Lettre à M. V..., recopiée par Delacroix sur son cahier
2. Allusion au fils de Soulier, auquel la lettre est adressée.
petite promenade me ravit, et, sauf ce rhume, je me trouve beaucoup mieux. »
Cependant, à l'âge même où l'on n'est plus dupe de ses propres illusions , il faut un grand effort pour rompre des liens qui nous attachent à la société par tant de côtés. Delacroix faisait-il bien sérieusement cet effort? Toutefois, pour être moins exposé, avait-il recours à la fuite, et, quand la saison le permettait, il se sauvait à Cham-' prosay.
Un soir, le 19 mars 1863, je crois, en sortant d'un salon, l'affection du larjnx dont il se plaignait depuis longtemps reparut tout à coup avec plus d'intensité. Il partit pour Champrosay le 26 mai, et en arrivant il eut, au chemin de fer, un vomissement de sang assez abondant. Cet incident donna lieu à de graves inquiétudes , et il fut question de revenir immédiatement à Paris. Cependant on attendit. Le 31 , au soir, le sang revint en plus grande abondance , une cuvette en était remplie. Il n'y avait plus à balancer, le malade fut placé avec soin dans une bonne voiture et on revint à Paris. L'hémoptysie ne reparaît pas ; le malade est plus calme , mais les crachements commencent et la faiblesse devient de plus en plus grande. Après un mois passé à Paris, le médecin croit que l'air de la campagne pourrait être favorable au malade, et, le 16 juin, il reprend la route de Champrosay. Il y reste jusqu'au là juillet, mais ses forces s'épuisaient, sa maigreur était extrême et sa faiblesse aussi. Ce jour-là, il revint à Paris pour prendre la chaise longue et le lit d'où il ne devait plus se relever.
Il expira le 13 août 1863 , vers six heures du matin.
Delacroix avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur le li mars 1830 , officier le 27 juillet 18/i6 , commandeur le Ik janvier 1855.
Il était membre de l'Académie d'Amsterdam le 8 février ISbli, de l'Académie de Rio-Janeiro le 30 juin 1857, de l'Institut de France le lli janvier 1859.
A quoi faut-il attribuer sa popularité et le succès extraordinaire qu'a obtenu la vente qui a suivi le décès de Delacroix ?
Le suffrage des artistes a beaucoup fait sans doute , et cette constatation n'est pas le moindre éloge à donner à la mémoire de l'artiste; ce n'était certainement pas la rareté de ses œuvres qui pouvait les rendre plus précieuses : ces œuvres étaient nombreuses; nul n'avait été plus varié et plus fécond que lui.
Delacroix, pour beaucoup de raisons, n'avait pas joui des enivrements de la popularité ; il n'avait pas eu de . coterie , il vivait seul , amoureux de la retraite et du silence : il ne possédait donc pas une nombreuse clientèle prête à parler pour lui. Peut-être le jour de la réparation était-il venu. On avait trop, précédemment, maltraité sa peinture, et c'est au point que beaucoup se sont demandé si cette réaction, comme toutes les réactions, n'a pas été trop vive alors et n'avait pas porté trop haut le prix des objets vendus.
Je ne le pense pas. Cependant, le succès une fois constaté, on ne peut dire qu'il soit dû à quelqu'une des conditions qui commencent à élever le prix des productions des peintres renommés. La spéculation ne pouvait y être pour rien non plus. Quelques opulents propriétaires de galeries ont dû payer largement, il est vrai, certains tableaux qu'ils convoitaient; mais, en cela, ils ont moins cédé à l'entraînement général qu'à leur propre goût. Dans cette exposition considérable d'objets d'art, il n'y avait, en somme, que peu de choix pour les gens du monde. Delacroix a
laissé beaucoup de toiles ébauchées, des projets indiqués par des esquisses et d'innombrables croquis qui témoignent de la fécondité de l'homme, et surtout aussi de la volonté ferme avec laquelle il poursuivait, jusqu'aux moindres détails, sa conception primitive. On reste surpris devant l'immense effort de cette vie de travail. Nous avons dit qu'avant de commencer à peindre, Delacroix se mettait d'abord à dessiner pendant une heure, et nous avons eu sous les yeux les études infatigables qui servirent d'exercices a ce talent studieux qu'on prenait pour un improvisateur.
Je crois donc que c'est l'opinion des artistes et le mérite réel de l'homme qui ont produit ce résultat inattendu. Depuis l'Exposition universelle de 1855 , le talent de Delacroix avait pris une place à part pour tous les esprits éclairés. Il était réellement pour quelques-uns une supériorité, et pour tous une célébrité reconnue. Nous n'avions pas employé les réclames; la vente avait été annoncée, voilà tout; on n'avait pas parlé des choses exposées ou recommandé telle peinture à l'attention du public : on s'était borné à annoncer que les œuvres de Delacroix trouvées dans son atelier seraient vendues tel jour. Cette vente a été l'objet de quinze vacations consécutives, et toutes ces vacations ont été suivies avec empressement par le public. La fièvre enthousiaste ne se démentit pas un moment ; chaque enchère semblait un hommage, et les amis de Delacroix laissaient éclater leur joie , saluaient ces grandes enchères par de bruyants applaudissements.
Dans les dernières années de sa vie, les tableaux de Delacroix avaient cependant acquis dans le commerce une valeur un peu plus considérable, mais dont sa bourse n'avait pas profité. Cette pensée jetait une certaine
amertume, un certain regret, au moins, au fond de son cœur. Il était donc autorisé à penser qu'après sa mort, son œuvre continuerait à grandir et à acquérir plus de prix.
Cette idée le prédisposait à faire un testament. Par cet acte, il imposait à son légataire universel l'obligation de vendre aux enchères publiques toutes les peintures et les dessins qu'on trouverait dans son atelier, et cette volonté s'y trouve deux fois répétée : sa mort, dans sa pensée, devait rendre à ses œuvres leur valeur véritable, et cette idée d'une réhabilitation dans l'avenir était déjà une consolation pour lui.
Il y avait aussi là, de sa part, un sentiment d'ordxe : sa famille était nombreuse, et la part de chacun des collatéraux devait être bien faible. Il m'a dit souvent qu'il avait tant de cousins que, si un jour ils devaient se partager ses restes, il ne se trouverait pas 15 francs pour chacun d'eux ^
Mais il était encore et surtout amené à faire un testament par une autre pensée : c'était le désir constant et sincère qu'il avait toujours eu de ne pas mourir sans assurer l'existence de Jenny. Celle-ci disposait de tout dans la maison : elle tenait la bourse et ne rendait aucun compte, car il n'y avait pas là de livre de recettes et de dépenses; rien n'était écrit; on dépensait à peu près, et on s'arrangeait pour ne pas dépasser le revenu. Aussi bien, on ne devait rien à personne. Disons aussi que Jenny ne recevait pas de gages , et , en dehors des sentiments de reconnaissance que Delacroix devait conserver pour cette femme qui l'avait si longtemps et si bien soigné, il y avait justice rigoureuse à assurer son avenir d'une manière solide. Les
1, Voir à la fin de la IP Partie la liste de ses parents.
testaments de Delacroix, car il en avait écrit plusieurs, étaient donc conçus à ces deux points de vue : le premier, d'assurer la vente publique des tableaux qu'il laisserait ; le second, de subvenir largement aux besoins futurs de sa gouvernante. Le reste était distribué en souvenirs à des parents ou à des amis. Delacroix et Jenny se consultaient souvent au sujet des dispositions secondaires à porter au testament, car le principe général était posé. Delacroix en avait écrit un lorsqu'il habitait la rue Notre-Dame-de- Lorette; un autre testament olographe, qui existe encore au dossier du notaire, fut écrit depuis; Jenny le portait dans sa poche au dernier retour de Ghamprosay, et c'est celui-ci qui a servi pour la rédaction du testament authentique et définitif que Delacroix a dicté à son notaire le 3 août 1863.
Dans ce testament, tout est complet, raisonné et bien coordonné. Il institue un légataire universel qu'il charge de l'exécution de ses dernières volontés. Ce légataire universel devait payer les legs en argent, distribuer à plusieurs personnes de sa famille et de ses amis des objets d'art qu'il désigne, et quelques meubles précieux qu'il ne laissait pas à Jenny, procéder à la vente des tableaux et dessins, enfin lui construire un tombeau.
En ce qui touche ce tombeau, nous n'avions qu'à exécuter, tout était prévu. Voici comment il s'explique à ce sujet :
« Mon tombeau sera au cimetière du Père-Lachaise, sur la hauteur, dans un endroit un peu écarté. Il n'y sera placé ni emblème, ni buste, ni statue. Mon tombeau sera copié très-exactement sur l'antique, ou Vignole, ou Palladio, avec des saillies très-prononcées , contrairement à tout ce qui se fait aujourd'hui en architecture.
« Après ma mort, il ne sera fait aucune reproduction de mes traits, soit par moulage , soit par dessin ou photographie : je le défends expressément.
« J'entends formellement qu'il y ait vente publique et aux enchères, par commissaire- priseur, de tout ce qui m'aura appartenu, en dehors des objets que j'ai légués.
« J'impose à mon légataire universel l'obligation rigoureuse de faire procéder à cette vente dans les deux ans qui suivront mon décès. »
Pour la classification de ses dessins dans son atelier, il désigne ensuite sept de ses amis :
« Je prie MM. Pérignon, Dauzats, Carrier, B. Schwiter, Andrieu, Dutilleux et Burty, de s'entendre avec mon légataire universel et de classer mes dessins. »
Les ordres de Delacroix ont été complètement exécutés. Les legs en argent ont été payés, les objets d'art distribués, la vente des tableaux a été belle et glorieuse, enfin l'édification de son tombeau, à la place et dans la forme qu'il avait indiquées, vient de clore la liste des obligations que sa confiance et son amitié nous avaient imposées.