Lettre à Félix G
il n'avait jamais suivi de cours de mathématiques, et il professait une sainte horreur pour les additions et les calculs d'intérêts. Que faire alors? ce qu'il fit, se laisser aller à ses instincts d'indépendance et de liberté personnelle, donner un libre essor aux élans de son imagination, et prendre sérieusement et résolument la carrière des arts.
Au collège, il dessinait déjà; je me rappelle qu'il avait fait, étant très-jeune, deux caricatures pour le journal le Nain jaune, qui traitaient de ce qu'on appelait, en 18J/i, les voltigeurs de Louis XIV. M. Riesener, oncle de sa mère, était un peintre distingué , et l'opinion de celui-ci ne fut sans doute pas, non plus, sans influence sur la détermination qu'adopta son neveu.
Mais quand il eut pris cette résolution, Delacroix ne balança plus, et nous ne trouvons rien dans sa vie qui puisse nous faire supposer qu'il ait jamais songé à changer de parti. A dater de ce moment, toute sa volonté, toutes ses facultés, toute son ambition ont appartenu à l'art, comme à un maître exigeant et jaloux qui n'admet ni faiblesse ni partage.
Il entra dans l'atelier de Guérin vers 1816, et il y entra avec l'intention bien arrêtée de se livrer exclusivement à la peinture. Bientôt après son goût devint une passion, et son jeune talent devint du génie.
Voici comment Delacroix raconte lui-même ces premiers événements de sa vie :
« Vers la fin de 1815, j'entrai chez Guérin pour étudier la peinture. Je ne sais s'il s'est aperçu que je promisse quelque talent, mais il ne m'a jamais encouragé. Quand je fis, en 1822, le premier tableau que j'osai exposer, et qui représentait le Dante et Virgile , je le fis venir chez moi par déférence pour le lui soumettre : il n'en fit guère que
des critiques, et si je ne pus jamais tirer de lui son assentiment à mon désir de l'exposer, il est juste de dire que quelque temps après l'ouverture de l'exposition, m' ayant retrouvé à l'Académie où j'allais encore étudier, en élève, sur les derniers bancs, il voulut bien me dire que ces Messieurs, c'est-à-dire les professeurs, avaient remarqué mon tableau.
« Le succès capital de ma carrière date de cette époque lointaine. Je ne parle pas de celui que j'eus dans le public malgré mon obscurité, ou peut-être à cause d'elle, mais de la manière flatteuse dont Gros me parla de mon tableau. J'idolâtrais le talent de Gros, qui est encore pour moi, à l'heure où je vous écris, et après tout ce que j'ai vu, un des plus notables de l'histoire de la peinture. Le hasard me fit rencontrer Gros qui, apprenant que j'étais l'auteur du tableau en question, me fit, avec une chaleur incroyable, des compliments qui, pour la vie, m'ont rendu insensible à toute flatterie. 11 finit par me dire, après m'en avoir fait ressortir tous les mérites, que c'était du Riibens ehâlié. Pour lui, qui adorait Rubens, et qui avait été élevé à l'école sévère de David, c'était le plus grand des éloges. Il me demanda s'il pouvait faire quelque chose pour moi. Je lui demandai, incontinent, de me laisser voir ses fameux tableaux de l'empire qui, dans ce moment, étaient dans l'ombre de son atelier, ne pouvant pas être exposés au grand jour, à cause de l'époque et des sujets. Il m'y laissa quatre heures, seul ou avec lui, au milieu de ses esquisses, de ses préparations; en un mot, il me donna les marques de la plus grande confiance, et Gros était un homme trèsinquiet et très-soupçonneux. S'il faut mêler à un assentiment si complet un grain de motif particulier de la part du grand peintre, je crus entrevoir ensuite, à une certaine
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aigreur qui entra dans les procédés de Gros à mon égard, qu'il avait pensé à me prendre près de lui, pour me faire avoir le prix de Rome dans son école. J'avais dès lors, malgré ma simplicité , tracé ma route d'un autre côté, et je déclinai cette protection. Cependant, lorsque, par la suite, ses élèves, apparemment pour le flatter, critiquaient devant lui mes tableaux, il les arrêtait, non pas en prenant le parti de mon talent, mais en disant que j'étais un jeune \\QmvL\Q, parfaitement honncte et bon élève ^ »
Gros le reçut donc dans son atelier, faveur qu'il n'accordait pas à tout le monde, et, forcé de sortir pour une affaire, lui abandonna les tableaux de l'empire qu'il avait retournés, et pour cause. A son retour, trouvant Delacroix examinant et admirant toujours^ il fut touché de cette persévérance du jeune homme, du culte qu'il professait pour la couleur, et des observations pleines de goût qui sortaient de sa bouche. Gros, quoique élevé à l'école sévère de David, était plein d'admiration pour Rubens. Ces deux esprits se rencontrèrent.
Pour Delacroix, toute sa première jeunesse s'est passée sous le charme de cette première passion qui paraît n'avoir été payée de retour que dans ce moment. Il aimait à revenir plus tard, avec ses amis, sur les moindres souvenirs de cette époque qui s'étaient gravés profondément dans sa mémoire. Il racontait qu'ayant fait rouler le chapeau de Gros qui s'apprêtait à sortir, il s'était précipité pour le ramasser, qu'alors leurs mains s'étaient rencontrées, que son cœur, à lui, avait battu bien fort, et qu'il avait cru son émotion partagée, etc. Illusions de jeunesse! Gros voulait en faire son élève, et le destinait au prix de Rome!