écrite pour le Paris-Guide de 4867 et incorporée depuis dans les Essais de critique cl d'histoire, Taine, résumant devant un grand seigneur italien, soninterlocuteur fictif, le rôle d'Ingres et celui de Delacroix, a dit du second :
« Il y a un homme dont la main tremblait et qui indiquait ses conceptions par des taches vagues de couleur; on l'appelait le colorisle, mais la couleur pour lui n'était qu'un moyen. Ce qu'il voulait rendre, c'était l'être intime et la vivante passion des choses. Il n'était point heureux comme vos Vénitiens, il ne songeait pas à récréer ses yeux, à suivre des dehors voluptueux, le splendide et riant étalage des corps florissants. 11 pénétrait plus loin, il nous voyait nous mêmes, avec nos générosités et nos
HÉL10D0RE CHASSÉ DU TEMPLE (1861) (Eglise Saint-Sulpicc.)
angoisses. Il allait chercher partout la plus haute tragédie dans Byron, Dante, le Tasse et Shakespeare, en Orient, en Grèce, autour de nous, dans le rêve et dans l'histoire. Il faisait ressortir la pitié, le désespoir, la tendresse et toujours quelque émotion déchirante ou délicieuse de ses tons violacés et étranges, de ses nuages vineux brouillés de fumées charbonneuses, de ses mers et de ses- cieux livides comme le teint fiévreux d'un malade, de ses divins azurs illuminés où des nues de duvet nagent comme des colombes célestes dans une gloire, de ses formes élancées et frêles, de ses chairs frémissantes et sensitives d'où transpire l'orage intérieur, de ses corps tordus ou redressés par le ravissement ou par le spasme, de toutes ses créatures inanimées ou vivantes avec un élan si spontané et si irrésistible, avec une conspiration si forte de la nature environnante, que toutes ses fautes s'oublient et que, par delà les anciens peintres, on sent en lui le révélateur d'un nouveau monde et l'interprète de notre temps. Allez voir sa Médée, son Dante aux Champs Élysées, son Tasse, son Évêque de Liège, ses Croisés à Constante" nople, sa Bataille de Nancy, sa Barque de don Juan, son Invasion d'Attila et le reste, et grondez, en le comparant aux vieux maîtres ; mais songez qu'il a dit une chose neuve et la seule dont nous ayons besoin ».
Cette « chose neuve » que Delacroix a dite, combien l'entendent aujourd'hui? Et pourquoi exiger de la foule une émotion que les artistes actuels sont impuissants eux-mêmes à ressentir? Un peintre de talent, foudroyé
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depuis en pleine vogue, rencontrant Buriy à l'exposition de l'École des Beaux-Arts, lui disait : « C'est sans intérêt pour nous. Nous ne voyons plus comme çà ; Bastien- Lepage nous paraît plus chercheur et meilleur coloriste ». Paul Mantz avait donc raison d'écrire dans la préface du catalogue de cette même exposition : « Il est vrai qu'il y a dans toute œuvre d'art, avec une essence qui 'subsiste, un parfum qui s'évapore et dont les générations renouvelées ont parfois de la peine à sentir la saveur. Sommesnous bien sûrs de comprendre Michel-Ange comme le pouvait faire un Florentin de 1520? Dans le clair-obscur dont Rembrandt enveloppe sa pensée, une parcelle d'émotion est peut-être perdue pour l'esprit moderne. Quelque chose de pareil, — et ce serait une ressemblance de plus avec les inventeurs éternels, — pourrait arriver à Delacroix. Les hommes vivent dans un reve qui se déplace à toute heure. L'avenir reste le maître de ses enthousiasmes et nous n'avons à lui dicter aucune loi ».
Qu'importent ces réactions passagères et les palinodies des descendants aveulis d'une génération héroïque? Sans doute aucune œuvre humaine ne résiste tout entière à l 'effort du temps; mais les fils du xix c siècle français ont le devoir de proclamer d'ores et déjà que son cycle n'aura pas été inutile, puisqu'à côté des noms immortels invoqués par les autres nations dans les Lettres et dans les Arts, ils peuvent hardiment inscrire ceux de Victor Hugo, de Balzac et d'Eugène Delacroix.