Eugène Delacroix
J'ai lu quelque part que pour bien peindre un homme il fallait s'inspirer de lui, et que les portraits devaient être faits d'après le ton et l'esprit du modèle. Pour parler de Delacroix, d'après ce principe, il faudrait donc posséder son esprit et sa couleur, et s'approprier sa manière de dire si vraie et si persuasive; tout cela est assez difficile.
Il était simple et modeste; il convient donc de ne pas faire de lui un éloge pompeux; et, en lui rendant toute la justice qui lui est due, je tâcherai de ne pas oublier qu'il s'en remettait k ses travaux seuls du soin de sa gloire, et qu'il a défendu, par testament, qu'on reproduisît ses traits par la statuaire.
Mon œuvre ne sera donc pas creusée dans le
marbre ni clans l'airain : c'est une simple histoire de sa vie et de ses travaux que je raconte ici, pour ses amis à qui je l'ai promise. Je rapporterai toutes ses œuvres écrites; je citerai ses propres paroles le plus souvent que je le pourrai faire, et si j'entre dans quelques autres détails intimes, c'est pour bien établir des faits qui serviront, s'il y a lieu, aux biographes à venir.
Mais écrire est une science, c'est un art, c'est un métier, c'est tout ce qu'on voudra; cependant c'est certainement une chose que , pour savoir, il faut avoir apprise; or ce n'est pas mon cas, je déclare que je n'ai jamais étudié cette science-là, et pourtant je vais écrire, parce que je ne connais pas d'autre forme au moyen de laquelle je puisse porter à la connaissance des amis de Delacroix ce que j'ai à leur dire. Ma meilleure recommandation auprès d'eux, c'est que je l'aimais tendrement; cela dit^ je passe outre, et je m'en remets à l'indulgence de ceux pour qui j'ai préparé ce discours préliminaire.