‹ Eugène DelacroixChapitre 19 sur 85 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

saillie de l'imagination ne répondaient pas chez lui à la puissance d'exécution; enfin, peut-être encore dans la crainte, en parlant de Géricault , de se montrer trop sévère ou trop partial , et de manquer soit à la vérité , soit à la reconnaissance.

Mais m\ autre protecteur se présentait pour Delacroix.

M. Thiers écrivait alors dans le Constitutionnel des articles consacrés aux beaux -arts, et ce fut lui qui, le premier, proclama le mérite du peintre inconnu. Voici le jugement que portait sur le jeune peintre le jeune et brillant écrivain :

H Aucun tableau ne révèle mieux, à mon avis, l'avenir d'un grand peintre que celui de M. Delacroix représentant Dante et Virgile aux enfers. C'est là surtout qu'on peut remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante, qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop modéré de tout le reste. » (Suit la description du tableau.) Et le critique termine ainsi : « L'auteur a, outre cette imagination poétique, qui est commune au peintre comme à l'écrivain , cette imagination de l'art qu'on pourrait appeler, en quelque sorte, l'imagination du dessin , et qui est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe, les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité de Rubens; je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau : je retrouve cette puissance sauvage, ardente, mais naturelle, qui cède sans efforts à son propre entraînement. »

On ne pouvait pas mieux définir le talent de Delacroix. Aussi, plus tard, Eugène rendit justice à ce puissant ami.

c( M. Thiers est le seul homme, placé pour être utile, qui m'ait tendu la main dans ma carrière. Après ce pre-

mier article, dont je n'avais pas pensé à le remercier, tant je croyais que les choses allaient d'elles-mêmes dans ce monde, il en fit un autre tout aussi pompeux au Salon suivant, sur le Massacre de Scio. Même insouciance de ma part. J'ignorais même à qui j'étais redevable de tant de bienveillance. Gérard m'invita à Auteuil, où je vis enfin cet ami inconnu , qui ne parut pas du tout étonné de mon peu d'empressement à le rechercher après tout ce qu'il avait fait pour moi. Quand depuis il se trouva en situation de m'être utile d'une autre manière, il le fit avec la même simplicité. C'est lui qui me donna à faire, étant ministre de l'intérieur, le salon du Roi au palais Bourbon. 11 le fit malgré les avis charitables de mes ennemis, et même de mes amis, qui lui disaient comme à l'envi que c'était me rendre un mauvais service, attendu que je n'entendrais rien à la peinture monumentale, et que je déshonorerais les murs que je peindrais ^ »

Nous trouvons encore ceci sur son cahier : (c C'est après 1830 que l'amitié de Thiers me valut le salon du Roi. Cet ouvrage, qui eut assez de succès, même auprès des puristes, conduisit d'autres ministres à me donner des travaux analogues dans divers monuments. Je n'avais pas la faveur du roi, qui n'entendait rien à ma peinture. Les deux ou trois tableaux qu'il me fit faire pour Versailles me furent donnés, parce qu'on en donnait véritablement à tout le monde; mais je fus loin d'être classé parmi les plus favorisés. Ce sont quelques amis, que j'ai eus de loin en loin au pouvoir, qui m'ont valu les occasions que j'ai eues de montrer ce que je pouvais faire. »

La guerre entre les Turcs et les Grecs agitait vive-

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