‹ Eugène DelacroixChapitre 30 sur 85 · Extrait du cahier manusrrit · texte numérisé non relu

Extrait du cahier manusrrit

et d'allégories qu'ils entendent ne devoir laisser aucun doute au spectateur sur les conclusions directes du sujet qu'on a la prétention de lui démontrer. On croit, par exemple, qu'il est nécessaire de donner à son portrait une physionomie pensive, pour faire penser le spectateur à son tour. Une Femme qui ouvre sa fenêtre^ par Gérard Dow, ou un Cavalier coiffé d'un feutre, par Van Dyck, me feront cependant plus penser que la jolie tête de Mignon aspirant au ciel. Laissez le spectateur à lui-même, ne vous occupez pas de lui, ne pensez qu'au sujet, exprimez justement, nettement, ce que vous éprouvez vous-même, et vous toucherez certainement.

La peinture est toute de sentiment et non de démonstration ; plus vous voulez démontrer et expliquer en peinture, plus vous êtes froid. A la suite de ces tableaux détaillés il faut une page de notes pour vous en donner la clef; et plus ils ont la prétention d'être clairs, plus il faut à l'appui de détails et d'explications écrites.

Avec l'opinion que nous avons d'avance de Jupiter et d'Hercule, nous n'acceptons pas, avec indifférence, tel Hercule ou tel Jupiter ; voilà pourquoi les Marguerite et les Méphistophélès trouvent de rudes et de cruels concurrents dans les types que notre imagination s'est formée d'eux.

Raphaël ou Michel-Ange n'ont jamais eu la prétention de démontrer, d'expliquer, de raconter, par exemple, pourquoi le savant doit être puni dans son orgueil par le résultat de ses propres recherches, pourquoi la jeune fdle doit craindre devoir une vanité secrète surgir de sa beauté, de sa vertu même, et l'entraîner à sa ruine; tout cela est l'affaire du poëte et de l'écrivain. A la peinture, la noblesse, la beauté, la couleur, le sentiment d'abord, et l'explication du sujet se trouvera bientôt.

Beaucoup de peintres qui cherchent avant tout l'unité de l'aspect, des masses et des ensembles, font peut-être à ce principe excellent de trop grands sacrifices; mais lorsqu'à cet ensemble de couleur et d'effets vient se joindre dans le tableau l'expression d'une grande pensée, on conçoit que son but soit atteint et que le peintre ait négligé les détails.

Je n'ai jamais vu de peintures qui m'aient aussi profondément touché que certaines ébauches de Delacroix; par exemple, la Désolation de Babylojie, qu'il a exécutée depuis, en grand, pour un caisson du salon de la Paix, à la Chambre des députés. Cette femme abattue, dont la tête s'appuie sur la poitrine de ce vieillard désolé : quelle profonde tristesse! Au risque de paraître un barbare, j'avoue que je regretterais beaucoup que cette ébauche fiit finie ; il me semble que des détails terminés arracheraient mon attention et feraient fuir ma pensée: c'est ce qui autorise à dire que le peintre doit éveiller d'abord chez nous des sentiments et non nous solliciter à l'examen des détails.

Les diverses appréciations de l'art sont infinies, comme l'art lui-même. Il est vrai que Paul Véronèse était clair et brillant, et qu'en même temps son dessin était arrêté. Il est vrai que le Titien savait peindre et dessiner à la fois ; il est vrai que, dans certaines peintures de genre, le principal mérite réside dans leurs détails mêmes, mais partout et chez tous la pensée doit se révéler d'abord.

Donnez à un peintre ce sujet : les Bergers chaldéens, inventeurs de l'astronomie. Que fera-t-il? et combien Delacroix n'a-t-il pas été heureux dans l'arrangement de ce sujet !

Mais c'est assez sur cette question.

M. le comte de Mornay venait d'être chargé, par le

gouvernement, d'une mission auprès de l'empereur du Maroc. Il proposa à Delacroix de l'accompagner comme attaché; celui-ci, qui connaissait déjà l'heureux caractère et l'esprit distingué de l'homme qu'il s'agissait d'accompagner, partit avec joie. Il courut étudier ces mœurs nouvelles pour lui, et surtout ces beaux sites et ces beaux costumes qu'il nous a rapportés.

Ils arrivaient devant Tanger le lli janvier 1832. Ils avaient appareillé de Toulon le 11 : c'étaient treize jours de traversée ; mais ils marchaient à la voile, et on avait eu des calmes fatigants. Le lendemain, mercredi 25 , ils débarquaient , et tout d'abord Delacroix est frappé de toutes ces figures qu'on apercevait de loin toutes grises et toutes blanches. Il voit d'abord trois hommes assis gravement à mi-côte au-dessus des forts. « Celui du milieu, entièrement en rouge, c'était l'aspect le plus grave et le plus singulier pour un homme civilisé : exactement les trois figures d'évangélistes du temps du Dante, que j'ai dans ma suite de vieilles gravures italiennes. »

« Imagine-toi, écrivait-il en arrivant, ce que c'est que de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, ou raccommodant leurs savates, des personnages consulaires, des bustes de Caton, auxquels il ne manque pas même l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde. Ces gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent, ils dorment, et où ils seront un jour enterrés. Ils ont l'air aussi satisfaits que Cicéron le pouvait être sur sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais croire à ce que je vous rapporterai, et cependant ce sera bien loin de la vérité, de la noblesse de ces natures.

« L'antique n'a rien de plus beau. »

11 envoyait ainsi, clans quelques notes rapides, ses premières impressions à ses amis.

Plus tard, il voulut écrire plus au long toutes les circonstances de ce voyage, et il avait préparé sur des feuilles volantes un journal qu'il n'a jamais revu, ou au moins qu'il n'a jamais mis en ordre. Nous avons cependant extrait de son brouillon toute une première partie, que nous donnons telle que nous l'avons trouvée. (Voir la IIP Partie.)

Au retour de ce voyage, il paraît avoir fait une courte excursion à Cadix et à Séville ; mais la correspondance qui nous la révèle ne nous dit rien des tableaux espagnols qu'il aurait pu voir et dont il ne nous a jamais parlé.

Les Femmes mauresques , la Noce juive, les Convulsiomiaires de Tanger, furent exposés vers 1833.

Delacroix avait rapporté de son voyage des études, des dessins et des croquis sans nombre; il en fit encore beaucoup d'autres à Paris; lors de sa vente, nous en trouvâmes dix cartons pleins. Les albums qui lui avaient servi pour cela, et qui contenaient l'expression première de sa pensée, ont été achetés par des amateurs qui en font leurs délices.

De ce moment date une ère de gloire ou au moins de juste réputation pour Delacroix; il est connu et apprécié; il devient véritablement chef de secte et point de ralliement d'un mouvement qui répondait aux idées nouvelles.

En même temps, sa position fmancière s'améliore, et sa route n'est plus semée des mêmes difficultés. Ses habitudes antérieures d'ordre et de modération lui permettaient de réaliser quelques économies, les préoccupations de l'avenir que nous avons vues l'attrister si souvent n'existent plus, et ses travaux deviendront ses seules préoccupations.

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C'est en 1833 que lui furent commandées les peintures du salon du Roi, à la Chambre des députés. Il demeurait alors rue des Marais-Saint-Germain, n° Zi2, où il avait reporté son atelier.

11 profitait presque tous les ans de l'hospitalité que lui offrait M. Berryer. Des liens de famille l'unissaient à l'illustre orateur. Il nous a dit souvent que le père de M. Berryer avait débuté sous les auspices du sien, et que c'était sur les conseils de M. Charles Delacroix que M. Berryer, le père du nôtre, avait embrassé la carrière du barreau.

Delacroix trouvait à Angerville autre chose encore qu'une belle campagne et une brillante hospitalité. Son hôte, dont l'organisation s'approprie facilement tant de belles et bonnes choses, s'est toujours montré très-sensible aux charmes des beaux- arts. Qu'il en parlât bien, c'était chose toute naturelle pour lui; mais qu'il les comprît aussi complètement, c'était chose plus rare, et plus à goûter pour Delacroix. Ils traitaient donc tous deux, à Angerville, de mille sujets de littérature et de peinture; les mêmes goûts et les mêmes enthousiasmes les rapprochaient, et ils se comprenaient toujours, parce qu'il y avait entre leurs cœurs union complète, et que c'est par le cœur surtout que les intelligences élevées se touchent et s'entendent.

Ce goût, cet amour sacré de l'art l'avait aussi rapproché de M'"* Sand. Maurice Sand était son élève. Eugène passait à Nohant d'excellents moments, si nous en jugeons par une lettre adressée à M. J. S..., dont nous donnons ici un extrait :

« Quand on n'est pas réuni pour déjeuner, dîner, jouer au billard ou faire des promenades, on est dans sa

chambre à lire ou à se dorloter sur un canapé. Par moments, il arrive de la fenêtre, entr' ouverte sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin , qui travaille de son côté ; elles se mêlent au chant des rossignols et au parfum des rosiers. Tu vois que je ne suis pas fort à plaindre, et cependant il faut que le travail vienne apporter son grain de sel. Cette vie est trop facile; il faut que je l'achète par un peu de cassement de tête, et, comme le chasseur qui ne mange avec appétit que quand il s'est écorché aux buissons, il faut s'évertuer un peu après des idées pour acquérir le droit de ne rien faire ^ »

Au mois de juillet ou d'août 1838, je le retrouve à La Haye. Il avait parcouru la Belgique et la Hollande, et il avait vu des tableaux.

Voici un extrait d'une lettre à S... :

« Pour ne parler que de Rubens, qui est le dieu de tout ce m on de -là, j'ai vu ici ce que je n'avais pas compris ailleurs. Je ne lui croyais qu'une manière; il est facile de voir dans ses œuvres de ce pays-ci qu'il a fait tous les essais et connu toutes les incertitudes. 11 est tantôt l'imitateur de Michel-Ange, qui, au reste, lui revient souvent, et tantôt de Yéronèse et du Titien. Mais presque toujours, dans ces phases diverses, il est gêné et emprunté; quand il veut s'appliquer, il est froid et sec; quand il s'affranchit de ses modèles, il est le grand Rubens. »

Delacroix avait peint de grandes toiles; il avait produit la Bataille de Nancy ^ le Massacre de l'évêque de Liège, le Charles-Quint, la Bataille de Taillehoiirg. 11 avait peint des sujets religieux : Ylntérieur d'un couvent de

cloininîrnim, le Chn'M en croix, le Saint- Sébastien , etc. Mais il ne s'était pas encore montré dans la peinture décorative. « Le salon du Roi, à la Chambre des Députés, mit en évidence les facultés nouvelles que le plus grand nombre ne supposaient pas chez lui. Il fit, dans ce temps-là et depuis, des peintures décoratives avec une supériorité que nul, parmi ses contemporains, ne peut lui disputer. Quel rival, en effet, pourrait- on lui opposer, en face des hémicycles de la bibliothèque du Corps législatif et du Sénat, du plafond d'Apollon et de la chapelle des Saints- Anges à Saint-Sulpice ?

« Les colères, les antipathies soulevées par Delacroix se taisent devant le Triomphe d'Apollon. J'ai entendu plus d'un juge, habitué à le maudire comme un fléau, proclamer les mérites de cette œuvre nouvelle. Tout en condamnant ce qu'ils appellent les erreurs de sa jeunesse, ils ne peuvent s'empêcher de reconnaître dans le Triomphe d'Apollon une singulière puissance. J'en sais même qui, malgré leur fervente admiration pour les traditions de David, n'hésitent pas à dire que M. Delacroix a racheté par ce dernier effort toutes ses incartades passées ^ »

Chacune de ces œuvres, d'abord diversement appréciées, alors comme toujours, coûtaient à leur auteur des efforts de volonté et des fatigues de corps qui devaient user une machine si frêle. Lorsqu'il revenait le soir chez lui, après avoir passé la journée en équilibre sur son échafaudage, les reins brisés, les jambes tremblantes et la tète fatiguée, il était digne de pitié.

Dans l'origine , il dessinait ses sujets sur le mur ou sur

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