I. Exti'ait du cahier manuscrit
manquait une des basques de son habit : son cheval l'avait serré je ne sais où, et lui avait fait perdre cet accompagnement nécessaire. Un accident de ce genre fut la cause déterminante de sa mort. Depuis plusieurs années déjà, les accidents, suites de la fougue qu'il portait en amour comme dans tout, avaient horriblement compromis sa santé : il ne se privait pas pour cela tout à fait du plaisir de monter à cheval. Un jour, dans une promenade à Montmartre, son cheval l'emporte et le jette par terre. Le malheur voulut qu'il portât par terre, ou contre une pierre, à l'endroit de la boucle absente de son pantalon, où se trouvait un bourrelet qu'il avait formé pour y suppléer.
« Cet accident lui causa une déviation dans l'une des vertèbres, laquelle n'occasionna, pendant un temps assez long, que des douleurs qui ne furent pas un avertissement suffisant du danger. Biot et Dupuytren s'en aperçurent quand le mal était déjà presque sans remède : il fut condamné à rester couché , et moins d'un an après il mourut, le 28 janvier 18"2Zi.
« La vente qui eut lieu après sa mort fut loin d'être fructueuse, comme celles que nous avons vues dernièrement se succéder sous nos yeux. La totalité du prix ne s'en éleva pas, à beaucoup près, à celui d'un seul des tableaux que l'on s'est disputé dans la vente de la duchesse d'Orléans. Elle n'a pas été à /iO,000 francs. 11 a fallu plusieurs années de négociations pour décider le gouvernement à donner 6,000 fr. de la Méduse, laquelle avait été adjugée à ce prix, lors de la vente, à ce pauvre Dorcy que nous avons tous connu, et qui l'avait prise par dévouement. C'est à la persistance de Forbin que l'on doit de voir au Louvre ce bel ouvrage dont personne ne voulait.
« Géricault avait de la fortune, assez, malheureusement,
EUGÈNE DELACROIX. (il
pour lai donner trop d'occasions de distractions, qui ont nui à la suite de ses travaux et surtout à sa santé. 11 en perdit la plus grande partie au moment où il se trouvait déjà couché sur son lit de douleur. Son ami Mussard, l'agent de change, dont la déroute a été célèbre, fut cause de son désastre ; il lui avait persuadé de lui laisser placer son argent à gros intérêts. Je l'ai vu dans les derniers temps, et presque poussé par la nécessité, heureux de vendre à des prix médiocres d'admirables exquisses ou tableaux ^ »
Il dit encore de Géricault :
« Quoiqu'il me reçût avec familiarité , la différence d'âge et mon admiration pour lui me placèrent, à son égard, dans la situation d'un élève respectueux. Il avait été chez le même maître que moi, et, au moment où je commençais, je l'avais vu déjà, lancé et célèbre, faire à l'atelier quelques études. Il me permit d'aller voir sa Méduse pendant qu'il l'exécutait dans un atelier bizarre qu'il avait près des Ternes. L'impression que j'en reçus fut si vive, qu'en sortant je revins toujours courant et comme fou jusqu'à la rue de la Planche que j'habitais alors-. »
Plus tard, lorsque Delacroix écrivait sur les peintres français de notre temps, il s'occupa plus particulièrement de Gros, de Prudhon, et même de Gharlet, mais il parla peu de Géricault; peut-être est-ce parce que, dans sa pensée, Géricault, malgré toutes les grandes qualités par lesquelles il brille, n'était pas à ses yeux un homme de génie; peut-être aussi pensait-il que la fécondité et la