‹ Eugène DelacroixChapitre 68 sur 85 · A M. BEULÉ K · texte numérisé non relu

A M. BEULÉ K

« Monsieur le Secrétaire perpétuel et cher confrère,

« J'ai l'honneur de vous adresser quelques observations relatives au grave sujet sur lequel l'Académie des Beaux- Arts a mission de se prononcer dans ce moment, et auquel elle a déjà consacré plusieurs de ses séances; je veux parler des questions relatives à la transformation projetée du musée Napoléon III. Eloigné de Paris, je prends la liberté de soumettre à l'Académie ce résumé imparfait des idées que j'eusse été heureux de développer devant elle à cette occasion, etpour lesquelles je sollicite toute son indulgenceci Je n'ai pas besoin de constater la peine qu'ont éprouvée tous les artistes à la nouvelle des remaniements qu'on s'est proposé de faire subir au musée Napoléon III. Cette collection, célèbre dans l'Europe entière, avait été pour nous tous, dès son apparition, un sujet d'admiration et en même temps de la plus respectueuse et de la plus sincère reconnaissance pour l'empereur, lequel avait daigné la prendre sous sa protection spéciale , en lui donnant son nom, après en avoir si libéralement doté la France.

« 11 m'avait semblé, en particulier, qu'une grande partie de l'intérêt que présentait cette réunion d'objets admirables résultait de cette réunion même, et que la pensée de la réduire, sous prétexte d'en éloigner les pièces secondaires, était tout à fait contraire à l'intention évidente de son fondateur et à la destination d'un véritable musée.

1. Cette lettre a été lue à l'Académie des Beaux-Arts, dans une de ses séances, au musée Campana.

Il n'en est pas d'une semblable collection comme de celle d'un amateur passionné et exclusif, qui se plaît à n'admettre que des morceaux de choix, dont la rareté souvent constitue l'unique mérite. Une collection offerte à l'étude doit se composer non-seulement de beaux objets, mais encore de tous ceux qui, dans un ordre de mérite moins élevé, permettent toutefois de suivre et de juger les tâtonnements à travers lesquels l'art est arrivé à sa perfection.

« Rien ne saurait être plus instructif. La curieuse collection de tableaux italiens du musée Campana, que je citerai à ce sujet, a été, à mon gré, jugée superficiellement, et , pour la plus grande partie , condamnée par des personnes qui ne se sont pas suffisamment rendu compte de son importance relative et des lumières qu'elle donne sur les origines et les progrès des Écoles italiennes. Cette instruction, qui ne pouvait jusqu'à ce jour se trouver nulle part à Paris, résulte de la juxtaposition des tableaux et des comparaisons qui en ressortent naturellement. En brisant leur ensemble et en les adressant à des collections diverses, on aura détruit une réunion précieuse à ce point de vue , sans enrichir notablement les collections dans lesquelles ils auront été se perdre.

« J'ose en dire autant de la magnifique galerie des terres cuites, dans laquelle on ne peut se lasser d'admirer la grâce et la variété du génie antique. Cette variété ressort, à mon sens, d'une manière admirable, de la fréquence des mêmes motifs, répétés avec des nuances presque insensibles, mais dont l'étude donne l'idée la plus intéressante de la prédilection des anciens pour certains sujets, et en même temps de leur éloignement pour des reproductions machinales de types dans lesquels l'artiste n'eût pas introduit des différences caractéristiques, bien que légères en apparence.

« Je sais bien qu'on a fait valoir cette incroyable objection, que tant de morceaux accumulés allaient exiger pour leur exposition un espace trop considérable. Étrange objection, en effet, qui consiste à faire regretter en quelque sorte que la collection soit trop riche. 11 est plus facile de trouver de la place pour un classement de peintures et de statues, que d'en découvrir et d'en acquérir un si grand nombre et de si intéressantes. C'est ce qu'avait su faire avec beaucoup de soin et de goût le marquis Campana dans ce vaste musée qui portait son nom, et auquel d'imprudentes mutilations vont enlever, en le disséminant, le nom de son récent et auguste protecteur.

« Les vases peints, les majoliques et les faïences en relief me paraissent donner lieu aux mêmes observations, et, s'il m'était permis d'ajouter à un vœu ceux que je forme pour la conservation et l'harmonie d'un ensemble si rare, ce serait d'y voir figurer les plâtres admirables que le zèle intelligent de M. Ravaisson avait réunis dans la même exposition. Je ne doute pas que, dans le cas où le musée serait maintenu , il ne s'enrichît prochainement des dons d'un grand nombre d'amateurs, jaloux d'ajouter à sa richesse et de combler ses lacunes. 11 est a ma connaissance que des intentions de ce genre ont été réprimées et tenues en suspens depuis les craintes inspirées au public sur la possibilité d'un démembrement prochain.

« Je n'abuserai pas plus longtemps de l'attention de l'Académie en la retenant sur le développement d'idées que je me permets seulement d'indiquer et qui se sont sans doute présentées à elle dans ses visites au musée Napoléon 111. La haute intelligence, le goût, l'expérience de tant d'hommes distingués dans toutes les branches des arts, m'assurent de l'impression qu'ils en auront rapportée

et du désir qu'ils auront de conserver à la France un dépôt si original. Déjà un précieux tribut d'admiration avait été payé à cette belle collection , et l'illustre M. Ingres avait regardé presque comme un devoir de la recommander aux lumières et à la protection de l'Académie ; et je viens à sa suite, et en termes affaiblis, témoigner au moins de ma vive sympathie et de mes vœux pour la conservation du musée Napoléon III.

« Veuillez agréer, monsieur le Secrétaire perpétuel et cher confrère, l'expression de ma haute considération.

« Eugène DELACROIX , membre de l'Institut. »

Observations sur les expositions de tableaux. — Delacroix ne se fiait pas beaucoup au goût, ou plutôt à l'impartialité des peintres , pour la manière dont ils appréciaient mutuellement leurs travaux. En 1831, il se trouvait chargé , au nom d'une société libre de peinture et de sculpture, de représenter au ministre les inconvénients qu'il y avait à s'en remettre à une commission composée d'artistes, pour la distribution des récompenses à la suite de l'exposition des tableaux, et il s'exprimait ainsi :

« C'est un fait constant que des dissidences se sont prononcées dans le sein de l'école française. Le public a vu s'établir des systèmes tout à fait divers qui préoccupent les artistes et les entraînent dans des routes opposées. Ces manières différentes d'envisager l'art ne peuvent, comme tout le monde en convient, que tourner au profit de l'art luimême par la liberté qu'elles laissent aux talents et par la variété qu'elles introduisent dans les productions; mais leur premier résultat , en n'envisageant que les rapports des artistes entre eux , est inévitablement de les amener à

une intolérance extrême dans la manière dont ils apprécient mutuellement leurs travaux. »

Il est remarquable que même parmi les personnes qui ne sont point artistes de profession, mais qui suivent seulement avec intérêt les productions des arts, il en est peu qui ne cédassent à une inclination particulière dans le choix qu'elles pourront être appelées à faire, lorsque toutes portent dans leurs jugements une passion toute naturelle, et soutiennent avec chaleur les objets de leur prédilection.

Il y a plusieurs mois les artistes commencèrent à se réunir pour demander diverses réformes et obtenir quelques améliorations dans les branches de l'art qui les concernait ; plusieurs assemblées eurent lieu, dans lesquelles il fut impossible de tomber d'accord même sur les points les plus essentiels ; des résolutions étaient prises un jour par une majorité, et, le lendemain, une autre majorité que le hasard avait réunie, décidait en sens contraire. Après de nombreux tâtonnements, il arriva que deux sociétés rivales se formèrent , qui résumèrent à peu près les exigences de tous les artistes et l'esprit des travaux ^de chacune. Leur formation est là pour constater combien est tranchée la ligne qui les sépare. Elles présentèrent des demandes exactement différentes à la commission qui avait été nommée par le ministre de l'intérieur pour revoir les règlements de l'école des beaux-arts et dans le sein de cette commission elle-même, il est notoire que chacune des opinions fût représentée et soutenue, et les décisions y étant prises à la majorité des suffrages , ce fut le hasard du nombre qui fit triompher l'une ou l'autre.

Les soussignés ont l'honneur d'appeler particulièrement votre attention sur cet inconvénient, le plus préjudiciable de tous , celui qui résulte de l'influence passagère d'une

majorité dont les décisions sont néanmoins immuables et toujours oppressives pour l'opinion rivale.

Dans toute commission, de quelque manière qu'elle soit composée, la passion particulière qui protège le secret du vote, la chance d'une réunion plus ou moins favorablement disposée, peuvent écarter le talent et décourager à jamais les artistes dans une carrière si longue et si difficile. Les encouragements du gouvernement sont les seuls qui puissent les soutenir dans plusieurs branches de l'art. Laisser à la passion de leurs rivaux , artistes comme eux , ou à la prévention et à l'attention distraite de personnes étrangères à leur profession, le soin déjuger de leurs mérites, c'est ébranler toute leur existence. Les hommes de talent et du caractère le plus élevé ne seront pas pour eux des juges moins prévenus. La conviction dans les arts est un centre religieux qui a aussi ses fanatiques plus fermes et plus profonds encore chez les hommes éminents ; mais quelque respectable qu'elle puisse être, comme opinion particulière et aff'aire de conscience, elle ne doit point étendre son influence sur ce qui touche à des questions d'un intérêt matériel.

En s'en rapportant à l'administration pour les encouragements à donner, les soussignés ont pensé que c'était la voie qui donnait le moins d'accès à des préférences dictées par l'esprit de coterie. L'autorité ne peut que consulter la voix publique qui désigne suffisamment les hommes remarquables; son action consiste à tenir une sorte de balance entre des prétentions rivales avec toute la réserve qu'impose cette mission, et l'expérience a déjà prouvé dans plusieurs essais que son influence ne pouvait , en aucun cas , présenter autant d'inconvénients que le système des jurys et des commissions.

Les membres de la Société de peinture et de sculpture ont donc l'espoir, monsieur le ministre, que vous voudrez bien prendre en considération cette demande ^

Sur la fréquence des expositions de tableaux. — Fragments. — On a discuté à plusieurs reprises les avantages et les inconvénients des expositions soit annuelles, soit bisannuelles. On a fait mieux : les deux systèmes ont été essayés et ont produit à peu près le même résultat quant àl'affluence de public à chaque Salon. Mais je n'ai pas entendu dire qu'on ait proposé jusqu'ici de n'ouvrir une exposition que tous les trois ans.

Il est arrivé à diverses reprises que l'intervalle écoulé d'un Salon à un autre a été de trois ans, peut-être même davantage ; mais cela a tenu à des circonstances fortuites et n'a jamais été admis en principe.

Après le Salon de 182Zi , sous la Restauration, il n'en a été ouvert un nouveau qu'en 1 82 77j' ignore par quel motif, car antérieurement et même depuis l'établissement des salons en France, ils avaient toujours été espacés de deux ans en deux ans.

Après le Salon de 1827, il se rencontre encore un nouveau retard de trois ans environ. Mais entre le Salon de 1827 et celui de 1831, la révolution de 1830 s'était produite et avait contribué à une certaine perturbation. Ce n'était pas la seule cause; car, pour se conformer à l'usage ancien, et après le Salon de 'J827, il eût été convenable d'en ouvrir un en 1829.

1. Il y aurait bien peut-être quelque chose à dire sur le principe : mais cette pétition, adressée à M. d'Argout, ministre de l'intérieur, était rédigée en 1831; l'époque est significative. Delacroix n'était pas heureux, et l'Académie presque tout entière se déclarait contre lui.

Voici ce qui était arrivé : l'exposition de 1827 arrivant après trois ans d'interruption, on pensa plaire au public en la prolongeant indéfiniment. Il s'écoula six mois, peutêtre davantage, pendant lesquels non-seulement les tableaux restèrent exposés, mais de deux mois en deux mois de nouveaux tableaux vinrent prendre rang, de sorte que c'était chaque fois comme une nouvelle ouverture du Salon.

On verra presque toujours , après une longue interruption, se produire le même effet. Tout cela prouve que le public , privé pendant longtemps du plaisir de voir des tableaux , veut les voir le plus longtemps possible.

Les artistes aiment les expositions, etc., etc.

Sur un projet d'un dictionnaire des beaux-arts ^ — Le titre de Dictionnaire est bien ambitieux pour un ouvrage sorti de la tête d'une seule personne et n'embrassant naturellement que ce qu'il est possible à un homme d'embrasser de connaissances. Si l'on ajoute à cela que ses connaissances sont loin d'être complètes et sont même très-insuffisantes en ce qui touche un nombre considérable d'objets importants qui ressortent de la matière traitée

Il est très-difficile de faire un livre; il faut classer, diviser, suivre les développements et ne pas les pousser trop loin.

Ensuite, comment faire quand on n'est pas un auteur de profession, quand on n'écrit que pour céder au besoin d'exprimer, au moment même où elles vous viennent, des idées bonnes ou mauvaises, mais surtout quand on n'a pas

1. Ces notes, à peine rédigées, étaient écrites au crayon sur des feuilles volantes.

LE BEAU, L'IDÉAL ET LE RÉALISiME. 43-1

l'habitude, devenue une partie de nous-même, d'embrasser l'ensemble en même temps que les parties séparées, de le coordonner dans un langage soutenu, avec des liaisons assez bien ménagées pour mettre en saillie tout ce qui est important, tout ce qui doit fixer l'attention du lecteur?

L'inconvénient d'un ouvrage semblable fait par une seule personne est dans les bornes nécessaires de l'esprit et des connaissances de cette personne ; c'est par cet inconvénient qu'un ouvrage comme celui-ci s'écarterait du vrai principe d'un dictionnaire, qui est de donner toutes les informations qu'il est possible d'avoir sur une matière, au moment où l'ouvrage est publié. — Certes, chaque homme ne peut embrasser l'art tout entier ; il est possible même, il est presque certain que ses idées ne conserveront pas, sur des matières de ce genre, une fixité qui n'appartient pas à l'intelligence d'un seul homme. En supposant qu'un ouvrage semblable ait été fait dans un âge peu avancé, il est à craindre qu'une certaine maturité due à des réflexions plus profondes , à une pratique plus réfléchie, ne modifie considérablement les choses.

On pourra donc contester le titre de dictionnaire donné à un pareil ouvrage, à défaut d'un meilleur. On l'appellera, si l'on veut, le recueil des idées qu'un seul homme a pu avoir sur un art , ou sur les arts en général , pendant une carrière assez longue. Au lieu de faire un livre où l'on aurait cherché à classer par ordre d'importance chacune des matières, etc.

Un dictionnaire , comme on les fait ordinairement, est un ouvrage qui n'appartient à personne et dont personne ne répond. De là nécessairement moins de conscience et de recherche dans chaque partie, ou bien un inconvénient

plus grand encore, celui de l'espèce de lutte qui s'établit entre les rédacteurs, relativement à l'importance que chacun d'eux peut chercher à donner aux morceaux dont il est chargé.

11 faut presque en venir à cette conclusion , que plus le dictionnaire sera fait par des hommes médiocres , plus il sera vraiment un dictionnaire, c'est-à-dire un recueil des théories et des pratiques ayant cours. De là une banalité d'aperçus complète. Un article ne pourra présenter une certaine originalité, c'est-à-dire émaner d'un esprit ayant des idées en propre, sans trancher avec ceux qui ne font que résumer les idées de tout le monde sur la matière.

Si vous risquez dans l'ouvrage d'un seul homme de ne pas vous trouver au courant de tout ce qu'on peut dire sur le sujet, en revanche vous aurez sur un grand nombre de points tout le suc de son expérience , et surtout des informations excellentes dans les parties où il excelle. Au lieu d'une froide compilation qui ne fera que remettre sous les yeux du lecteur un extrait de toutes les méthodes, etc., vous aurez celles qui ont conduit un tel homme à la perfection relative à laquelle il est arrivé. — Il n'est pas un artiste qui n'ait éprouvé dans sa carrière combien quelques paroles d'un maître expérimenté ont pu être des traits de lumière et des sources d'intérêt bien autres que ce que ses efforts particuliers ou un enseignement vulgaire, etc.

Il semble que vous trouveriez moins monstrueux une pièce de théâtre , un roman , composés par plusieurs hommes d'un certain mérite, qu'un dictionnaire destiné à présenter l'état des connaissances sur un art, je n'ai pas

dit sur une science. Dans l'ouvrage d'imagination, bien que la différence des styles soit de nature à choquer une certaine délicatesse, la conduite d'une fable qui peut être convenue entre les collaborateurs, les nuances des caractères fondées sur la connaissance des passions, qui sont toujours les mêmes, etc. — Dans l'ouvrage didactique, au contraire, les points de vue sur les mêmes choses sont très-différents, à raison de la nature des talents, etc.

Ce petit recueil est l'ouvrage d'une seule personne qui a passé toute sa vie à s'occuper de peinture.

Il ne peut donc prétendre qu'à donner sur chaque objet le peu de lumières qu'il a pu acquérir, et encore ne donnera-t-il que des informations toutes personnelles.

L'idée de faire un livre l'a effrayé. Il faut un grand talent de composition pour ne mettre dans un livre que ce qu'il faut et pour y mettre tout ce qu'il faut. Si vous avez surtout la prétention d'enseigner, la tâche est tout autrement difficile que si vous faites un ouvrage de pure imagination. Dans ce dernier, et en ne sortant pas de la donnée du caractère et en conservant une certaine logique dans l'enchaînement des situations, il y a une latitude... mais dans un ouvrage didactique... Il lui a semblé qu'un dictionnaire n'était pas un livre, même quand il était tout entier de la même main.

Chaque article séparé ressort mieux et laisse plus de trace dans l'esprit. Il semble qu'il faille, dans un traité en règle, que le lecteur fasse lui-même, s'il veut tirer quelque profit de sa lecture, la besogne que l'auteur, etc.

Point de transitions nécessaires.

L'auteur ose à peine avouer que sa paresse a été favorisée par cette manière de procéder. Artiste lui-même, plus

habile à manier les outils de son art que la plume, il a jeté des notes, non pas à la légère ni sans souci de leur portée, mais uniquement avec l'intention de communiquer les idées qu'il s'est faites sur quelques parties importantes des arts, seulement en se dispensant du travail nécessaire pour fondre ces diflérentes parties dans un ensemble suivi, ayant un commencement et une fin.

L'auteur a le plus grand respect pour ce qu'on appelle un livre ; mais combien y a-t-il de gens qui lisent véritablement un livre ? 11 en est bien peu , à moins que ce ne soit un livre d'histoire ou un roman, qu'on lise de suite et complètement. On en lit des fragments ; le lecteur, quand l'ouvrage en vaut la peine, finit par le refaire à son usage, de même que dans une galerie de tableaux on s'arrêtera de préférence devant certaines toiles en négligeant les autres.

Dans un ouvrage comme celui-ci, qui s'adresse surtout aux artistes, on trouvera peut-être plus d'intérêt à ne fixer l'attention que sur des objets séparés, chaque article formant comme un petit chapitre à part, plus propre à saisir l'esprit et sans les frais d'imagination accessoires pour rattacher ce point détaché à celui qui précède ou à celui qui suit. Les artistes qui ne sont pas plus lecteurs qu'ils ne sont écrivains, même quand ils seraient enclins à être l'un et l'autre, tant ils sont occupés de l'art lui-même, tant ils ont peu de temps, même pour l'exécution, trouveront plus vite matière à réflexion dans cette division, chaque article étant comme un petit chapitre à part, qui n'exige pas une longue attention.

Sans doute il serait précieux d'avoir un semblable dictionnaire écrit par des hommes tels que MM. ***.

Mais en supposant entre eux un accord ou plutôt une abnégation peu croyable, comment faire pour qu'il n'y ait pas contradiction?

Que si, au contraire, dans la réunion que nous nous plaisons à imaginer, il était possible que chacun de ces grands esprits fît l'abandon d'une partie de sa doctrine pour la conformer au plan général, l'ouvrage ne serait plus qu'un résumé amoindri des idées de chacun, sans spontanéité et par conséquent sans cette force qui porte avec elle la persuasion.

Tout le monde sait qu'il est une foule de principes dans les arts sur lesquels les écoles ne s'accordent pas plus que les médecins sur les différents systèmes de médecine.

Les gens du monde eux-mêmes pourront, dans cet arrangement, trouver un intérêt que n'eût pas présenté un ouvrage didactique suivi. Il est des questions générales qui peuvent offrir de l'attrait à des esprits étrangers à la pratique des arts.

Il y a même un certain intérêt pour eux à trouver là des définitions et des explications sur plusieurs sujets trèsembrouillés jusqu'ici dans les livres faits avec les notions connues ou par des hommes étrangers à la pratique des arts. Il est beaucoup de ces objets d'une grande signification qui n'ont jamais été définis suffisamment, faute de l'avoir été par des gens de la profession.

L'auteur ne se dissimule pas que ce titre : Dictionnaire des heaux-arts, est bien ambitieux, encore à un autre point de vue. Il y faudrait la réunion de toutes les espèces de connaissances qu'impose un pareil titre. On a vu, dans des époques privilégiées , des hommes étonnants réunir tous les arts; ils étaient à la fois peintres, sculpteurs, archi-

tectes. Il en est, comme Michel-Ange, qui y ont joint la poésie; d'autres, comme Léonard, ont fait dans les sciences des découvertes. Ces mêmes hommes ont porté tout de suite à une perfection désespérante chacun de ces arts, dont un seul accable les forces d'un homme de nos jours, et remplit sa vie sans qu'il arrive à en avoir une expérience complète.

On s'apercevra facilement de sa discrétion en parlant des arts dans lesquels il n'est pas spécial. Il est des généralités qu'il est permis à tout le monde d'aborder, mais il se gardera de s'égarer dans

Il faut, à la vérité, dans l'ouvrage d'un seul homme, renoncer à cette variété d'informations complètes, ou en. ayant l'air, sur tous les points traités. L'homme le plus universel est encore très-borné, sinon en capacité, au moins en connaissance. Le dictionnaire , comme on l'entend, ne comporte que des connaissances précises à cause même de leur banalité. Une réunion d'hommes distingués, qui s'occuperaient de ce travail, ne peuvent être d'accord que sur des principes ou des pratiques d'une application très-générale. Il faudrait que chacun d'eux fît le sacrifice d'une partie de sa doctrine particulière, et cette partie serait la plus vitale et la plus substantielle, la plus intéressante à coup sûr. La hauteur des vues, ou leur originalité, ne peut donc être un élément d'un dictionnaire, comme ils sont à peu près tous.

Tiré d'un album.

Les artistes, en général, écrivent peu; — beaucoup d'entre eux, même parmi les hommes très -célèbres, n'avaient pas reçu une éducation suffisamment libérale, pour qu'il leur fût possible de se rendre compte par écrit du résultat de leur expérience : ils ne s'occupent guère plus de théorie que de rédaction. Les pratiques qu'ils ont apprises dans les écoles où ils ont été élevés , et celles que leur génie particulier leur rend plus familières, composent pour eux l'art tout entier. Joignez à cela la difficulté de faire, d'exprimer. Il faut classer, diviser, suivre les développements et ne pas les pousser trop loin. Gomment faire un livre quand on n'est pas auteur de profession , quand on n'écrit que pour céder au besoin d'exprimer les idées au moment où elles nous viennent, mais surtout quand on n'a pas pris l'habitude d'embrasser un ensemble en même temps que les parties séparées, de les coordonner avec des liaisons assez bien ménagées pour mettre en saillie tout ce qui est importantet doit fixer l'attention du lecteur?

L'habitude du métier est si nécessaire dans tous les arts, et cette culture incessante de l'esprit, dirigée vers un but, doit si bien accompagner le génie qui crée, que, sans elle, les lueurs les plus heureuses s'évanouissent.

Extrait d'un cahier in-S".

Pour le peu que j'ai fait de littérature, j'ai toujours éprouvé que, contrairement à l'opinion reçue et accréditée surtout par les gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la composition et l'exécution littéraire que dans la composition et l'exécution en peinture. Il est bien entendu qu'ici mécanisme ne veut pas dire ouvrage de la main, mais affaire de métier, dans laquelle n'entre pour rien l'inspiration. J'ajouterai même, mais pour ce qui me concerne, et eu égard au peu d'essais que j'ai faits en littérature, que, dans les difficultés matérielles que présente la peinture , je ne connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des phrases et des mots, pour éviter soit une consonnance, soit une répétition. J'ai entendu dire à tous les gens de lettres que leur métier était diabolique, et qu'il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait dispenser. Rien de semblable en peinture ; pour un véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l'amusement dansl'exécution, et, chez lui, c'est toujours l'inspiration qui tient le pinceau. J'insiste sur ce point qu'il n'est pas question ici d'artistes ouvriers, comme est la foule des artistes.

Les gens de lettres se figurent qu'ils ne sont point des ouvriers, parce qu'ils ne travaillent point avec la main.

Aux jeux Olympiques, suivant Hérodote, il y avait un comité établi chaque fois pour exécuter, avec le plus grand

SUR LA LIÏÏÉUAÏURL^. 439

soin , les statues et les portraits aussi exacts que possible de chacun des vainqueurs dans la lutte à la course , au ceste, qu'on faisait faire aux meilleurs artistes, y compris également le pentathlète ou vainque ar dans toas les exercices; on allait jusqu'à briser celles qui ne rendaient pas parfaitement le modèle. La collection de celles qui étaient approuvées était conservée avec soin. C'est sur ces types variés de lutteurs, de coureurs, sur leurs rapports et sur leurs différences , que se modelaient les sculpteurs et les peintres dans l'invention de l'idéal des dieux et des héros.

Album.

Quoi qu'en puissent dire les littérateurs, leur art ne présente pas les difficultés du nôtre. Tout homme qui a de l'imagination et qui sait sa langue se formera dans peu à écrire; tout homme qui a quelque chose à dire le dira bien, peut-être mieux que le littérateur de profession , parce qu'il sera moins occupé de la forme et de la rhétorique de son discours que du fond et de la substance. Ne vous alarmez pas, poètes et prosateurs; je ne vais pas pour cela rendre les Homères et les Virgiles plus communs : ce qui le prouve, c'est qu'on n'a guère vu de littérateurs exceller dans la peinture et dans la musique , quitter la classique lyre pour prendre le compas et bâtir des palais, si ce n'est peut-être l'enchanteur Orphée; mais on a vu très-souvent, et on voit à chaque instant , un peintre , un musicien , un général d'armée, devenir le plus grand écrivain de son temps, et, à mon avis , Napoléon est celui dont le style est le plus près de la chose , le plus dégagé de vains ornements, le plus homérique, dans le sens que j'attache à ce mot. J'en demande bien pardon, mais jamais Tite-Live

n'aurait fait le siège de Toulon , le 13 vendémiaire , la bataille d'Arcole et le reste de ses admirables manœuvres : après cela, nous ne pouvons plus rien supporter.

Ce qui fait aussi les bons ouvrages littéraires par des hommes qui ne sont pas littérateurs, c'est que, faisant une excursion dans cet art étranger, ils ne parlent que de ce qu'ils savent bien , tandis que le littérateur juré est trèssouvent entraîné à parler de toute espèce de choses à cause de cette fluidité de langage ; cette facilité de parler élégamment sur tout leur fait aisément croire qu'ils puisent sur tout à volonté. J'en appelle à vous tous, artistes infortunés, victimes de cette intempérance de langage , justiciables, à tort ou à raison , de messeigneurs les gens de lettres. La plume a détrôné toutes les puissances , la politique ellemême lui est soumise, et l'auteur de romans, s'arrachant à ses méditations sur le cœur humain, fera, en se jouant, et pour se délasser, la critique d'un troupeau de peintres et de musiciens qui attendent de ses livres la permission de vivre.

Or, je trouve, pour ma part, que ce n'est pas un médiocre avantage pour la peinture que de n'être pas un art bavard.

Page 1