‹ Eugène DelacroixChapitre 4 sur 6 · LE LEVER · texte numérisé non relu

LE LEVER

(Collection Auguste Vacquerie.]

Ta prétendu, l'inconsciente victime du hasard. Nous n'avons jamais cru à l'existence du « balai ivre » que l'ancienne critique mettait entre ses mains affolées. Delacroix a des étrangetés décoratives et volontaires... « Un critique de 1827 prédisait à Delacroix qu'il ne dessinerait jamais comme Girodet. Cette facile prophétie s'est réalisée : est-ce un malheur? est-ce une gloire? Qu'on l'étudié dans ses grandes pages décoratives, dans ses tableaux de chevalet, dans les moindres croquis échappés à sa verve, Delacroix se préoccupe avant tout de l'idée à exprimer, du sentiment à traduire. De là son agitation et ses violences émouvantes. Mais on a trop dit que chez lui, l'inspiration s'exaltait outre mesure et que, dans ses emportements, il laissait courir au hasard son pinceau enivré. Les choses ne se passaient point ainsi : au plus fort de sa lutte avec l'idée, Delacroix gardait une raison souveraine ; s'il allongeait un membre un peu plus qu'il n'aurait convenu, s'il infléchissait trop violemment un' torse, c'est qu'il avait besoin, ici d'exagérer une ligne, là d'accentuer une courbe pour obtenir dans la contexture générale de son dessin cette harmonie, cet équilibre, qu'il a toujours cherchés dans son coloris. Les tableaux de Delacroix sont « pleins », je veux dire que ses compositions, méthodiquement enchevêtrées, ne présentent pas à l'œil de lacunes irritantes, et que ses contours, pour être un peu ondoyants, se déroulent toujours selon les exigences d'une loi raisonnée et voulue. Il vise résolument à l'effet d'ensemble, et, comme certains

Italiens, il est heureux d'obéir à la douce fatalité de l'arabesque.

« Le dessin de Delacroix et son style amoureux du décor ont provoqué jadis d'interminables querelles; mais les témoins des anciennes luttes sont là pour affirmer que, même au plus fort de la bataille, le coloriste échappait h toutes les attaques. Il fallait bien reconnaître en lui un musicien habile à la concordance des tons et à la combinaison des ensembles brillants et disciplinés. La couleur et les séductions qu'elle implique sont en effet un des privilèges de Delacroix. Dès sa première jeunesse, il y songea par une sorte de sentiment instinctif, et il eut le violent désir de restituer à l'Ecole française le don qu'elle avait perdu ; bientôt, il joignit à cette prédisposition naturelle une véritable science des accords, fondée sur de longues observations, et assise sur des bases tellement solides que l'éloge qu'on a décerné à Andréa dcl Sarto, • le dessinateur senza errori, on pourrait, au point de vue de l'harmonie des tons, l'adresser à l'auteur de la Justice de Trajan. Delacroix est le coloriste qui ne se trompe pas. »

Après avoir rappelé combien est sensible dans les œuvres de jeunesse l'influence de Géricault, puis celle de Bonington et des peintres anglais qu'il avait connus à Paris et à Londres, Paul Maniz observe avec raison que c'est l'Afrique qui lui donna définitivement la richesse variée de sa couleur et la qualité de sa lumière. « Dans cette course enchantée, dont il se souvint toute sa vie, il ne trouva pas seulement des types d'un caractère charmant ou

Page 1