PORTRAIT
rires qui vous poursuivent dans des portraits ridicules, dont les vénérables originaux sont couchés dans leurs tombeaux depuis des siècles, et fort sérieux, je pense, comme dit Mercutio.
Avec un rare bonheur, Lawrence évite la roideur de certains maîtres, sans tomber dans les grâces minaudières d'une époque plus récente. Ses personnages vivent réellement; ils pourraient marcher, se mouvoir. Il saisit sur les traits la nuance la plus délicate de mélancolie ou de gaieté; et ce n'est encore qu'une partie de son talent. L'effet le plus pittoresque ajoute un admirable relief à ces têtes déjà si pleines de vie. On peut le blâmer de pousser quelquefois jusqu'à l'affectation quelques recherches de contrastes piquants et inattendus ; mais au milieu de ses caprices les plus bizarres, il vous captive encore : l'œil est forcé de le chercher, de venir à lui. Son tableau est une espèce de diamant qui brille tout seul là où il se trouve, et qui éteint tout autour de lui ; par des moyens exagérés : d'accord; par une extrême coquetterie dans le choix de ses tons : passe ; mais il frappe , il éblouit , et non pas aux dépens de la finesse et de la vérité de son dessin , qui , dans les têtes, est incomparable. Sa couleur pleine d'éclat vous fixe devant sa toile ; il vous enferme dans un cercle magique pour forcer votre attention et la concentrer tout entière sur l'objet principal, sur la figure dont les yeux semblent vous suivre et vous communiquer une émotion véritable.
Rien de plus répandu que cette sotte opinion, que le portrait est un genre secondaire. Qu'y a-t-il pourtant de plus intéressant que les traits d'un homme célèbre ou que la naïve représentation d'une jeune et belle personne, à moins que vous ne préfériez à des yeux brillants de santé,
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à des lèvres fraîches et vermeilles, et à tout ce que la jeunesse peut répandre de charmes sur un visage, ces figures insipides qui se tordent et se démènent dans de grands tableaux où on ne sent que l'effort, et qui vous laissent de glace ?
Le peintre de portraits n'a qu'à copier, dites-vous? le modèle est devant lui ; qu'il le saisisse. Mais avec les traits qui forment la physionomie, vous voulez une âme qui les échauffe et qui y respire. Le peintre qui crée un tableau , le voit ou croit le voir dans son imagination ; mais qui le contraint de suivre telle ou telle donnée , et, quand il en vient à l'exécution, qui me prouve qu'il ait retrouvé sur la toile seulement une ombre effacée de ce qu'il avait conçu ?
Il n'est point d'artiste, point d'écrivain qui n'ait mille fois composé avec le désir de rendre précisément ce qui lui vient dans l'esprit. Je suppose la volonté la plus ferme, la tête la plus active à poursuivre ses pensées, ne lui échappent-elles pas souvent à mesure qu'elles lui viennent? On n'en donne alors que la moitié, que le quart; quelquefois l'une vous mène à l'autre de telle sorte que vous oubliez la première. La fantaisie, un hasard heureux, peuvent faire prendre à vos idées une tournure différente. Soit, au contraire, un portrait, Napoléon par exemple, dont il faut saisir les traits, un homme que tout le monde pourra voir afin de comparer la copie au modèle : il s'agit de le faire revivre, de lui donner le mouvement et la saillie sur cette surface muette, et de montrer pourtant tout ce qui l'entoure, de peindre jusqu'aux moindres détails, sans distraire l'attention que demandent les traits du visage. Voilà, et j'en demande pardon à tant de peintres soi-disant d'histoire, qui, à vrai dire, ne peignent pas mieux l'his-