‹ Eugène DelacroixChapitre 71 sur 85 · RÉFLEXION BIZARRE SUR LES RESULTATS DE LÉGALITÉ · texte numérisé non relu

RÉFLEXION BIZARRE SUR LES RESULTATS DE LÉGALITÉ

— Quand l'égalité aura fondé tout à fait son empire, ce sera une des charges du public de pourvoir de maîtresses les hommes laids et rachitiques; pour ôter à la part des beaux, il faudra trouver des femmes disposées à se dévouer à cette fraternité évangélique ; peut-être les mal favorisés de la nature ne se trouveront-ils pas suffisamment dédommagés par un simple dévouement: ils présenteront requête pour être aimés. Les hommes d'esprit seront invités à s'observer un peu pour ne pas trop humilier ceux qui en seront dépourvus ; n'y ayant pas de moyens de donner de l'esprit ou du sens commun, comme de la soupe, à ceux qui en manquent, et ne pouvant l'ôter à ceux qui en ont, il faudra les contraindre à ne pas s'en servir. — L'Evangile a déjà prescrit de tendre l'autre joue à celui qui a déjà frappé la première ; on ne pourra être aussi bon citoyen que son voisin qu'en étant aussi bête que lui. L'avocat qui, dans un procès, aura parlé mieux que son adversaire, sera

i. Ceci paraîtra peut-être un peu paradoxal, car ces chefs de la pres'^e sont eux-mêmes soumis à une domination plus puissante, c'est celle de l'opinion publique. Cependant, il est certain que les journalistes et les écrivains dirigent l'opinion jusqu'à un certain point, et qu'ils sont maîtres du terrain aussi longtemps qu'ils ne froissent pas les intérêts généraux et les principes reçus. — En Angleterre, celte puissance de la presse est immense, mais l'intérêt général et Tamour du pays sont plus forts encore. Aucune presse n'oserait lutter contre des intérêts de cette nature-là. Mais lorsqu'il s'agit d'opinions aussi controversées que celles qui ont pour objet l'appréciation des objets d'art, il est certain que la presse dont parle Delacroix peut avoir grand pouvoir sur la gloire relative et, par suite, sur le sort des artistes contemporains.

mis à l'amende pom* compenser sa supériorité. Les femmes laides auront seules le droit d'avoir de la toilette. On ne jouera que les pièces des mauvais auteurs, pour les consoler un peu. On invitera même les gens de talent à les aider de leur savoir-faire. Quelle injustice de la nature de se montrer mère tendre pour les uns et impitoyable marâtre pour les autres ! Rien ne sera plus juste que de renverser un ordre impie au moyen de toutes ces petites concessions mutuelles. Qu'il sera touchant de voir régner sur la terre , au moyen de la politique , ce que la vieille religion de Jésus n'a pu réaliser : cet accord des âmes qu'on ne pensera plus à demander qu'à la pure raison, puisque le sentiment et les prédications religieuses de tous les temps n'ont pu l'effectuer !

Remarquez qu'il ne sera pas nécessaire de s'aimer les uns les autres pour s'empresser de se porter secours, il suffira de bons projets de lois, de bonnes tables des droits et devoirs, gravés sur le marbre, à défaut de l'être dans les cœurs. Le mot de conscience n'aura plus de sens. Le mot balance sera mis à sa place. Toute l'éducation consistera à perfectionner la notion de cette balance morale qui consistera à se rendre compte de ce que manque la raison, afin de faire valoir ses droits à propos, afin de n'être pas mis à la queue de l'estomac de vos frères. Ai-je autant dîné que mon ami? tel sera le fondement de la morale. Le premier devoir du citoyen ne sera plus de se sacrifier, mais de se conserver pour la république. Si chacun s'applique à se satisfaire, cette foule de bonheurs particuliers ne constituerait-elle pas la félicité générale, c'est-à-dire la prospérité de la patrie, qui doit être le premier des vœux du citoyen ?

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Extraits de notes écrites au crayon.

Sur l'art de la guerre. — 1" D'où vient que l'état militaire n'obtient pas cette considération à laquelle il semble que dussent prétendre des hommes qui s'immolent pour leur patrie ?

Il devrait être un sacerdoce comme celui du prêtre.

Au lieu d'avoir fait des progrès, l'état militaire est détruit dans son essence. On veut faire par des machines vivantes, qui ne sont poussées par aucun sentiment, ce que les anciens faisaient par des hommes mus de vraies passions : le respect de soi-même, l'amour de la patrie.

L'idéal du soldat, c'est le moine soldat. On a vu des poignées de ces hommes résister à des milliers de Turcs.

Un citoyen d'Athènes était un soldat. Il y avait là ce que je demande : des hommes libres et des esclaves. L'esclave chez les modernes subsiste toujours : des ilotes à 5 sous par jour, enrégimentés, vêtus, armés, destinés à recevoir des coups. Ce que je cherche, ce sont les véritables hommes libres, libres de la crainte quand ils pensent à la patrie, au véritable honneur. Quand Alexandre se jetait tout seul dans la ville des Oxidraques, ce n'était pas avec le même sentiment que celui des officiers de Fontenoy qui disaient aux Anglais : « Tirez vous-mêmes. » Ces imbéciles auraient volontiers, pour se montrer plus braves, jeté leur bouclier, s'ils en avaient eu. Alexandre se couvre du sien, se précipite sur l'ennemi, non pas en désespéré et comme un homme qui se sacrifie pour donner l'exemple à ses soldats, mais comme un homme qui sait qu'il peut être secouru à temps, et dont le courage ranimera celui de ses soldats. César de même en Espagne; de même Napo-

léon à Arcis-sur-Aube , quand il place son cheval sur un obus près d'éclater qui avait causé de l'émotion et de l'hésitation à ses grenadiers. 11 ne se met pas là pour mourir, comme on l'a dit sottement : il s'expose à un danger évident, mais nécessaire à affronter, et prouve en même temps qu'on peut y échapper tout en le bravant.

— Cette poignée d'Athéniens et de Spartiates résistant aux Perses

Il semble au premier coup d'œil que l'abolition des armes défensives doive ennoblir la profession de soldat. Cette affectation de braver les coups, de s'y exposer sans protection, semble toute naturelle à quelques philanthropes progressistes qui écrivent des traités sur la guerre au coin de leur feu. Je soutiens qu'il est plus naturel de penser que l'homme qui se sent bien armé et bien défendu sent augmenter sa confiance dans ses forces : c'est le premier élément du courage ; ce courage augmente encore s'il sent près de lui un compagnon prêt à bien faire comme lui.

— Les terribles Mamelouks, etc.

— Ils ont été défaits sans doute par

— Mais ils allaient en véritaljles barbares, comme nos anciens chevaliers. Les Romains et les Grecs combattaient avec ordre tout en

L'art de la guerre est vraiment, de nos jours, l'art de tuer; mais on tue ses propres soldats autant que ceux de l'ennemi.

Voltaire fait plaisamment, et avec profondeur en même temps, comme c'est son habitude, la critique du système moderne quand il dépeint ainsi la bataille entre les Avares et les Bulgares : a La mousqueterie commença par faire «justice de..., etc.; le canon vint ensuite, etc »

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Le temps n'est peut-être pas loin où il faudra en revenir aux vrais principes de l'art militaire qui ont été pratiqués par les anciens, et dont les usages modernes ne donnent pas l'équivalent. L'art de vaincre en perdant peu de soldats, voilcà l'art militaire; c'a été celui de quelques grands capitaines modernes, de Turenne surtout.

Le temps, dis-je, n'est pas loin où il faudra en revenir au courage comme à l'élément principal. Les machines destructives, qu'un singulier perfectionnement, qui n'est autre que celui du mal, fait inventer à chaque instant, rendront inutiles les masses armées.

Quel système pourra sortir de cette impossibilité de tenir la campagne avec un corps nombreux en présence d'instruments capables d'anéantir en quelques minutes toute une division ? Uniquement celui de combattre par petits groupes pouvant s'éparpiller ou se réunir au besoin, mais chez lesquels la valeur, la présence d'esprit, deviendront le contre-poids à la terreur causée par les machines aveugles, dont il s'agira d'éluder l'effet pour les attaquer à leur tour et pour les détruire. Il faudra des armées de paladins, mais de paladins dont la valeur sera réglée par la prudence et la tactique : c'est dire qu'il faudra qu'elles soient peu nombreuses, j'entends la partie vraiment faite pour décider le succès ; car il sera difficile d'abolir tout à fait ce que j'appelle l'esclave destiné à tenir la campagne, à recevoir les coups, à occuper les places, à représenter une armée. Mais la véritable armée , ce seront ces preux agissant à propos, capables de décision en même temps et d'une prudence qui ne soit pas de la pusillanimité, capables de se sacrifier à propos , comme le font les généraux eux-mêmes quand il faut donner l'exemple.

La cavalerie ne me semble bonne que pour tenir la cam-

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pagne, éclairer les démarches et harceler, ou pour suivre un ennemi déjà défait et mis en fuite, et l'empêcher de se réunir.

Les anciens avaient peu de cavalerie. C'est une force dont l'action est beaucoup plus bornée que celle de l'infanterie. Son principal avantage consiste dans la possibilité de transporter rapidement une force d'un endroit à un autre. Mais le cavalier n'est point un centaure : au moment d'agir, le cheval devient un embarras pour le soldat, dont les coups sont mal assurés; les blessures qu'on fait à la monture sont comme si elles étaient faites au cavalier : il est renversé , il devient inutile , porte le trouble dans les mouvements et les rend presque impossibles.

Nous voyons chez les Grecs primitifs, chez les Perses, etc., l'usage de combattre dans des chars. Ce véhicule, tout incommode qu'il devait être, présentait du moins l'avantage de porter un vrai combattant qui subsistait encore quand le moyen de se mouvoir et de se transporter avait été détruit par un accident. Ces chars étaient euxmêmes des instruments de destruction : ils étaient armés de faux. Ils pourraient, chez les modernes, être garnis de fusées meurtrières propres à porter le trouble dans les rangs de l'ennemi. Je me figure que des machines de ce genre, lancées à propos et chargées de soldats d'élite qui sauteraient à terre ou combattraient au milieu de l'ennemi du sein de cette forteresse ambulante, seraient d'un bien autre effet que ces grands cavaliers qui occupent chacun beaucoup de place avec leurs chevaux devenus inutiles et embarrassants au moment de l'action, chacun de ces cavaliers ayant moins de moyens de destruction que les simples fantassins , par suite de cet embarras , et offrant plus de prise à la destruction.

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Serait-il tout à fait impossible que mes forteresses roulantes fussent à l'épreuve du boulet ?

jN'a-t-on pas déjà un commencement de ce que je demande dans l'usage qui s'est introduit de placer les artilleurs sur les trains des canons quand il faut se transporter au loin? Des fantassins armés de fusils ^ sont une espèce d'artillerie. Pourquoi ne les transporte-t-on pas dans des voitures là où il faut se porter? Vous éviteriez d'abord de la fatigue ; si un accident arrête le char, vous avez toujours votre troupe sur pied et prête à agir en passant outre. Ces chars seraient aussi un abri, arrivés sur le lieu du combat, des espèces de gabions et d'ouvrages défensifs. — Dans le cas où on n'a pas le temps de faire les ouvrages pour attendre l'ennemi dans une position, ils formeraient une espèce de muraille -, pourraient contenir les sacs des vivres et des munitions. Je voudrais qu'ils devinssent la patrie provisoire du soldat , son drapeau , comme était pour les janissaires leur fameuse marmite.

Je voudrais au besoin, et pour éviter l'embarras de ces affreux chevaux si incommodes à la guerre, si difficiles à nourrir et à préserver, que les hommes pussent au besoin s'atteler à ces espèces de bastions et les faire mouvoir.

Je proposerais, à leur défaut, de mettre deux hommes sur un cheval; mais je ne crois pas ce moyen bien praticable.

— Les modernes ont des armes incommodes.

— Dans le système des petits corps divisés, la solida-

1. Des troupes destinées à agir surtout de près pourraient se servir de mousquets très-courts. Le fusil tel qu'il est est trop lourd. La baïonnette serait allongée.

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