A M. GUILLEMARDET
Angerville-la-Rivière, par Malesherbes (Loiret). Ce 11 octobre 186"2.
Cher ami,
.l'ai reçu avec bien du plaisir en partant ta bonne lettre, et je suis bien heureux de celui que t'a fait le raisin de Champrosay; puisse-t-il contribuer à soulager ton rhume! Nous avons chacun nos ennemis acharnés, qui dans le rhume, qui dans la vessie et dans tant d'autres maux. Un homme raisonnable se dit qu'en somme la grande question est de vivre, et même de vivre avec ses maux : c'est ce que tu feras, j'espère, encore longtemps avec les soins que tu sais prendre à propos. Ta lettre est si aimable que j'y eusse répondu de suite si j'eusse été dans une situation ordinaire. Mais non-seulement je partais , mais une fois arrivé j'ai été pris, au milieu de la vie agréable que je mène ici, d'une paresse presque insurmontable. Tu sais sans doute que je suis chez M. Berryer, qui est le meilleur des hommes et le plus attentionné à ses amis; des distractions, un parc charmant, quelques personnes agréables, tout cela vous endort à l'endroit de vos devoirs, et contribue surtout à vous empêcher de prendre la plume.
Je trouverai à mon retour un jour pour t' aller voir; je
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t'en préviendrai pour te trouver et voir tes tableaux. Tu éprouveras beaucoup de difficultés à les placer, il ne faut pas se le dissimuler, même en admettant leur originalité et leur bonne conservation. Un Greuze se vendrait fort bien; on a fait même des folies pour ce maître qu'on a dédaigné si longtemps; mais le sujet, c'est-à-dire un portrait, pourrait ne pas éprouver autant de faveur. Quant à Mignard, cela sera, je crois, plus difficile encore ; ses ouvrages ne se classent pas pour les amateurs dans un ordre très-élevé ; il faudra donc un morceau hors de prix pour exciter les amateurs. Tu vois que je ne te farde pas la vérité; mais comme il est question d'affaires, il faut ne pas se faire d'illusion qui empêcherait peut-être d'accepter des prix raisonnables si on les trouve. Après que je les aurai vus, peut-être te donnerai-je de meilleurs encouragements.
Je pense être ici jusqu'au 20 ou 25 au plus tard. Dis à tes chères sœurs que je suis bien heureux de les voir conserver leur santé; vous êtes tous de la constitution de ta bonne mère et vous vivrez longtemps. Pour moi, ma santé est bien plus égale qu'elle n'a peut-être jamais été ; toute mon étude ici est de résister aux entraînements d'une cuisine véritablement exquise. Je fais beaucoup d'exercice pour me mettre à la hauteur de la circonstance.
Je t'embrasse bien, cher ami, en attendant le plaisir de te revoir.
E. Delacroix.
AU MEME
Ce 3 juin 1863.
Cher ami,
J'étais tellement excédé et fatigué de mes arrangements, que je n'ai pu aller te voir avant mon départ; j'en ai été d'autant plus contrarié que je savais que tu avais éprouvé un petit accident. Voilà que depuis trois jours j'ai été obligé de revenir pour consulter; ce rhume de trois mois commençait à tourner mal. On m'a raccommodé tant bien que mal, avec permission de m'en retourner demain, mais avec la prescription d'un repos et d'un silence absolu. Je ne puis être mieux qu'à Champrosay pour observer l'ordonnance; mais du moins, au lieu de ne voir que les cheminées de Paris, j'ai sous les yeux la plus belle campagne. Tu le vois, repos, silence et surtout silence. C'est pour avoir été dans ces derniers temps engagé souvent dans des conversations que, le rhume aidant, j'en suis venu à ne pouvoir prononcer une parole sans tousser. J'espère, bon ami, que tu te tiens ferme aussi au même régime bienfaisant et que nous nous retrouverons dans peu, remis de nos inquiétudes.
Je t'embrasse mille fois.
E. Delacroix.