TROISIÈME VOLUME
Les circonstances dans lesquelles lord Byron quittait l'Angleterre eussent été, pour un homme ordinaire, humiliantes et désastreuses. En peu de mois, il avait éprouvé toutes les amertumes dramatiques : il avait vu son foyer
profané par les descentes des gens de loi et n'avait échappé
à la prison que grâce aux privilèges de son rang et,
maintenant condamné, rejeté par le monde, il fuyait banni par la société et la toute-puissante voix de l'opinion. S'il eût été de cette classe d'êtres insouciants et sur lesquels les reproches et les injures s'émoussent, il aurait trouvé un asile dans son impassibilité. Homme sensible et d'une portée ordinaire, vaincu dans la lutte, il aurait plié sous le poids de ses souffrances et aurait perdu à jamais l'estime de soi-même, seul point d'appui sûr contre les chocs de la fortune. Mais c'était Byron, dans toute sa nature irritable et nerveuse, dans toute cette vigueur d'Achille qui se retrempe au Styx , aux prises avec les vexations les plus poignantes. Lui, si vivant pour l'applaudissement et la censure, qui défiait l'univers goûtant un âpre plaisir à se
représenter comme le disgracié, le rejeté, le Gain des temps modernes.
Si ses erreurs et ses faiblesses n'avaient attiré sur lui qu'une punition juste et modérée, peut-être la conscience de ses fautes eût adouci son caractère et nous n'aurions pas connu toute sa vigueur. Son âme avait des forces en réserve , des trésors d'énergie , que la douleur en arrache...; il lui fallut faire un appel à toutes ses facultés, et nous devons à ce même instinct de résistance à l'injustice qui, le premier, éveilla son génie enfant, le développement de tout ce qu'il y avait en lui de plus grand et de plus audacieux.
Le premier aiguillon qui, tout jeune, lui tint au cœur une ambition grande, c'était sa difformité. 11 a dit luimême, par une allusion évidente à ses propres sentiments :
« La difformité est audacieuse. Il est de son essence de
dépasser le genre humain d'âme et de cœur et de se rendre égale, supérieure même à la foule. Il y a un éperon dans sa marche boiteuse qui l'aiguillonne à passer autrui, et dans ces choses qui laissent un libre accès à tous , elle s'efforce à compenser la précoce avarice d'une nature marâtre. »
Je me rappelle avoir, tout enfant, éprouvé quelque chose d'analogue. Je me suis cru très-longtemps disgracié sous plusieurs rapports. Ma maigreur, mon teint jaune, ma faiblesse apparente, jusqu'à la forme de mon nez; j'y pense en riant aujourd'hui.
■4 décembre, lundi. 1843.
Schwiter me parlait aujourd'hui de la singulière bizarrerie d'un Hollandais, grand collecteur de dessins de maîtres. Wapers , le peintre belge , se trouvant à La Haye ou à Amsterdam, lieu de la résidence du quidam, et ayant entendu parler d'un admirable dessin de Raphaël, payé très-cher par ledit, eut le désir bien naturel de le voir (le dessin). Mais l'amateur avait et méritait, comme on va le voir, la réputation d'être inabordable. Mon peintre, au lieu de se faire présenter par d'autres ou de prendre, en se présentant lui-même, l'air humble d'un homme qui fait une démarche indiscrète, se lance bravement et va droit à l'ours d'une façon très-dégagée. S'étant nommé et témoignant le désir d'admirer sa collection, mon Hollandais lui tire, parmi des portefeuilles de Rembrandt , de Raphaël , et enfin de tout ce qu'il y avait déplus choisi, lui tire, dis-je, de sa bibliothèque de curieux une collection d'études et de dessins de Berghem, auxquels Wapers ne tenait guère. Cependant, après avoir admiré par politesse , toujours en vue du Raphaël, et après s'être rassasié de vaches, de
paysages, il se hasarde à aborder la grande affaire et demande effrontément à voir la merveille dont il ne manque pas de vanter la réputation. A cette brusque attaque, le Hollandais répond, avec un grand flegme, que la chose est impossible maintenant. « Dans six mois, peut-être : au surplus, je vous écrirai, dit-il, avec un sang-froid parfait. — Mais je ne fais que passer : c'est le Raphaël que je veux voir, et il ne viendra jamais plus à propos, puisque me voilà. » Point d'affaires. Mon homme refuse sèchement, et il n'en fut plus parlé. Les originaux de cette trempe ne sont pas rares vers cette latitude. Des amateurs de cette foixe s'assemblent de temps à autre et à des époques marquées ou solennelles, et, à travers la pipe et les pots de bière, ils se passent tranquillement ces précieuses raretés qui , sans ces occasions, ne verraient presque jamais la lumière.
— Kant, en séparant le beau de l'utile, prouve clairement qu'il n'est point du tout dans la nature des arts de donner des leçons. Sans doute , tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux , et ces sentiments excitent à la vertu ; mais, dès qu'on a pour objet de mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que produisent les chefs-d'œuvre de l'art est nécessairement détruite ; car le but, quel qu'il soit, quand il est connu, borne et gêne l'imagination. On prétend que Louis XIV disait à un prédicateur qui avait dirigé son sermon contre lui : (( Je veux bien me faire ma part; mais je ne veux pas qu'on me la fasse. » L'on pourrait appliquer cette parole aux beaux-arts en général : ils doivent élever l'âme, et non pas l'endoctriner.
La nature déploie ses magnificences souvent sans but , souvent avec un luxe que les partisans de l'utilité appelleraient prodigue. Elle semble se plaire à donner plus d'éclat
aux Heurs, aux arbres des forêts, qu'aux végétaux qui servent d'aliment à l'homme. Si l'utile avait le premier rang dans la nature, ne revêtirait-elle pas de plus de charmes les plantes nutritives que les roses qui ne sont que belles? Et d'où vient cependant que, pour parer les autels de la divinité. Ton chercherait plutôt les inutiles fleurs que les productions nécessaires? D'où vient que ce qui sert au maintien de notre vie a moins de dignité que les beautés sans but? C'est que le beau nous rappelle une existence immortelle et divine dont le souvenir et le regret vivent à la fois dans notre cœur.
Ce n'est certainement pas pour méconnaître la valeur morale de ce qui est utile que Kant en a séparé le beau ; c'est pour fonder l'admiration en tout genre sur un désintéressement absolu; c'est pour donner aux sentiments qui rendent le vice impossible, la préférence sur les leçons qui servent à le corriger.
Rarement les fables mythologiques des anciens ont été dirigées dans le sens des exhortations de morale ou des exemples édifiants ; et ce n'est pas du tout parce que les modernes valent mieux qu'eux , qu'ils cherchent souvent à donner à leurs fictions un résultat utile ; c'est plutôt parce qu'ils ont moins d'imagination, et qu'ils transportent dans la littérature l'habitude que donnent les affaires, de tendre toujours à un but. Les événements, tels qu'ils existent dans la réalité, ne sont pas calculés comme une fiction dont le dénoûment est moral. La vie elle-même est conçue d'une manière tout à fait poétique ; car ce n'est point, d'ordinaire, parce que le coupable est puni et l'homme vertueux récompensé qu'elle produit sur nous une impression morale, c'est parce qu'elle développe dans notre cœur l'indignation contre le coupable et l'enthousiasme pour l'homme vertueux.
Les Allemands ne considèrent point, ainsi qu'on le fait d'ordinaire , l'imitation de la nature comme le principal objet de l'art; c'est la beauté idéale qui leur paraît le principe de tous les chefs-d'œuvre, et leur théorie poétique est, à cet égard, tout à fait d'accord avec leur philosophie. L'impression qu'on reçoit par les beaux-arts n'a pas le moindre rapport avec le plaisir que fait éprouver une imitation quelconque. L'homme a dans son âme des sentiments innés, que les objets réels ne satisferont jamais, et c'est à ces sentiments que l'imagination du peintre et du poëte sait donner une forme et une vie. Le premier des arts, la musique, qu'imite-t-il? De tous les dons de la divinité, cependant, c'est le plus magnifique, car il semble :
Vain jouet des humains que je pensais régir, Il m'a fallu, traînant mes pompeuses entraves, Être esclave du joug reçu par mes esclaves... Vous le savez, palais, qui sous vos riches toits Me vîtes de ma pourpre étaler tout le poids ; Et vous, larges parvis, et degrés des portiques, Usés dans mon cortège en des fêtes publiques; Vous, enceintes des camps, où, malheureux acteur, Je m'offrais en spectacle au peuple adorateur; Dites quels noirs chagrins, dévorés en silence. Démentaient de mon front la pénible insolence; Combien, sous les dehors de la sérénité. D'orages menaçants mon cœur a palpité ! Parlez, ô tristes nuits! parlez, ô jours sinistres. Sans repos consumés près d'assidus ministres! Terres, fleuves et mers, dites combien de fois Je vous ai traversés et j'ai changé vos lois! Afrique, parh; ! Europe, as-tu quelques rivages Que je n'aie étonnés de mes nombreux voyages? Eh bien , de ces labeurs quels ont été les fruits? Des troubles pour le monde et pour moi des ennuis. Tant de peuples charmés , courant de ville en ville Aux décorations de mon faste inutile.
Admirent du même œil mes ingrats successeurs. De mes nobles tréteaux aujourd'hui possesseurs.
446 ESSxVI SUR LES ARTISTES.
Heureux si pour tout prix , mon siècle, tu m'égales Aux rois dont j'imitai les scènes théâtrales , Et si je ne me perds sous tous les monuments Des princes qu'ont vantés l'histoire ou les romans ! Ai-je assez fait déjà pour éclipser leur gloire?... Non, non; quittons ce cloître où languit ma mémoire. Reprenons la couronne, et que mes cheveux blancs Frappent encor les yeux de mes rivaux tremblants. Obtenons un triomphe à mon fils , à mon frère : Et de l'aigle assoupi réveillons le tonnerre... Superbe! que dis-tu? ne te souvient-il pas Qu'en litière traîné parmi tes vieux soldats , Tes débiles esprits, tes forces épuisées , Trahissant ta fortune, excitaient leurs risées? Il était temps, hélas! de jeter ton fardeau!... Du trône descendu, marche en paix au tombeau.