‹ Eugène DelacroixChapitre 31 sur 85 · Gustave Planche, Revue des Deux Mondes · texte numérisé non relu

Gustave Planche, Revue des Deux Mondes

la toile qui devait y être rapportée, sans autre guide que l'esquisse qu'il avait préparée d'avance; plus tard, ne voulant rien laisser au hasard ou à l'entraînement du pinceau , il préparait avec soin des cartons sur lesquels la composition était arrêtée d'une manière définitive. Ensuite il employait la main d'un jeune peintre , dont il avait fait son élève et son ami, pour mettre en place cette première composition ; enfin toute cette surface immense était retouchée, peinte et terminée de sa main.

Mais il prenait quelques vacances. La peinture de la chapelle des Saints-Anges a duré dix années.

Au mois de juillet 1841, il vint de Champrosay à Brime, près de Melun, visiter la famille de M. P...; et, en septembre de la même année, il était à Trouville.

En 1845, il quittait le quai Voltaire pour s'installer rue Notre-Dame-de-Lorette .

Vingt ans avant sa mort, c'est-à-dire au mois de mars 1842, et vers la fin de 1843, Eugène se vit repris de ses maux de gorge, et, condamné de nouveau au silence et à la sobriété, il éprouvait en même temps un découragement très -grand qui ne fut heureusement que momentané. C'est à cette époque qu'il fit couler en bronze les deux médaillons représentant les profils de son père et de sa mère, que nous avons trouvés chez lui après sa mort.

En 1845, nouvelles inquiétudes encore pour l'affection du larynx, et il part pour les Eaux-Bonnes le 18 juillet. En se rendant là, il était passé par Bordeaux, où il avait vu son frère.

MM. Huet et Roqueplan se trouvaient aux Eaux-Bonnes en même temps que lui; ce dernier était arrivé mourant, disait Delacroix, et s'était promptement rétabli.

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C'est à la fin de cette année qu'il perdit son frère, le général Delacroix, mort à Bordeaux.

A cette époque, il se délassait de la fatigue que lui avaient causée ses peintures murales en reproduisant sur des petites toiles les études qu'il faisait chaque jour au crayon. En entrant dans son atelier le matin, Delacroix, avant de se mettre à peindre, dessinait ordinairement au crayon pendant une demi- heure. Il est résulté de cette habitude un nombre considérable de croquis , que nous avons trouvés après sa mort, et qui ont été vendus au nombre de plus de quatre mille. Les petites toiles placées sur des chevalets dans son atelier, et plus ou moins avancées, étaient l'objet des observations ou de la convoitise de divers. Le marchandage des amateurs était assez désagréable à Delacroix, et le plus souvent il vendait ses tableaux aux marchands, qui savaient mieux s'y prendre, qui lui donnaient force louanges et, en définitive, assez peu d'argent.

Il serait curieux de savoir à quel prix ont été vendus d'abord un grand nombre de tableaux qui, depuis, ont acquis une valeur beaucoup plus grande ^

Au mois d'août 1850, nous le retrouvons aux bains d'Ems, toujours le même, toujours embarrassé de mille soins de voyage, mais toujours heureux d'être éloigné des importuns.

11 écrivait d'Ems : (( J'ai traversé quelques moments d'ennui, mais ils ont été réellement très-courts. Songe à tout ce que contient ce mot : point d'affaires! point de visites à recevoir ni à rendre ! point d'ennuyeux ! Mes mauvais moments ont été dans les promenades à l'usage

1. Voir, àja fin de la IP Partie, une liste de tableaux de lui, avec les prix quïl en a tirés.

des promeneurs, parce que j'y rencontrais ces faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous mannequins. Là, l'ennui me saisissait; mais à peine étais-je dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de moi-même : je jouissais de la vie. Yoilà l'estime que je fais de ce qu'on appelle le monde. Yoilà une conformité de plus que tu me trouveras avec ton cher Rousseau. Il ne me manque plus que l'habit d'Arménien, et tu sais que je soupire après sa possession K »

Son goût pour la solitude et le recueillement lui était d'un puissant secours; il revenait souvent aux souvenirs de jeunesse et d'enfance et il exprimait, à diverses reprises, ce sentiment que chacun de nous a éprouvé , que la plus douce et la plus belle campagne est celle qui nous rappelle nos jeunes années.

« J'aime mieux cela, écrivait-il, que vos pins d'Italie, qui ont l'air de panaches, et que les fabriques dans le paysage, qui sont comme des assiettes montées pour un dessert. Vive la chaumière! vive tout ce qui parle à l'âme! Heureux qui peut posséder un coin de terre! Mais si ce coin de terre a mille arpents, je n'en veux pas sans souvenirs qui s'y rattachent et me rappellent à chaque pas ceux que j'ai aimés. Je préférerais à une villa magnifique le plus petit enclos où se serait passée ma jeunesse; mais il n'y faut pas penser.

(( Voilà mes rêveries ici. Peut-être y travaillerai- je, mais seulement pour me faire trouver plus de plaisir à aller me promener. »

Cependant, en 1834 , il se tourmentait de nouveau.

] . Lettre à S...

« Sa vie, disait-il, c'étaient ses nerfs, son foie, sa rate, c'était sa fièvre. Cette fièvre enfantait pour lui clés chimères; or, quand un homme est malheureux par des chimères, à quel degré de malheur ne peut-il pas bientôt descendre ^ ! »

En 1857, il fit un voyage à Plombières avec Jenny, et l'année suivante, une autre saison seul au même endroit.

En 1858, le 28 décembre, il s'installait dans l'atelier de la rue Furstenberg, qu'il n'a plus quitté depuis.

^ous ne trouvons plus de circonstance bien marquée dans sa vie jusqu'à son entrée à l'Institut.

Pour le public ignorant, la consécration de la valeur d'un homme par une élection publique a toujours paru nécessaire. Cette nomination à l'Institut n'ajoutait rien au mérite réel de la peinture de Delacroix; mais, dans un certain monde, on avait tellement pris l'habitude d'en dire du mal , que son élection à l'Académie dut paraître étonnante à quelques-uns. Que d'injures ! que de combats! que d'hommes engagés d'avance par les paroles qu'ils avaient prononcées, par les abominations auxquelles ils avaient voué le malheureux peintre! Comment espérer que ces hommes pussent jamais se rétracter et lui accorder leur suffrage? C'est ce qui arriva cependant.

Ailleurs , il écrit :

« Je te remercie de ta lettre, et j'y vois que tu avais, à l'avance, confiance dans le résultat. Je n'ai pas été aussi rassuré que toi pendant le cours des démarches qui l'ont amené ; non que j'aie pu en faire de ma personne, car j'ai été retenu chez moi par un gros rhume pendant trois semaines; je n'ai donc pu faire de visites; j'ai écrit quel-

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