‹ Eugène DelacroixChapitre 78 sur 85 · A M. PÉRIGNON · texte numérisé non relu

A M. PÉRIGNON

Ce 18 avril 1859.

Cher Monsieur,

Votre lettre est si charmante pour moi, elle est si noble et si amicale, que c'est vous embrasser que j'aurais dû aller faire au lieu de vous remercier par une autre lettre. Et vous dira-t-elle tout le plaisir que vous m'avez fait? Jugezen : je n'avais point de nouvelles du Salon; j'avais envoyé tous ces tableaux, auxquels j'avais travaillé jusqu'au dernier moment, dans un état affreux d'ambus dans lequel ils sont encore, et deux ou trois bourgeois m'avaient dit déjà qu'ils étaient invisibles. Puisque vous les avez vus, et vus ainsi, je suis trop payé, et je me passerai sans peine du suffrage de ceux à qui il faut absolument du vernis.

Je vous le répète : le suffrage d'un confrère de votre talent, et que sa modestie aveugle sur lui-même, est la plus belle des récompenses.

Vous me demandez si j'ai un secret : il est le même que celui des gens, malheureusement en petit nombre, dont la plus grande finesse consiste à toujours dire la vérité. On nous a trop répété qu'il est certains artifices sans lesquels la peinture ne peut avoir toute sa valeur. En observant bien la nature, qui ne fait point d'effort pour produire de l'effet, on s'aperçoit que c'est à la suivre pas à pas, plutôt qu'à ajouter ou qu'à corriger, qu'il faut s'appliquer. Il y a un homme qui fait clair sans contraste violent, qui fait le plein air qu'on nous a toujours répété être impossible ; c'est Paul Véronèse. A mon avis, il est peut-être le seul

qui ait surpris tout le secret de la nature. Sans imiter précisément sa manière, on peut passer par beaucoup de chemins sur lesquels il a posé de véritables flambeaux.

Les jeunes gens ne sont entichés que de l'adresse de la main; il n'y a peut-être pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritable progrès que cette manie universelle à laquelle nous avons tout sacrifié. C'est elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n'est pas absolument nécessaire au tableau, qui fait préférer le morceau à l'ensemble, et qui empêche de travailler jusqu'à ce qu'on soit véritablement satisfait.

Merci mille fois, cher Monsieur, et j'ose dire ami, car il n'y a qu'un ami, et un ami dont l'âme est élevée, qui puisse adresser à un confrère une lettre comme celle que j'ai reçue de vous. Que vous veniez ou que j'aille vous voir, ce qui ne tardera guère, je vous dirai tout cela encore bien mieux. Je vous remercie de cœur et vous envoie en attendant les plus sincères et les plus cordiales amitiés.

E. Delacroix,

Si vous venez, ne manquez pas de dire votre nom. J'avais oublié votre adresse, je l'ai fait chercher; sans cela vous auriez eu ma lettre hier.

AU MEME

Ce 21 janvier 1857.

Mon cher Monsieur,

J'ai été si sensible à votre bon souvenir, que je n'aurais pas manqué de vous l'écrire tout de suite si, à une indisposition qui me retenait chez moi depuis un mois, ne s'était ajoutée, ces jours-ci, une rechute qui m'a forcé de me soigner tout à fait et d'interrompre toute occupation. La plus agréable pour moi, en commençant à reprendre, est de vous exprimer ma reconnaissance, tout en regrettant, ce dont je n'avais pas encore la certitude, qu'il faille maintenant nous écrire pour communiquer, au lieu de ces bonnes conversations sur la peinture qui réchauffent et encouragent. Êtes-vous donc exilé définitivement? Dans ce cas que je déplorerais, n'interrompons point des relations que vous continuez d'une manière si aimable pour moi.

Cette élection n'est pas plus mauvaise, pour venir tard; la difficulté de l'obtenir en augmente pour moi la valeur; seulement il est un point capital où ce retard menace de lui faire perdre son fruit. En me nommant académicien on ne m'a nullement fait professeur à l'école, car c'est là justement que serait le danger aux yeux de nos doctes confrères. Autour d'un tapis vert où chacun dit son mot comme en famille, les paroles n'ont pas une bien grande portée, surtout quand elles s'adressent à des personnes dont les convictions sont arrêtées tant bien que mal. C'est au pupitre de l'école et en corrigeant les jeunes gens qu'on peut enseigner quelque chose, et malheureusement les

places de professeur sont à l'élection des académiciens. Voilà la situation qui ôte une valeur infinie à mon nouveau poste; vous le comprendrez de reste. Une récente mesure va remettre le jury du Salon dans les attributions de l'Institut; je me flatte que je pourrai là être utile, car je serai à peu près seul de mon avis, et ce sera le cas de ne pas être malade. Enfin, l'habit que j'endosse ne changera pas l'homme, j'espère ; l'instinct a toujours été toute ma science, et la science des autres n'a jamais servi qu'à m'égarer.

Adieu, cher Monsieur; recevez, avec mes vifs remercîments, l'assurance de mon dévouement bien sincère.

E. Delacroix.

AU MEME

Champrosay, par Draveil (Seine-et-Oise), ce 23 octobre 1861.

Cher Monsieur,

Je n'ai reçu votre lettre si excellente, si encourageante pour moi, qu'au retour de nombre d'excursions, il y a une dizaine de jours. J'avais besoin de me secouer un peu après ce travail vraiment bien fatigant pour l'esprit encore plus que pour le corps. J'ai eu bien du regret de n'avoir pas été à même de vous répondre aussitôt combien j'avais été heureux de tout ce que vous me dites. Ce ne sont point des compliments de société et empreints de la banalité qu'ils ont toujours; ils me viennent d'un homme de talent et d'un confrère : que de titres pour chatouiller l'amour-propre ! Je voudrais me persuader que vous ne vous trompez pas du tout, et cette idée, si elle était bien solide dans mon esprit,

serait la récompense de toutes mes fatigues. J'ai reçu beaucoup de marques de sympathie; mais il n'en est qu'un petit nombre qui me satisfassent complètement. Pas mal de confrères se sont montrés un peu refroidis à mon égard et un peu plus sérieux qu'à l'ordinaire. L'autorité, de son côté, n'a pas eu l'air de s'apercevoir de cet effort que votre amitié trouve remarquable. Cher Monsieur, je m'en console facilement avec des témoignages comme les vôtres, et d'un petit nombre d'amis dont l'opinion pour moi passe avant tout, et qui est la plus flatteuse de toutes les récompenses, quand cette opinion m'est favorable.

Quand je rentrerai à Paris, j'irai vous surprendre pour vous serrer la main et vous répéter combien vous m'avez charmé, ravi.

Je vous envoie en attendant mille assurances du plus cordial et sincère dévouement.

E. Delacroix.

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