‹ Eugène DelacroixChapitre 75 sur 85 · A MONSIEUR · texte numérisé non relu

A MONSIEUR

Ce 19 mars 1857.

Monsieur,

Je m'empresse de répondre à la lettre que vous avez bien voulu m'adresser avec une planche gravée d'après moi par M. Braquemont, et je le ferai avec une entière franchise, comme vous m'y invitez.

On ne peut méconnaître un sentiment très-vif dans cet ouvrage; la tête du cheval surtout a beaucoup d'expression et tout annonce d'heureuses dispositions; mais l'inexpérience du dessin et du modelé des plans se fait trop sentir en général. La figure de l'homme, et malheureusement c'était la partie la plus importante, est tout à fait manquée : la tête, les mains, le turban, les vêtements, etc., sont trop imparfaits pour qu'il soit possible de se figurer le parti qu'il pourrait tirer d'un ouvrage dans lequel la figure jouerait un rôle important.

Vous me trouverez peut-être sévère, Monsieur, et il n'est pourtant personne à qui j'eusse davantage désiré d'être agréable dans cette occasion. Mais vous comprendrez plus facilement que qui ce soit, que j'ai plus à perdre que tout autre dans une interprétation incomplète. Il me faut absolument un homme qui sache dessiner tout à fait, non pas à la manière d'un prix de Rome, mais avec une connaissance de la figure et une habileté de main capable d'interpréter avec sûreté là où il n'y aurait que des indications légères, etc., etc. Cette science, je ne me dissimule

pas qu'elle ne peut être le fruit que de longues études, que la plupart des peintres eux-mêmes ne font pas. Des graveurs, les uns ne savent que calquer timidement un original, faute d'une connaissance suffisante de la nature; d'autres, par la même raison, déguisent comme ils peuvent cette insuffisance à l'aide de travaux du métier.

Veuillez donc croire encore une fois, Monsieur, au regret que j'éprouve en vous parlant avec une sincéiité à laquelle je suis forcé par un intérêt très-cher pour moi.

J'ai été effectivement très-souffrant et voilà trois mois que je n'ai tenu un pinceau. Aujourd'hui encore, quoique convalescent, j'ai besoin de grands ménagements et de me cloîtrer encore quelque temps.

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