‹ Eugène DelacroixChapitre 2 sur 85 · V PARTIE · texte numérisé non relu

V PARTIE

Eugène Delacroix était assez grand, maigre et un peu frêle, mais bien pris dans sa taille, élégant de tournure, et distingué de manières. Il avait les cheveux d'un noir de jais, les yeux vifs, la bouche bien ornée, le sourire aimable et spirituel ; son teint était pâle et bilieux , et sa figure paraissait petite sous ses cheveux touffus et soyeux ; son œil éprouvait quelquefois une légère contraction, semblable à celle d'un homme qui interrogerait le soleil, et qui se mettrait en mesure d'en supporter l'éclat.

Il se plaçait ainsi, debout, en face et assez rapproché de son interlocuteur, renversait ensuite légèrement le corps pour augmenter la distance qui le séparait de lui, et comme pour mieux examiner son homme; c'est alors que dans son sourire on voyait briller sous sa moustache noire ses dents blanches, plates et bien rangées.

Il avait, a dit quelqu'un, ries petites mains nerveuses,

adroites, et plus aiguisées que celles d'un chat. Sa mise était soignée, il recherchait les habitudes d'un homme du monde; on voyait clairement qu'il ne voulait pas être confondu avec ces héros d'atelier qui arrivent à la célébrité par l'excentricité de leur costume. 11 était réservé de maintien, sobre de gestes, jetant dans la conversation quelques mots comme un aliment , et sans prétention à la dominer. Je ne lui ai jamais entendu faire de longs discours; son opinion s'énonçait par quelques phrases coupées, et il concluait presque toujours dès les premiers mots. Avec une timidité naturelle et visible, il avait cependant confiance dans son propre jugement, et l'on ne peut pas dire qu'il manquât d'une certaine bonne opinion de lui-même. Son esprit était fin, sa forme caressante, et son cœur sincère et fidèle en amitié. Il était très-impressionnable, légèrement craintif, quelque peu défiant, en somme bon et généreux envers tous, et surtout sans ressentiments ni longues rancunes à l'égard de personne.

Sa constitution était délicate , et cet état de santé , qui a commencé par de longues fièvres en 1820, et qui s'est terminé par une maladie de poitrine en 1863, a beaucoup influé sur l'ensemble de ses idées pendant le cours de sa vie, d'ailleurs si bien remplie.

Homme bien élevé, et l'esprit très-cultivé, il était recherché dans le monde, qu'il a fui souvent par raisons de santé et par instinct de conservation. Ses domestiques, qui le voyaient au retour d'une soirée trop prolongée ou d'un dîner pris hors de chez lui, s'apercevaient immédiatement de la fatigue que ces très-petits excès lui causaient, et ils ne se trompaient pas, car c'est à une journée de fête suivie d'une soirée passée dans le monde qu'on a attribué l'hémoptysie à laquelle il a succombé.

Nous nous étions habitués à l'entendre parler de sa vieillesse anticipée. Dès l'âge de trente ans, il se disait déjà affaibli et usé. Il s'entourait physiquement de mille précautions hygiéniques, et moralement il affectait quelques formules sceptiques, qui semblaient indiquer un certain dédain, un certain dégoût de la vie ; mais, en réalité, nul n'avait un esprit plus juste, plus alerte et plus actif, nul ne portait un cœur plus ouvert à l'amitié et jîIus fidèle aux souvenirs de jeunesse ; c'était une âme sensible et tendre, doublée d'une imagination très -vive, et tout cela tempéré par une raison qui brochait sur tous ces sentiments, et qui se les assimilait avec constance et avec délices.

L'âge n'avait ni blanchi ses cheveux , ni amorti la vigueur de son esprit; il est mort dans la plénitude de son talent, et avant qu'une première défaillance de son intelligence ou de sa main soit venue l'avertir que sa tâche était accomplie.

Delacroix ne déjeunait pas; son estomac était paresseux, la digestion de son dîner de la veille n'était finie que le lendemain vers midi ou deux heures. Il ne prenait donc rien le matin. Il entrait dans son atelier vers huit heures, et, sauf les circonstances importantes, il restait là jusqu'à la chute du jour. Il était seul jusque vers trois ou quatre heures, et ensuite il recevait quelques amis.

Alors, une assez mauvaise casquette sur la tète, le col toujours enveloppé d'un épais cache-nez, le corps serré dans une courte jaquette, il venait à vous d'un air aimable, mais fort attentif et légèrement étonné; il semblait se mettre un peu sur ses gardes , et cette précaution était excusable chez un homme qui combattait depuis trente ans, seul contre tous. Dans la conversation, ses

opinions étaient émises sincèrement, mais jamais beaucoup développées. Il aimait à causer, à se placer un peu à côté de la question, à mettre quelques bonnes vérités en avant pour combattre les arguments qu'on lui présentait, et cela de très-bonne foi, renversant un argument qui semblait sérieux par une fine et juste plaisanterie. — Très-doux et très-conciliant en paroles, il faisait au fond très-peu de concessions à l'opinion générale, surtout en fait d'art ou de beauté. Il dédaignait de prendre la question par tous les bouts, de discuter le pour et le contre; jamais de trop longs discours, de plaidoirie sur un sujet quelconque : son humeur ainsi que sa santé le lui défendaient, et pourtant jamais blessant, et renvoyant son monde toujours satisfait, d'abord de la forme, et le plus souvent du fond de son discours.

La propagande que faisaient quelques-uns le dégoûtait ; les ouvrages d'art étaient pour lui des questions de sentiment, et non des affaires litigieuses ; il ne voulait donc pas s'épuiser à les discuter ; il fuyait les occasions de le faire, et il continuait selon son sentiment et selon son cœur.

Les bavards inutiles ne prenaient pas avec lui. Il fallait un peu payer de sa personne, autrement il devenait sec ou distrait.

Vers six heures, il dînait assez copieusement, chez lui presque toujours, rarement en ville, surtout dans les dernières années, buvait de bon vin, puis sortait enfumant, et faisait une promenade assez longue. Il venait, de la rue Furstemberg, arpenter le boulevard Italien, et quelquefois dans notre Chaussée d'Antin.

On a dit qu'à la mort de Géricault, Eugène Delacroix devint le chef de l'école romantique. Il y a là, je crois,

une erreur. Delacroix était un professeur sans élèves. Personne ne peignait comme lui, et même ne voulait peindre comme lui; on l'admirait à cause de sa couleur; un petit nombre d'adeptes prisaient son style et ses compositions, mais personne ne le copiait. Gela tient à ce qu'il est plus facile d'admirer la couleur que de l'imiter, et que , dans ses compositions , Delacroix était toujours lui-même, et manquait d'une forme générale qui se représentât dans tous ses tableaux, et qu'on pût saisir, reconnaître et reproduire.

M. Ernest Chesneau a très-bien dit : « L'artiste, à vrai dire, n'a jamais eu de public. A peine compte-t-il un petit nombre d'admirateurs : il existe entre le public et lui une mésintelligence qui date de 1822. » La Chapelle des Saints -Anges a soulevé les mêmes négations que la Barque du Dante. L'opinion, en présence de Delacroix, se partage en divers groupes : ceux qui l'admirent en connaissance de cause, ceux qui l'admirent de confiance, deux minorités; et la grande majorité composée nonseulement de ceux qui lui refusent le génie, mais le talent, l'ombre même du talent.

« C'est un singulier phénomène qu'un homme supérieur réussissant par ses qualités personnelles, par l'élégance et la distinction de son esprit, et malgré les qualités qui constituent sa supériorité : ses qualités d'artiste. »

Et plus loin :

« Si nous invoquons la postérité en faveur de M. Delacroix, c'est qu'à propos de cet artiste, dont les obscurités réelles sont amplement rachetées par l'éclat du génie, le xix^ siècle semble avoir pris à cœur de justifier les rudes paroles du philosophe américain sur la société : « La société , a dit Emerson , est partout en conspiration

contre la virilité de ses membres. La vertu qu'elle demande avant tout, c'est la conformité. La confiance en soi est son aversion : elle n'aime pas les réalités et les créations, mais les usages et les coutumes. »

Delacroix n'a pas été compris en France parce qu'il est venu après David, cause accidentelle, et parce qu'il est coloriste, cause fondamentale.

L'homme de génie est celui qui cherche, qui creuse, qui marche résolument vers le progrès. Les médiocres copient et perfectionnent, quand ils le peuvent faire. Delacroix arrivait à une époque de décadence évidente; il cherchait, il faisait des efforts pour découvrir la bonne voie. A-t-il réussi? N'aurait-il pas pu adopter une forme plus correcte ? La chose eût été désirable peut-être ; car une correction plus grande aurait un peu calmé la colère de ses adversaires. Mais Delacroix pouvait-il atteindre à cette correction? L' a-t-il véritablement cherchée ? Comment le juger encore aujourd'hui , au milieu des éloges outrés des uns et des injures dont les autres l'accablent? Laissons donc à de plus savants que nous le soin de décider ces questions.

Pour beaucoup de raisons donc, je dois m'abstenir de juger et d'apprécier ses œuvres : c'est aux hommes spéciaux d'abord, et mieux encore à l'avenir et à la postérité,'que ce jugement doit être réservé. Quelques-uns, d'ailleurs, ont si brillamment traité cette question artistique, que je ne pourrai mieux faire que de citer çà et là, à l'occasion, les dires de plusieurs d'entre eux.

Si les grands artistes reflètent l'esprit et les croyances de leur époque, c'est peut-être parce qu'ils ont trouvé en eux-mêmes une expression, un sentiment, un cachet qu'ils lui ont imprimé.

Dans la peinture religieuse, par exemple, Delacroix a introduit une nature de sentiment qiu, certainement, n'appartient qu'à lui. Les Vierges de Raphaël "sont élégantes, belles, gracieuses, c'était le catholicisme tel que devait le comprendre le siècle des Médicis. Les Vierges de Rubens , c'était la religion orgueilleuse et triomphante; celles de Murillo, c'était la foi impérieuse, un peu sauvage, mêlée à une vanité outrée. Pourrait-on, de nos jours, supporter, dans un tableau d'église, la présence des donataires? Un homme d'intelligence et d'esprit tel que Delacroix devait donner à ses sujets religieux des formes plus naturelles et, pour ainsi dire, plus humaines ; la foi n'est plus autant dans les images. En effet, il n'imprime pas au Christ une beauté et une majesté convenues ; il peint les saintes femmes comme de pauvres femmes, sincèrement désolées. 11 ôte à ses sujets, avec intention , tout ce qui pourrait leur donner une idée abstraite et symbolique ; c'est par le sentiment, par l'attitude des personnages, par la nature de leurs poses, par le spectacle de leurs souffrances physiques et morales, qu'il prétend toucher le spectateur. Il semble qu'il ait puisé ses pensées dans les ouvrages primordiaux, dans l'Evangile par exemple, plutôt que 'dans des légendes ou dans les ti'aditions. Son expression a pour point de départ la foi simple et sincère de l'Église primitive, plutôt que le symbole ou les interprétations plus mystiques de la moderne Église.

Et à ce sujet, ce qui doit frapper le plus un homme du monde qui n'est ni peintre ni amateur instruit, c'est la diversité d'opinions et de jugements à laquelle a donné lieu l'œuvre .de Delacroix. Comment mettre d'accord les critiques qui ont écrit sur son compte, et même

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entre eux , ceux qui lui sont complètement favorables ?

L'un d'eux ^ a dit : « ]Ne vous attendez à rencontrer dans ses œuvres ni l'idéalisme des Grecs, ni celui des grands maîtres de la Renaissance italienne, ni celui que vous avez conçu, quel qu'il soit. Delacroix a son idéalisme à lui, dont le principe n'existe ni clans la nature, ni dans les traditions des âges antérieurs, mais dans son imagination seulement, etc. »

D'autres imprimaient qu'il s'était voué au culte du laid; d'autres, et très-sérieux, qu'il avait pris des orangsoutangs pour modèles de ses sénateurs vénitiens ^ Que dire de tout cela?

Les statues antiques ne sont pas mortes, parce qu'elles sont froides. On sent la vie circuler sous leurs formes calmes, car la statuaire sait être calme d'abord; les mouvements violents, emportés, semblent lui être interdits; au moins les Grecs pensaient-ils ainsi. La peinture peut et doit agir autrement. On a dit avec raison que l'homme qui recule épouvanté, qui tombe foudroyé, qui vole au secours de son enfant, qui arrache sa femme à des ravisseurs, sort à tout moment de l'équilibre parfait prescrit par l'Académie. Le mouvement alors est tout : c'est l'action, c'est le mouvement qui touche le spectateur. Or c'est ce mouvement, c'est cette action que Delacroix comprenait et exprimait si bien. Car il était poëte, il voyait tout en poëte; et dans l'étude delà nature, dans le choix, dans le mouvement de ses personnages , il portait un sentiment éminemment poétique.

A cette fougue , à cette sauvagerie , opposez son esprit

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