‹ Eugène DelacroixChapitre 74 sur 85 · LETTRE DE P. A F. GUILLEMARDET , CONTINUEE PAR DELACROIX · texte numérisé non relu

LETTRE DE P. A F. GUILLEMARDET , CONTINUEE PAR DELACROIX

Paris, 6 décembre 1830, jour de la Saint-Nicolas.

Nous faisons la Saint-Nicolas avec Delacroix chez le docteur Desmaisons et nous nous donnons le plaisir de t'écrire un mot entre un verre d'anisette et une tasse de saubciyon. Madame P... te fait savoir que l'appétit elle est bonne, mais les jambes y va mal, ce qui veut dire qu'elle a des engelures aux pieds qui lui font mettre des escarpins français comme des babouches turques. Nous te désirons et te félicitons d'en avoir fini avec les affaires. Paris est bien moins peureux que la province, ou, s'il y a des trembleurs, on y voit tant de gens divers qu'on rencontre des esprits rassurés. Au reste, Delacroix se laisse pousser des moustaches ; j'ai une barbe qui fait la queue à celle de Duclos, et ma charge a été faite avec du charbon sur le mur du corps de garde de l'artillerie. J'espère que tu vas écrémer la Bourgogne et rapporter des trésors d'antiquités. Que le saubayon est délicieux!!! Nous en buvons à ta santé et nous conservons la recette pour t'en faire boire à la nôtre.

(Continué par Delacroix.)

Je reprends en sous-œuvre la présente lettre pour te tenir au courant de la brillante santé qui me caractérise

dans le moment actuel. Je n'en sors pas moins pou: le quart d'heure du conseil de discipline, où sur ma mauvaise mine on vient de me donner un répit de quatre mois pour la brave gai'de nationale dont on ne me juge susceptible de servir avec que quand je serai un peu engraissé de ma personne. Tu ne t'étonneras pas de la présente manière de m'exprimer, un tant soit peu inopportune et inattendue dans ma manière d'être d'habitude naturelle, attendu une lettre d'un gendarme de Fouilletourte, en Berry, que nous venons d'en faire lecture en société où nous nous trouvons, qui est très-drôle et tiès-insolite pour l'expression des pensées dudit gendarme qui écrit au docteur Desmaisons, qui vient de nous faire d'excellent saubayon que nous en avons bu un verre à ta santé.

Pour finir, j'ai fini, ou peu s'en manque, mon tableau, et nous avons impatience de te voir nous faire cette fameuse Saint-Sylvestre, que c'est ton tour cette année de nous en régaler chez toi. En attendant, conserve-toi la bonne disposition de ton estomac en parfaite santé, qui te sera nécessaire pour digérer les susdits pâtés et autres confitures susnommées de la Saint-Sylvestre. Excuse la bassesse imprévue de langue française que je te témoigne dans cette lettre que ma plume te trace ici de ma main pour croire à la prudence inaltérable avec laquelle mon cœur ne cessera de battre jusqu'à la mort pour tes vertus de tout ton être, dont je te prie en toute persuasion de me croire capable.

Ton inébranlable ami et très-soumis, E. Delacroix.

LETTRES A DIVERS. i89

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